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Au long du
Gange sacré : Varanasi - Bénarès
La Religion de Siva
Il y a des raisons de supposer que le culte de Kàrttikeya ou culte dit Kaumàra "relatif à Kumàra", a originellement existé sous une forme indépendante (74). Il n'y a pas de référence à un tel culte exclusif dans les épopées et les Puràna. Kàrttikeya y est mentionné fréquemment, mais comme fils de Siva, comme divinité auxiliaire du givaisme. On note qu'il apparaît dans le Ràmàyana et le Mahàbhàrata beaucoup plus souvent que Ganesa. Le sivaïsme purànique, qui se reflète le mieux dans le culte des temples du Sud, considère le culte de Skanda comme une de ses parties intégrantes. Comme on le verra par la suite, ce dieu a une importance particulière dans l'idéologie religieuse du Sud de l'Inde. (74). Sukumar SEN suggère que le Kumàra mentionné dans RV X.35 est le prototype du Kumàra post-védique et une contrepartie de l'iranien Sraosa (Indo Iranica 4, p. 27). Les épopées et les Puràna présentent des versions fort diverses de la naissance de Kàrttikeya. Il y a, cependant, un motif commun à toutes. Les dieux étaient harassés par les démons. Ils se plaignirent à Brahman et demandèrent une aide pour subjuguer leur chef, Tàraka. Brahman leur dit que seul un fils né de Siva et Umà serait capable de détruire ce puissant démon. Les dieux avaient donc pour première tâche de réaliser le mariage de Siva et Umà. Madana, le dieu de l'amour, poussé par eux, entreprit d'amener Siva, qui était alors plongé dans la méditation yogique, sous l'emprise du désir, afin qu'il se laisse attirer par Umà. Irrité d'être dérangé dans sa méditation, le grand dieu réduisit Madana en cendres d'un regard. Le but visé par ce dernier est cependant finalement atteint, l'union de Siva et d'Umà réalisée et la naissance souhaitée par les dieux a lieu. Ceci est l'élément commun. Parmi les épisodes divergents, le Skanda-Puràna raconte comment, alors que Siva et sa nouvelle épouse étaient retirés dans leur appartement, les dieux envoyèrent Agni épier ce qui s'y passait. Agni entra dans la chambre du couple divin sous la forme d'un perroquet. Dérangé par sa présence Siva le maudit, le chargeant de son sperme et lui ordonnant de le garder jusqu'à ce qu'il arrive à maturité. Quant àUmà, ainsi privée de porter son enfant, elle maudit les dieux coupables d'avoir envoyé Agni, les condamnant à ne pas avoir de descendance. Kàrttikeya n'est donc pas né du sein d'Umà. Il est néanmoins toujours appelé fils d'Umà. Agni, qui avait reçu le sperme de Siva, ne fut pas capable d'en supporter l'ardeur et le déposa dans un étang de roseau dans la Gaiigà. L'enfant y naquit. Il fut nourri par les six étoiles Krttikà (Pléiades). Siva et Pàrvati viennent ensuite sur le lieu où il est ainsi élevé, l'embrassent et le bénissent (Skanda-P. 1.2.29). Il est encore précisé dans ce Puràna que la déesse ne put donner le sein elle-même à cet enfant, parce qu'elle s'était engagée dans l'ascèse (tapas). Elle est en conséquence appelée Apitakucà, littéralement "Celle dont le sein n'a pas été bu" (ibidem 1.3.2.21). Selon une autre version, Kàrttikeya est le fils non pas de Siva et d'Umà, mais d'Agni et de Svàhà (MBh 111.220). Cependant, dans ce contexte, Agni est identifié avec Siva, et Svàhà avec Umà (MBh 111.217.5). Ailleurs on parle de six enfants, nés séparément et finalement réunis en un seul. Svàhà, épouse d'Agni, désirait que soit satisfait le désir qu'avait son mari de s'unir aux épouses des sept sages (Grande Ourse). Elle prit elle-même la forme de chacune d'elles et s'unit à Agni qui avait déjà reçu le sperme de Siva. Elle ne put le faire que six fois, car elle ne put prendre la forme d'Arundhati qui est célèbre pour sa chasteté (Skanda-P. 1.2.29). Chaque fois qu'Agni s'unit