Pham nhu Hô - Sociologue, Collaborateur au CEV

Introduction 

Ceux qui se sont penchés sur l'histoire et la civilisation du Viet Nam reconnaissent qu'il est une nation "forte", forte en ce sens qu'il a dû s'affirmer à maintes reprises face à des agressions et dominations étrangères mais, qu'au bout du compte, il en est toujours sorti victorieux. Plutôt que de se concentrer sur cette vitalité et les raisons qui l'expliquent, nous avons choisi une autre approche, celle qui se focalise sur la diversité de la nation vietnamienne. Une telle approche permet en effet, dans la mesure où cette diversité n'est pas un fait acquis mais le résultat d'un long processus historique, de constater que la civilisation vietnamienne est le produit d'une lente endogénéisation d'influences étrangères, sur base d'un substrat autochtone; influences multiples qu'explique sa situation à la confluence de trois grandes aires de civilisation et de culture (monde indianisé, monde sinisé, monde du Sud-Est asiatique). Par ailleurs, parce que cette diversité est multiple, ethnique, linguistique, sociale, culturelle et religieuse, elle implique, pour son analyse, l'ensemble des sciences sociales et humaines et permet d'offrir ainsi un tableau relativement complet de la civilisation vietnamienne. Enfin cette diversité constitue le fondement même des choix multiples auxquels la société vietnamienne est confrontée actuellement; elle permet d'éclairer et d'ancrer ces choix, au regard du passé récent et lointain du Viet Nam.

Le Nam Tien (Marche vers le Sud): Processus d’enrichessement de la diversité

Le Nam Tien constitue la trame même de l'histoire du Viet Nam. C'est le processus par lequel, l'Etat-nation vietnamien, dont le territoire englobait le Nord et la partie septentrionale du Centre, après s'être libéré de la domination chinoise au 10ème siècle,s'est créé un espace national s'étendant jusqu'au delta du Mékong, au détriment des populations autochtones, à savoir principalement les Cham et les Khmers. Si l'Etat centralisé peut-être considéré comme le promoteur et l'organisateur de cette marche vers le Sud, celle-ci était "essentiellement la conquête de nouvelles terres par un peuple d'agriculteurs qui l'emporte sur ses voisins, non point grâce à des techniques supérieures, mais en raison de son dynamisme démographique et d'une structure économique et sociale plus solide" [1]. Parallèlement au Nam Tien des Viet, ethnie majoritaire autour de laquelle s'est formée la nation vietnamienne, des mouvements migratoires ont amené, dans les moyennes et hautes régions du Nord, des ethnies qui refluaient de la Chine du Sud, suite aux troubles que connaissait l'empire chinois à différentes périodes. C'est ainsi que les Thai commencèrent à affluer à partir du 9ème siècle, les Yao aux 13ème-14ème, les Tibéto-Birmans du 13ème au 18ème et les Hmong au 18ème.

Dans la perspective qui nous intéresse, le Nam Tien apparaît comme le processus par lequel, au sein d'un espace national qui s'est créé lentement du 11ème au 18ème siècle, les Viet se sont confrontés aux autres ethnies, exerçant sur celles-ci une suzeraineté parfois contestée. C'est le mouvement même par lequel les Viet et les minorités, qui occupent actuellement l'espace national, sont devenus des Vietnamiens. Cette pluri-ethnicité de la nation vietnamienne ne s'est révélée que récemment, depuis que la double hypothèque, liée à l'histoire et à la guerre, a été levée. D'abord l'hypothèque due à une conception ethniciste tendant à assimiler l'histoire du Viet Nam à l'histoire des Viet, ethnie majoritaire. Ensuite celle qui est liée aux guerres au cours desquelles fut sans cesse réaffirmé le principe de l'unité du peuple et de la nation vietnamienne pour réfuter la partition imposée par le colonialisme français (Tonkin, Annam, Cochinchine) et la division politique et idéologique entre la République Démocratique du Viet Nam au Nord et la République du Viet Nam au Sud. En effet dans un tel contexte, la reconnaissance de la pluri-ethnicité de la nation vietnamienne aurait pu porter préjudice à la solidarité et à l'unité nationales dans la lutte.

