La Diversité Ethnique et Socio-Culturelle du Viêt Nam
Pham nhu Hô - Sociologue, Collaborateur au CEV
Le Nam Tien (Marche
vers le Sud): Processus d’enrichessement de la
diversité Le
Nam Tien constitue la trame même de l'histoire du Viet Nam. C'est le processus
par lequel, l'Etat-nation vietnamien, dont le territoire englobait le Nord et la
partie septentrionale du Centre, après s'être libéré de la domination chinoise
au 10ème siècle,s'est créé un espace national s'étendant jusqu'au delta
du Mékong, au détriment des populations autochtones, à savoir principalement les
Cham et les Khmers. Si l'Etat centralisé peut-être considéré comme le promoteur
et l'organisateur de cette marche vers le Sud, celle-ci était "essentiellement la conquête de nouvelles
terres par un peuple d'agriculteurs qui l'emporte sur ses voisins, non point
grâce à des techniques supérieures, mais en raison de son dynamisme
démographique et d'une structure économique et sociale plus solide" [1].
Parallèlement au Nam Tien des Viet, ethnie majoritaire autour de laquelle s'est
formée la nation vietnamienne, des mouvements migratoires ont amené, dans les
moyennes et hautes régions du Nord, des ethnies qui refluaient de la Chine du
Sud, suite aux troubles que connaissait l'empire chinois à différentes périodes.
C'est ainsi que les Thai commencèrent à affluer à partir du 9ème siècle, les Yao
aux 13ème-14ème, les Tibéto-Birmans du 13ème au 18ème et les Hmong au
18ème. Dans
la perspective qui nous intéresse, le Nam Tien apparaît comme le processus par
lequel, au sein d'un espace national qui s'est créé lentement du 11ème au 18ème
siècle, les La diversité ethnique: Les
cinq familles linguistiques Faisant partie de l'Asie du Sud-Est où se
trouvent les plus forts contrastes ethniques, la plus grande richesse
ethno-linguistique qui soient au monde, le Viet Nam n'échappe pas à la règle
avec la présence sur son territoire de 54 ethnies actuellement recensées
appartenant aux cinq grandes familles linguistiques qui se retrouvent dans cette
région. La classification ethno-linguistique actuelle, basée essentiellement sur
le critère linguistique, fait encore l'objet de débats et d'appréciations
différentes ou encore incertaines au sein de la communauté scientifique, d'où
des différences d'un pays à l'autre – par exemple entre la Chine et le Viet Nam
en ce qui concerne l'identification et la dénomination des ethnies se trouvant
des deux côtés de la frontière sino-vietnamienne [2]
–, d'une école à l'autre, d'un
chercheur à l'autre. Au sein de cette diversité, il est cependant possible de
distinguer l'ethnie majoritaire, les Viet ou Kinh, des "minorités nationales"
qui se sont constituées avec l'arrivée et l'établissement d'éléments étrangers provenant
surtout de la Chine du Sud et des minorités ethniques autochtones qui sont les
premiers occupants du sol. La distribution
spatiale de ces ethnies est extrêmement complexe car liée à l'histoire de leur
installation et soumise aux conjonctures historiques; d'où une imbrication des
"territoires" de ces ethnies. La carte ethno-linguistique apparaît comme une
véritable mosaïque ou encore une peau de léopard. La
famille austronésienne (ou malayo-polynésienne) Famille dont l'extension est la plus large qui soit au monde (de Taiwan à
Magascar, de la Malaisie à l'Ile de Pâques), elle est l'élément qui établit la
liaison la plus forte entre le Viet Nam et l'Asie du Sud-Est où on retrouve