à Svàhà, il transféra en son sein le sperme de Siva. Chaque fois Svàhà le rejeta dans un lieu où croissaient des roseaux. C'est donc là que, le temps venu, naquirent six enfants, qui plus tard se rejoignirent en un seul constituant Kàrttikeya. Ailleurs dans le même Skanda-Puràna, il est dit que les Krttikà se trouvèrent près d'Agni et que le sperme de Siva porté par ce dernier entra dans leur sein sous une forme subtile. Par peur d'être soupçonnées, les Krttikà le rejetèrent dans la Gangà dans un lieu rempli de roseaux où naquit Kàrttikeya (1.27). La naissance de Kàrttikeya est comparée à la production rituelle du feu par la friction de deux pièces de bois (arani) (Matsya-P. 154.5253). Elle est l'objet d'une interprétation allégorique dans le Varàha-Puràna. Visnu qui est identifié à Siva est Purusa, l'être fait de pure conscience de la philosophie sàmkhya. Umà, qui n'est pas autre queSri, est l'avyakta ou prakrti, principe indifférencié de la matière. De leur union est produit ahamkàra, l'ego fondamental du psychisme, et c'est Kàrttikeya. Un besoin urgent d'un tel dieu se faisait sentir, car il fallait un chef pour l'armée des dieux qui sont les organes des sens (25.1-43). Il est encore dit que Brahman et Visnu sont nés sous les formes respectives de Heramba et Sadànana (Kàrttikeya à six têtes), ce qui suggère l'identité du dernier avec Visnu (Skanda-P. 1.3.2.17). Les épopées et les Puràna présentent Kàrttikeya comme ayant six têtes et douze bras, (MBh 111.214.1-2 1). Dans un passage il est dit qu'il s'est divisé lui-même en six formes, afin de satisfaire l'instinct maternel des six Krttikà (Brahmànda-P. III.10.40-51). Ailleurs il est dit avoir pris quatre formes différentes pour assumer quatre fonctions distinctes. Pour Siva il est Kumara, pour Umà Visàkha ; pour Kutilà (Gangà) et Agni, qui eux aussi ont contribué àsa naissance, il est Sàkha et Naigameya respectivement (Vàmana-P. 57.1-59). L'image donnée de ce dieu par les Puràna est celle d'un enfant, parfois d'un jeune homme. Skanda, encore enfant, fut capable de détruire le démon Tàraka. Sur la base de cette idéologie purànique Skanda est vénéré sous la forme d'un enfant, ou d'un jeune héros de grande beauté. Au Tamilnàdu il est Murukan, l'incarnation de la beauté. Il est souvent cité comme terme de comparaison (Matsya-P. 158.39-41). Les épopées et les Puràna ont assigné à Kumàra la fonction de conduire l'armée des dieux (Vàmana-P. 21.1-22 ; 57.50-102 ; SkandaP. 1.2.30). La pompe et l'apparat de la cérémonie d'intronisation de ce dieu comme chef des armées divines sont décrits dans le Mahàbhàrata (111.218.25) et les Puràna. Indra renonce à son droit de souveraineté et exprime son désir d'installer Skanda à sa place de roi des dieux. Skanda décline cette offre, mais consent à prendre la direction de l'armée (MBh 111.218.21). Il est intéressant de noter que les deux fils de Siva ont reçu un poste de commandement, l'un comme Ganapati à la tête des Gana (Matsya-P. 154.544-47 ; Kùrma-P. 11.43.42), l'autre comme Devasenapati à la tête de l'armée des dieux (Brahmànda-P. 111.10.40-51). Ces données puràniques ont contribué à former le concept populaire actuel de Skanda. L'arme spécifique de ce dieu est la sakti sorte de lance avec laquelle il a vaincu le démon Tàraka (Vàyu-P. 1.54.24 ; MatsyaP. 160.1-25). Avec la même arme il fendit en deux le Mont Kraunca (Vàmana-P. 58.1-21). Le paon est souvent mentionné comme monture pour Skanda (Vàyu-P. 1.54.19). Le coq lui est aussi associé, parfois lui est donné comme monture (Varàha-P. 24.1-45) ou comme jouet (Matsya-P. 159.4-11). Dans la mythologie tardive il est présenté comme emblème sur sa bannière. La chèvre lui est également liée (Brahmànda-P. 111. 