La diversité ethnique: Les cinq familles linguistiques

Faisant partie de l'Asie du Sud-Est où se trouvent les plus forts contrastes ethniques, la plus grande richesse ethno-linguistique qui soient au monde, le Viet Nam n'échappe pas à la règle avec la présence sur son territoire de 54 ethnies actuellement recensées appartenant aux cinq grandes familles linguistiques qui se retrouvent dans cette région. La classification ethno-linguistique actuelle, basée essentiellement sur le critère linguistique, fait encore l'objet de débats et d'appréciations différentes ou encore incertaines au sein de la communauté scientifique, d'où des différences d'un pays à l'autre – par exemple entre la Chine et le Viet Nam en ce qui concerne l'identification et la dénomination des ethnies se trouvant des deux côtés de la frontière sino-vietnamienne [2] –,  d'une école à l'autre, d'un chercheur à l'autre. Au sein de cette diversité, il est cependant possible de distinguer l'ethnie majoritaire, les Viet ou Kinh, des "minorités nationales" qui se sont constituées avec l'arrivée et l'établissement d'éléments étrangers provenant surtout de la Chine du Sud et des minorités ethniques autochtones qui sont les premiers occupants du sol. La distribution spatiale de ces ethnies est extrêmement complexe car liée à l'histoire de leur installation et soumise aux conjonctures historiques; d'où une imbrication des "territoires" de ces ethnies. La carte ethno-linguistique apparaît comme une véritable mosaïque ou encore une peau de léopard.

La famille austronésienne (ou malayo-polynésienne)

Famille dont l'extension est la plus large qui soit au monde (de Taiwan à Magascar, de la Malaisie à l'Ile de Pâques), elle est l'élément qui établit la liaison la plus forte entre le Viet Nam et l'Asie du Sud-Est où on retrouve nombre d'ethnies appartenant à cette famille. Les Cham ont occupé une place importante dans cette région jusqu'au 15ème siècle comme le prouvent les vestiges de la brillante civilisation du Royaume du Champa. Celle-ci représente aussi l'avancée du monde indien au Viet Nam. En effet, à partir du 4ème siècle, le Champa fut profondément hindouisé comme en témoignent le costume des habitants, la pratique de la crémation, l'écriture sanscrit et les cultes brahmaniques de type shivaiste (adoration du linga) qui, comme au Royaume Khmer, se sont développés parallèlement eu Bouddhisme. Le Champa fut progressivement absorbé par le Nam Tien et en 1471, il fut éliminé en tant que puissance régionale, sa culture assimilée, son territoire démembré.

Lagrande majorité des ethnies de cette famille se trouve dans les moyennes et hautes régions du Centre (Rhadé, Jarai) et constitue ce qu'on appelle les Proto-Indochinois qui pratiquent encore la culture sur brûlis (le ray), sont nomades ou semi-nomades et ont des civilisations sans écriture, jusqu'au 20ème siècle, avec une très riche littérature orale composée de merveilleux contes et légendes (la légende de Dam San).

La famille Tay-Thai-Kadai

Cette famille comprend 12 ethnies et regroupe 3 millions de personnes vivant surtout dans les régions de vallées et de montagnes situées le long de la frontière du Viet Nam avec le Laos et la Chine. Elle possède une grande homogénéité linguistique. Les Thai sont entrés au Viet Nam dès le 9ème siècle par deux voies de pénétration : la première suivant le tracé du Fleuve Rouge et ses affluents pour former au Nord-Ouest les Thai Blancs autour de Lai Châu et les Thai Noirs autour de Son La, la seconde par les trouées de Lang Son et de Cao Bang pour former les Tay au Nord-Est. Ces derniers ont connu une évolution singulière qui les a différenciés des autres éléments de la famille. En effet, des relations étroites avec les Viet sous la dynastie usurpatrice des Mac (16ème-17ème siècles) qui s'est réfugiée à Cao Bang, les ont amenés à adopter des éléments importants de l'organisation socio-culturelle des Viet, à savoir le système communaliste, le culte des ancêtres et le confucianisme alors que les Thai du Nord-Ouest ont maintenu une organisation socio-politique proche de la féodalité européenne avec des grandes familles aristocrates dirigeant des fiefs étendus.

 