nombre d'ethnies appartenant à cette famille. Lagrande majorité des ethnies de cette famille se trouve dans les
moyennes et hautes régions du Centre (Rhadé, Jarai) et constitue ce qu'on
appelle les Proto-Indochinois qui pratiquent encore la culture sur brûlis (le ray), sont nomades ou semi-nomades et
ont des civilisations sans écriture, jusqu'au 20ème siècle, avec une très riche
littérature orale composée de merveilleux contes et légendes (la légende de Dam
San). La famille Tay-Thai-Kadai La famille sino-tibétaine Elle
compte 9 ethnies et près d'un million de personnes. Les migrations de ces
ethnies, dont la très importante minorité chinoise, les Hoa, vers le Viet Nam
ont été continues depuis le début l'ère chrétienne, en provenance
essentiellement de la Chine du Sud. Les plus récentes sont en rapport direct
avec les troubles qu'a connu la Chine. En effet, au 18ème siècle, sous la
dynastie mandchoue, de nombreuses armées et communautés chinoises qui en
contestaient la légitimité, ont fui la Chine pour venir s'installer surtout dans
le Sud où elles ont fourni une aide précieuse aux Seigneurs Nguyen dans leur
lutte contre les Tay Son. Les Hoa se sont installés principalement dans les
villes où souvent ils s'adonnent à des activités commerciales florissantes comme
en témoignent Hoi An, comptoir commercial important jusqu'au 18ème siècle où on
trouve de magnifiques temples chinois construits par les Bang (congrégations chinoises) et
actuellement Cho Lon. Les récents événements, guerre sino-vietnamienne en 1979,
exode forcée d'une partie importante de la communauté Hoa, viennent nous
rappeler que les relations entre les deux pays restent imprégnées d'une grande
méfiance de part et d'autre et que les vieux réflexes, hérités d'une longue
histoire tumultueuse faite de tentatives de domination, de résistances et de
luttes pour préserver l'indépendance nationale, restent encore très prégnants
tant dans les mentalités collectives que dans l'élaboration de la stratégie,
l'idéologie commune que partagent actuellement les dirigeants des deux pays
n'ayant que peu modifié ces attitudes de méfiance profondément ancrées. La famille Miao-Yao Le
poids de l'ethnie majoritaire, les Viet qui n'ont pas de prolongement hors du
territoire national – à l'exception des communautés vietnamiennes au Cambodge et
au Laos qui se sont formées pendant la période coloniale comme auxiliaires du
pouvoir colonial dans l'administration, l'armée, le commerce, les techniques –
fait que parmi les pays
de l'Asie
du
Sud-Est, le Viet Nam y apparaît comme le moins pluri-ethnique, celui où
l'homologie
entre population et cadre territorial est la plus grande. A cela
s'ajoute le fait que le Viet Nam appartient aussi à l'espace sinisé. Ces
facteurs auraient pu créer un isolement du Viet Nam par rapport à la région. La reconnaissance
officielle de la pluri-ethnicité – la nation vietnamienne n'est plus une, elle
est une communauté de 54 ethnies – est d'une extrême importance car elle implique l'ouverture à la région avec, comme
lien et relais, la présence d'ethnies qu'on retrouve aussi dans les autres pays
de la région. "C'est finalement la part
de diversité ethnique du Viet Nam qui lui donne une dimension véritablement
régionale, qui lui permet d'échapper au monopole d'une seule culture, et de
s'ancrer de plain-pied en une Asie du Sud-Est dont il est à la fois tributaire
et agent actif. On ne le souligne pas assez tant la formule peut paraître
paradoxale : les ethnies minoritaires ouvrent le pays sur sa propre région"
[3].