10.40-5 1). Ces divers animaux lui ont été donnés par les dieux lors de la célébration de sa naissance. Les divers noms que porte Skanda reflètent des traits de sa légende purànique. Il est Saravanabhava "Né dans un bois de roseaux" (Matsya-P. 6.27), Kàrttikeya ou Krttikàputra "Fils des Krttikà" (ibidem) et aussi Sànmàtura "Né de six mères", parce qu'il fut nourri par les six Krttikà, Gàngeya "Fils de la Gangà'' parce qu'il est issu du sperme de Siva déposé dans cette rivière (MBh 1.127.13). Il est Skanda parce que six êtres furent fondus (skanna) en un seul (Brahmànda-P. 111. 10.40-5 1 ; Ràmàyana 1.37.24-32). Il est Sanmukha ou Sadànana "à six visages" (Varàha-P. 25.4449 ; Vàmana-P. 57.46). Il est Pàrvatinandana "Joie de Pàrvati'' (Vàyu-P. 1.54.20-21). Ses noms Agnibhù, Pàvakeya, Pàvaki "Fils du feu" rappellent le rôle d'Agni dans sa naissance (MBh 1. 127.13). Visàkha est attesté comme un de ses noms (Matsya-P. 6.26 ; 159.1-3). Sàkha et Visàkha sont parfois donnés pour ses serviteurs (Varàha-P. 25.1-43). Il est Sikhivàhana "Monté sur un paon" (Vàyu-P. 1.54.24). Il est Mahàsena "À la grande armée" et Senàni "Commandant d'armée" (Varàha-P. 25.117 ; Vàyu-P. 1.54.20). Les ascètes avaient en leur possession un moyen de le propitier en l'installant dans leur coeur. Sans doute pour cette raison il reçut le nom de Guha "grotte", ce terme référant au coeur dans le langage philosophique (Vàmana-P. 58.1-121). On trouve deux images opposées de Kàrttikeya dans les Puràna. Il est tantôt présenté comme célibataire (Brahma-P. IL 11), tantôt comme jeune héros marié à deux épouses. Les deux traditions sont courantes dans le pays. Au Mahàràstra, par exemple, Kàrttikeya est tenu pour rester toujours célibataire. Il est strictement interdit aux femmes de se montrer dans ses temples. Mais dans les temples du Tamilnàdu il est montré avec deux épouses, Valli et Devasenà. Il y a quelques temples de cette région où il est aussi représenté comme samnyàsin "renonçant". Le Siva-Puràna mentionne Gajavalli comme son épouse (Kailàsa-samhitâ 7.40 & 64). Des Puràna et la grande épopée décrivent en détail son mariage avec Devasenà. Cette dernière dont le nom signifie "Armée des dieux" est une personnification. Indra, roi des dieux, est dit l'avoir donnée en mariage à Kàrttikeya (Matsya-P. 4.11). La caractérisation du dieu comme célibataire a aussi sa base purànique. Le Brahma-Puràna, par exemple, raconte que Kumàra fut d'abord enclin à jouir des plaisirs sensuels et aimait la compagnie des nymphes du ciel, mais un jour leur trouva quelque ressemblance avec sa mère, ce qui changea complètement son attitude à l'égard des femmes en général (Brahma-P. Il. 11). Il a été observé que le culte de Skanda a été très courant à époque ancienne, mais est devenu rare de nos jours (BHANDARKAR, Op. Cit., p. 150.). Cela est peut-être valable pour toute région de l'Inde autre que le Tamilnàdu. Car le culte de Kàrttikeya est un des plus répandus dans cette province du Sud. Parmi les dieux hindous, on peut dire que, dans cette région, c'est ce dieu qui a le plus grand nombre de dévots. Au Tamilnàdu, il est appelé Murukan, équivalent tamoul du sanskrit Kumàra, mais connotant particulièrement la jeunesse et la beauté. Un autre nom populaire tamoul est Vélan référant à la pique qui est son arme distinctive, le nom sanskrit correspondant étant Saktidhara. Il est encore appelé Sèyôn "Au teint rouge". Il est le seigneur des kuruspo "montagnes" et beaucoup de ses temples sont situés au sommet de collines. Assez curieusement des textes tamouls parlent parfois de jeunes filles possédées par Murukan. Dans ces circonstances le dieu doit être propitié par des charmes magiques. La même idée est reflétée dans les références à un esprit néfaste appelé skandagraha.. Les Àgama et le Kumàratantra ont, en conformité avec les données puràniques, prescrit la