Rencontre d'Espaces




 


INDE 2001-2002


Au long du Gange sacré
Varanasi - Bénarès

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LE MYSTERE DU CULTE DU LINGA

A. Daniélou

- SHIVA : LE PRINCIPE CREATEUR, ET PRAKRITI : LA NATURE DU MONDE

- L'EROS DIVIN

- LE LINGA ET LE YONI

- LE CULTE DES SYMBOLES

-UNICITE ET MULTIPLICITE

- LE LINGA ET LA SYLLABE D'ADORATION AUM

- L'OEUF DU MONDE

- PURUSHA

- LE LINGA, SIGNE DISTINCTIF

- LE CULTE DU LINGA

-PARVATI

-LES LINGAS TERRESTRES

Citations : Le culte du Lingâ

 

 

 

Au long du Gange sacré : Varanasi - Bénarès

(21 septembre - 1er décembre 2001 -- 15 janvier - mars 2002)





LE MYSTERE DU CULTE DU LINGA

A. Daniélou

 

SHIVA : LE PRINCIPE CREATEUR, ET PRAKRITI : LA NATURE DU MONDE

 

Selon la Mandukya Upanishad, " le principe appelé Shiva représente l'état de paix absolue, qui est le quatrième stade ", le stade transcendant de l'être (7).

(7). Le quatrième stade est celui qui est au-delà des états de veille, de rêve et de sommeil profond, au-delà des limites du créé. L'univers étant limité à trois dimensions, la quatrième représente ce qui est au-delà de l'univers apparent.

Le principe appelé Shiva représente donc l'Être suprême, l'Esprit suprême, origine de l'univers, la lumière absolue par laquelle tout ce qui existe apparaît.
Dans son ultime réalité, cet être suprême est sans qualité ni forme mais, de par l'inconcevable pouvoir du jeu divin, il apparaît avec des qualités et des formes, comme une entité indivisible (Ghana), faite d'existence, de conscience et de volupté. C'est ce principe qui se manifeste sous l'aspect symbolique des couples Shiva et Shakti, Râdhâ et Krishna ou de l'hermaphrodite primordial Ardhanarîshvara, etc.

Il n'y a pas de jouissance sans existence ni d'existence sans jouissance. En parlant de " l'existence comme d'une jouissance qui s'illumine elle-même ", la jouissance est présentée comme distincte de l'aspect physique du plaisir ; et en disant que " l'existence est une forme de jouissance ", l'existence est affranchie de la notion d'inertie.
Le fait d'être un délicieux breuvage est la nature de l'océan d'ambroisie. La Déesse est, de même, la nature (Svarûpa) de Shiva, on pourrait dire son âme (Atman). Il n'y a pas de perception sans objet ni de sensation non perçue.

" La matrice universelle, dont sont nées toutes les matrices individuelles, c'est-à-dire la mère universelle, est appelée la Nature (Prakriti) et moi, je suis le père, Shiva, le phallus qui donne la semence, la vie. "

C'est donc la Nature originelle, en union avec l'Être suprême qui, comme une mère et un père, une matrice et un phallus, procrée tout ce qui existe. Et c'est de la même manière que, dans le monde, quand ils désirent s'assurer une descendance, les hommes fécondent les femmes.

D'après un texte des Védas, l'Être suprême réfléchit :
" Je suis un, mais pour créer des mondes, puissé-je être plusieurs. "

L'Être suprême, désirant une progéniture, la multiplicité, féconde la Nature (Prakriti).

" Il désira. "

Le désir, qui prend la forme d'une volonté de procréer, est le premier Eros surnaturel. Uni à la Nature par ce désir, l'être divin procrée des mondes innombrables. Ce désir fait partie de lui.

" Le désir est un aspect de l'être présent en toute chose. " (Bhagavata Purâna)

Dans le monde aussi, le but de l'amour, de la sensualité, du désir, est une recherche du bonheur (Ananda). Ce désir trouve sa finalité dans la jouissance érotique. Les choses ne sont désirables que dans la mesure où elles causent un plaisir. C'est pourquoi le bonheur absolu se rencontre dans l'amour de l'Être absolu, supérieur à toute jouissance, car rien ne peut le troubler, alors que l'amour d'autres objets n'est qu'un amour relatif et fugitif.
Le désir de l'homme sensuel pour la femme provient de ce qu'il voit en elle la source de son plaisir et l'instrument de sa jouissance. La félicité, qui est la vraie nature de l'âme, n'apparaît pas dans un coeur qui souffre du désir ou de la soif. Quand la femme désirée est possédée, le coeur est un instant libéré de cette soif ; ceci est suffisant pour l'apaiser un moment, ce qui permet à la félicité de l'âme d'être entrevue. La jouissance est un phénomène mental et c'est au moment où le désir est assouvi que la joie intérieure est perçue. Ceci, seul le sage le sait, mais ceux qui l'ignorent ne peuvent se rendre compte que l'âme et la félicité sont une seule et même chose. Ils ne comprennent même pas que la jouissance n'est que la suppression du désir. Ils croient que le plaisir se trouve dans la femme en qui leur désir trouve sa satisfaction. Par conséquent ils la désirent à nouveau et, en la possédant, ils font à nouveau l'expérience de l'apaisement de la souffrance du désir - qui est le plaisir - et donc ils recherchent la femme encore et encore.
Ceux qui possèdent quelque discernement comprennent que, bien qu'ils ressentent un plaisir dans la Possession d'une femme, la femme n'est pas directement une personnification du plaisirs.(8)

(8). Ici par femme, on entend " la chose dont on jouit ". La virilité et la féminité absolues n'existent pas dans le monde manifesté où toute chose est un mélange de ces deux principes. Chaque fois que surgit le désir de jouir, ceci provient du principe mâle alors que la chose dont on jouit représente le principe femelle. Si l'on considère le désir éprouvé par la femme envers un homme et le plaisir qu'elle ressent, c'est elle qui est le principe mâle et lui le principe femelle.

C'est dans le mental, pacifié par l'apaisement du désir, que se laisse entrevoir la volupté qui est la nature de l'âme. Par rapport au plaisir éprouvé, la femme n'est qu'une cause secondaire et c'est une illusion qui la fait considérer comme une source de plaisir ou comme étant elle-même le plaisir. Car, de même que quelqu'un qui a pris du poison trouve un goût sucré aux feuilles amères du citronnier sauvage, de même c'est seulement sous l'influence d'une illusion qu'une femme de chair apparaît comme entourée d'une aura de félicité. L'objet réel de l'amour, du plaisir et du désir, est la volupté pure qui est la nature de l'Être divin. Pourtant l'amour et le plaisir sont réels puisque l'être individuel est un fragment de l'Être total. Voilà pourquoi on dit que seul l'Être divin mérite l'amour, un amour dans lequel celui qui aime et l'objet de l'amour ne sont pas distincts l'un de l'autre. Amour, joie, plaisir, sont tous des aspects de l'Être universel. Tout l'univers est issu de ce plaisir, de cette joie, de cette jouissance qu'on retrouve donc forcément en toute chose. Et puisque la joie et l'amour sont omni-présents, on peut dire que la femme est une forme matérialisée du bonheur. Elle peut, par conséquent, être un objet d'amour. Toutefois l'amour réel, qui est immatériel, ne devrait s'adresser qu'à un être immatériel (Nirupadhika).

Dans la vie quotidienne, les choses sont soit utiles, soit nuisibles, permises ou interdites, alors que dans l'Être transcendant il n'y a pas de limites. Il existe des formes de joie et d'amour physiques qui sont acceptables alors que d'autres sont à éviter. Les divinités, leur beauté et leur attrait sont utiles et les aimer est bénéfique, tandis que la beauté des prostituées est dangereuse et leur amour doit être évité. Le lait le plus pur, gardé dans un vase souillé, est pollué ; de même le plaisir et l'amour deviennent mauvais sous l'influence de contacts impurs. Aussi le plaisir et l'amour qu'on trouve dans les choses interdites par la morale sont-ils à éviter. En principe, le plaisir et l'amour nous rapprochent du divin. La joie et l'amour sont présents partout, mais on doit établir une différence entre, d'une part l'amour pour des femmes perverses, bien que le divin soit aussi présent en elles mais souillé par l'impureté de la luxure et de la passion, et d'autre part cet amour d'une autre nature qui s'adresse à l'Être et que l'on appelle dévotion ou foi.


L'EROS DIVIN


Il ne peut y avoir d'attraction qu'entre choses similaires. L'amour, le désir sont une attraction. L'érotisme est l'attraction réciproque, le désir de chacun des amants pour la volupté qui se trouve dans l'autre. L'attirance de l'Être total envers la Nature est l'Eros divin car l'attraction envers l'entité indivise faite d'existence, de conscience et de joie ou mieux encore, l'amour de l'Être suprême pour sa propre forme, est représenté par l'attraction qui unit Râdhâ et Krishna, Gauri et Shankara ou l'hermaphrodite. L'amour pur, l'Eros absolu, Kâmeshvara, est parfois symbolisé par Krishna, l'incarnation de l'amour. L'érotisme qui emplit le monde n'est qu'une goutte de l'Eros divin, alors que l'Eros absolu est un océan de désir dans lequel le Créateur va déposer sa semence.

