Découvertes
mars - avril 2007
Notion de propreté
ah ! les bus
|
|
NOTION DE PROPRETE
Lucien Bodard nous a mis en tête une Chine qui, pour garder son langage truculent, pue la merde humaine dès qu’on y met un pied (dans le pays naturellement). C’est, selon lui, sa carte de visite. On sait qu’on y a fait le commerce de cette denrée qui a la propriété de permettre trois récoltes sur les terres qui en avaient été fumées. On dit même que ce négoce, qui n’avait rien de dégradant, en a enrichi plus d’un.
Au risque de désespérer certains, la Chine ne pue plus les étrons que pourtant un milliard et quelques trois cent millions d’individus continuent à produire avec la même régularité et en plus grand abondance, si toute chose étant égale par ailleurs, manger plus permet de produire plus. Cette odeur chère à Bodard que je cherche à découvrir inconsciemment manque à l’appel. Que l’on se rassure, ce n’est pas encore la Hollande parfaitement aseptisée. Les odeurs ne manquent pas, loin de là. Elles s’épanouissent. Ni plus ni moins qu’en Afrique du Nord. Par une tradition que j’ignore, les WC sont dans beaucoup de pays des lieux immondes où l’on semble entretenir avec constance et application des tableaux hauts en couleur dont la qualité première est de soulever le coeur. Difficile d’éviter l’épreuve, fermer les yeux n’est pas vraiment recommandé. Quant aux odeurs d’ammoniaque concentré, il existe une solution imparable à condition de bien l’appliquer : respirer bouche ouverte et bloquer le nez.
Pour les plus sensibles, ceux qui n’ont jamais voyagé, l’avenir est radieux. Un grand mouvement d’aseptisation est en route. De plus en plus on nettoie , et technique aidant, l’oeil électronique compense et déclenche l’évacuation. Du moins là où c’est possible. Pas grand-chose à faire pour les originaux qui maculent au petit bonheur. Ceux là ont une excuse. Leur campagne est restée traditionnelle, la tradition veut que dans ce lieu là on entasse puisqu’il reste bien à entasser à défaut de tout à l’égout. Il n’y a pas si longtemps les feuillés au fond du jardin n’étaient pas un lieu de villégiature.
Je suis étonné, et cela le mérite, de constater que écologie n’est pas un mot à forger ou à découvrir. Des poubelles publiques partout et bien souvent des poubelles spécialisées, des affichettes incitatrices, des balayeuses, qui sans atteindre le stress, sont affairées (souvent à déplacer). Tout un déploiement visible mais aussi une discipline des citadins qui vont parfois jusqu’à la poubelle proche. L’époque des ordures entassées dans tous les espaces libres est presque révolue, celle de tout laisser tomber à ses pieds aussi. Une révolution silencieuse dont on a peu parlé sans doute parce que le chemin est encore long lorsqu’on a quitté les avenues glorieuses tirées au cordeau pour s’enfoncer dans les ruelles en sursis. Là, les ordures s’entassent et les sacs de plastique pullulent et attendent en vain la récolte
Ces débuts prometteurs n’empêchent pas la surprise en tirant un lit d’hôtel et d’y découvrir des générations stratifiées de crasse. Voir cinq jours de suite les mêmes cheveux, non pas les vôtres, ceux des précédents, qui vous narguent dans la salle de bain ! Admirer le noir caractéristique dans les angles ! L’aspirateur manque à l’appel, mais la panosse, cette sorte de lambeau de tissu, poussée, traînée mais surtout jamais rincée, trône noirâtre dans les coins stratégiques. Doux rappel de nos femmes de ménages qui nettoient en rond, à défaut d’aimer les angles et dont la grande inefficacité est souvent compensée par nos produits super détergents qui coulent à flot. Ici, le détergent ne compense pas encore, il ne me paraît pas arrivé et comme partout l’huile de coude s’use. Sans aspirateurs, avec panosse et sans détergent que peut espérer le peuple. Reste à attendre une énième révolution qui ne saurait tarder. La télévision vante les produits miracles qui font le travail à votre place, mesdames. Les détergents pointent le nez, les moutons vont suivre. Comme chez nous. Rien de bien nouveau sous le soleil.
On peut se dire aussi que la maladie maniaque de la propreté cache un problème psychologique –Freud a du répondre- et que la crasse est preuve de vitalité puisqu’elle doit pouvoir permettre le tri sélectif des moins résistants.
