HISTOIRE
DE L’EXPEDITION CHRESTIENNE
AV ROYAVME
DE LA CHINE
ENTREPRINSE PAR LES PERES
DE LA COMPAGNIE DE IESVS,
COMPRINSE EN CINQ LIVRES,
ESQVELS EST TRAICTE FORT EXACTEMENT ET FIDELEMENT DES
moeurs, loix, & coustumes du pays, & des commencement tres-difficiles
de l’Eglise naissante en ce Royaume,
TIREE DES MEMOIRES DV R. P. MATTHIEV RICCI,
de la compagnie de Iesus, par le R. P. NICOLAS TRIGAVLT Douysien
de la mesme Compagnie, depuis n’agueres venu de la Chine en
Europe pour les affaires de la Chrestienté dudit Royaume
ET NOVVELLEMENT TRADVITE EN FRANCOIS
PAR LES. D. F. DE RIQVEBOVRG-TRIGAVLT.
A LILLE,
De l’Imprimerie de PIERRE DE RACHE, Imprimeur juré à la Bible d’or I6I7.
Auec permission des Superieurs.
[Extrait concernant le voyage entrepris depuis le royaume de MOGOR (ou Mogul) en INDE
(-sans doute le royaume du Grand Moghol qui aura pour successeur Tamburlan (Tamerlan) ; Bombay/ Mumbay ? -) pour atteindre CATAY (la CHINE) par la route marchande qui passe au Nord et au Sud du Désert du Taklamakan
cartes de la route marchande dite actuellement "route de la soie" : A - B - de Kashgar à Xian
carte de MUMBAY (Bombay) à Cabul (Kabul et au bout de la pointe de l'Afganistan, Cashgar (Kashgar)
ce texte du XVIe est en orthographe de l'époque. A l'intérieur d'un mot le u et le v sont marqués u. En tant que première lettre d'un mot u et v sont v ou V,
y est normalement marqué i.
[ ] mots ou commentaires rajoutés au texte]
*****
Benoist Geosius Portugais, de nostre compagnie, est enuoyé des
Indes pour veoir le Catay
CHAPITRE XI.
Les lettres de noz Peres, qui demeuroient en la cour Roiale de
Mogor, enuoieez aux Indes, faisoient mention de ce Roiaume
tant renommé, que les Sarazins appellent CATAY. Le nom du-
quel auoit esté autrefois cognu en Europe, par le rapport de M.
Paul Venitien: mais depuis quelques siecles auoit tellement esté mis en
oubly, qu’à peine croioit-on qu’il fust au monde. Ces Peres escriuoient
que ce Roiaume de Catay regardoit l’Orient, un peu plus vers le Septen-
trion que le Roiaume de Mogor: qu’en icelui il se trouuoit plusieurs
Chrestiens, Temples, Prestres, & ceremonies Catholiques. Parquoy le
Pere Nicolas Pimenta, Visiteur de l’Inde Orientale commença d’auoir
quelque desir d’entretenir ce peuple au cult de la vraye Religion, par
l’assistance de ceux de nostre compagnie, principalement parce qu’il e-
stoit aisé de croire, que ceste nation si esloignée de son chef, pouuoit estre
tombée en quelques erreurs. Parquoy il creut qu’il deuoit aduertir le
souuerain Pontife, & le Roy Catholique de tout cecy. Or le Roy auoit
commandé au Vice Roy des Indes (qui estoit pour lors Aytas Saldagna) de
fauoriser & fournir les frais necessaires à ce voyage, selon l’ordonnance
du Visiteur; ce qu’il fit amplement, tant par l’affection qu’il portoit à
l’aduencement de la foy, que pour la bien-vueillance dont il honnoroit
nostre Ordre Le Visiteur donc esleut vn de nos freres, nommé Benoist
Geosius Portugais, homme fort Religieux & prudent: qui à cause de long
seiour qu’il auoit faict au Roiaume de Mogor, sçauoit fort bien parler le
langage Persan, & auoit entiere cognoissance des coustumes & mœurs
des Sarazins: lesquels deux choses sembloient estre necessaires à celuy
qui entreprenoit de faire ce voyage.
Les nostres auoient bien entendu par les lettres du Pere Matthieu,
enuoié de la cour Royale du Roiaume de la Chine, que le Catay s’ap-
pelloit autrement l’Empire de la Chine; ce qui a este cy dessus prouué
par plusieurs raisons, mais pour autant que ces lettres estoient differen-
tes de celles qu’on auoit receuës de nos confreres de Mogor, premiere-
ment on demeura en doute, & en apres le Visiteur fut de l’opinion de ceux
de Mogor. Car on asseuroit qu’il y auoit au Catay plusieurs Sarazins, & on
ne
LIVRE CINQVIESME. 473
ne pouuoit croire que ceste secte tres-sotte, & inepte fust entrée en ce
Royaume: en apres on disoit qu’on n’auoit iamais trouué aucun vestige,
ou le moindre marque de la foy Chrestienne en cest Empire de la Chi-
ne. Cela estoit creu comme le plus veritable, d’autant que les Sarazins,
qui disoient l’auoir veu de leurs propres yeux, en estoient les autheurs. Il
sembla donc que ce Royaume, pour estre voisin de la Chine, pouuoit luy
auoir donne son nom, & ainsi on trouua bon de poursuiure ce voyage,
soit pour se mettre hors de tout doute, soit pour voir s’il y auroit moyen
de trouuer vn chemin plus court, pour traffiquer auec les Chinois.
Or quant à ce qui touche les Chrestiens, qu’on sçauoit se trouuer au
Royaume de Catay, c’est à dire de la Chine (comme nous dirons plus
bas) les Sarazins mentoient selon leur coustume, ou estans de ceuz par
ie ne sçay quelz indices, ne sçauoient ce qu’ilz disoyent. Car comme ilz
n’honnoroient aucune image & en voioient plusieurs dans les Temples
des Chinois, qui auoient quelque peu de ressemblance auec celle de la
Vierge, & de quelques Saincts, ils ont peu penser qu’ilz estoyent de mes-
me Religion. Ilz voyoient qu’on mettoit des cierges, & des lampes sur
les Autelz; que ces ministres profanes estoient reuestus de chapes quasi
semblables à celles que les liures de noz ceremonies appellant pluuiales;
qu’ilz vont en procession, chantent quasi de mesme façon que l’Eglise
selon l’institution de S. Gregoire; & autres choses semblables que le dia-
ble (contrefaisant les ceremonies sacreez, & affectant les honneurs si-
uins) auoit là transportées. Tout cela auoit peu facilement faire accroire
aux marchandz, principalement Sarazins, que ceux-là faisoient profes-
sion de la Religion Chrestienne.