La famille sino-tibétaine

Elle compte 9 ethnies et près d'un million de personnes. Les migrations de ces ethnies, dont la très importante minorité chinoise, les Hoa, vers le Viet Nam ont été continues depuis le début l'ère chrétienne, en provenance essentiellement de la Chine du Sud. Les plus récentes sont en rapport direct avec les troubles qu'a connu la Chine. En effet, au 18ème siècle, sous la dynastie mandchoue, de nombreuses armées et communautés chinoises qui en contestaient la légitimité, ont fui la Chine pour venir s'installer surtout dans le Sud où elles ont fourni une aide précieuse aux Seigneurs Nguyen dans leur lutte contre les Tay Son. Les Hoa se sont installés principalement dans les villes où souvent ils s'adonnent à des activités commerciales florissantes comme en témoignent Hoi An, comptoir commercial important jusqu'au 18ème siècle où on trouve de magnifiques temples chinois construits par les Bang (congrégations chinoises) et actuellement Cho Lon. Les récents événements, guerre sino-vietnamienne en 1979, exode forcée d'une partie importante de la communauté Hoa, viennent nous rappeler que les relations entre les deux pays restent imprégnées d'une grande méfiance de part et d'autre et que les vieux réflexes, hérités d'une longue histoire tumultueuse faite de tentatives de domination, de résistances et de luttes pour préserver l'indépendance nationale, restent encore très prégnants tant dans les mentalités collectives que dans l'élaboration de la stratégie, l'idéologie commune que partagent actuellement les dirigeants des deux pays n'ayant que peu modifié ces attitudes de méfiance profondément ancrées.

La famille Miao-Yao

D'implantation récente et en provenance du centre de la Chine, les Hmong (ou Mèo), l'ethnie la plus importante n'étant arrivée qu'au 19ème siècle, les éléments de cette famille se sont installés sur les hauteurs au Nord parce que les parties basses étaient déjà occupées par les autres familles. Elles en tirent d'ailleurs une grande fierté et un très grand esprit de liberté comme l'indique un proverbe Hmong : "Les poissons nagent dans l'eau, les oiseaux volent dans l'air, les Mèo habitent le montagnes". De ce fait, elles connaissent une situation matérielle difficile dues à un bas niveau de développement technique et à un environnement défavorable.

L'exception vietnamienne en Asie du Sud-Est

Le poids de l'ethnie majoritaire, les Viet qui n'ont pas de prolongement hors du territoire national – à l'exception des communautés vietnamiennes au Cambodge et au Laos qui se sont formées pendant la période coloniale comme auxiliaires du pouvoir colonial dans l'administration, l'armée, le commerce, les techniques – fait que parmi les pays  de l'Asie du Sud-Est, le Viet Nam y apparaît comme le moins pluri-ethnique, celui où l'homologie entre population et cadre territorial est la plus grande. A cela s'ajoute le fait que le Viet Nam appartient aussi à l'espace sinisé. Ces facteurs auraient pu créer un isolement du Viet Nam par rapport à la région. La reconnaissance officielle de la pluri-ethnicité – la nation vietnamienne n'est plus une, elle est une communauté de 54 ethnies – est d'une extrême importance car elle implique l'ouverture à la région avec, comme lien et relais, la présence d'ethnies qu'on retrouve aussi dans les autres pays de la région. "C'est finalement la part de diversité ethnique du Viet Nam qui lui donne une dimension véritablement régionale, qui lui permet d'échapper au monopole d'une seule culture, et de s'ancrer de plain-pied en une Asie du Sud-Est dont il est à la fois tributaire et agent actif. On ne le souligne pas assez tant la formule peut paraître paradoxale : les ethnies minoritaires ouvrent le pays sur sa propre région" [3]. Dans cette perspective, l'adhésion du Viet Nam à l'ASEAN (Association of South-East Asian Nations) en 1995 ne peut être considérée comme un fait purement politique, elle exprime aussi la volonté de s'ancrer dans une identité régionale qui fut celle du Viet Nam avant que ne commença la longue période de domination chinoise qui l'intégra au "monde sinisé".

En effet, les récentes découvertes archéologiques [4] ont permis  de jeter un nouvel éclairage sur la formation de la nation vietnamienne, et plus particulièrement sur la période de la civilisation de Dong Son qui correspond à la fin du néolithique et au début de l'âge des métaux (1er millénaire av. J.C.) et sur le plan historique aux royaumes de Van Lang et de Au Lac. Le tambour de bronze, objet emblématique de cette civilisation se retrouve sur une large aire englobant la Chine du Sud, l'Indochine et les îles de l'Insulinde. Si les relations entre les divers foyers de civilisation où il a été retrouvé des tambours de bronze restent encore mal définis, "il semble de plus en plus évident que la plupart des sites contemporains du Sud-Est asiatique, de la Malaisie et de l'Indochine ont été en relation avec Dong Son... Bien que ce domaine soit au centre des recherches actuelles, le rayonnement de la civilisation dongsonienne apparaît comme un fait ressenti dans l'ensemble du monde sud-est asiatique au cours des quatre ou cinq siècles précédant notre ère. Et avant de succomber à l'empire chinois, Dong Son fut certainement un " phare" pour ses contemporains" [5]. L'identité régionale dans laquelle s'inscrit le Viet Nam, sur la base de sa pluri-ethnicité est donc loin d'être usurpée. Elle plonge ses racines dans le passé de ce pays mais prend une dimension supplémentaire actuellement, plus économique et poltico-stratégique.