Mais l'attraction que Krishna (9) (somme et essence de toute beauté, de toute douceur, personnification de tout le nectar de la volupté) éprouve au contact de Râdhâ (la divinité qui n'est qu'un aspect de lui-même et qui préside à sa manifestation) est l'amour de l'amour. C'est la flèche par laquelle Eros se blesse lui-même.
La beauté divine est si merveilleuse que les dieux mêmes en restent stupéfaits. Le dieu de l'amour, Kâma, fut intoxiqué à la vue des ongles des pieds de Krishna, brillants comme des rayons de lune, pareils à des joyaux. Il en perdit toute notion de virilité ou de féminité et décida : " Même si je dois pratiquer la plus dure des ascèses, pendant des milliers de vies, il me faut un jour renaître fille de bouvier pour pouvoir caresser les ongles des pieds de Krishna ".
Mais déjà Krishna, épris de lui-même, a résolu de faire l'expérience de l'attraction et de l'amour que les filles de bouvier éprouvent à son égard et, pour connaître ce plaisir, décida de se livrer à l'ascèse la plus dure (10).

(9). L'obscurité de l'ignorance est dissipée par deux astres : la lune, dont la lumière est plaisante et agréable, et le soleil dont la lumière est blessante et brûlante. Pour faire allusion à cette comparaison, on a donné l'épithète de lunaire (Chandra) aux avatars de Rama et de Krishna.

(10). il est resté en position de yoga pendant cent ans pour obtenir ce qu'il désirait, c'est-à-dire la possibilité de renaître fille de bouvier, Radha était donc sa propre manifestation, c'est en ce sens qu'il était l'amour de l'amour.


Cet amour, cet auto-érotisme divin est représenté par l'hermaphrodite Ardhanarîshvara, en qui la Déesse, qui est l'existence (sat), et Shiva, qui est conscience (chit), sont réunis, c'est-à-dire réalisent la volupté totale. Leur existence séparée était seulement apparente. En réalité les trois éléments : la Déesse, Shiva et leur attraction mutuelle, ne font qu'un. On a dit que la beauté parfaite peut voir sa propre image reflétée en elle-même. Dieu voyant sa propre forme en demeure stupéfait, étonné lui-même par sa beauté. C'est ainsi que l'amour et l'érotisme apparaissent, que Shiva et Shakti s'unissent et le sentiment de l'amour (Shringara-rasa) apparaît, représenté par les couples divins, Kâma et Rati, Krishna et Râdhâ, et par l'hermaphrodite. La beauté parfaite est infinie, la beauté des nymphes célestes, les Apsaras, n'est rien en comparaison.
Avec une parcelle de cette beauté, Vishnou prenant l'aspect de l'enchanteresse Mohini, séduisit Shiva.(11)
Avec un soupçon d'elle le dieu de l'amour a vaincu les sages (12).


(11). C'est une histoire qui provient des Purâna dans laquelle Vishnou se transforme en une femme d'une extraordinaire beauté appelée Mohini. Il prend une forme féminine pour pouvoir exprimer son amour à Shiva.

(12). Les sages (ou Rishis) devenant trop puissants grâce à leurs pratiques ascétiques inquiétèrent les Dieux qui leur envoyèrent des Apsaras, des nymphes merveilleuses qui finirent par avoir raison de leur vertu.
Les Dieux ne sont pas tout-puissants. Ils sont continuellement en lutte contre les Asuras, contre les démons qui occupent de temps en temps le Paradis.
Cette classe d'humains menaçait aussi leur puissance. Ils se servirent alors de la beauté et de l'attrait de la beauté pour les réduire en un état plus modeste. Il existe de nombreuses histoires sur cela. Shakuntala, par exemple, reprend ce thème. Elle est née d'une nymphe qui avait été envoyée auprès d'un sage dont la vertu inquiétait les Dieux. Shakuntala naquit de cette union et se trouva abandonnée dans la forêt lorsque la nymphe repartit.

Lorsqu'elle apparaît, cette beauté se manifeste parfois sous les traits féminins de Lalitâ ou sous l'aspect de Krishna. Le nombre seize, qui représente la plénitude, est le symbole de la totalité d'existence, de conscience et de joie (sat-chit-ânanda). C'est pourquoi on représente l'Être divin en qui tout aboutit comme un adolescent de seize ans (13).

(13). La numérotation indienne n'est pas décimale mais fondée sur une base de 16. Le nombre 16 représente la perfection. La pleine lune a seize digits, après l'âge de seize ans commence le déclin. C'est pourquoi on considère que les dieux ont toujours seize ans, c'est-à-dire sont parfaits.

" Parfois Lalitâ, la volupté primordiale, prend une forme masculine et devient Krishna. Elle ensorcelle alors le monde par le son de sa flûte. " (Tantrarâja)


LE LINGA ET LE YONI

Dans l'Être suprême, essence de la joie, de la beauté et du bonheur, au-delà du créé, de la Nature (Prakriti), apparaît la notion d'être deux : Shiva et sa partenaire appelée Pârvatî ou Shakti. Ils représentent le dualisme qui surgit dans l'immensité indifférenciée (le Brahman), sous la forme d'une Energie, Shakti, source de mondes innombrables. Ce dualisme apparaissant dans l'immensité indifférenciée, est symbolisé par le phallus et le vagin. Le phallus, signe apparent du principe mâle, représente l'Homme-cosmique (Purusha (14)) l'oeil qui voit tout. Le symbole de la Nature (Prakriti) dont la substance est l'énergie (Shakti) et dont l'univers est issu tel un œuf (15), est représenté comme une matrice ou parfois comme une coupe (Argha), ou une urne (Jalahari) (16). Il ne peut y avoir de création par l'Homme-cosmique seul ni par la Nature seule. Il est indispensable pour que la création ait lieu que survienne l'union de ce qui perçoit et de ce qui est perçu, c'est-à-dire de l'Homme-cosmique (la conscience) qui est immuable, immobile, et de la Nature (la substance) qui est inconsciente et passive.
La Bhagavad Gîta parle de la Nature comme d'une matrice fécondée par la conscience.

" Le principe organisateur de la matière (Mahat Brahma), c'est-à-dire la Nature (Prakriti), est le vagin dans lequel je dépose le germe dont sont, issues toutes les formes de vie. "

(14). On appelle Purusha (l'Homme-cosmique), le principe ordonnateur du monde considéré comme un principe mâle. Prakriti, la substance du monde, est considérée comme un principe passif, féminin. La substance de la matière est l'Energie, Shakti. La matière n'est donc qu'une apparence appelée Mâyâ, l'Illusion.

(15). Prakriti est représentée comme une matrice qui produit un oeuf, qui enfante l'univers comme un oeuf.
La terre et le ciel, la voûte céleste, ont en ce sens l'apparence d'un oeuf

(16). Dans ce cas on la représente quelquefois seule, sans le Linga, sous l'aspect d'un vase sacrificiel ou d'un calice en forme de conque dont le symbolisme équivaut à celui du vagin.


Nulle part il ne peut y avoir de création sans union des contraires. Il ne s'agit pas ici de sexe physique mais d'un ordre universel. Le signe distinctif de l'Homme-cosmique, du principe procréateur, est représenté par un phallus, un Linga. Parfois cette représentation visible a la forme d'un œuf (17) qu'on appelle aussi Linga puisqu'il représente la forme apparente de l'univers, de l'Homme-cosmique (Purusha), idéateur invisible du créé.
Il est absurde de voir un aspect obscène dans les termes linga et yoni. Dans le blé et l'orge, la partie dont émerge le germe est une matrice, un Yoni, et l'épi qui apparaît est appelé Linga. On décrit aussi la création telle qu'elle prend forme par l'entremise des autres dieux en employant les mots de Linga et Yoni pour indiquer qu'en dernier recours, toute création est l'opération de Shiva et Shakti. La matière de la création est un réceptacle (un Yoni) et la semence divine, le principe de vie.
La matrice est le champ, la matière d'où surgissent l'arbre, le bourgeon et toute création ; la semence, principe de toute forme, est issue du Linga de l'Homme-cosmique (Purusha).
Le principe de la perception est immanent (18) ; de même en est-il du principe de tout ce qui est perçu c'est-à-dire de la Nature (Prakriti). C'est pourquoi il y a des cas où les êtres surgissent de la seule puissance de l'esprit sans qu'il y ait l'union physique d'une matrice et d'une verge.

(17). Les Tantra décrivent le Linga sous la forme d'un phallus tandis que dans les Purâna, le Linga Purâna en particulier, on présente le Linga comme ayant la forme d'un oeuf.