Dans cette perspective, l'adhésion du Viet Nam à l'ASEAN (Association of
South-East Asian Nations) en 1995 ne peut être considérée comme un fait purement
politique, elle exprime aussi la volonté de s'ancrer dans une identité régionale
qui fut celle du Viet Nam avant que ne commença la longue période de domination
chinoise qui l'intégra au "monde sinisé". En effet, les récentes découvertes archéologiques [4] ont
permis de jeter un nouvel éclairage sur la
formation de la nation vietnamienne, et plus particulièrement sur la période de
la civilisation de Dong Son qui correspond à la fin du néolithique et au début
de l'âge des métaux (1er millénaire av. J.C.) et sur le plan historique aux
royaumes de Van Lang et de Au Lac. Le tambour de bronze, objet emblématique de
cette civilisation se retrouve sur une large aire englobant la Chine du Sud,
l'Indochine et les îles de l'Insulinde. Si les relations entre les divers foyers
de civilisation où il a été retrouvé des tambours de bronze restent encore mal
définis, "il semble de plus en plus
évident que la plupart des sites contemporains du Sud-Est asiatique, de la
Malaisie et de l'Indochine ont été en relation avec Dong Son... Bien que ce
domaine soit au centre des recherches actuelles, le rayonnement de la
civilisation dongsonienne apparaît comme un fait ressenti dans l'ensemble du
monde sud-est asiatique au cours des quatre ou cinq siècles précédant notre ère.
Et avant de succomber à l'empire chinois, Dong Son fut certainement un " phare"
pour ses contemporains" [5].
L'identité régionale dans laquelle s'inscrit le Viet Nam, sur la base de sa
pluri-ethnicité est donc loin d'être usurpée. Elle plonge ses racines dans le
passé de ce pays mais prend une dimension supplémentaire actuellement, plus
économique et poltico-stratégique. Le Viet Nam, de par sa diversité ethno-linguistique produit d'une
histoire mouvementée, apparaît comme un vaste champ d'expérimentation sociale et
culturelle tant il est vrai que l'imbrication des ethnies, les relations
multiples nouées au cours de l'histoire ont été et sont à l'origine de
phénomènes d'acculturation, de déculturation, d'assimilation, d'emprunts
linguistiques, sociaux et culturels qui rendent extrêmement complexes les
recherches. Mais par ailleurs, ce vaste champ d'études offre la possibilité
d'entreprendre des études comparatives qui permettent de comprendre l'évolution
des ethnies. Ainsi l'étude des Muong, proches cousins des Viet, restés dans la
moyenne région au lieu de descendre vers la plaine comme ces derniers et qui, de
ce fait n'ont pas été "sinisés", permet de "recréer" le mode de vie des Viet
avant la sinisation et de retrouver ainsi le substrat culturel ancien des Viet
que ceux-ci partageaient avec eux. Par
delà cette extrême diversité, il existe cependant une opposition qui se retrouve
dans les pays pluri-ethniques de l'Asie du Sud-Est, à savoir l'opposition entre
le peuplement des basses terres et celui des zones montagneuses. Basses terres Zones montagneuses "La rizière inondée
favorise la stabilité économique, les fortes densités de population, la
civilisation". Cette conclusion de Pierre Gourou, auteur de nombreuses
études sur le Viet L'espace social vietnamien est donc constitué par l'interpénétration des
deux espaces, villageois et étatique. Son dynamisme résulte de cette
interpénétration : "Coexistence des
mandarins et des paysans, intégration populaire dans la hiérarchie des
fonctionnaires, diffusion locale de la culture des élites et, grâce à elle,
cohésion idéologique : la force du village vietnamien n'est pas de s'être tenu à
l'écart de la grande histoire, d'avoir été un pôle d'autonomie ou de
résistance, mais, à l'inverse, d'avoir été d'abord et avant tout un lieu de
fusion et d'échange entre d'une part le monde de l'Etat, des fonctionnaires et
de la culture savante, et d'autre part celui des paysans, des réjouissances
populaires et de la production rizicole. L'Etat confucéen était dans le village
et la culture savante gisait au sein de la culture populaire. La matrice, c'est
donc d'abord un village duplex (un seul lieu, deux
cultures)"
[11]. A
l'opposé, les montagnes sont habitées par des populations extrêmement variées
sur le plan ethnique et linguistique, le plus souvent clairsemées, accrochées
aux flancs des collines ou s'incrustant dans les vallées, s'imbriquant les unes
dans les autres pour former une véritable mosaïque. L'étagement de leur habitat
à des altitudes différentes permet de constater que celui-ci dépend de la date
de leur installation plus ou moins récente, les dernières arrivées ont souvent
été obligées de s'installer dans les parties les plus hautes, donc les plus
défavorisées. Par ailleurs, elles présentent une variété considérable d'espaces
habités, allant des tribus pratiquant le nomadisme ou le semi-nomadisme, vivant
d'une agriculture itinérante (les "mangeurs de forêt"), de chasse et de
cueillette – cas des Proto-Indochinois dans les plateaux du Centre – aux clans
féodaux regroupés en principautés qu'on pourrait qualifier de féodales mais qui
représentent la particularité d'englober des ethnies différentes – cas des
principautés Thai dans le Nord-Ouest – sédentarisés et pratiquant une
riziculture inondée sur terrasses combinée à des méthodes de culture sur brûlis.