On ne saurait parler de la diversité ethnique sans au moins évoquer l'impact des deux guerres d'Indochine sur les minorités ethniques. En effet, elles occupent les régions situées aux frontières au Nord et à l'Ouest d'une importance stratégique extrême. Pendant la première guerre, la frontière Nord constituait le cordon ombilical qui reliait les zones contrôlées par le Viet Minh (Viet Nam Doc Lap Dong Minh Hoi – Alliance pour l'Indépendance du Viet Nam), mouvement de résistance anti-coloniale dirigé par le Parti Communiste Vietnamien, à la Chine et, par delà la Chine devenue communiste en 1949, au bloc socialiste. La défaite française à Lang Son en 1950 lors de la campagne des frontières dont l'objectif était justement de couper ce cordon ombilical, marqua un retournement de la situation stratégique en faveur du Viet Minh qui aura dès lors l'initiative stratégique des opérations. Pendant la seconde guerre d'Indochine, la piste Hô Chi Minh qui circulait dans la cordillère Truong Son, en plein territoire des minorités ethniques du Centre Viet Nam, et servait à amener troupes et matériel du Nord au Sud fut l'objet de la part des Américains de bombardements massifs et de l'épandage de produits défoliants dont le tristement célèbre "agent orange" à très haute teneur de dioxyne. Plus encore, pour le contrôle de cette région, les minorités ethniques furent soumises à une intense manipulation politico-militaire. On peut notamment citer le cas du FULRO (Front Uni de Libération des Races opprimées), mouvement entraîné et dirigé par les Forces Spéciales américaines. Dans cette manipulation, les sciences sociales, et plus particulière-ment  l'ethnologie, ont servi comme outils de renseignements. Cette instrumentalisation de l'ethnologie fut largement dénoncée sur le plan international par les scientifiques au nom de l'éthique et de la déontologie, d'une conception humaniste des sciences sociales et humaines. Cependant, en dehors de toute considération morale, il est certainement vrai que ces deux guerres qui ont provoqué des dégâts matériels, humains et écologiques immenses parmi les populations des minorités ethniques, ont contribué aussi à les inclure, de manière tragique, encore plus à l'espace national vietnamien.

La diversité socio-culturelle

Le Viet Nam, de par sa diversité ethno-linguistique produit d'une histoire mouvementée, apparaît comme un vaste champ d'expérimentation sociale et culturelle tant il est vrai que l'imbrication des ethnies, les relations multiples nouées au cours de l'histoire ont été et sont à l'origine de phénomènes d'acculturation, de déculturation, d'assimilation, d'emprunts linguistiques, sociaux et culturels qui rendent extrêmement complexes les recherches. Mais par ailleurs, ce vaste champ d'études offre la possibilité d'entreprendre des études comparatives qui permettent de comprendre l'évolution des ethnies. Ainsi l'étude des Muong, proches cousins des Viet, restés dans la moyenne région au lieu de descendre vers la plaine comme ces derniers et qui, de ce fait n'ont pas été "sinisés", permet de "recréer" le mode de vie des Viet avant la sinisation et de retrouver ainsi le substrat culturel ancien des Viet que ceux-ci partageaient avec eux.

Par delà cette extrême diversité, il existe cependant une opposition qui se retrouve dans les pays pluri-ethniques de l'Asie du Sud-Est, à savoir l'opposition entre le peuplement des basses terres et celui des zones montagneuses.

Basses terres

Zones montagneuses

Espace social [6] large (combinaison entre espace social villageois et espace étatique) Espace social restreint (village, principauté)
Riziculture inondée Riziculture inondée sur terrasses, culture sur brûlis, cueillette, chasse
Religions de type universaliste, culte des esprits et des génies Animisme, culte des esprits et des génies
Unité du peuplement et du modèle culturel Diversité du peuplement, des modèles socio- culturels et des langues