L’art de la crasse atteint son sommet dans les restaurants populaires. Une fois de plus preuve est faite de l’attirance des contraires. La cuisine populaire est souvent excellente –bien meilleure que dans la plus part des restaurants à prétention culinaire- on s’en lèche les doigts (à cause du médiocre maniement des baguettes ?). Mais jamais au grand jamais, il ne faut regarder au sol d’un noir luisant où l’on croit voir des poubelles répandues. Il faut prier tous les dieux de tous les ciels de ne pas apercevoir les préposés à la cuisine ou bénéficier d’un estomac bien accroché. Et moins encore les voir travailler à moins d’avoir beaucoup bourlingué et d’avoir appris qu’on l’on ne meurt pas pour si peu. Je ne me lasse pas de jeter des coups d’oeil indiscrets, non pas pour vérifier ma résistance, mais pour bien m’encrer dans l’idée que tout n’est qu’apparence visuelle et que le goût d’un plat n’est pas directement lié à l’état de la cuisine ou du cuisinier. Plus l’individu est vierge, plus la bactérie se régale et fait des ravages. C’est dans l’arène que l’on combat. Sauf à être innocent ou un peu demeuré, on sait bien pourquoi les cuisines de nos bons restaurants sont interdites d’accès et pourquoi le chef, quand il vient saluer, a changé de tenue pour être immaculé. On nous connaît l’oeil, l’estomac et le portefeuille sensibles.
Je laisse imaginer la tête de Wei découvrant dans son petit déjeuner de pâtes un jeune cafard bien cuit qui n’avait pas demandé à être là mais qui s’y trouvait tout de même. Un fuwuuan (serveur/serveuse) scandalisé, une serveuse rouge jusqu’aux oreilles repart avec le breuvage et revient avec le prix de la consommation abandonnée. Vu l’état de cuisson, j’aurai délicatement de mes baguettes déposé l’intrus sur la table (comme cela se fait ici pour les os ou ce qui n’est pas consommé) et j’aurais continué sans grand émoi. Le Chinois est au fond délicat. Les Thaïs se régalent à manger des cafards dignes de ce nom qui font bien cinq centimètres de long ! Et qui délicatement grillé font bien bonne figure sans aller jusqu’à me tenter même pour l’expérience.
La Chine est en marche. Bodard, qui avait raison en son temps et qui nous donné bien des rêves parfois glacés, est dépassé. Ce qui se passe ici, et qui n’est pas encore parfait heureusement (sinon ce serait aussi ennuyeux que certain pays évoqué) est un chambardement extraordinaire. La masse, en grande partie inerte et à travailler pour la faire avancer aurait fait baisser les bras à bien des nations –ce que beaucoup ont d’ailleurs fait- ici cela va son bonhomme (pas sur) de chemin. Wei bien d’ici m’en remontre souvent et m’étonne par sa prise de conscience du nécessaire changement. Propagande sous jacente serinée sous toutes ses formes. Peut-être ; sous doute. Va pour cette propagande positive là.
AH ! LES BUS
Sans notes immédiates, les premières impressions s’oublient. Elles sont trop nombreuses pour les hiérarchiser ou même pour les noter toutes. Depuis ma première incursion en Chine, l’an dernier, rien n’a changé en apparence. Bousculer pour ne pas perdre sa place ou au contraire pour en gagner, sorte de bagarre pour la survie ; se racler la gorge et lancer avec précision –on l’espère et on le souhaite- un crachat dont le volume laisse pantois, regarder sans donner l’impression de voir, le côté concierge bon enfant, les voix stridentes qui portent. Impossible d’ignorer la « marque de fabrique ».
De touriste solitaire, je suis passé au stade de touriste accompagné. Tout est différent dans l’identique : ce qui se refusait commence à ce donner. Wei, mon indigène accompagnateur, est une sorte de garantie pour ses concitoyens, un lien. Il suscite la curiosité, il est en soi un spectacle, une distraction. Il parle « l’étranger » avec la face blême qui du coup devient visible, promu à l’existence. Celui qui a déjà voyagé en Chine sait tout l’intérêt du statut. D’agressif par indifférence, de froid par ignorance, le Chinois devient aimable. Le mot, au sens du 18° siècle n’est pas trop fort.