(18). La conscience (chit) est un substrat qui est présent partout dans la matière, dans les êtres, dans les astres et qui est donc immanent. Ce principe de la conscience, donc de la perception, est présent partout, c'est-à-dire qu'il n7existe pas d'objets matériels inconscients. Cela est expliqué dans le Sânikhya : c'est ce qui fait, par exemple, qu'un atome d'hydrogène est conscient d'être un atome d'hydrogène et qu'il ne se confond pas à un atome d'azote. Chacun a sa notion d'individualité. Et du fait que la conscience est partout présente, il n'y a rien d'inconscient dans l'univers.


La mythologie parle de fils nés d'un regard, d'un simple contact, de la consommation d'un fruit (19). Toutefois, à quelque moment ou en quelque lieu que ce soit, lorsque quelque chose est créé, la relation de Shiva et de Shakti est indispensable.
Les grands Rishis, ayant maîtrisé les techniques du Yoga, sont les maîtres de Prakriti, la Nature. Ceci veut dire que par leur volonté, leur toucher ou leur regard, ils peuvent produire " la relation de linga et yoni (20) nécessaire à toute création.

(19). Purâna abondent en histoires de conceptions attribuées à un regard, un contact ou un aliment. Quand Diti, la mère des démons, demanda à son époux, le sage Kashyapa, des fils capables de vaincre Indra, le roi du ciel, il plaça la main sur sa tête et elle conçut. Dans le Râmâyana la mère de Râma l'avait conçu en mangeant du havi, le riz des sacrifîces, etc. Cette idée n'est pas exclusivement hindoue, la conception du Christ eut lieu aussi sans union physique. D'après les Purâna, au commencement du monde, l'union sexuelle n'existait pas en tant que moyen d'engendrer une descendance. Les sages avaient l'habitude de produire des enfants par le pouvoir de leur volonté. Comme la reproduction restait insuffisante dans la création, le dieu Brahmâ s'en préoccupa sérieusement. C'est alors que le sage Daksha (que l'on appelle le progéniteur Prajâpati) inventa la copulation comme moyen de procréation. A partir de ce jour toutes les espèces se propagèrent avec vigueur et, pour le récompenser, Daksha fut nommé Premier de tous parmi les seigneurs du monde, les Prajâpatis.

(20). S'ils peuvent produire les conditions de création, ils peuvent créer. Ces conditions, c'est la relation des contraires, représentée par le linga et le yoni.

Ces lingas et yonis véritables ne sont pas les organes physiques ordinaires, lieux de leur manifestation, leurs organes apparents. Les gens ordinaires croient que la vision réside dans l'oeil mais l'oeil n'est que l'organe par lequel se manifeste le phénomène subtil de la vision et la vision est une chose distincte de l'organe. De même le nez et l'oreille ne sont pas les sens de l'odorat et de l'ouïe mais leurs organes. Les sens eux-mêmes sont des choses subtiles que les yeux ne peuvent voir. Ils sont simplement manifestés plus particulièrement dans des organes particuliers mais, si le pouvoir de perception diminue, bien que les organes restent les mêmes, il n'y aura ni vision, ni audition, ni odeur. Les Yogis peuvent voir et entendre à distance sans utiliser leurs yeux, leurs oreilles, leur nez. De même les choses appelées linga et yoni ne sont que des organes apparents. Le linga et le yoni véritables qui se manifestent dans les organes sont invisibles. C'est pourquoi les organes de procréation ne ont pas l'aspect principal mais celui qui voit et ce qui est vu (les principes de l'esprit et de la matière), qui sont plus subtils, qui se manifestent en eux et qui sont Shiva et Shakti.
De même qu'un tisonnier maintenu dans le feu devient brûlant et produit de la lumière, de même la Nature inconsciente, en contact avec le reflet de l'Homme-cosmique, devient consciente et manifeste l'univers (21). Quand, dans une matrice, pénètre la semence, essence de la nature de l'homme, un enfant est conçu à son image ; de la même manière, lorsque la conscience envahit la Nature inconsciente, apparaît en elle une exacte image de l'Homme-cosmique, identique en apparence et son exact reflet

(21). C'est la lumière du conscient qui rend sa réalité à l'inconscient. C'est un reflet en tant que lumière, c'est-à-dire, illuminé par la lumière de Purusha.


LE CULTE DES SYMBOLES


L'objet du culte des images est l'adoration de l'invisible à travers le visible. Ainsi la présence de Vishnou est ressentie dans la Sâlagrâma, la pierre polie en forme d'oeuf qui est adorée comme son symbole. Nulle part les gens n'adorent une simple pierre ou un simple morceau de bois ou de métal. C'est l'Immanent, toujours proche, la substance divine invoquée par le pouvoir des Mantras, les formules magiques (22), et des rites, qui devient objet d'adoration à travers l'image. A l'aide de ce petit fragment, la présence de la totalité de tous les fragments est pressentie.
En ce sens le Linga de Mahâdeva (23), l'image de Shiva sous la forme d'un phallus, est l'image du principe procréateur universel appelé Shiva, présent dans tous les sexes individuels ainsi que dans toutes choses.

(22). Un mantra est une formule qui crée un lien avec des éléments Surnaturels et qui a un pouvoir. Le nom divin est une formule magique en ce sens. Ram est le nom du feu, en le prononçant, on peut donc créer le feu. C'est équivalent au Yantra (le diagramme magique), que l'on ne peut séparer du Mantra. Dans le sens où il est opérant, le mantra n'est pas simplement une formule sacrée, c'est une formule sacrée qui a un pouvoir.
(23). Un des noms de Shiva.

Le soleil est appelé l'oeil universel par le pouvoir duquel existent tous les yeux individuels car, sans le soleil, il n'y aurait pas de visibilité donc pas d'organe de la vue. De même c'est le principe appelé Shiva, qui se manifeste dans tous les pouvoirs générateurs, qui est évoqué dans sa totalité par le Linga de Shiva. Les gens n'adorent pas un oeil particulier ni n'en font une idole mais ils vénéreront le soleil, somme de tous les yeux ; de même c'est la totalité de Shiva qui est adorée et dont on fait des images.
Les états de veille et de rêve surgissent de " l'obscurité du sommeil sans rêve " (Sushupti) et y retombent de nouveau. Tout émerge de l'obscurité de Tamas et y retourne. Parce qu'il règne sur l'obscurité primordiale et la contrôle, Shiva est la cause universelle. Mais on ne peut connaître les limites de la cause en observant l'effet qui est l'univers.
La Nature, la somme de toutes les matrices, est représentée par le piédestal (Pitha) ou récipient (Jalahari) en forme de Yoni. Le Linga dressé dans ce Yoni représente la volupté. Sa substance est la volupté. Les apparences n'existent que si un oeil perçoit les parfums, si quelqu'un les respire. La volupté n'existe que parce qu'il y a un Linga et un Yoni universels. La volupté est la substance de l'Être suprême enrobé dans la Nature.
Tous les êtres, qui ne sont que des parties de lui, le perçoivent.dans l'état de sommeil profond comme un état de bonheur.
C'est dans l'Être total que sont réunis tous les éléments de la jouissance. C'est dans la vision du bien-aimé, dans l'effort pour le séduire et dans l'union avec lui, qu'on atteint le bonheur absolu.
La Nature, dont d'innombrables univers proviennent, est le Yoni total ; de même l'Être suprême, qui règne sur tous les univers, est le Linga total. Les oeufs issus de leur union constituent la création. Le principe infini et indivisible, fait de lumière, qui est appelé Shiva, est le réel Linga, dressé dans le Yoni, le récipient qui est la forme de la Nature (Prakriti). Tous les réceptacles et tous les phallus, faits de pierre ou de métal, sont leurs symboles.
Pour l'ignorant, l'imprévoyant, l'acte sexuel de l'amant et de l'aimée apparaissent comme le plus grand des bonheurs. C'est pourquoi les textes révélés utilisent cette image pour rendre plus explicite et donner une forme à la félicité, la joie infinie et indivisible qui est la substance de l'Être suprême uni à la Nature. On l'évoque aussi pour exprimer la volupté de l'âme (Jiva) qui s'unit au divin.

D'après le Brihad Aranyaka :
" L'homme passionné dans les bras de sa bien-aimée, oublie le monde intérieur et le monde extérieur. De même l'âme qui s'unit à l'Être suprême, oublie le monde entier. "


UNICITE ET MULTIPLICITE

Selon la tradition krishnaïte, c'est dans le septième ciel, le ciel du berger, que l'Être suprême appelé Krishna, incapable d'accomplir l'acte d'amour parce qu'il était seul, se manifeste sous une double forme, l'une faite de lumière noire et l'autre de lumière blanche. De la lumière blanche, Râdhâ, fécondée par la lumière noire, Krishna (24), naquirent l'Intelligence Universelle (Mahat), la Nature (Prakriti) et l'Embryon d'or (Hiranyagarbha, principe et somme de tous les corps subtils (25)). Cette allégorie est similaire à celle de l'union de l'Homme-cosmique et de la Nature, de laquelle l'univers graduellement émerge en commençant par l'Intelligence Universelle.