Nostre Benoist donc dressa ainsi son voyage; premierement il print
l’habit d’vn Chrestien Armenien: & d’vn nom Armenien se fit appeller
Abdula, qui signifie maistre; & adiousta Isai, qui veut dire Chrestien. Il re-
çeut aussi diuerses lettres patentes du Roy de Mogor, nommé Achabar, amy
de noz Confreres, & principalement de Benoist: lesquelles estoient ad-
dressées à plusieurs Roiteletz qui luy estoient amis, ou tributaires. Par-
quoy on creut qu’il estoit Armenien, & ainsi il passa plus librement qu’il
n’eust faict s’il fust este estimé espagnol, ausquelz ce pays est defendu. Il
porta plusieurs marchandises auec soy, tant pour s’entretenir par la vente
d’icelles, que pour estre estime marchand. La pluspart de ces marchan-
dises estoient des Indes, ou du Royaume de Mogor; le Vice-Roy luy four-
nissant argent pour les achepter, & Achabar mesme luy donnant toute as-
sistance. Le Pere Ierosme Xauier (qui passe plusieurs anneez est supe-
rieur de la Mission de Mogor) luy bailla deux autres compagnons Grecz
de nation, qui sçauoient bien les chemins par où il falloit passer. L’vn
Nnn 3 d’iceux
474 HISTOIRE DV ROYAVME DE LA CHINE,
d’iceux estoit Prestre; pour soulager Benoist, & s’appelloit Leon Grimanus;
l’autre estoit vn marchand, nommé Demetrius: a ceux ci il adiousta quatre
seruiteurs Sarazins de nation, & de profession premierement, mais qui
du depuis s’estoient faictz Chrestiens. Mais il laissa tous ceux-là en l’autre
cour Royale, nommé Laòr [Lahore]: parce qu’ilz luy estoyent inutiles, & en prit vn
autre en leur place, appelle Isaac, qui auoit femme & enfans en ceste
mesme cour. Cestui cy fut fidelle sur tous autre, & compagnon perpetuel
de tout le voiage. Nostre frere donc partit d’auec son superieur l’an
mil six cens trois, le sixiesme de Feburier, comme il paroist par ses let-
tres patentes.
On dresse tous les ans vn conuoy de marchandz, pour passer de ce-
ste cour en l’autre ville Royale, nommé Cascar [Kashgar ou Kashi]
[Cascar -Kachgar- ("Camar"), au pied du Pamir -Itinéraire de Marco Polo,
(http://medieval.mrugala.net/Personnages/Marco Polo.htm)]
qui à son Roy, particu-
lier, ilz se mettent en chemin tous ensemble, ou pour se secourir les
vns les autres, ou pour se deffendre des larrons; il estoyent bien ce-
ste année cinq cens, auec grand nombre de cheuaux, chameaux, &
chariotz. Il partit donc de la cour Royale de Laòr pendant les iours or-
donnez aux ieusnes solemnelz, & ce mesme an paruiendrent en vn
mois en la ville d’Atbec, pour lors encor située en la Prouince de Laòr.
Quinze iours apres ilz passerent vne riuiere large [rivère RAVI ?] du traict d vne fles-
che: on passe ce fleuue a batteaux, pour la commodité des marchandz,
ilz arresterent cinq iours entiers à l’autre riue du fleuue, ayans eu ad-
uis qu’il venoit grande multitude de larrons. Puis deux mois apres ilz
arriuerent en vne autre ville dicte Passaùr: ilz demeurerent là vingt iours,
pour prendre le repos qui leur estoit necessaire. Et en apres s’estans a-
cheminez vers vne autre petite ville, ilz rencontrerent vn certain
pellerin Anachorete, ilz apprindrent d iceluy qu’il auoit encor tren-
te iourneez de chemin, iusqu’à la ville qu’on appelle Capherstam,
["the travels of Benedictus Goes, a Jesuit who left Lahore in 1603 bound
eastward for Peshwar. During his travels, he encountered a hermit who told
him of the City of Capherstam, whose inhabitants dealt severely with Muslims,
but permitted others to enter their territory. The hermit had apparently been
to the city and tasted its wine. Capherstam is believed to be Kafiristan."
(http://www.raremaps.com/gallery/detail/15489/De_LandReyse_door_Benedictus
_Goes_van_Lahor_gedaan_door_Tartaryen_na_China/Vander Aa.html)]
en
laquelle on ne permet pas aux Sarazins d’entrer; & ou on punit de mort
ceux qui entreprennent d’y aller, toutesfois on ne deffend pas l’entrée
des villes aux marchandz Ethniques, neantmoins il ne leur est pas
permis d’entrer dans les temples; il racontoit que tous les habitans de
ceste Prouince n’alloient au temple que reuestus de noir, que la terre y
estoit fertile, & qu’on y trouuoit abondance de raisins, & comme il eust
presenté a boire a nostre frere Benoist, il recognut que c’estoit du vin
semblable au nostre: ce qu’estant inusite entre les Sarazins de ce pays,
Benoist pensa que peut estre ceste contrée estoit habitee de chrestiens,
Ilz arresterent vingt autres iours en ce lieu, où ilz auoyent rencontré ce
pelerin & d’autant qu’on disoit qu’il y auoit des voleurs par les chemins, le
Seigneur du lieu bailla 500. soldats pour les accompagner. Estans partis d ici,
ilz
LIVRE CINQVIESME. 475
ilz paruindrent vingt cinq iours apres en vn lieu nommé Ghideli
(Ghidelli, région de l'Afganistan). Pen-
dant tout ce voyage on charioit le bagage, & autres marchandises pe-
santes du long le pied de la montage, & les marchands espioient auec
armes la venue des larrons du haut d’icelle: car ilz ont accoustumé
d’assommer les passans à coups de pierres, s’il n’y a quelqu’vn sur
la montagne pour repousser la force par la force. Les marchands pay-
ent le tribut en ce lieu, & les brigans les ayans assaillis, il en eut plu-
sieurs de blessez, qui eurent assez de peine à defendre leur vie. &
marchandises; nostre Benoist eschapa s’enfuyant dans les bois, mais
estans reuenus de nuict, ilz se tirerent hors de la voye des larrons.