Dans de telles conditions, les concentrations de population varient aussi
énormément, des villages de quelques dizaines de nomades aux bourgades de
quelques milliers d'habitants, mais n'atteignant jamais cette concentration qui
existe dans les plaines. Sur le plan des croyances, ces ethnies sont, dans leur
presque totalité, des animistes ayant parfois adopté d'autres croyances suite,
soit à une longue domination par d'autres ethnies, soit à une action de
prédication venue de l'extérieur, prédication bouddhiste avant le 19ème siècle
ou à une action évangélisatrice des nombreuses missions religieuses pendant et
après la colonisation française. La réunification du pays, décidée officiellement
en 1976, a mis fin à une longue période de partition imposée par le pouvoir
colonial (avec l'existence de la colonie de la Cochinchine et des deux
protectorats de l'Annam et du Tonkin) et de division politique et idéologique
entre le Nord et le Sud suite aux Accords de Genève. Un nouvel espace national a
ainsi été recréé au sein duquel la société vietnamienne va être
profondément remodelée
avec comme vecteur les migrations et déplacements de population pour essayer de
corriger les déséquilibres démographiques dus à la guerre et pour créer les
fondements d'un nouveau développement. La guerre avait en effet provoqué de profonds déséquilibres
démographiques. Au Nord, il y a eu une ruralisation, conséquence de la politique
du so tan (dispersion) qui visait à
déplacer une partie de la population urbaine vers les campagnes et les hautes
régions afin de la protéger et aussi pour assurer une meilleure efficacité à
l'effort de résistance. En 1975, la population urbaine y avait atteint son plus
bas niveau, représentant seulement 12% de la population totale. Alors qu'au Sud,
il y a eu sururbanisation, conséquence de la stratégie américaine qui voulait
transformer le Sud Viet Nam en vitrine de la société libérale et capitaliste et
qui était basée sur le principe selon lequel "il fallait vider la mare pour attraper le poisson", autrement dit
couper les liens entre les paysans et les maquisards par des regroupements de
population soit à la campagne même (stratégie des hameaux stratégiques), soit en la
forçant à délaisser la campagne pour la ville; en 1975, la population urbaine
représentait 43% de la population totale au Sud Viet Nam. Ainsi la différence
des formes de la guerre, concentrées au Nord sur les villes et centres
indus-triels, touchant essentiellement les campagnes au Sud avait provoqué des
mouvements de population contraires dans les deux régions. Le redéploiement
démographique va se faire par la création, dans les campagnes et dans les
moyennes régions du Centre et du Sud, des Zones Economiques Nouvelles (ZEN)
destinées à accueillir le trop plein de population dans les villes au Sud, mais
aussi à faire éloigner des villes les éléments jugés potentiellement dangereux
par le nouveau régime. Cette politique fut un demi-succès car ces ZEN étaient
situées dans des régions où n'existait presque aucune infrastructure. Beaucoup
de ces migrants forcés revenaient illégalement dans les villes. Parallèlement à cette désurbanisation, un autre courant de migration
amenant des populations du Nord vers le Sud se déroulait. Certains auraient
tendance à l'interpréter comme la réalisation de la victoire du Nord communiste
sur le Sud libéral : les cadres du Nord envahissaient le Sud pour y cueillir le
fruit de leur victoire. Mais, situé dans la durée, c'est essentiellement un
mouvement qui renoue avec le Nam Tien, trame de l'histoire du Viet Nam ayant son
origine dans le dynamisme démographique, ce malgré les pertes humaines immenses
dues à la guerre. Il ne faut point oublier que le Nam Tien a été bloqué pendant
plus d'un siècle pendant la période coloniale et la division du Viet Nam, à deux
exceptions près : les migrations organisées par le pouvoir colonial pour faire
venir la main d'œuvre du Nord afin de créer les plantations d'hévéas et l'exode
d'un million de personnes, essentiellement des catholiques, en 1954 suite à la
victoire du Viet Minh et aux Accords de Genève qui instaurent la partition du
Viet Nam en deux zones, socialiste au Nord et libéral au Sud. Dans le nouvel
espace national réunifié qui se crée, cette tendance lourde de l'histoire
vietnamienne a été réactivée. Le fait nouveau de cette migration réside dans ses orientations.
