Le Monde du 25 05 2006   

La Chine achève le barrage des Trois-Gorges

Pékin a terminé plus tôt que prévu son monumental barrage sur le fleuve Bleu. Une construction aux lourdes conséquences humaines

La construction du barrage hydroélectrique des Trois-Gorges sur le fleuve Yangzi (fleuve Bleu) a été déclarée, samedi 20 mai, " achevée " par les autorités chinoises, soit neuf mois avant la date prévue. Il s'agit du plus monumental projet hydroélectrique chinois qui, dans la droite ligne de la tradition qui fit creuser le Grand Canal de Pékin à Hangzhou, prévoit des milliers de centrales sur les fleuves d'un pays dont l'Himalaya, et donc le Tibet, est presque l'unique château d'eau. Pour autant, le barrage, rempli à mi-hauteur et dont 14 des 26 turbines tournent déjà, ne devrait être totalement opérationnel qu'en 2008, lorsque l'ensemble des usines sera achevé, et que le lac aura été rempli, prudemment.

Le coût du plus grand barrage du monde - long de 2 309,5 m, haut de 185 m et ayant nécessité 27 millions de m3 de béton - a lui aussi galopé pour atteindre 25 milliards de dollars (de 50 à 75 milliards selon certaines sources officieuses). Contreparties positives annoncées : ce mastodonte devrait être capable de produire 84,7 milliards de kWh d'électricité par an, de réguler les eaux du plus long fleuve de Chine - redouté pour ses inondations récurrentes et meurtrières -, et de contribuer à irriguer une Chine qui craint autant la panne sèche que la pollution.

Contreparties négatives : des conséquences sans précédent, qu'elles soient écologiques, humaines (2 millions de personnes déplacées), ou culturelles (disparition de 160 sites archéologiques majeurs, de milliers d'ensembles patrimoniaux, et du paysage immémorial et périlleux de la passe des Trois-Gorges). Mais aussi la menace que ferait courir à des dizaines de millions d'habitants la rupture accidentelle du barrage (un réservoir qui pourrait varier de 40 milliards de m3 à 116 milliards de m3, taux de remplissage maximal), voire sa destruction volontaire pour les plus inquiets.

En même temps que son achèvement, les responsables du barrage ont simultanément annoncé que 43 experts ont été envoyés par le Comité de construction du projet, relevant du gouvernement central, pour inspecter la qualité des travaux sur la partie sud de l'ouvrage. L'inspection sera dirigée par l'académicien Pan Jiazhen, 80 ans, ancien opposant devenu partisan du projet

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Sur place, rien n'annonçait, il y a quinze jours encore, l'imminence de la fin des travaux. A 40 km en aval du barrage, les 700 000 habitants de Yichang (Hubei), principaux bénéficiaires de la manne financière induite par le chantier - dont les rives ont été choyées -, n'ont pas eu l'occasion de mesurer les premières conséquences relevées sur le cours inférieur du fleuve : principalement l'érosion et le recul des berges du Yangzi, que ne compense plus l'apport de limon arrêté en amont.

FRUSTRATION DES RIVERAINS

C'est un des points les plus difficiles à traiter à Sandouping, le site même du barrage, où un circuit panoramique comprenant cinq sites permet à des milliers de touristes de voir le monstre de plus près. Ils s'approchent ainsi des grues impressionnantes qui continuent de tourner autour des centrales sud.

Du site du barrage à Chongqing (situé à 600 km à l'ouest en amont), le lac de retenue a été l'objet de travaux proportionnels à la taille du barrage, créant sur des centaines de kilomètres un paysage stupéfiant. Certains sites historiques ont été artistiquement reconstitués, comme Zigui, le village " natal " et le mémorial du poète et ministre Qu Yuan (IVe siècle av. J.-C.), dans la forme (agrandie en 1982) que lui aurait donnée la dynastie Tang au IXe siècle. Mais des villes et des villages ont disparu ou vont disparaître à la prochaine montée des eaux - une première phase de l'inondation des berges a eu lieu en 2003 -, là où vit une population nombreuse qui s'accroche désespérément. Les autorités prétendent indemniser les populations déplacées, et les reloger dans des villes nouvelles, mais la frustration est vive chez les riverains, qui se plaignent de détournements de fonds au profit de fonctionnaires corrompus.