"La rizière inondée favorise la stabilité économique, les fortes densités de population, la civilisation". Cette conclusion de Pierre Gourou, auteur de nombreuses études sur le Viet Nam correspond parfaitement à la réalité des plaines occupées majoritairement par les Viet dont l'histoire a longtemps été confondue avec celle du Viet Nam. C'est de l'espace social des Viet dont il sera question dans son opposition avec les nombreux espaces sociaux des minorités occupant les plateaux et montagnes du Viet Nam. Maîtrisant déjà la technique de la riziculture inondée dès le 1er millénaire av. J.C., les Viet pratiquaient donc une agriculture intensive qui leur a permis de faire preuve d'un grand dynamisme démographique, moteur principal de leur lente expansion vers le Sud le long des plaines littorales. Cette expansion n'aurait pu cependant se faire sans être encadrée par l'Etat centralisé dont ils se sont dotés dès le 10ème siècle et qui démontra au fil du temps sa supériorité face aux organisations socio-politiques des ethnies qui se sont trouvées sur le chemin de cette expansion territoriale. L'Etat fut le promoteur et l'organisateur de ce mouvement, d'abord parce qu'il est la seule institution capable d'assurer la maîtrise des eaux en organisant la construction des digues, nécessaire pour la reproduction même de la société, et ensuite par ses interventions militaires pour conquérir de nouvelles terres ou consolider les conquêtes. Mais le principal vecteur de cette lente extension fut sans nul doute le village ou commune (le lang), base de la société vietnamienne et fondement même de son dynamisme, ce au moins jusqu'au 20ème siècle. On peut dire que "de la frontière de Chine à la pointe de Ca Mau, les deltas et les plaines portent partout la marque de l'homme, dans les rizières et les villages, dans les digues édifiées le long des fleuves et jusque dans ces tombes anonymes dispersées dans le champ que la charrue du laboureur efface chaque jour. L'humanité paysanne a pétri la paysage comme elle a fondé la nation et assuré la durée de la race à travers les guerres, les conquêtes et les révolutions civiles. C'est elle qui a fait l'unité vietnamienne, basée sur un travail uniforme de la terre et sur la même institution communale" [7].

L’autonomie de cette unité de base se trouve condensée dans ce proverbe mille fois commenté selon lequel "la loi de l’empereur cède à la coutume du village". Elle est matérialisée par la haie de bambou qui l’entoure, symbolisée par le Dinh, autel du génie tutélaire [8] et foyer de la vie collective villageoise, et formalisée par le huong uoc (coutumier) [9] qui représente une sorte de convention morale qui lie les villageois. Cependant on aurait tort d’idéaliser cette autonomie communale car le dynamisme du lang réside aussi dans la présence en son sein de la culture savante des lettrés, de son ouverture à l'espace étatique par la promotion de ses meilleurs éléments au mandarinat, ossature de l'espace étatique dont la force réside dans la cohésion idéologique que lui fournit la doctrine confucéenne, ce à travers les concours mandarinaux, principale filière de l'ascension sociale. Par ailleurs un autre élément de son dynamisme se révèle lentement grâce aux recherches ethnologiques actuelles qui prouvent la perennité d'un substrat culturel ancien  qui, bien que sérieusement laminé par les apports extérieurs et plus particulièrement par le confucianisme, perdure en se mélangeant et en s'adaptant aux contingences morales imposées par les religions et doctrines sociales et religieuses introduites au cours de la sinisation [10] et parfois a été enrichi par ces apports – on peut citer le culte des ancêtres qui a été ritualisé par le Confucianisme et enrichi par le Bouddhisme, mais aussi le culte de la fécondité qui affleure dans nombre de fêtes villageoises.

L'espace social vietnamien est donc constitué par l'interpénétration des deux espaces, villageois et étatique. Son dynamisme résulte de cette interpénétration : "Coexistence des mandarins et des paysans, intégration populaire dans la hiérarchie des fonctionnaires, diffusion locale de la culture des élites et, grâce à elle, cohésion idéologique : la force du village vietnamien n'est pas de s'être tenu à l'écart de la grande histoire, d'avoir été un pôle d'autonomie ou de résistance, mais, à l'inverse, d'avoir été d'abord et avant tout un lieu de fusion et d'échange entre d'une part le monde de l'Etat, des fonctionnaires et de la culture savante, et d'autre part celui des paysans, des réjouissances populaires et de la production rizicole. L'Etat confucéen était dans le village et la culture savante gisait au sein de la culture populaire. La matrice, c'est donc d'abord un village duplex (un seul lieu, deux cultures)" [11].