(24). Le noir est la couleur de Krishna, le blanc est la couleur de Râdhâ. Ce rapport entre une lumière sombre et une lumière claire est une formulation très ésotérique. Cela va beaucoup plus loin qu'un simple aspect tamasique par rapport à un aspect sattvique. La lumière noire, c'est l'essence même de la lumière qui est issue de l'obscurité. C'est la lumière transcendante que l'on peut appeler noire parce que la lumière apparente en est issue. C'est une formulation très subtile et très profonde au sujet de laquelle existent des textes précis.

(25). Mahat, le grand principe, est la première forme de la manifestation. Il est considéré comme le principe d'intelligence qui précède donc l'apparition de la nature des choses, de leurs formes subtiles puis de leurs formes grossières.
Prakriti correspond à la potentialité des formes, vient ensuite le principe des corps subtils (I'Embryon d'or), puis les corps grossiers.


On peut aussi le représenter de la manière suivante : les corps grossiers et subtils, Vishva et Taijas, qui personnifient l'état de veille et celui de rêve, et leurs prototypes universels, le corps grossier universel (Virât) et le corps subtil universel (Hiranyagarbha), sont tous composite (26) Seul l'Être divin est indivisible, n'est pas constitué de parts. Il est voilé par Mâyâ, l'illusion créatrice (27).

(26). Selon le Védânta, lorsque du principe absolu non-manifesté, uni à la Nature Prakriti, qui est son pouvoir de manifestation, surgit la création en tant qu'un " tout indivisible ", ceci constitue le principe divin du monde, le seigneur, lshvara, dont tous les êtres vivants, les Jiva, sont des fragments. Les êtres vivants comme Ishvara sont faits d'un corps matériel et d'un corps subtil, le corps matériel d'Ishvara étant l'univers.
Il y a donc trois aspects présents en toutes choses
a) un aspect causal, non différencié du principe, qu'on ne peut distinguer du substrat et qu'on peut appeler la Conscience universelle perçue dans l'état de sommeil profond.
b) b) un aspect subtil, un corps subtil que l'on peut appeler la Conscience individuelle et qui se manifeste pendant l'état de rêve.
c) c) un aspect grossier, un corps physique, qui comprend aussi le mental, et qui est expérimenté pendant l'état de veille.
Dans Ishvara, le Seigneur, l'Être total, le corps grossier, somme (Samashti) de tous les corps grossiers, est appelé Virat, l'Être de gloire ; le corps subtil, somme de tous les corps subtils, est appelé Hiranyagarbha, l'Embryon d'or. Pour l'être vivant Jiva, son corps grossier individuel, perçu pendant l'état de veille, est appelé Vishva, l'Enveloppe. Le principe vital ou corps subtil individuel est considéré comme un principe inné (Taijas), perçu dans l'état de rêve qu'on appelle aussi l'âme.
Dans l'état de sommeil profond, Jiva et Ishvara ne font qu'un et peuvent alors connaître la félicité totale, la jouissance pure (Ananda). Il n'y a plus d'existence individuelle à ce stade.

(27). La différence qui existe entre l'Illusion (Mâya) et l'ignorance (Avidyâ) est la suivante : l'Être universel, par l'intermédiaire de l'Illusion (Mâyâ), donne lieu à la manifestation universelle alors que par l'intermédiaire davidyâ, de l'Ignorance, ont lieu les manifestations individuelles c'est-à-dire les êtres vivants, les Jiva.

Tous les êtres vivants habitent dans la sphère de l'ignorance (Avidya) " qui dépasse de lui de la largeur de dix doigts " (28).
Ce qui existe au-delà de la sphère de l'ignorance est appelé le Dieu souverain (Ishvara), le Seigneur du monde. Mais le principe appelé Shiva est encore au-delà. Ce que nous appelons " Dieu " (Ishvara), n>est que le principe divin voilé par l'ignorance (Avidyâ), alors que Shiva représente la divinité sans voile.
Un objet qui n'a pas de parties distinctes apparaît comme " une masse informe " (Pinda). Le Linga sans forme, Pindi, représente l'Être suprême tel qu'il est perçu dans le sommeil profond (Sushupti). Prakriti, quand elle est unie à Shiva, devient le flot de l'évolution (Vikâra) : c'est pourquoi la coupe, l'Argha, le Yoni duquel le Linga sort dressé, est de forme allongée et non arrondie. (29)

(28). Dans le microcosme (l'homme), la largeur de dix doigts représente la distance entre le nombril, centre du monde manifesté, et le coeur, centre de la conscience. Par analogie, dans le macrocosme, cette expression signifie que la conscience absolue, immuable, existe en dehors des limites de l'univers manifesté, que son centre est à l'extérieur de l'univers, indépendant de ses formes perceptibles. La largeur de dix doigts représente également la longueur de laquelle le sexe dressé de l'homme dépasse du corps ou l'univers de son créateur.

(29). c'est un flot, ce n'est pas l'eau calme d'un lac, c'est un lieu de passage. Il s'agit d'évolution, c'est pour cela que l'on représente l'objet de forme allongée. La coupe vient d'abord pour pouvoir recevoir cette " masse informe ", qui dans certains cas est représentée comme une bouillie de lentilles.


LE LINGA ET LA SYLLABE D'ADORATION AUM


A la racine du Linga se trouve Brahmâ, le principe idéateur, au centre Vishnou, le préservateur. Au-dessus s'élève Shiva, le Dispensateur-de-la-Félicité dont la substance est représentée par Pranava, la monosyllabe AUM. Le Linga est le Grand-Dieu et le réceptacle (ou Yoni) est la Grande Déesse.

Le Linga Purâna explique la structure symbolique du Linga (30) :

" A sa racine est le créateur Brahmâ, au centre Vishnou, le Seigneur-des-troisMondes, au-dessus s'élève le Grand-Dieu, Mahâ-deva, dont le nom est la syllabe magique AUM. L'autel du Linga est la Grande-Déesse Mahâdevi. L'ensemble représente donc la divinité totale. En le vénérant les dieux et la Déesse sont vénérés. "

(30). Selon les traités d'architecture, le Linga de Shiva est divisé en trois parties. La partie la plus basse est carrée et cachée dans le piédestal, on l'appelle Brahmâ, le constructeur. La seconde partie, qui est octogonale, enserrée par le Yoni, et qui est donc aussi invisible, est appelée l'Immanent, Vishnou. Seule la troisième partie, qui est cylindrique, émerge libre du Yoni ; on l'appelle Rudra, le terrible, la force centrifuge qui détruit tout.
Ces trois parties sont soit égales ou divisées selon certaines proportions. Celles les plus généralement données sont : 4, 5, 6 ou 7, 7, 8 pour les Linga adorés seulement par les Brahamana ; 5, 6, 7 ou 5, 5, 6 pour ceux adorés par les guerriers, les Kshatriya ; et 6, 7, 8 ou 4, 4, 5 pour ceux adorés par les marchands, les Vaishya seulement.


L'univers apparaît lorsque la conscience (Chit) pénètre la substance, (Sat), c'est-à-dire Prakriti ; il disparaît lorsqu'ils se séparent. L'univers est alors détruit. Ceci signifie que le principe procréateur, le Linga, mène également au non-être et qu'à travers lui on peut aussi atteindre la libération totale. (31)
Dans la monosyllabe AUM appelée Pranava, la lettre A représente le Linga de Shiva, le U le récipient ou Yoni et le M l'union de Shiva et de la Déesse.
Dans un autre symbolisme la lettre U signifie le récipient ou Yoni, la lettre A, la masse informe, Pindi ou Linga, et la lettre M les trois marques horizontales qui représentent les trois tendances fondamentales (Gunas) de la Nature, Sattva, Rajas et Tamas (32).
La voûte céleste (Akâsha) est parfois considérée comme symbole du Linga de Shiva uni à son pouvoir (Shakti).
D'autres symboles sont " la colonne de lumière " l'oeuf du monde ", et beaucoup d'autres qui représentent la totalité.

31 La libération totale Shuddha Moksha - qui est aussi appelée Nirvana ou Kaivalya - est le quatrième, le dernier degré de la libération, de l'union avec le principe, quand la personnalité individuelle disparaît complètement et qu'il ne reste que l'Être unique.

32 Les trois Gunas correspondent à la tendance à l'expansion (Tamas), à la concentration (Sattva) et à la gravitation (Rajas).