Vingt iours apres ilz arriuerent à Cabul [Kabul](c’est vne ville fort mar-
chande, & renommee, qui est encor dans les confins du Royaume de
Mogor. Les nostres arresterent huict mois entiers en ce lieu. Car quel-
ques-vns des marchands perdirent l’enuie de marcher plus outre, &
les autres se voyans en si petit nombre n’osoient passer plu auant.
En cest mesme ville la soeur du Roy de Cascàr [Kachgar] rencontra le conuoy
des marchans; il falloit necessairement passer par son Royaume pour
aller au Catay. La Roy s’appelle Massamet Can: elle estoit aussi mere d’vn
autre Roy, qui estoit seigneur de Cotan: elle estoit appellee Agchanem.
Age [Hadj] est le premier nom, duquel les Sarazins honnorent ceux qui ont
esté en pelerinage à la Meque vers le corps de l’imposteur: car ceste
Dame reuenoit de la Meque esloignée de tant de chemin, à cause de
la deuotion qu’elle portoit à ceste fausse Religion; & se trouuant destitué
de moyens necessaires pour paracheuer son voyage, elle pria ces mar-
chandz de le vouloir assister, promettant qu’elle rendroit fidellement
tout auec vsure, quand ilz seroyent arriuez en son Royaume. Il sem-
bla à nostre frere qu’on ne deuoit pas laisser perdre ceste occasion d’o-
bliger le Roy d’vn autre Royaume, d’autant que les patentes du Roy
de Mogor ne leur pouuoient desormais plus seruir de rien. Parquoy il
luy presta six cens escus, qu’il retira des marchandises qu’il auoit ven-
dues;ceste liberalité fut cause qu’elle ne fust pas ingrate, d’autant prin-
cipalement qu’il n’auoit pas voulu l’obliger à aucun interest par le con-
tract qu’il retira d’elle: parquoy ne voulant estre vaincue par ceste cour-
toisie, elle luy rendit. des pieces de ce marbre tres-precieux entre les
Chinois, qui est le marchandise le plus propre & profitable que puissent
porter ceux qui vont au Catay.
Leon Grimanus Prestre ne pouuant plus endurer le trauail du chemin,
s’en retourna d’icy: & Demetrius son compagnon s’arresta en ceste
ville à cause de son trafic. Nostre frere accompagné du seul Isaac, s’en
alla auec les autres marchandz; car il luy sembloit, que d’autres s’e-
stans
476 HISTOIRE DV ROYAVME LA CHINE,
stans maintenant ioinctz à leur Compagnie, ilz pouuoient asseurement
se mettre en chemin. La premiere ville qu’ilz trouuerent, s’appelloit
Giaratàr, ou il y a grande abondance de fer. Nostre Benoist reçeut icy beau-
coup de fascherie. Car en ces derniers confins du Royaume de Mogor on
ne portoit aucun respect aux patentes du Roy, en consideration desquel-
les il auoit aucun respect aux patentes du Roy, en consideration desquel-
les il auoit iusqu’à lors passé par tout sans paier aucun tribut au impost.
Dix iours apres ilz arriuerent en vne petite ville nommee Paruam, qui
est la derniere ville du Royaume de Mogor. Apres s’estre reposez cinq
iours, ilz passerent des montaignes tres-hautes, & arriuerent en vingt
iourneez en la contrée qu’on appelle Aingharàn: quinze iours apres ilz arri-
uerent à Calcià. Le peuple de ceste Prouince a la barbe & les cheueux
blondz, comme les habitans des pays bas, & demeurent en ceste contrée
en diuers villages; dix iours apres ilz paruindrent en vn lieu nommé
Gialalabath. Les Brachmanes exigent ici le tribut que le Roy Bruarate leur
a donné. Delà ilz arriuerent quinze iours apres à Talhan: où ilz seiourne-
rent vn mois pour la crainte des troubles ciuilz: car on disoit que les
chemins n’estoient pas libres, à cause de la rebellion du peuple de Calcià:
comme ilz s’en alloient d’icy à Cheman, qui est vne petite ville subiecte
à Abdulabam Roy de Samarban, Burgauie, & Bacharate, & autres Royaumes
voisins, le Gouuerneur d’icelle enuoya aduertir les marchandz de se re-
tirer dans la ville, d’autant que dehors ilz n’estoient pas trop asseurez
des courses des Calciens: rebelles mais les marchandz respondirent
qu’ilz vouloient payer le tribut, & continuer leur chemin la nuict Mais
le Gouuerneur de la ville ne le voulut aucunement: permetre, asseurant
que les Calciens reuoltez n’auoyent iusqu’a lors eu aucuns cheuaux, &
s’ilz prenoient ceux du conuoy, qu’ilz pileroient encor d’auantage le
pays, & apporteroient plus de dommage à la ville: qu’il luy sembloit qu’ilz
feroient mieux pour leur seureté, de se ioindre auec les siens, pour resi-
ster par ensemble à la force des Calciens; à peine estoyent ilz arriuez
pres les murailles de la ville, quand on leur vint dire que les Calciens ap-
prochoient. Ce que le Gouuerneur ayant entendu, il se mit glorieusement
en fuyte auec les siens. Les marchandz se voiant reduictz en ce danger,
firent soudainement comme vn fort auec les bales de leurs marchan-
dises, & autre bagage: & porterent grande abondance de pierres & cail-
loux dedans, pour s’en seruir, si les flesches venoient à leur manquer.