Je ne pouvais pas envisager l’an dernier de prendre un bus pour me déplacer en ville certain de me perdre de façon irrémédiable, sans aide possible. Contraint de recourir au taxi qui donne à voir derrière une vitre. Étranger parqué dans sa bulle. A présent, lorsque Wei arrive à trouver le bus et la direction (il faudra revenir sur le sujet du Chinois perdu dans son propre monde) je plonge au quotidien dans la bousculade de la vie. Là, on peut parler de bousculade, de contacts, pas uniquement de masse, souvent du regard et même – je l’ignorais- du sourire. Qui donc a dit les Chinois incapables de quitter leur face de lune. Scoop et non des moindres. Le Chinois peut fermer plus encore les yeux par le truchement du sourire dont ils n’est pas avares. Les dames ne sont pas les dernières à exceller dans le genre.
Ils parlent avec le premier venu, se conglomèrent pour donner tous ensemble un avis, une direction, en général la bonne. Tout l’intérêt de la curiosité en groupe. Ce que chacun dit est contrôlé par les connaissances de chacun, modifié le cas échéant, confirmé plutôt deux fois qu’une. Cela se termine toujours par de grands sourires à l’étranger resté muet qui doit, c’est le moins, dire "chié-chié" avec, à son tour, un sourire plein de gentillesse. Charme français oblige. Apothéose garantie, sourire en cascade et parfois petites courbettes. Les bons principes ne sont pas tous perdus. Ces sourires ne paraissent pas standardisés comme dans certains pays de la région d'Asie où ils ne veulent plus rien dire. Le Chinois de la rue, il faut en convenir, est bonhomme sans faux semblant. Lorsqu’il parle à autrui, contrairement à ce que l’on pourrait croire parfois à cause de certaines voix stridentes, il n’est pas en train d’injurier. On peut parfois se poser la question. J’ai déjà eu l’occasion de vivre une engueulade. Sans conteste, une très nette différence dans le ton, l’expression et sans doute le contenu. Les spectateurs béats attendent la suite, sur la réserve. De toute évidence ils n’attendent pas un pugilat. Le spectacle est gratuit ; celui qui a le temps en profite, celui qui n’a pas le temps tout d’un coup découvre les minutes nécessaires. Les acteurs s’en donnent à coeur joie. Il paraît que leurs mères en font souvent les frais, et que viol, pal et autres joyeusetés sont de la partie. Pendant ce temps les spectateurs eux jugent la qualité de la performance. Du grand art. Cependant cette sorte d’expression imagée et violente n’est pas le lot commun. L’habitude est plutôt au ton calme, réservé avec un certain détachement, au visage sérieux. Il faudra y revenir en parlant du Chinois et de la famille et du Chinois et tout ce qui n’est pas la famille. Ce sont deux attitudes parfaitement opposées.
Le transport en commun est une clef irremplaçable. Il donne à constater l’évolution. C’est le chacun pour soi et celui qui a hautement gagné sa place assise, devient aveugle, s’installe confortable. Si par hasard il voit, qu’un doute le prend et qu’il cède sa place à un vieux ou vieille –c’est rare-, à un enfant avec sa mère – c’est plus courant-, je rassure-, ce n’est pas la révolution. Ici aussi tout n’est pas tout à fait perdu. L’évolution suit son cours pour le meilleur et pour le pire, mais suit son cours.
Pour preuve, combien de ces tenues mondialement célèbres par la couleur uniforme et la mauvaise coupe, le petit livre rouge en prime pour la pointe de couleur ? Le passé est dépassé. Du bleu, à la pelle, délavé, savamment déchiré, le Jean, quoi ! Pour faire bonne mesure, un vieux par hasard maintient la tradition cinquantenaire. Plus pour bien longtemps. Quand à la casquette du grand timonier, il y a belle lurette qu’elle a volé par-dessus les ponts. La porter relèverait somme toute de la provocation. Il appartient aux morts d’enterrer les morts et à Mao de devenir ringuard.
A regarder autour de soi, un certitude. La mondialisation n’est pas en marche, elle est achevée. Tout au plus un décalage dans le temps, ténu, visible juste ce qu’il faut comme pour confirmer qu’il reste un peu de chemin à parcourir avant que la standardisation ne soit totalement planétaire.