L'OEUF DU MONDE

Pour l'homme, debout dans une plaine, l'espace au-dessus de la terre apparaît comme la moitié d'un oeuf l'espace sous la terre ayant la même forme, ces deux moitiés ensemble correspondent à un oeuf entier.
L'univers physique (Virât) a la forme d'un oeuf, l'Oeuf Immense, Brahmânda. Le Linga en forme d'oeuf représente alors la forme de l'univers. L'univers est un Linga, un signe distinctif, parce qu'à travers lui on peut réaliser l'existence du principe immatériel de tout ce qui existe, le Nirguna Brahman.
L'espace est la première manifestation de la pensée divine : le Linga est sa manifestation physique à travers laquelle l'informel peut être appréhendé. La matière (Prakriti) constituée des cinq éléments est son piédestal. L'espace ou éther, qui n'a pas de forme, n'est pas directement perceptible ; cependant il y a une certitude qu'il existe. On considère la sphère comme son symbole.
Le principe appelé Shiva, Shiva-Brahmâ, n'a pas de forme, il est pourtant présent en toute chose n'ayant lui-même aucune caractéristique, il est cependant la totalité de toutes les caractéristiques. Cela est exactement ce que le Linga de Shiva représente dans l'Immensité-Illimitée de la conscience (Chit-Akâsha).
Tous les nombres sont issus d'un symbole en forme d'oeuf. Quand il est placé après n'importe quel nombre, il le multiplie par dix.

PURUSHA

" A l'origine il n'y avait ni existence ni non-existence (33) ni le non-né ni le vivant (Jiva) (34), ni l'espace apparent ni l'espace éternel. " (Rig Véda 2,7, 7)

" Il n'y avait alors ni existence ni non-existence, rien de matériel ni de subtil, mais seulement Shiva. "

De lui a surgi l'Intelligence Universelle appelée l'Homme-cosmique (Purusha) apparu spontanément comme un éclair. De Purusha sont nées les divisions du temps (35).

33. Ceci peut aussi vouloir dire : rien de subtil (Asat), ni de grossier (Sat) ; Sat et Asat signifient existant et non-existant (et non pas être et non-être). Ces termes sont souvent utilisés pour exprimer l'invisible et le visible et aussi le subtil et le matériel. Ce que nous ne pouvons voir n'existe pas pour nous, est non-existant, Asat ; alors que ce que nous pouvons toucher existe certainement t c'est donc pour nous Sat, c'est-à-dire physique.
Quand on dit : " Au commencement, il n'y avait que Asat ", cela n'implique pas que rien " n'était " mais que rien de tangible n'existait. C'est le stade subtil de l'existence potentielle avant la manifestation mais pas une non-existence absolue dont l'existence ne pourrait jamais provenir. C'est seulement par le contexte que l'on peut déterminer si Sat et Asat doivent être pris dans le sens d'existant et de non-existant ou de physique et de subtil.

34 Le principe du monde (le Brahman) et le principe de la vie (Jiva) sont considérés comme éternels. La Bhagavad Gita décrit le principe de vie, Jiva, comme jamais engendré, éternel, immortel, sans âge, jamais détruit même lorsque le corps est détruit.

35 D'après Manu Smriti, les divisions du temps sont les suivantes : un jour et une nuit = 30 Muhurta (1 Muhurta = 48 minutes), un Muhurta = 30 Kalâ (1 Kalâ = 1 minute et 36 secondes), un Kalâ = 30 Kasthâ (1 Kashtâ = 3 secondes et 12 tiers), un Kasthâ = 18 Nimesha (1 Nimesha = environ 1/6e de seconde).

Cet Homme-cosmique, pareil à un éclair (Vidyut), est le Linga de lumière dont personne n'a pu déterminer les limites, le commencement, la fin ou le milieu.
Il est décrit par Manu comme : " un oeuf de lumière resplendissant comme un soleil ".

D'après le Shiva Purâna

" Le Linga est aussi envisagé comme un symbole de la nature fondamentale (Mûla Prakriti), c'est-à-dire du pouvoir d'illusion (Mâyâ) ou de la voûte céleste (Gagana). "

La masse informe (Pinda) qui constitue l'oeuf du monde est recouverte par les sept voiles de la Nature qui forment le Yoni.

D'après le Shiva Purâna :

" On doit vénérer le dieu suprême sous la forme du Linga de Shiva. Le soleil donne vie au monde. Ce qui donne la vie est son symbole. C'est le porteur du Linga, le Lingi, que l'on vénère dans " l'organe de génération". "

Le signe distinctif par lequel quelque chose peut être reconnu est appelé Linga. Ceci explique pourquoi la signification du mot Linga est synonyme d'homme, Purusha (36).
Lorsque les symboles de Shiva et de Shakti sont réunis (37), le Linga représente leur union.

(36) Purusha a le sens à la fois d'homme-cosmique et d'homme ordinaire masculin (en opposition à la femme).
(37)Le Linga et le Yoni.

En lui on doit vénérer le générateur du monde. On le nomme Linga parce qu'à travers lui on pénètre - on viole le principe suprême appelé Shiva. La syllabe AUM (Pranava) étant l'un des instruments de la connaissance, est appelée un Linga, un signe. Le Mantra initiatique de cinq lettres (38) en est la forme grossière.

" Le premier des Linga est la syllabe AUM sous sa forme indivisible, Nishkalâ. Sa forme extériorisée est représentée par le Panchakshara, le Mantra initiatique de cinq lettres. C'est au cours de la grande nuit de Shiva, fêtée le quatorzième jour de la lune décroissante du mois de Maghâ (39), que le Linga apparut resplendissant comme mille soleils (40). "

(38) C'est un mantra très connu qui a une forme différente suivant les castes. Beaucoup de gens écrivent ce mantra de façon erronée, c'est-à-dire qui ne leur appartient pas, parce qu'ils l'écrivent de la façon dont seuls les brahmanes peuvent l'utiliser initiatiquement.

(39) Le mois lunaire Mâgha (Janvier-Février) est le dernier mois indépendant de l'année qui, quelquefois, fusionne avec le mois suivant, Phalgun, pour rattraper la différence entre l'année solaire et l'année lunaire. Le nouvel an commence à la fin du mois de Phalgun.

(40) Le soleil représente l'Être universel (Shiva) et la lune l'être individuel. Le jour de la nouvelle lune, la lune et le soleil s'unissent : et la lune disparaît absorbée par le soleil. Ceci est pris comme une image de la libération. Le jour précédant le quatorzième jour est le dernier jour où la lune, encore distincte, individuelle, se dirige vers sa réabsorption dans l'absolu. On le considère comme symbole de la libération.

D'après le Shiva Purâna (Vidyeshvara Samhitâ, 3ème chap.) seul Shiva, représentant la Cause-première, est indivisible (Nishkalâ). D'autres dieux, parce qu'ils possèdent une forme, sont " composites " (Sakalâ). L'informel est adoré dans le Linga parce que le Linga est indivisible alors que d'autres dieux sont représentés sous une forme anthropomorphique liée à certaines proportions de caractère numérique. Shiva est à la fois commensurable et incommensurable, Sakalâ et Nishkalâ ; par conséquent il est adoré à la fois comme un Linga sans forme et sous une forme anthropomorphique. D'autres divinités ne représentent pas directement l'absolu divin, l'Être-total, et ne sont donc pas vénérées sous la forme abstraite du Linga.
Du Linga de Shiva est sorti tout l'univers. C'est par Lui que cet univers dure et en Lui, qu'à la fin, il sera résorbé. Parce qu'Il est le support de toute existence et parce qu'Il est la base de toute destruction, l'Être divin est appelé un signe, par lequel la cause est signifiée (Lingit). Dieu est représenté par un phallus parce qu'il est la base de toute création. C'est pourquoi on rencontre partout son culte. Dire qu'il était d'abord un symbole adoré par les non-aryens ne veut rien dire.
Le Principe suprême, immuable, Shiva, est symbolisé comme un arbre sec qui jamais ne change. Ce vieil arbre sec étreint par une liane sans feuilles qui représente la Déesse, conduit à cette libération totale (Kaivalya) que même l'arbre d'abondance (le Kalpa Vriksha) est incapable de donner. Le vieil arbre sec en forme de Linga est Shiva ; Pârvatî, la liane sans feuilles, est le Yoni. La partie du Linga de Shiva enserrée dans le Yoni symbolise l'Homme Transcendental (Purushottama) en contact avec Prakriti (la Nature).

" La base (Pitha) est la Mère-universelle, le Linga de Shiva est la Pure-conscience. La partie qui émerge du Yoni est hors atteinte de la Nature. "

" Un quart de lui représente l'univers comprenant tous les êtres ou éléments, les trois autres quarts, situés au-dessus, représentent ce qui est immortel (Amrita). "

La partie de l'Être suprême, qui prend des formes multiples, au contact de la Nature, est le créateur de tout. Le reste, ce qui n'est pas en contact avec la Nature demeure indifférent (Udâsin), n'ayant ni ami ni ennemi. Le principe abstrait de Shiva est au-delà des trois tendances, de la Nature, mais dans la Trinité, Shiva devient le souverain de l'obscurité, Tamas. Il est beaucoup plus difficile de régner sur l'obscurité que sur la lumière car l'obscurité détruit tout ; la suprématie de Shiva qui peut la contrôler est évidente.