Les Calciens ayans veu cela, leur enuoierent des ambassadeurs, pour
les asseurer qu’ilz ne deuoient rien craindre, qu’ilz les accompagne-
roient, & defendroient par les chemins: mais les marchandz ne trouue-
rent pas bon de se fier à des gens tumultueux; c’est pourquoy ilz reso-
lurent d’vn commun accord, de prendre la fuite, & ie ne sçay qui rap-
porta
LIVRE CINQVIESME. 477
porta ce dessein aux rebelles, parquoy laissans là leur bagage, ilz s’enfui-
rent tous ensemble dans le bois prochain: cependant les brigans prin-
drent tout ce qui leur pleust du bagage, & en apres ayans faict venir les
marchands hors du bois, ilz leur permirent de s’en aller dans la ville vui-
de & despeuplée auec le reste de leurs marchandises. Nostre Benoist ne
perdit rien qu’vn cheual, lequel toutesfois en apres il recouura, le cangeant
auec des draps de coton. Ilz demeuroient ainsi dans l’enclos de la ville, aians
grand peur que ces voleurs les assaillans tous ensemble, ne les tuassent
tous. Mais en mesme temps vn des plus grands Duc de ce pays, nommé Olebet
Ebadascan de la contree de Bucharate, enuoya son frere vers les rebelles,
qui les contraignit par menaces de laisser aller les marchads en toute li-
berté. Mais pendant tout ce chemin la queuë du conuoy fut diuersement
attaquee par les larrons. Et mesme nostre Benoist s’estant vn peu arre-
sté, quatre voleurs sortirent d’vne embuscade, & se ietterent sur luy,
mais il les trompa en ceste façon: il prit le bonnet Persan qu’il portoit
sur la teste, & le iette contre les voleurs, & iceux iouans comme au ba-
lon, donnerent loisir à nostre frere de piquer son cheual, pour se retirer
de la portee de leurs flesches, & se reioindre au reste du conuoy. Huict
iours apres ilz trouuerent vn tres-mauuais chemin, & arriuerent à Ten-
gi Badascian. Tengi veut dire chemin fascheux, car il est tres-estroict, &
on ne peut passer qu’vn à vn, sur la riue tres-haute d’vn grand fleuue.
Les habitans de ceste ville assistez d’vne troupe de soldats, qui les ac-
compagnoit, assaillirent les marchands: & on prit trois cheuaux à Be-
noist, lesquelz en apres il racheta auec des petits presens; ilz seiourne-
rent icy dix iours, & apres allerent en vn iour à Ciarciunar: ils furent icy
arrestez cinq iours entiers en plaine campagne; à cause des grandes
pluies, & outre ceste incommodité, ilz furent encor attaquez par les
voleurs. Ilz paruindrent apres en dix iournees à Serpanil: mais s’estoit
vn lieu desert, desprouueu d’habitans, & de toute prouision de viures, il
fallut monter vne montagne fort difficile, nommee Sacrithma: il n’y
eut que les cheuaux plus robustes & forts qui peurent gaigner le des-
sus, les autres prindrent vn chemin plus long, mais plus aise. Icy
deux cheuaux de nostre frere, ayans les pieds foulez, estoient boiteux;
& les seruiteurs estans lassez de tant de trauail, iugeoient qu’il les fal-
loit renuoier, mais enfin ilz suiuirent les autres. Estans donc en vingt
iournees paruenus en la Prouince de Sarcil, ilz trouuerent là plusieurs vil
lages pres les vns des autres: ilz y arresterent deux iours pour delas-
ser leurs cheuaux: & de là, deux iours apres ilz arriuerent au pied d’vne
montaigne nommee Ctectalith, qu estoit toute couuerte de neige, & en la
montant il y eut plusieurs hommes qui furent transis de froid. Et il s’en
Ooo fallut
478 HISTOIRE DV ROYAVME DE LA CHINE,
fallut bien peu que nostre frere ne tombast aussi en extreme peril: car
ilz marcherent six iours entiers par ces neiges. Finalement ilz furent por
tez à Tanghetàr, qui est du Royaume de Cascàr [Kachgar]: là l’Armenien Isaac tom-
ba de la riue d’vn grand fleuue dans l’eau, & resta six heures entiers de-
mi-mort, mais en fin, par la grace de Dicu, & l’assistance de Benoist il re-
uint à soy: & quinze iours apres ilz arriuerent à la ville de Iaconich, & le
chemin fut si mauuais, que six cheuaux de nostre Benoist y moururent de
travail. Cinq iours apres Benoist estant allé devant le conuoy, arriva tout seul
en la Metropolitaine nommee Hiarchan: il enuoia de là des cheuaux pour
secourir les autres, & enuoia aussi des prouisions necessaires à ses compa-
gnons, qui peu apres arriuerent sains & saufs auec leur bagage, & mar-
chandises en la ville, au mois de Nouembre de la mesme annee I603.
Continuation du reste du voiage iusques au Catay, que l’on
trouua estre le Royaume de la Chine.
CHAPTITRE XII
Hiarchan [Yarkand ou Yarkend sur la piste au sud du désert de Taklamakan]
cour Royale du Roiaume de Cascar est vne ville tres-
frequentee & tres-celebre, ou pour la multitude des marchands
qui y abordent, ou pour la diuersité des marchandises qu’on y ap-
porte: le conuoi des marchands de Cabul finit en ceste cour, & là
on dresse vn autre compagnie pour aller vers le Catay. Le Roy vend bien
cherement l’office de Capitaine de ce conuoy, auquel pendant tout le che-
min il donne vne puissance Roiale & absolue sur tous les marchands. Vn
an entier se passa deuant que ce conuoi peut estre assemblé: car on n’ose pas
commencer ce voiage long & dangereux sans estre plusieurs de com-
pagnie, & ne se fait pas tous les ans, mais lors seulement qu’ilz sont asseu-
rez qu’on les laissera entrer au Royaume de Catay. On ne fait aucun plus
grand, ou plus frequent trafic partout ce voiage, que des pieces de certain
marbre luisant que nous auons accoustumé d’appeller Iaspe, au defaut
de quelque autre nom plus propre. Ilz portent ce marbre au Roy à
cause du grand prix d’argent, que leur en rend le Roy de Catay, croy-
ant que cela est conuenable à sa dignité Royale. Le Roy permet de
vendre ce qui luy est moins agreable aux autres personnes priuees, &
le debitent auec tant de gain que la seule esperance d’iceluy fait estimer
tous les despens, diuers meubles de ce marbre, des vases, des paremens
d’habits, & des ceintures, où ilz grauent fort proprement des feuilles & des
fleurs,
LIVRE CINQVIESME 479
fleurs, qui certes embellissent & rendent l’ouurage fort majestueux: les
Chinois appellent ces marbres, dont auiourd’huy tout le Royaume est
plein, Tuschè; & y en a de deux sortes. L’vn plus pretieux, qu’on tire de la ri
uiere de Cotàn (Khotan)
["Khotan ou Khoten. - Région du Turkestan chinois, qui emprunte le nom de la
ville d'Iltchi ou Khotan (Hoten ou Hotan). Celle-ci est située sur le Khotandaria,
affluent
droit du Tarim, à la limite méridionale du désert de Takla Makan, à l'Est de la
grande route de caravanes de Kashgar à l'Inde . Traditionnellement, le pays a été
un centre de la fabrication et le commerce de soieries, de lainages, de feutres, de
tapis, et de l'exportation de jade. Ce fut la capitale d'un khanat indépendant."