Au problème croissant que pose l'assainissement des eaux du lac, réceptacle des eaux usées de toute la région, s'ajoutent l'érosion et l'instabilité des berges, qui peuvent conduire à la chute de pans entiers de montagne.

Frédéric Edelman

 

Le monde du 03 10 2007

         
CHINE REVIREMENT


Pékin admet le risque écologique présenté par le barrage des Trois-Gorges

Le barrage des Trois-Gorges, la pharaonique réalisation hydroélectrique sur le fleuve Yangzi, pourrait provoquer une catastrophe écologique si rien n'est bientôt fait pour la prévenir : cette affirmation n'émane pas de responsables étrangers d'organisations de défense de l'environnement mais d'experts chinois cités par la presse officielle. Une telle mise en garde indique un net changement d'attitude de l'actuelle direction du Parti communiste, qui prétend aujourd'hui se soucier des conséquences sur l'écologie de la croissance économique effrénée de la République populaire.

Le directeur du projet des Trois-Gorges auprès du Conseil d'Etat (gouvernement), Wang Xiaofeng, a dressé, la semaine dernière, la liste des menaces que fait peser ce projet d'un coût d'une vingtaine de milliards d'euros sur l'écosystème des régions qu'il traverse : érosion des sols, glissements de terrain, raréfaction et pollution de l'eau - cette dernière étant notamment provoquée par la sédimentation -, réduction de la surface des terres arables. A cela s'ajoutent les conflits sociaux provoqués par ces évolutions.

M. Wang, qui a fait ces remarques durant un séminaire consacré à cette question dans la ville de Wuhan, dans la province du Hebei, non loin du barrage, n'a pas mentionné un autre coût, plus directement humain celui-là, et que les autorités ont toujours passé sous silence : le déplacement forcé de 1,4 million de personnes vivant sur les berges du fleuve Bleu ainsi que la disparition sous les eaux de 116 villages et de certains chefs-d'oeuvre millénaires...

Mais le constat de ce responsable a été aussi précis que nouveau par rapport à l'habituel discours lénifiant de la propagande. " Nous ne pouvons pas nous permettre de baisser la garde devant les questions de sécurité écologique et de l'environnement ", a-t-il prévenu avant d'ajouter : " Nous ne pouvons sacrifier notre environnement contre des perspectives de prospérité à court terme. "

Un jugement qui se fait certes l'écho du discours officiel d'aujourd'hui mais tranche avec celui des prédécesseurs de l'actuelle direction. Alors que les communistes chinois préparent leur 17 e Congrès qui devrait s'ouvrir le 15 octobre, cette déclaration n'est pas innocente : l'ancien président Jiang Zemin, chantre de la croissance à tous crins, avait qualifié le projet en 1997 d'étape " remarquable dans l'histoire de l'humanité " qui permettra de mieux " exploiter les ressources naturelles ". Aujourd'hui, le président Hu Jintao, son successeur et adversaire, ne cesse d'exalter " l'harmonie sociale " afin d'humaniser une croissance qui devrait suivre un modèle plus mesuré et mieux adapté de " développement scientifique ".

A Chongqing, la gigantesque municipalité située en amont du barrage, l'écologiste Wu Dengming, longtemps harcelé par les autorités pour avoir critiqué le projet, se félicite du discours de Wang Xiaofeng : " Bravo !, politiquement, c'est un pas en avant courageux dans la bonne direction. " " Désormais, a ajouté avec une certaine perfidie le président de la Ligue des Verts de Chongqing, je vais pouvoir citer les hauts responsables de Pékin quand je m'entretiendrai avec les autorités locales... "

Cette prise de conscience neuve de la part d'autorités plus soucieuses de prévenir une catastrophe écologique ne résout cependant pas la contradiction dans laquelle risque, pour longtemps, de s'enliser la Chine : un barrage comme celui des Trois-Gorges incarne le phénoménal boom économique du pays, répond à ses énormes besoins en électricité, aide à réguler les cycles d'inondations et de sécheresse dans la région du fleuve Bleu.

Mais Pékin a beau s'efforcer d'anticiper les problèmes liés à une telle prouesse technologique, il n'est pas évident, même pour un régime autoritaire, d'être entendu par les autorités locales, dont la psychologie du développement à tout prix n'a pas, ou peu, évolué.

Bruno Philip

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