A l'opposé, les montagnes sont habitées par des populations extrêmement variées sur le plan ethnique et linguistique, le plus souvent clairsemées, accrochées aux flancs des collines ou s'incrustant dans les vallées, s'imbriquant les unes dans les autres pour former une véritable mosaïque. L'étagement de leur habitat à des altitudes différentes permet de constater que celui-ci dépend de la date de leur installation plus ou moins récente, les dernières arrivées ont souvent été obligées de s'installer dans les parties les plus hautes, donc les plus défavorisées. Par ailleurs, elles présentent une variété considérable d'espaces habités, allant des tribus pratiquant le nomadisme ou le semi-nomadisme, vivant d'une agriculture itinérante (les "mangeurs de forêt"), de chasse et de cueillette – cas des Proto-Indochinois dans les plateaux du Centre – aux clans féodaux regroupés en principautés qu'on pourrait qualifier de féodales mais qui représentent la particularité d'englober des ethnies différentes – cas des principautés Thai dans le Nord-Ouest – sédentarisés et pratiquant une riziculture inondée sur terrasses combinée à des méthodes de culture sur brûlis. Dans de telles conditions, les concentrations de population varient aussi énormément, des villages de quelques dizaines de nomades aux bourgades de quelques milliers d'habitants, mais n'atteignant jamais cette concentration qui existe dans les plaines. Sur le plan des croyances, ces ethnies sont, dans leur presque totalité, des animistes ayant parfois adopté d'autres croyances suite, soit à une longue domination par d'autres ethnies, soit à une action de prédication venue de l'extérieur, prédication bouddhiste avant le 19ème siècle ou à une action évangélisatrice des nombreuses missions religieuses pendant et après la colonisation française.

Le nouvel espace national et ses contradictions

La réunification du pays, décidée officiellement en 1976, a mis fin à une longue période de partition imposée par le pouvoir colonial (avec l'existence de la colonie de la Cochinchine et des deux protectorats de l'Annam et du Tonkin) et de division politique et idéologique entre le Nord et le Sud suite aux Accords de Genève. Un nouvel espace national a ainsi été recréé au sein duquel la société vietnamienne va être profondément remodelée avec comme vecteur les migrations et déplacements de population pour essayer de corriger les déséquilibres démographiques dus à la guerre et pour créer les fondements d'un nouveau développement.

La guerre avait en effet provoqué de profonds déséquilibres démographiques. Au Nord, il y a eu une ruralisation, conséquence de la politique du so tan (dispersion) qui visait à déplacer une partie de la population urbaine vers les campagnes et les hautes régions afin de la protéger et aussi pour assurer une meilleure efficacité à l'effort de résistance. En 1975, la population urbaine y avait atteint son plus bas niveau, représentant seulement 12% de la population totale. Alors qu'au Sud, il y a eu sururbanisation, conséquence de la stratégie américaine qui voulait transformer le Sud Viet Nam en vitrine de la société libérale et capitaliste et qui était basée sur le principe selon lequel "il fallait vider la mare pour attraper le poisson", autrement dit couper les liens entre les paysans et les maquisards par des regroupements de population soit à la campagne même (stratégie des hameaux stratégiques), soit en la forçant à délaisser la campagne pour la ville; en 1975, la population urbaine représentait 43% de la population totale au Sud Viet Nam. Ainsi la différence des formes de la guerre, concentrées au Nord sur les villes et centres indus-triels, touchant essentiellement les campagnes au Sud avait provoqué des mouvements de population contraires dans les deux régions. Le redéploiement démographique va se faire par la création, dans les campagnes et dans les moyennes régions du Centre et du Sud, des Zones Economiques Nouvelles (ZEN) destinées à accueillir le trop plein de population dans les villes au Sud, mais aussi à faire éloigner des villes les éléments jugés potentiellement dangereux par le nouveau régime. Cette politique fut un demi-succès car ces ZEN étaient situées dans des régions où n'existait presque aucune infrastructure. Beaucoup de ces migrants forcés revenaient illégalement dans les villes.

Parallèlement à cette désurbanisation, un autre courant de migration amenant des populations du Nord vers le Sud se déroulait. Certains auraient tendance à l'interpréter comme la réalisation de la victoire du Nord communiste sur le Sud libéral : les cadres du Nord envahissaient le Sud pour y cueillir le fruit de leur victoire. Mais, situé dans la durée, c'est essentiellement un mouvement qui renoue avec le Nam Tien, trame de l'histoire du Viet Nam ayant son origine dans le dynamisme démographique, ce malgré les pertes humaines immenses dues à la guerre. Il ne faut point oublier que le Nam Tien a été bloqué pendant plus d'un siècle pendant la période coloniale et la division du Viet Nam, à deux exceptions près : les migrations organisées par le pouvoir colonial pour faire venir la main d'œuvre du Nord afin de créer les plantations d'hévéas et l'exode d'un million de personnes, essentiellement des catholiques, en 1954 suite à la victoire du Viet Minh et aux Accords de Genève qui instaurent la partition du Viet Nam en deux zones, socialiste au Nord et libéral au Sud. Dans le nouvel espace national réunifié qui se crée, cette tendance lourde de l'histoire vietnamienne a été réactivée.