(http://www.cosmovisions.com/histKhotan.htm)]
assez prez de la cour, quasi de mesme que les plongeurs
peschent les pierres pretieuses, & on le tire quasi en forme de gros cail-
loux de riuiere. L’autre espece, qui est de moindre prix, se retire des mon-
tagnes, & se taille en forme de grandes pierres en lames, qui ont quasi
plus de deux aulnes de largeur, qu’on ageance apres pour les pouuoir
porter par les chemins. Ceste montagne est esloignee de vingt iour-
nees de la vile Royale: & on l’appelle Consangui Cascio, c’est à dire
mont pierreux: & est vray semblable que c’est celuy qu’on appele de
mesme nom en quelques descriptions Geographiques de ce Royaume.
On tire ces pierres auec vn trauail incroyable, soit pour la solitude du lieu
soit pour la dureté du marbre, pour lequel ramollir ilz disent qu’on fait
vn grand feu dessus, pour le tailler plus aisément. Le Roy vend aussi à
grand prix d’argent la permission de tirer ce marbre à quelque marchand
sans la permission du quel il n’y a aucun qui en puisse prendre pendant
tout le temps de sa ferme, porté par son contract. Quand on y va, on
porte des viures pour vn an, pour la nourriture des ouuriers: car on ne
retourne pas plustost en aucun lieu habité d’hommes.
Nostre frere Benoist alla saluer, & rendre les deuoirs de visite au Roy
qu’on appelle Mahamerthin, il fut fort bien receu à cause du present
qu’il luy fit: car il luy auoit porté vn horloge pour pendre au col, des
miroirs, & autres choses d’Europe, dont le Roy fut tellement res-
iouy & adoucy, qu’il en ayma Benoist, & le print en protection. Nostre
frere ne luy declara pas du commencement qu’il vouloit aller au Ca-
tay, mais il parla seulement du Royaume de Cialis situé à l’Orient de
ceste Cour; & le Roy luy accorda des patentes pour ce voyage, principa-
lement à la sollicitation du filz de ceste Royne pelerine, a laquelle il a-
uoit presté six cens escus: il contracta aussi vne estoite amitie auec plu-
sieurs courtisans.
Six mois estoient passez, quand voicy Demetrius vn de ses anciens com-
pagnons, lequel estoit demeuré à Cabul, qui reuient, de l’arriuée duquel
nostre Benoist, & l’Armenien Isaac furent extremement resiouys, mais
ce fut vne courte ioye: car bien tost apres nostre frere fut en danger a
cause de ce Demetrius: en mesme temps vn des marchandz auec per-
mission du Roi fut par ieu appelle Empereur (nous dirons Roy de la febue) au-
quel tous les autres, selon la coustume, offroient leur seruice, & des presens
Demetrius en faisoit refus pour euiter les despens. Et d’autant qu’il est per-
mis à cest empereur de faire metre les rebelles en prison, ou les chastier, il s’en
Ooo2 fallut
480 HISTOIRE DV ROYAVME DE LA CHINE,
fallut fort peu que ce mutin ne fut condamné à l vn & l’autre: mais nostre
Benoist appaisa tout par sa prudence, & adioustant des prieres à vn petit
present, il obtint son pardon. Il suruint encor vn plus grand peril: car
des larrons estans entrez dans la maison lierent bien estroictement
l’Armenien; & auec le poignard sur la gorge l’empeschoient de crier:
mais nostre frere & Demetrius estans accourus au bruict, ilz s’enfui-
rent aussi-tost. En apres Benoist s’en alla pour receuoir l’argent qu’il
auoit presté à la mere du Roitelet de Quotàm [Khotan, Hotan] : il y auoit dix iourneez
iusqu’à la cour d’iceluy, & vn mois entier se passa pour aller ou reue-
nir. Pendant ce temps les Sarazins semerent vn faux bruict de la mort
de Benoist; car ilz disoient qu’il auoit esté tué par leurs Prestres, par-ce
qu’il auoit faict refus d’inuoquer le nom de leur Prophete imposteur; &
desia les Prestres d’Hiarchan qu’ilz appellent Cacis taschoient de pren-
dre & s’approprier tous ses moyens, comme estant mort abintestat sans
laisser aucun heritier: ce qui apporta assez de trouble & fascherie à De-
metrius, & à l’Armenien, cependant qu’ilz defendoient leur droict;
l’vn & l’autre pleuroient tous les iours pitoiablement la mort de leur
compagnon; ce qui fut cause que leur ioye redoubla, quand par apres
ilz entendirent des nouuelles de sa vie & bonne santé. Car il reuenoit
apres auoir amplement esté payé du plus precieux marbre qu’on eust
sçeu trouuer. En apres pour rendre graces à Dieu d’vn si bon succez, il
fit distribuer plusieurs aumosnes aux pauures, ce qu’il continua aussi li-
beralement pendant tout le voyage.
Certain iour il s’estoit assis auec des autres Sarazins, pour prendre vn
repas auquel quelqu’vn d’iceux l’auoit conuié; & soudain il entra ie ne
sçay quel homme armé plein de furie, qui luy presentant l’espée sur le
coeur, luy commanda d’inuoquer le nom de mahomet. Nostre frere res-
pondit qu’en toute sa loy il n’estoit faicte mention aucune d’vn tel nom,
& qu’on n’auoit pas accoustumé d’inuoquer aucun qui fust ainsi appellé,
qui estoit cause qu’il refusoit entierement de le faire. Ceux qui estoient
presens le secoururent, & ietterent entierement ce furieux hors de la
maison. On dit qu’il arriua fort souuent qu’on tascha de le tuer, s’il n’in-
uoquoit Mahomet. Mais Dieu l’a tousiours gardé & garanti de ces dan-
gers, iusqu’à la fin de son voyage. Vn autre iour il fut appellé par le Roy
de Cascàr, en presence des Ministres & Lettrez d’vne loy tres-impure, ilz
appellent leurs Lettrez Mullas. Estant interrogé de quelle loy il faisoit
profession, de celle de Moyse, Dauid, ou Mahomet, & de quel costé il se
tournoit pour prier Dieu? Benoist respondit, qu’il estoit de la loy de Iesus
(lequel ilz appellent Isay) & qu’il se tournoit de tous costez en priant, par-
ce que c’estoit chose certaine que Dieu estoit partout. Ceste derniere res-
ponse
LIVRE CINQVIESME 48I
ponse esmeut vne grande dispute entre eux, car ilz se tournent vers l’oc-
cident pour prier leur imposteur. En fin ilz conclurent que nostre loy
pouuoit aussi sembler estre bonne.