Ce qui défile de part et d’autre du fameux bus est là, en contre point, pour le confirmer. KFC, Mac Do et autres fast food – J. Bové est encore à naître-, sont à tous les coins de rue mais le fast food chinois domine encore. Les Big stores pullulent, il faudrait pour des raisons statistiques les compter. Louis Vuitton et autres Chanel, Tissot (les montres, un magasins complet pour les seules montres de luxe et l’on y voit des acheteurs – sans doute l’exception qui confirme la règle), Armani… étalent leurs richesses à pleines vitrines regroupées dans la rue de prestige. Du bien vrai, pas des copies. Étonnant, nos "avant juger" pour ne pas dire préjugés en prennent des coups et des meilleurs. La copie du bel et bon devoir en trois parties est à revoir. Pour se consoler, si l’on en a besoin pour se rassurer, on peut se dire qu’il y a une anticipation certaine. Mais avez-vous déjà rencontré un Chinois qui cherche à perdre de l’argent ? Si tout ce luxe est là, notre luxe, c’est qu’il se vend. Quant à la copie, la bonne vieille copie dont la Chine s’est faite le leader mondial, cela dépasse toutes les espérances. A ne plus savoir ou pouvoir y retrouver ses petits.
Retour dans notre bus bourré d’enseignements. Ici, il ne fonce pas lorsqu’il quitte le centre pour rouler vers la périphérie. Il module du blanc-jaunâtre au jaune-brunâtre. Preuve s’il en est besoin que tout est bien dans l’ordre universel. Comme partout ailleurs les usines polluantes – et Mao sait si elles polluent -sont implantées à l’Est, question de vent et les pas arrivés -l'essentiel de la population- sont encagés dans les périphéries. N’est-ce pas rassurant ? Étonnant tout de même. Même sur ce point la belle orthodoxie semble battre de l’aile. Ce n’est pas récent.
Rassurant tout de même, les bus, la foultitude des bus, en impose encore aux voitures des cadres du Parti Unique et des nouveaux riches. Question de poids et volume. Les transports en communs finiront bien par être parqués sur leurs voies prioritaires. Tout rentrera dans l’ordre, avec même un surcroît de pollution ce qui relève de la gageure. En attendant, un progrès pour le futur asphyxié, le tout électrique des motos, des vélos génération sans effort, et même des bus et d’un certain nombre de voitures n'est pas rare et de loin. On croit rêver. Somptueux retard de l'Occident phare du progrès sous la coupe des pétroliers ! Le communisme ou ce qu’il en reste puisqu’il se délaye au dollar, –pas encore assez à l’euro au bon goût des Européens-, aurait –il du bon ? Grave question.
Restons dans le bus, cette merveille à tout découvrir. Y être et y rester. Y entrer n’est pas évident et sortir non plus d’ailleurs. Mais le trouver, du moins trouver son emplacement bien indiqué, découvrir sa destination, enfin sa vie de bus, soulève discussions, prévisions, interprétations. Cela relève du jeu de construction. Il va là, bien ; celui-là aussi, mais avec changement en cours de route. En claire, il y va mais pas tout à fait. Au lieu d’un yuan, deux yuan ! Cela mérite réflexion. Mais le bon passe sans s’arrêter, plein à craquer. Choix : attendre le bon ou prendre celui qui vient au cul du premier sans y aller vraiment mais avec des places. Dilemme crucial doctement discuté jusqu’au moment où l’étude s’arrête faute de protagonistes. Le bon bus de chacun vient à passer. Discussions de quelques secondes aux heures de pointes. Mais à voir la foule, il y a toujours pointe jusqu’à l’arrêt du service. Pour le férus de précision, une grande partie de la foule se tait, seuls les plus proches répondent aux questions de l’indigène étrangers à la ville. Plaisir et gentillesse ? ; gentillesse et plaisir !
Dites-moi. Qui pense à quitter un bus avant d’arriver à sa propre destination pour accompagner un étranger vers un musée qu’il n’a aucune chance de découvrir malgré le guide indigène ? Et qui, arrivé à destination, dit « c’est là » et tourne les talons sans même attendre un merci pour s’en retourner vers son propre chemin. Le temps de réaliser, le temps d’appeler et de faire un grand geste, celui du merci que l’on comprend dans toutes les langues. Comment ne pas être ému de tant de gentillesse gratuite toute à l’honneur de ce pays.
La vie du bus en somme.
|