Le fait nouveau de cette migration réside dans ses orientations. En effet, touchant les populations du delta du Fleuve Rouge et des plaines littorales de la partie septentrionale du Centre, elle s'oriente essentiellement vers les moyennes régions et les plateaux du

Centre et du Sud  qui ont vu leur population doubler de 1979 à 1989. Il s'agit donc d'une pénétration des Viet dans les territoires des Proto-Indochinois, mettant fin à une peur ancestrale chez les premiers pour ce "pays malsain". Pour les autorités qui organisent cette migration, il s'agit avant tout d'y créer une densité démographique suffisante pour pouvoir la mettre en valeur. Mais s'y produit un brassage social et culturel dont le résultat est souvent l'élimination ou l'acculturation des plus faibles, c'est-à-dire des minorités qui sont le moins bien équipées socialement et culturellement pour défendre leur identité. La sédentarisation, la pénétration de l'économie marchande et monétaire, la diffusion des nouveaux média, le contact dense et continu avec les populations de migrants Viet disposant d'une supériorité technique et matérielle, tout cet ensemble de processus contribue à fragiliser la culture et à perturber le mode de vie de ces minorités. "Ainsi sur les plateaux du Dac Lac par exemple, les implantations Viet ont séparé les sous-groupes Edé (Adham, Ktul, Kpa, Krung) les uns des autres, introduisant ainsi une brutale solution de continuité dans le tissu du groupe tout entier. De plus, chacune de ces communautés a été démembrée et subdivisée de façon à favoriser les échanges et l'assimilation avec les nouveaux venus. Phénomène unique, un sous-groupe qui avait été coupé de l'ensemble de son contexte culturel s'est même détaché des Edé pour rejoindre l'ethnie voisine des Jarai.. La vietnamisation de cette région a encore conduit à un phénomène de particularisation linguistique, chaque village tendant à développer des idiomes locaux qui s'éloignent chaque jour un peu plus du tronc commun Edé" [12].

La situation actuelle est pleine d'ambiguités et de contradictions. D'une part la diversité ethnique est proclamée et revendiquée même avec comme corrolaire, l'ancrage du Viet Nam dans une identité régionale grâce justement à cette diversité. Les autorités ont pris un certain nombre de mesures pour mettre en valeur cette diversité : restauration des sites culturels des minorités, création d'un musée ethnographique, formation de chercheurs issus des minorités pour entreprendre des recherches sur leur propre culture, politique de discrimination positive dans l'éducation vis-à-vis des minorités, présence importante de leurs représentants dans les organismes d'Etat et du parti communiste. De l'autre, une extension de la vietnamisation de l'espace national à travers les flux migratoires, qui restreint les espaces sociaux des minorités et tend à condamner à la disparition des plus faibles. Dans ce nouvel espace national se déploie le darwinisme social et culturel. La recomposition actuelle de la société vietnamienne est en train de se faire au détriment de sa diversité ethnique, sociale et culturelle. La conscience de la diversité n'est pas suffisante. Il faut que celle-ci soit assumée au niveau de la conception et de la réalisation d'une stratégie de développement pluriel qui tend à l'enrichir et non à la dénier.

Conclusion

La mise en tunnel économique des conceptions et des stratégies de développement à laquelle on assiste, tant au Viet Nam que dans la majorité des pays en développement, quelque soit leur orientation politique, ne doit pas nous faire oublier que "c'est dans la culture, en effet, que le développement trouve son impulsion fondatrice, dans les besoins et les aspirations des individus comme des collectivités, dans les fins qu’ils s’assignent et

dans les projets qui les concrétisent. Le choix même des stratégies de développement et des moyens de leur mise en œuvre, les systèmes de valeurs qui sont à l'origine de ces choix, les modes de production et de consommation qui en résultent, sont, par nature, éminemment culturels. Ainsi pourrait-on dire qu'entre culture et développement, il existe une sorte d'homologie : la culture est comme la matrice du développement, celle qui donne unité et cohérence à son déploiement à travers les projets des peuples" [13]. Peut-être est-ce une utopie que de vouloir se réaliser un développement respectueux des identités des ethnies qui forment la nation vietnamienne. Mais il reste de notre responsabilité de dénoncer toute injustice, de mettre en exergue toute contradiction entre les principes et leur réalisation, non pas seulement pour les Viet mais aussi pour l'ensemble de tous les minorités qui ne sont pas moins "vietnamiens" que les Viet.     