Cependant vn certain habitant originaire du pays nommé Agiasi, fut
declaré Capitaine du conuoy des marchandz, qui se dressoit en ce lieu.
Et parce qu’il auoit entendu que nostre frere estoit homme franc & cor-
dial, & assez riche marchand, il le conuia à vn banquet somptueux en
sa maison, auquel outre les metz, la musique ne manque pas, selon la
coustume de ce peuple: à la fin du festin il le pria de le vouloir accom-
pagner en ce voyage, iusques au Catay, le nostre ne desiroit rien tant;
mais il auoit appris par experience comme il falloit traicter les Sarazins;
parquoy il voulut estre prié, afin que pour rendre sa condition meilleu-
re il semblast les obliger, & non estre fauorisé d’iceux; le General donc
employa le Roy pour obtenir ceste grace. Car il pria Benoist de vouloir
accompagner Caruancasa, c’est à dire le General du conuoy. Il promit de
le faire; mais a condition qu’il luy bailleroit des patentes pour luy ser-
uir de passeport par tout le voyage. Ceux de l’autre premier conuoy de
Cabul s’offenserent de cela: d’autant qu’ilz ne desiroient pas estre pri-
uez de sa compagnie. Car i’ay desia souuent dit que la multitude est ne-
cessaire pour passer plus asseurement par ces pays pleins de voleurs. Ilz
l’aduertissoyent de ne se fier pas au peuple de ce pays: que ces gens per-
uers auoyent desia par cest artifice premedité de luy rauir les biens, &
la vie. Le nostre allegua que les prieres & autorité du Roy l’auoyent
contrainct, qu’il auoit engagé sa promesse au Capitaine du conuoy, qu’il
ne pouuoit maintenant aller contre sa foy. La crainte de ces marchandz
n’estoit pas vaine: car plusieurs originaires mesmes du pays asseuroient
que ces trois Armeniens (qu’ilz confondoient à cause de la ressem-
blance de leur loy) à peine seroient sortis des murailles de la ville, que
ceux mesme de leur compagnie ne les assommassent. Cela espouuanta
tellement Demetrius, qu’il resolut pour la seconde fois de ne marcher
pas plus auant, & enhortoit aussi nostre frere de retourner en arriere
Mais il reietta ce conseil, asseurant que la crainte de la mort ne l’em-
pescheroit iamais de rendre vne entiere obeyssance à ses superieurs, &
principalement en vne telle occasion, dont on esperoit quelque grand
auancement dela gloire de Dieu; que cela luy sembloit estre chose in-
digne d’vn homme de bien, de retrencher les esperances de plusieurs,
pour la peur de la mort, & tromper l’Archeuesque de Goa, & le Vice-Roi
mesme, qui auoit fait des grandz despens pour les frais de ce voyage; qu’il
esperoit venir a fin de son entreprise par l’assistance de celuy qui l’auoit
conduict & preserué iusqu’en ce lieu, que si la chose n’arriuoit selon
Ooo3 son
482 HISTOIRE DV ROYAVME DE LA CHINE,
son desir, il laisseroit volontiers la vie en la poursuite d’vne si bonne cause
parquoy Benoist se prepara pour le voiage; & acheta dix cheuaux pour
soy, son compagnon, & leur bagage; il en auoit encor vn autre au logis.
Cependant le chef du conuoy s’en estoit allé en sa maison, qui estoit es-
loignée de cinq iourneez de la cour. De ce lieu il enuoya vn messager à
nostre confrere, pour luy donner aduis de se mettre incontinent en che-
min, & de faire par son exemple haster tous les autres marchandz: il le
fit fort volontiers. L’an mil six cens quatre, enuiron la mi Nouembre,
ilz arriuerent en vn lieu nommé Iolci, où on a accoustumé payer le tri-
but, & reuoir les passeportz Royaux. D’icy ilz passerent en vingt cinq
iours tous les lieux suiuans, Hancialix alceghet, Hagabateth, Egriàr. Mesetelec,
Thalec, Horma, Thoantac, Mingieda, Capetalcòl Zilan, Sarc Guedebal,
Cambasci,
Aconsersec, Ciacor, Acsù [AKSU]. Tout ce chemin fut fort penible & fascheux, ou pour
la quantité des cailloux, ou pour la secheresse du sable alteré.
Acsr [?] est vne ville du Royaume de Cascàr, dont le Gouuerneur estoit
nepueu du Roy, aagé de douxe ans. Iceluy fit encor appeller nostre frere
qui luy offrant des presens d’enfans, luy donna du sucre, & autres choses
semblables. Il le receut fort courtoisement, & comme on dansoit ce
iour-la, selon la coustume, en sa presence, il pria nostre frere de vouloir
danser à la façon de sa nation, ce qu’il fit, afin qu’il ne semblast refuser
vne chose de si peu d’importance au Roy. Il alla aussi visiter la mere de
ce Roitelet, & luy monstra son passe-port, qui fut approuué auec gran-
de reuerence. Il donna à ceste-cy des petitz presens de femme, comme
vn miroir de crystal, vn drap de coton des Indes, & autres semblables.
Il fut aussi appellé de la part du Gouuerneur de l’enfant, qui administroit
les affaires de la Republique. En ce voyage vn cheual de nostre mar-
chand tomba dans vne riuiere impetueuse; mais ayant les piedz empes-
chez de ie ne sçay quelles cordes, il rompit ses lien; & passa a l’autre riue
du fleuue. Benoist estoit marry de ceste perte, & ayant inuoqué lenom de
Iesus, le cheual reuint de soy-mesme à nage & bien sain, se reioindre à la
troupe des autres, dont il rendit graces à Dieu, pour auoir recouuré ce
qu’il estimoit perdu. Durant ce mesme chemin on passe vn desert nom-
mé Caracathai, c’est à dire terre noire des Cataiens, parce qu’ilz disent que
les peuples du Catay ont demeuré long temps en ce lieu.