fabrication de l'image de Kàrttikeya dans des attitudes diverses, pour l'installation et le culte dans les temples. La plus importante est une image représentant le dieu avec six têtes et douze bras. Il existe aussi une forme à six têtes et deux bras, ou bien à une tête et huit bras, ou encore une tête et deux bras. L'image de Sanmukha a six têtes, comme le nom l'indique, et douze bras. Les visages ont chacun deux yeux. Cette forme du dieu a le teint de la lune et trente-deux signes de bon augure. Elle a des anneaux aux chevilles. Dix bras portent les insignes suivants : lance sakti, flèche, épée, bannière, massue, arc, foudre, bouclier, pique et lotus. Les deux derniers bras font les gestes de don et d'absence de crainte. La monture qui est le paon apparaît derrière l'image du dieu debout sur un socle en forme de lotus. Ou bien le dieu est monté sur lui, laissant pendre la jambe gauche, repliant et reposant la jambe droite sur la monture (Kàrana 11.93.2-5). Si l'image a six bras, les insignes sont le serpent, le foudre, la lance et la flèche, deux mains faisant les gestes de don et d'absence de crainte. Dans l'image à six têtes et deux bras ce sont le foudre et la lance. À la gauche du dieu est représentée Devasenà, à sa droite Valli, toutes deux portant des lotus dans deux mains et laissant pendre deux autres bras (Kàrana ibidem 9-12). Une représentation de ce dieu, assez commune dans le Sud, mais qui n'est liée à aucune tradition purànique, le fait voir sous la forme d'un ascète détaché de la vie dans le monde. La tête rasée, un rosaire, un bâton de pèlerin, des vêtements ocres le caractérisent. Skanda apparaît encore dans la sculpture sous la forme du 1 guru enseignant la connaissance la plus élevée à son père Siva qui, lui, est assis à ses pieds dans la pose humble d'un disciple (Kantapurànam tamoul, Ayanaicciraipuripatalam p. 500-8). Dans une autre forme propre au Tamilnàdu, évoquée aussi seulement dans la version tamoule du Skanda-Puràna, Skanda châtie Brahman, le créateur, pour n'avoir pas su expliquer le sens de la syllabe Om (ibidem p. 508-22). Enfin on rappellera la forme d'enfant qui lui est donnée dans la représentation de Siva Somàskanda. Les rites exécutés dans le culte de Kumàra sont pour la plus grande part identiques à ceux du culte de Siva. La seule différence provient de la substitution des noms des divinités auxiliaires et des armes propres à Kàrttikeya. Nandin est remplacé par le paon, le trident par la lance, etc. Le culte de Skanda jouit d'une grande popularité au Tamilnàdu. Il est beaucoup plus répandu que celui de toutes les autres divinités auxiliaires. Cela est indiqué par le fait qu'il est le seul à être le sujet exclusif d'un texte. Il s'agit d'un ouvrage, intitulé Kumàratantra, qui n'est pas classé parmi les Àgama, mais est bien reconnu comme Tantra. Il n'est pas comparable aux sàktatantra, car il n'y figure aucune trace de pratiques "de gauche". Il a cinquante et un chapitres traitant de la pùjà quotidienne, du naivedya, du rite du feu, de la fête quotidienne, des kunda, de la diksà, du bain, de la rénovation, des oblations de pacification des édifices, aux directions, aux mùrti, de la définition des images et de l'installation du char de procession. En dehors des injonctions de ce Tantra, chaque temple de Skanda a des traditions qui lui sont propres. Par exemple dans le temple de Pâlani il est représenté comme un ascète, ce qui n'est enseigné par aucun Puràna ni aucun Tantra. Dans quelques temples on trouve un culte de l'arme de Skanda, la sakti, sorte de lance, faite de bronze, d'argent ou d'or, installée à la place de l'image du dieu. Le rituel d'installation de la lance et la vénération dont elle est l'objet indiquent la complète identification qui en est faite avec Skanda lui-même. |