Notes

[1] Le Thanh Khoi, Histoire du Viet Nam, des origines à 1858, Ed. Sudestasie, Paris, 1981, p. 163.

[2] Pham Hong Quy, Les peuples des deux côtés de la frontière sino-vietnamienne, Doc. Ronéoté, Colloque International de Vietnamologie, Ha Noi, 1998 – signale en effet qu’il existe une différence quant à l’identification et au recensement des peuples vivant des deux côtés de la frontière : du côté vietnamien on en recense 26 alors que du côté chinois on en identifie 13.

[3] Philippe Papin, Viet Nam, parcours d’une nation, La Documentation Française, Collection Asie Plurielle, Paris, 1999, p. 42.

[4] Ha Van Tan, Nouvelles recherches préhistoriques et protohistoriques au Viet Nam, in BEFEO (Bulletin de l’Ecole Française d’Extrême Orient), Tome LXVIII, Paris, 1980, pp.113-154.

[5] Catherine Talon-Noppe,La voix des tambours, Musée Royal de Mariemont, Morlanwelz, Belgique, pp. 52-53.

[6] Georges Condominas, L’espace social, à propos de l’Asie du Sud-Est, Flamarion, Paris, 1980 .Le concept utilisé pour marquer cette opposition est celui d’espace social. L’espace social est défini par l’ensemble des systèmes de relations caractéristique d’un groupe: relations à l’espace et au temps écologiques, relations à l’environnement, relations d’échanges de biens, relations de communication, relations de parenté et de voisinage. Il fut élaboré par l’auteur qui a entrepris de nombreuses études sur le minorités ethniques au Viet Nam et dans le monde et a formalisé ce concept dans son livre.

[7] Le Thanh Khoi, op. cit. [1], p. 32.

[8] Nguyen Van Huyen, La civilisation ancienne du Viet Nam, Ed. Thê Gioi, Ha Noi,1994  a écrit notamment : "Le génie protecteur représente de manière sensible la somme des souvenirs communs, des aspirations communes, il incarne la coutume, la règle, la morale et en même temps la sanction ; c’est lui qui punit ou récompense selon qu’on enfreint ou qu’on observe ses lois. Il est en fin de compte la personnification de cette autorité supérieure qui a sa source, qui tire sa force de la société même. De plus il est le lien de tous les membres de la communauté ; il en fait un bloc, une sorte de personnalité morale dont les buts essentiels se retrouvent dans chaque individu."

[9] Nguyen Tu Chi, Le lang traditionnel au Bac Bo, sa structure organisationnelle, ses problèmes, in Le village traditionnel  au Viet Nam, Ed. Thê Gioi, Ha Nôi, 1993, pp. 53-156 – écrit notamment : "Le huong uoc est le programme spirituel commun aux différents formes d’organisations dans le village, bien qu’il ne touche pas directement à la constitution ou aux activités de celles-ci et des unités qui les composent. Ce crédit moral, pour n’être pas nourri par des relations concrètes sur le plan organisationnel, semble dépourvu de fondement pratique ; en réalité il prend racine au plus profond de l’âme de chaque paysan tant ce dernier reste pris dans les filets de la société rurale pré-industrielle. C’est la foi en la qualité éternelle des valeurs enracinées de longue date dans la terre natale, en les traditions du village".

[10] Phan Thi Dac, Situation de la personne au Viet Nam, Ed. du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), Paris, 1966, p. 29 – On peut citer certaines fêtes villageoises (hoi lang) qui peuvent être liées au culte de la fécondité et qui ont été reniées par la morale confucéenne et l’éthique bouddhiste. L'auteur écrit : "Elles inaugurent une période de fêtes, de jeux ou de licence sexuelle. Il s’agit soit de rites d’initiation sexuelle (extinction momentanée de la lumière), soit des mains libres après les champs. Ces coutumes sont pratiquées plus ou moins en secret pour ne pas encourir les foudres mandarinales. Les lettrés confucéens doivent s’incliner eux-mêmes devant la coutume. Ce sont eux, sans doute, qui ont obtenu que les unions libres hors de la période de licence sexuelle soient punies très sévèrement.

[11] Philippe Papin, op. cit. [3], pp. 77-78.

[12] Ibid., p. 40.

[13] UNESCO, Conférence Intergouvernementale sur les politiques culturelles en Amérique Latine et dans les Caraïbes, Rapport Final, Bogota, 1978, p. 70.