["The caravan then crossed the "desert of Caracathai", or "the Black Land of
the Cathayans" which, as Bento learned, was so named after the
"Cathayans [who] had lived there for a long time".
(http://en.wikipedia.org/wiki/Bento_de_Góis)]
[le bassin du Tarim ou désert de Taklamakan
il semble qu'ils sont passés de la piste Sud à la piste Nord. Ce qui est vraisemblable
le sud étant plus désertique que le nord]
Ilz attendirent
les autres marchandz l’espace de quinze iours en ceste ville. En fin par-
tans de là, ilz paruindrent à Oitograch Gazò, Casciaini, Dellai, Saregabedal. Vgan
& puis à Cucià [Kucha sur la piste du Nord], qui est aussi vne petite ville, en laquelle ilz seiournerent
vn mois entier, pour delasser leurs cheuaux Car ilz auoient perdu toute
force, tant à cause des mauuais chemins, que de la pesanteur du marbre, &
aussi
LIVRE CINQVIESME 483
aussi pour le defaut de l’orge qui leur auoit manqué. Icy les ministres pro-
phanes demanderent au nostre, pourquoy il ne ieusnoit pas pendant les
iours solemnellement dediez a ieusne parmy eux. Ilz faisoient cela pour
tirer quelque argent, afin qu’ilz le laissassent en liberté, ou qu’il paiast l’a-
mende. On n’eut pas peu de peine de resister à leur violence, veu qu’ilz
vouloient par force le contraindre d’aller dans leur temple. Partans d’icy,
ilz arriuerent, apres auoir cheminé vingt cinq iours, en la ville de Cialis,
qui est à la verité petite, mais tres-forte, vn filz bastard du Roy de Cascàr
gouuernoit ceste contrée, qui ayant entendu que nostre frere, auec ses
compagnons, estoit d’vne autre loy, commença de le vouloir espouuenter,
asseurant que faisant profession d’vne autre Religion il auoit esté trop har-
dy & temeraire d’entrer en ceste Prouince: car il pouuoit luy oster la vie,
& les moyens; mais ayant leu le passe-port du Roy, il fut appaisé, & apres
auoir receu quelque present, il se rendit aussi amy des nostres. Certaine
nuict ce Seigneur disputa long temps de sa loy & secte auec les ministres
& Lettrez de ce lieu, & soudain il luy vint en pensée de faira venir au palais, &
d’autant qu’il le faisoit appeller à heure indeue, apres l’auoir premiere-
ment peu courtoisement receu à son arriuée, ilz creurent quasi qu’on
l’appelloit à la mort. Estant donc tiré, non sans larmes, d’auec son com-
pagnon, & luy-mesme s’estant aussi entierement preparé & resolu à la
mort, il enhortoit l’Armenien qui l’accompagnoit, de prendre aussi cou-
rageusement la mesme resolution; que si d’aduenture il eschapoit de ce
danger, il aduertist les siens de sa mort. Benoist donc estant entré au pa-
lais, on luy commanda de disputer auec les Docteurs de la secte Maho-
matane. Et par l’inspiration diuine de celuy qui a dict; On vous donnera à ce-
ste heure là de quoy parler: il confirma la verité de la foy Chrestienne auec des
raisons si fortes, qu’ilz resterent tous honteusement muetz. Le Roitelet
defendoit tousiours nostre frere, approuuant tout ce qu’il disoit. En fin il
conclud que les Chrestiens estoient vrais Misermans, qui signifie fidelle; il
adiousta aussi que ces Ancestres auoyent faict profession de la mesme
foy. La dispute estant finie, il le conuia à vn magnifique festin, & luy com-
manda de demeurer ceste nuict dans le palais: le l’endemain estant ren-
uoyé vn peu tard, de sorte qu’Isaac perdoit desia toute esperance de son
retour, il le trouua pleurant. Car le long retardement luy faisoit tenir la
mort du bon Benoist tout asseurée. Ilz arresterent trois mois entiers en
ceste ville: car le Capitaine des marchandz ne voulut pas partir qu’auec
vn grand conuoy; car d’autant plus qu’il y a grande compagnie, d’autant
plus grand est le gain qu’il en retire. C’est pourquoy il ne permettoit
aucunement qu’aucun s’en allast deuant Nostre frere s’ennuiant d’vn
si long
484 HISTOIRE DV ROYAVME DE LA CHINE,
si long seiour, & de tant de despens, desiroit de partir. Parquoy il fit tant
auec des nouueaux presens, que le Roy luy permit de s’en aller; il obtint
ceste permission contre le gré du General, & des autres de leur compag-
nie, auec lesquelz à aduenir il n’eut plus aucune familiarité.
Il estoit jà prest de partir de la ville de Cialis, quand l’autre compag-
nie de marchands de l’annee precedente arriua du Catay. Iceux, com-
me c’est la coustume, estoient entré au Royaume de Catay, souz le faux
pretexte d’vn Ambassade supposee, & d’autant qu’ilz auoient demeuré
à Pequin dans le mesme palais des estrangers auec les nostres, ilz dirent
des nouuelles toutes certaines du P. Matthieu, & ses compagnons à
Benoist, qui fut estonné d’auoir trouué le Royaume de la Chine pour le
Catay, Ceux-là estoient ces mesme Sarazins, lesquels nous auons au li-
ure precedent escrit auoir demeuré en mesme temps quasi l’espace de
trois mois entiers auec nos Peres, dans vn mesme Palais. Ilz luy
raconterent donc que les nostres auoient donné au Roy des presens d’hor-
loges, vne espinette, des Images peintes, & autres semblables rare-
tez d’Europe; que les mesmes estoient honnorez de tous les plus grands
en ceste cour, & meslans des mensonges parmy les veritez; ilz dirent
que les nostres auoient souuent parlé au Roy, & depeignoient assez pro-
prement les traits du visage de nos Peres: mais ilz n’en sçauoient pas les
noms. Car ilz auoient, selon la coustume des Chinois, pris encor vn au-
tre nom. Ilz adiousterent aussi pour plus grand tesmoignage de verité,
vne lettre escrite par les nostres en langue Portugaise, laquelle ilz auoient
retiree des ordures iettees par le valet qui balioit la chambre; pour se sou-
uenir estans retournez vers les leurs, de faire sçauoir, que ceste nation
qui vse de ces characteres, est entrée au Royaume de la Chine. Nostre
Benoist, & son compagnon furent assez resiouys d’entendre ces nouuel-
les. Et ne firent plus en apres aucun doute que le Catay ne fust differend
du Royaume de la Chine que de nom tant seulement; & que ceste mes-
me cour Royale que les Sarazins appelloient Cambalu, estoit Pequin; où
deuant que partir des Indes il auoit appris que les nostres s’efforçoient
d’entrer, par les lettres qu’ilz en auoient escrites.