LE LINGA, SIGNE DISTINCTIF


L'Être-absolu n'ayant aucun signe distinctif, ni qualité ni forme, ni pouvoir de changer, est dépourvu de signe distinctif, de Linga. Les textes sacrés le décrivent comme hors d'atteinte des mots, du toucher, de la forme, etc. Il est cependant la racine, le support de toute différenciation, de tout Linga. Sous l'influence de Mâyâ, l'illusion primordiale, un signe perceptible, un Linga, qui est l'univers et a la forme d'un oeuf, jaillit de l'Être suprême.
Ce Linga comprend tout ce qui est perceptible les vingt-quatre principes (Tattva) qui dépendent de la causalité, ainsi que le vingt-cinquième qui est le Dieu souverain, Ishvara, et même le vingt-sixième, l'Homme-cosmique, Purusha (41). De ce Linga les dieux Brahmâ, Vishnou et Rudra sont issus. Son Yoni triangulaire est fait des trois tendances (Gunas) de la Nature : Sattva (la tendance cohésive), Rajas (la tendance orbitante) et Tamas (la tendance désintégrante, obscurcissante qui est aussi appelée Shiva).

Shiva, qui est la connaissance immuable, absolue, qui anime et remplit la Nature, est représenté par le Linga. Il symbolise la quatrième dimension dans toutes les bases triangulaires (Pitha) qui, dans l'être vivant, sont : le corps physique, le principe vital et la conscience (Vishva, Taijâsa, Prajnâ) et dans l'Homme-universel : l'univers matériel, le principe ordonnateur et la conscience (Virât, Hiranyagarbha, Vaishvanara), correspondant aux états de veille, de rêve et de sommeil profond (Jagrat, Svapna, Sushupti), où il apparaît comme le quatrième stade, la libération.

(41). La philosophie Sâmkhya reconnaît vingt-cinq éléments dont vingt-quatre sont inconscients, et un principe souverain Ishvara, qui est la conscience. La théorie du Yoga admet vingt-six éléments, le vingt-sixième étant appelé Purusha, l'Homme-cosmique, qui représente la conscience.

Dans le langage né d'une vision intérieure (42) (Pashyanti), une formulation (Madhyama) et une extériorisation sonore (Vaikhari), il est la pensée informulée (Para vâk) etc.
Dans le triangle de la syllabe AUM le Linga est la résonance qui apparaît après le M et qui correspond au quatrième état, celui de la libération.

" Le Seigneur suprême, sous les formes partielles de Linga individuels, pénètre, entre dans chaque Yoni, donnant naissance aux corps physiques recouverts par cinq enveloppes (43).

D'après le Linga Purâna, le monde entier a surgi du rapport entre un sexe mâle et une matrice ; par conséquent on retrouve partout la marque du Linga et du Yoni. Dans les Véda, les Upanishad, le MahâBhârata, le Râmâyana, les Purâna ou les Tantra, qui parlent de la grandeur de Shiva, tous les dieux vénèrent le Linga de Shiva. On comprend facilement l'importance des organes féminins et masculins pour l'expansion de la création, mais on ne devrait pas les envisager seulement en tant qu'instruments de possession sexuelle ou de plaisir.

(42). C'est l'un des quatre stades de la formulation de la pensée. Dans un magma informel apparaît tout d'un coup une forme d'idée que l'on cherche à circonscrire puis à extérioriser.
L'état informel de la pensée, c'est Para, l'au-delà. Ensuite vient Pashyanti, une vision, c'est l'idée, puis Madhyama, le processus mental par lequel on cherche des mots pour la circonscrire et Vaikhari, l'extériorisation par la parole.

(43). Dans le Védânta on considère le corps comme composé de cinq enveloppes (Kosha) qui entourent l'âme.

Pour créer le monde Shiva tua d'abord la luxure et alors seulement s'accoupla.
Comme il n'y avait rien à voir, la possibilité d'être visible c'est-à-dire la Nature, n'était pas apparue. L'Être-universel, la Conscience-universelle, Chit-Atman, possédait le pouvoir de vision mais endormi. Si ce pouvoir de vision (44) s'éveillait, il pouvait même se considérer lui-même comme non-existant.
Selon le Bhâgavata-Purâna, c'est cette pensée introspective, ce pouvoir de délibération (Vimarsha) (45) qui est appelée Mâyâ, l'illusion qui crée le monde.
C'est par son pouvoir d'illusion, Mâyâ, son énergie, Shakti, que l'Être dont l'univers est une vision de l'esprit, crée toutes choses.
Il n'y a pas d'énergie, Shakti, sans un support matériel, il n'y a pas de matière sans énergie : les deux existent seulement en relation l'une avec l'autre. C'est pourquoi Shiva est inséparable de son énergie (Shakti) et cette énergie fait partie de lui-même. On peut même arriver à dire que le Yoni est un Linga et que le Linga est un Yoni et que ce dualisme fondamental découle d'un non-dualisme qui est le caractère intrinsèque du Seigneur du monde, Ishvara, et de la Grande Déesse. L'énergie représente l'état d'existence indivisible et indestructible. Bien qu'il soit la semence de la création, Shiva, seul, ne peut s'émouvoir. Il ne peut exister aucun signe perceptible de l'état qui précède l'apparition du monde et que l'on appelle le non-manifesté, Avyakta.

(44). La capacité de créer l'idée, la pensée. (cf note " p. 101)
(45). Les Shaiva Siddhanta (secte shivaïte datant du Moyen-Age) considèrent la pensée, la délibération mentale (Vimarsha), comme identique au pouvoir d'illusion Mâyâ qui donne naissance au monde.

Par conséquent on parle du Linga à ce stade comme d'un non-signe, A-linga. On peut aussi le présenter comme un Linga supérieur, Mahâ-linga, transcendant la différenciation. Du non-manifesté (Avyakta), est d'abord issu le principe inné et comme il apparaît spontanément, on dit qu'il est un signe auto-engendré (Svayambhu linga).
Il est un Linga, signe distinctif, parce qu'à partir de lui, on peut pressentir l'existence de la nature incréée.

" Dans le Mulâdhâra (46), le Linga représente le principe de non-dualité situé au centre du triangle formant le Yoni. "

D'après ce symbolisme, le Linga auto-engendré de Shiva, qui représente la lumière de la conscience, apparaît dressé dans le Yoni triangulaire fait de désir, savoir et action. Ce Linga, qui resplendit comme mille soleils, est omni-présent et prend toutes sortes de formes : dans le corps les six centres nerveux, Chakras, sont appelés des Yoni.
Un " point situé au-dessus du caractère qui représente la syllabe AUM " représente le point limite, Bindu, qui sépare la manifestation du non-manifesté (Avyakta). Le signe devient alors le non-signe A-linga. Aucune qualité (Guna), ni action, ni substance, ne peut exister sans une relation d'un Linga et d'un Yoni.
Dans les rites sacrificiels, le feu qui représente le Linga de Rudra (Shiva) est vénéré dans le foyer qui est le Yoni ; l'autel représente un corps féminin.

(46). Premier Chakra situé dans le rectum.

La Déesse demanda un jour à Shiva :
" Dépourvu de sens et de corps, Dieu n'est rien : à quoi cela sert-il d'adorer le néant ? "
Shiva répondit:
" Shiva sans le i (qui représente Shakti, son énergie) devient Shava, un cadavre, une chose morte. On ne peut donc l'adorer mais on devrait l'adorer quand il est uni à sa terrible puissance Raudri Shakti. C'est elle qui est l'énergie primordiale, faite des trois dieux. Connue sous le nom de Kundalini, l'Enroulée (47), elle entoure le principe appelé Shiva de ses trois anneaux et demi. Uni à cette énergie Shiva agit, crée l'oeuf de l'univers. "

Tel est le sens du Yoni formé par l'énergie enroulée, le Kundalini Yoni, qui entoure le Linga de Shiva. Ce symbole est similaire à celui de l'arbre sec étreint par une liane sans feuilles qui est la Déesse, l'immuable Brahman étant l'arbre sec pareil à un phallus.

(47). Le quatrième stade, qui représente l'unité avec le principe, est souvent représenté comme un demi-état symbolisé par la demi lettre, qui vient après les trois lettres de AUM, ou par le dernier demi-anneau de la Kundalini.


LE CULTE DU LINGA


D'après le Skanda Purâna une vie passée sans vénérer le Linga de Shiva est une vie perdue alors que sa vénération apporte aussi bien les plaisirs terrestres, Bhukti, que la libération, Mukti.

" Celui qui laisse s'écouler sa vie sans avoir honoré le phallus, a perdu son temps. Après la mort, il n'atteindra pas un monde meilleur. Son intelligence se dégradera. Si l'on met en balance d'un côté l'adoration du phallus et de l'autre la charité, le jeûne, les pèlerinages, les sacrifices et la vertu, c'est l'adoration du phallus, source de plaisir et de libération, qui protège de l'adversité, qui l'emporte. " (Skanda Purâna)

Quoique le Linga de Shiva et sa vénération aient toujours existé, les Purâna parlent de leur première apparition.
Quand Brahmâ et Vishnou se disputèrent pour savoir qui était le plus grand, un Linga resplendissant de lumière apparut. Brahmâ, monté sur son cygne, S'éleva pour atteindre le sommet de ce Linga alors que Vishnou, sous l'aspect d'un sanglier, descendit vers sa base. Pendant des milliers d'années, ils cherchèrent, mais jamais ne trouvèrent ni son commencement ni sa fin. Une fleur de Ketaki qui était tombée du sommet du Linga de Shiva, leur dit : " Depuis dix éons, je tombe sans interruption et personne ne peut me dire l'espace que je dois encore parcourir. " C'est alors que par une voix venant du ciel, la divinité révéla la vérité à Brahmâ et à Vishnou.
Les dieux et les sages commencèrent à prier. Ceci plut au Seigneur et à la Déesse qui se saisit du Linga divin.
Certains auteurs suggèrent que dans cette histoire le Linga de Shiva se réfère à l'oeuf du monde.
Le tenant dans sa main le Tout-Puissant était parti se divertir dans la forêt des cèdres où, à cause de la malédiction des sages Rishis, cet objet tomba de sa main. C'est pourquoi on dit qu'il est tombé et non qu'il fut tranché.
Prakriti, la Nature composée des cinq principes-des-éléments, est le Yoni du Linga de lumière qui représente le pouvoir d'illumination de l'Être suprême. Dire que la Déesse prit l'aspect d'une vulve pour se saisir du phallus signifie qu'en devenant la Nature Universelle, c'est-à-dire le principe-des-cinq-éléments, elle devint le support de l'oeuf cosmique.


PARVATI

Pârvatî, la bien-aimée de Shiva, est représentée par une flèche. "

Le Yoni et la flèche ont pour symbole le nombre 5 (52). Le mot " flèche " évoque le dieu Eros Kâma, à cause de ses cinq flèches, mais le nombre cinq représente aussi Shiva à cause de ses cinq visages ainsi que Pârvatî, la Dame de la montagne, à cause des cinq-principes-des-éléments. La force magnétique est présente dans tous les éléments mais plus particulièrement dans l'eau et au sommet des montagnes. Parce que Pârvatî représente les cinq éléments, elle évoque une flèche, le sommet d'une montagne. Le Linga de feu la pénètre. Lorsque la foudre tombe dans son Yoni, c'est-à-dire sur la terre ou dans l'eau, elle est pacifiée ; autrement elle réduit en cendres toute chose, homme ou arbre.

Le dieu dit:
" Nul ne peut supporter l'ardeur de mon sexe sauf Pârvatî mais s'il est saisi par elle, il est aussitôt pacifié. "

52 (=le nombre 5) Le nombre 5 est caractéristique de toutes les structures vivantes. Les mots bâna, shara, ishu, etc. qui tous signifient " flèche ", sont les expressions symboliques du nombre 5 parce que les flèches de Kâma Deva, le dieu de l'amour, sont au nombre de cinq. Les noms de ces flèches sont des noms de fleurs : lotus, Ashoka, fleur de manguier, jasmin et lotus bleu. Les effets de ces cinq flèches sont de rendre fou, d'enflammer, de dessécher, de pétrifier et d'exciter. En astronomie et dans les Tantra, les mots qui signifient "-flèche " sont aussi utilisés pour décrire les cinq étoiles principales.

" Elle est la matrice de tout ce qui est matériel ou subtil. " (Yaiur Veda)

" Elle existe dans toutes les espèces ou Yoni. " (Shvetâshvatara Upanishad)

" Elle est la matrice du monde dans laquelle la nature mûrit. " (ibid.)

L'oeuf du monde, symbole perceptible du non-manifesté, fut divisé en deux parties par suite de l'inégalité résultant de l'alternance des forces d'attraction et de répulsion dans les Bhrigu et la terre.

" Les Bhrigu, qui sont l'air (Vayu), l'eau (Apa) et la lune, l'ont divisé en deux parties. " (Gopatha Parva 2,8)

" C'est à cause de la malédiction d'un Bhrigu que le Linga de Shiva, le Dispensateur-de-la-joie, qui était allé dans la forêt, est tombé sur la terre. "

" Celui-qui-donne-la-félicité, le Souverain des mondes, Shiva lui-même, installa un Linga du Seigneur de l'univers et le vénéra. "

" C'est seulement après qu'ils ont installé le Linga (dans leur esprit) que Brahmâ, Vishnou ou Rudra ou n'importe quel autre être peut entreprendre des rites. Quand j'ai dit que Shiva lui-même avait installé le Linga appelé le Seigneur de l'univers, que pourrais-je ajouter d'autre comme raison de l'installation des Linga de Shiva. "


LES LINGAS TERRESTRES


Dans le Nârada Pancharâtra, le livre fondamental du Vaishnavisme, on lit qu'au début, toute chose était femelle sauf Shiva.
Brahmâ, Vishnou, Daksha (53) et beaucoup d'autres se livrèrent à des pratiques ascétiques pour évoquer l'apparition de la Déesse de la mort Kâlikâ qui apparut et leur permit de formuler un voeu. Les dieux lui dirent : " Vous devriez devenir la fille de Daksha et séduire Shiva ". La Déesse du monde objecta : " Shiva Dispensateur-de-joie, n'est encore qu'un enfant ", mais Brahmâ dit: " Il ne peut exister un être mâle comparable à lui ". Entendant cela la Déesse s'incarna sous la forme de Satî et naquit dans la maison de Daksha. Les dieux arrangèrent le mariage. Quand Satî et Shiva consommèrent le mariage leurs semences tombèrent sur la terre ; d'elles naquirent tous les Linga de Shiva qui, avec leur Yoni, existent dans le monde infernal, dans le ciel et sur la terre (54)

(53). Roi-prêtre, auteur d'un grand sacrifice.
(54). Ceci est à associer à la légende d'Osiris mais inversée. Isis porte le corps mort d'Osiris qui tombe peu à peu en morceaux et chaque endroit où tombe un morceau devient un heu sacré.
Dans la légende de Shiva, c'est Shiva qui porte le corps de Satî mort. Chaque endroit où tombe un morceau devient un lieu sacré ; les seins tombent à Bénarès, etc.


Shiva doit être vénéré par tous.

" Qu'ils soient par ailleurs adorateurs de Shakti ou de Vishnou, du soleil ou de Ganapati ou de toute autre divinité, ceux qui n'adorent pas Shiva ne peuvent atteindre la perfection. " (Mahânirvana 7hntra)

Si, ignorant Shiva, on vénère quelque autre dieu, ce dieu s'éloigne, proférant une malédiction.

" Quand les adorateurs des autres dieux, Ô Déesse, ne me vénèrent pas, ces dieux refusent leurs incantations en les maudissant. "

Bien que selon tous les systèmes philosophiques, et les théologiens, le Linga de Shiva soit éternel et que son culte ait toujours existé, c'est pour souligner l'importance de ce culte que la première apparition du Linga de Shiva et les débuts de son culte ont été décrits dans une parabole (Arthavâda). Les incarnations d'Eros, Râma et de Krishna, qui sont aussi considérés comme éternels, étaient vénérées avant que leurs incarnations ne soient réellement manifestées. Ceci est possible parce que aucun avatar n'est nouveau. Création après création, éon après éon, ils apparaissent. Pareillement, quoique le Linga de Shiva soit éternel, l'ordre de sa manifestation peut varier d'âge en âge. Le principe appelé Shiva, qui représente la totalité du pouvoir de procréation, est le Linga total (Samashti Linga). De lui provient la manifestation de toutes les matrices et de tous les sexes individuels. Dire qu'à partir de la semence qui tomba lors de l'accouplement de Shiva et de Shakti tous les Linga et tous les Yoni se sont manifestés, est une illustration de ce mystère. C'est l'union de l'Homme-cosmique et de la Nature qui est représentée par la copulation (Maithuna) de Shiva et de Shakti. De leurs semences mélangées sont issus d'innombrables êtres vivants. Les Linga individuels proviennent du Linga total. Les Yoni des Linga individuels sont aussi les Yoni du Linga total. C'est la signification secrète du " mystère " de Shiva jouant dans la forêt de Daruka.
Il est logique qu'individuellement ou qu'ensemble toutes les créatures nées de Prakriti soient attirées par Shiva, le Seigneur suprême. A la vue d'un fragment de beauté le dieu de l'amour Kâma Déva tomba follement amoureux. C'est aussi la signification de l'histoire des femmes des Rishis (ou prophètes) fascinées par Shiva. Quand le dieu, après avoir été maudit par les sages, est vénéré sous la forme d'un Linga dressé dans un Yoni, ou quand le Linga de Shiva tombe et commence à brûler le monde jusqu'à ce qu'il soit saisi par la vulve de Satî et qu'il est alors adoré par Brahmâ, Vishnou et les autres dieux ainsi que par les prophètes, les sages, les esprits célestes Gandharva et les démons Asura, tout cela représente les jeux d'un dieu indépendant que rien ne limite.
De même quand Vishnou est victime d'une malédiction et prend la forme d'un homme, d'un poisson ou d'un sanglier, ceci fait partie du jeu divin. Une malédiction peut être proférée seulement si Lui, cause de tout, le souhaite.
Les jeux de l'Être suprême avec le monde créé ou sa copulation avec la Nature sous la forme d'êtres individuels Jiva, ne font que refléter l'accouplement du dieu avec l'énergie Shakti qui fait partie de lui-même et qui préside à sa manifestation. Tous ces jeux ont une signification ésotérique. Toutes les légendes concernant les apparitions de Shiva sont mystérieuses et, comme le vol des vêtements par Krishna ou les bacchanales du Rasalilâ, elles ne peuvent paraître choquantes qu'aux ignorants.