Quand Benoist partit, le Roitelet luy bailla vn ample passe port pour
plus grande seureté, & quand ce vint a sçauoir comme il desiroit qu’on
mist son nom par escrit, il luy demanda si on y mettroit le nom de Chre-
stien, ou non: Ouy ie le veux (dit-il) car i’ay passé tout le chemin iusques
icy auec ce nom D’ISAI, & suis resolu de paracheuer mon voyage auec
le mesme. Vn venerable vieillard d’entre les Prestres Sarazins entendit
d’auenture cecy, lequel prenant le bonnet qu’il auoit sur la teste, le ietta
en terre, s’escriant: Il faut certes faire ainsi; cestui-cy est fidelle obserua-
teur
LIVRE CINQVIESME. 485
teur de sa loy: car voyla qu’il n’a aucune crainte de confesser son IESVS
en vostre presence mesme, qui faict profession d’vne autre loy, & aussi
deuant tous les autres. Les nostres le comportent du tout d’vne autre fa-
çon; car on dit qu’ilz changent de Religion si tost qu’ilz changent de païs
puis se tournant vers Benoist, il luy rendit vn honneur & respect extra-
ordinaire. Voila comme la vertu reluit mesme parmi les tenebres, & est
mesme honnoree des ennemys mal-gré eux. Il s’en alla donc en fin auec
son compagnon & quelques autres, & en vingt iours vindrent à Puciàn
ville du mesme Royaume, où ilz furent tres-humainement receuz par
le Gouverneur de la ville, qui aussi pour leur faire plus d’honneur leur
enuoia de sa maison mesme les prouisions qui leur estoient necessaires.
De la estans arriuez à TVRPHAN,
Turpan est situé au Nord du désert [voir carte 3 et celle du désert de Taklamakan]
ville forte & munie, ilz y demeurerent
vn mois. Apres ilz paruindrent à ARAMVTH, & puis à CAMVL [Hami, Kumul],
place
aussi garnie de bonnes deffenses. Ilz reposerent icy auec leurs cheuaux
vn autre mois, d’autant qu’ilz auoient esté fort courtoisement traitez par
toutes les terres du Royaume de Cialis, auquel ceste ville seruoit de fron-
tiere. Estans partis de Camul, ilz arriuerent dans neuf iours à ces murs
Septentrionaux du Royaume de la Chine, en vn lieu nommé Chiarcuon [Jiayuguan]:
ilz attendirent là l’espace de vingt & cinq iours la response du Vice-Roy
de ceste Prouince. Aians donc en fin este reçeus dans l’enclos de ces mu-
railles, ilz arriuerent en vn iour en la ville de SOCIEV [sans doute Juiquan], où les discours
souuent mis en auant, touchant la ville de Pequin, & autres lieux, dont
les noms estoient cognus, retirerent nostre frere de tout scrupule, puis
qu’il ne pouuoit desormais plus douter que le Catay ne fust le Royaume
de la Chine, & qu’il n’estoit different que du seul nom, comme i’ay n’a-
gueres dict. Tout ce qui est entre le Roiaume de Cialis, & l’Empire de la
Chine est descrié & diffamé à cause des courses & voleries des Tartares.
C’est pourquoy les marchandz marchent par ces lieux auec grande crain-
te. Car de iour ilz font la sentinelle au dessus des montaignes voisines, pour
voir s’il n’y a aucune bande de voleurs Tartares en campagne, & s’ilz iu-
gent qu’on peut seurement se mettre en chemin, ilz continuent de marcher
la nuict, couuers de l’obscurité, & du silence. Ilz trouuerent plusieurs Sa-
razins miserablement meurtris par les chemins, parce qu’ilz n’auoient
pas eu crainte de marcher seulz, encor que les Tartares tuent rarement
ceux du pays, asseurans que ce sont leurs seruiteurs & bergers, ausquelz
ilz desrobent des trouppeaux de moutons & de boeufz Or ilz ne mangent
aucun froment, ni riz, ou autre legume, disans que cela est pasture des che-
uaux, & non des hommes. Ilz ont donc accoustumé de se nourir de chair
seule, & n’ont pas d’horreur de manger les cheuaux, muletz, & chameaux
& neantmoins ilz ont la reputation de viure fort long temps, & de passer le plus
Ppp part
486 HISTOIRE DV ROYAVME DE LA CHINE,
part de la vieillesse de cent ans. Les peuples Sarazins voisin de la Chine
de ce costé là sont fort couars, & les Chinois les pourroient compter sans
grande peine, s’ilz estoient desireux de s’assubiectir les nations estrange-
tes. Faisant ce chemin, Benoist tomba certaine nuict de son cheual, pen-
dant que tous les autres s’en alloient deuant, & ne s’en estoient aucune-
ment pris garde, & cest accident l’auoit laissé demi mort en terre, & desia
la compaignie estoit arriuée au lieu où ilz deuoient loger, quand on s’ad-
uisa que Benoist ny estoit pas. Alors son compagnon Isaac retourna en
arriere pour le cercher: mais la nuict estant obscure, il ne pouuoit le trou-
uer en aucune part iusqu’à ce qu’il entendit vne voix qui inuoquoit le
nom de IESVS, & marchant vers l’endroit où il auoit entendu ceste voix,
il trouua Benoist qui auoit desia perdu tout espoir de pouuoir r’attaindre
ses compagnons. Il dict donc à Isaac; quel bon Ange vous a mené icy,
pour me retirer du peril ja present? L’Armenien donc l’aida à se con-
duire au lieu du logement, & l’encouragea & assista autant qu’il peut.
[extrait provenant (avec autorisation) de la transcription
à paraitre sur le site des BVH.]