" Sa forme non-manifestée est la plus facile à décrire mais nul ne peut comprendre ses formes manifestées. Nombre de ces actions paraissent simples quoique en réalité elles soient si compliquées que même les sages n'y comprennent rien. " (Tulsi Das)

" Ô Rama, quand ils voient et entendent parler de ta conduite, le sage se réjouit mais les fous sont choqués. " (Ibid.)

L'Être suprême, la conscience infinie est Shiva. C'est lui qui, quand il est enclin à la procréation, devient le phallus. Son support est la matrice de la Nature. Shiva est le père représenté par le Linga. La Nature est la mère représentée par le Yoni.

" L'Intelligence universelle (Mahat) est ma matrice. " (Gîta et Upanishad)

" Il divisa son corps en deux parties, l'une devint mâle, Purusha, l'autre devint femelle, Nârî. Dans cette femme le Seigneur procréa Virât, le corps de l'univers. "

La représentation de Shiva par une matrice et un phallus est l'équivalent de l'hermaphrodite primordial. Shiva se révèle sous la forme du phallus suprême qui émet la semence de la création dans la matrice qui est la Nature. Sa relation avec elle est celle du principe actif au principe passif ; il est enveloppé par elle. La dénomination de Père et de Mère de l'univers se réfère à une telle relation. Pour l'être humain le but de l'union sexuelle n'est pas seulement le plaisir mais un moyen de repayer la dette que l'on a envers les ancêtres (55)
Selon le Linga Purâna, dans la théorie du langage, le Bindu, le point limite entre la pensée et la parole audible représente la Déesse et Nâda, le principe du son, est Shiva. La Déesse, sous l'aspect du point-limite Bindu représente la Mère et Shiva, en tant que principe du son, est le Père. Dans l'instrument de la connaissance, nous retrouvons la même dualité et, là aussi, la connaissance du culte du phallus a valeur de symbole.

" Parce qu'elle est à l'origine de toute connaissance la Nature est appelée Bhaga (56), matrice. "

" La matrice (Bhaga) est la Grande-Nature et le possesseur de la matrice (Bhagavan) est Shiva. C'est Bhagavan qui donne la jouissance, il n'y a pas d'autre dispensateur. "

(55). L'homme a trois dettes à payer :
- Une envers les dieux qu'il paiera par des sacrifices.
- Une envers ses ancêtres qu'il paiera par la célébration de rites funéraires et la procréation d'enfants.
- Une envers la Tradition qui nous vient des Prophètes (Rishis) payée par l'étude des textes sacrés.

(56). Le Seigneur Bhagavan est celui qui possède les six pouvoirs merveilleux, Bhaga, qui sont : la splendeur, la vertu Dharma, la gloire, la beauté, le savoir et le détachement.


La matrice adorée avec le Linga et le Linga adoré avec la matrice sont les dispensateurs de bonheur dans ce monde et dans les autres qui sont tous issus de Shiva éternel.
Le Linga de Shiva est un symbole du pouvoir de conscience de l'Homme-cosmique Purusha, transcendant et omniscient. Shiva lui-même a dit que l'homme qui " adore le Linga, sachant que celui-ci représente la Cause-première et la conscience absolue, et sachant que la substance du monde est le Yoni de ce Linga, cet homme-là lui est plus cher que n'importe quel autre ".

Le Linga est un symbole, conçu comme un moyen de rendre un culte à la forme universelle. Au commencement et à la fin, l'univers a la forme d'un oeuf. Le Linga de Shiva représente cet oeuf cosmique. Grâce à la coopération de Shiva et de Shakti, naissent les animaux, les vers, les oiseaux et les insectes. Shiva lui-même n'a pas de signe distinctif, pas de Linga ; la distinction, le Linga, jaillit de lui. Il est le " possesseur du Linga (lingi) " ; en réalité c'est la Déesse qui représente ce signe apparent qu'est l'univers qui est le signe, le Linga. On l'appelle un signe, un Linga, parce qu'il montre la voie de la connaissance, qu'il est le refuge de tous les êtres ainsi que le maître de leur destruction, car:

" Tout doit un jour avoir une fin et se dissoudre dans son principe. "


Citations : Le culte du Lingâ

Le Lingâ ou phallus est le principal symbole de la divinité vénéré par les Shivaïtes. Mahéshvarâ, le Grand Dieu est la personnification de Purushâ, l'homme universel du Sâmkhyâ. C'est de lui qu'est issu le modèle abstrait, les archétypes qui vont peu à peu prendre corps, s'incarner dans la matière. La semence, le code, s'incarnant dans l'ovule, trouve sa substance dans la matière femelle. C'est cet aspect qui est envisagé dans le symbole du phallus emprisonné dans la vulve. Lorsque le plan (Purushâ) pénètre la matière (Prakriti), le monde apparaît. Lorsque la conscience (Chit) pénètre la substance (Sat) la volupté (Anandâ) apparaît. Le monde n'est que volupté. Sa splendeur, sa beauté, sa diversité sont le plus merveilleux des spectacles. Il est illusoire, éphémère, irréel comme la volupté. Il est cependant la seule réalité. C'est de la jouissance que vont naître tous les êtres vivants. Le culte du phallus nous rappelle que chacun de nous n'est q,u'un être éphémère et de peu d'importance, que notre seul rôle est d'améliorer le chaînon que nous représentons pour un moment dans l'évolution de l'espèce et de le transmettre. Le culte du phallus est donc lié à la reconnaissance de la permanence de l'espèce par rapport à l'impermanence de l'individu, du principe qui établit les lois dont nous sommes issus et non pas de leurs applications accidentelles et temporaires, du principe de la vie et non de l'être vivant, de l'abstrait et non du concret. Il a des implications sur tous les plans qu'il s'agisse de morale, de rites, de cosmologie, de société, etc. Renoncer au culte du phallus pour vénérer une personne, fut-elle divine ou humaine, est le principe de l'idolâtrie, de l'outrage au principe créateur.


Skandâ (le jet de sperme), le fils de Shivâ, est issu de 1a semence du dieu, du Somâ, l'élixir d'immortalité, tombé da la bouche du feu sacrificiel et de là dans le Gange.
Skandâ, l'ancien Murugan dravidien, est le dieu de 1a beauté, de la jeunesse perpétuelle. On l'appelle Kumâr l'adolescent. Engendré par Shivâ sans contrepartie féminin il est hostile au mariage. Chef des cohortes célestes, il n'a d'autre épouse que l'armée (Sénâ). Son culte est interdit aux femmes. C'est lui qui enseigne aux sages les bases du savoir. Son véhicule est le coq.
Skandâ est aussi appelé Shanmukhan (aux six visages correspondant au Sanmugan sumérien qui a les mêmes caractéristiques (dieu adolescent, chef des armées, monté sur un coq).

Ganéshâ, le dieu à tête d'éléphant, est le fils de 1a seule déesse. Il représente l'Unité apparemment impossible du grand (l'éléphant) et du petit (l'homme), du macrocosme et du microcosme. Dieu de la sagesse c'est lui qu'on invoque avant toute entreprise.


On peut observer chez les Hindous ce sentiment de l'omniprésence de l'invisible, ce respect du mystère et de l'inattendu dans l'œuvre du créateur, ainsi que le principe de la tolérance qui ne que le respect des voies multiples de la recherche du divin.
La théorie du "Verbe Créateur" est basée sur une analogie entre le processus de la transformation de la pensée en parole, en vibration sonore, et celui de la pensée divine qui, sous le forme de vibrations énergétiques, forme la substance du monde.

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