En effet, touchant les populations du delta du Fleuve Rouge et des plaines
littorales de la partie septentrionale du Centre, elle s'oriente essentiellement
vers les moyennes régions et les plateaux du Centre
et du Sud qui ont vu leur
population doubler de 1979 à 1989. Il s'agit donc d'une pénétration des Viet
dans les territoires des Proto-Indochinois, mettant fin à une peur ancestrale
chez les premiers pour ce "pays malsain". Pour les autorités qui organisent
cette migration, il s'agit avant tout d'y créer une densité démographique
suffisante pour pouvoir la mettre en valeur. Mais s'y produit un brassage social
et culturel dont le résultat est souvent l'élimination ou l'acculturation des
plus faibles, c'est-à-dire des minorités qui sont le moins bien équipées
socialement et culturellement pour défendre leur identité. La La
situation actuelle est pleine d'ambiguités et de contradictions. D'une part la
diversité ethnique est proclamée et revendiquée même avec comme corrolaire,
l'ancrage du Viet Nam dans une identité régionale grâce justement à cette
diversité. Les autorités ont pris un certain nombre de mesures pour mettre en
valeur cette diversité : restauration des sites culturels des minorités,
création d'un musée ethnographique, formation de chercheurs issus des minorités
pour entreprendre des recherches sur leur propre culture, politique de
discrimination positive dans l'éducation vis-à-vis des minorités, présence
importante de leurs représentants dans les organismes d'Etat et du parti
communiste. De l'autre, une extension de la vietnamisation de l'espace national
à travers les flux migratoires, qui restreint les espaces sociaux des minorités
et tend à condamner à la disparition des plus faibles. Dans ce nouvel espace
national se déploie le darwinisme social et culturel. La recomposition actuelle
de la société vietnamienne est en train de se faire au détriment de sa diversité
ethnique, sociale et culturelle. La conscience de la diversité n'est pas
suffisante. Il faut que celle-ci soit assumée au niveau de la conception et de
la réalisation d'une stratégie de développement pluriel qui tend à l'enrichir et
non à la dénier. La mise en tunnel économique des
conceptions et des stratégies de développement à laquelle on assiste, tant au
Viet Nam que dans la majorité des pays en développement, quelque soit leur
orientation politique, ne doit pas nous faire oublier que "c'est dans la culture, en effet, que le
développement trouve son impulsion fondatrice, dans les besoins et les
aspirations des individus comme des collectivités, dans les fins qu’ils
s’assignent et dans les projets qui les concrétisent. Le choix
même des stratégies de développement et des moyens de leur mise en œuvre, les
systèmes de valeurs qui sont à l'origine de ces choix, les modes de production
et de consommation qui en résultent, sont, par nature, éminemment culturels.
Ainsi pourrait-on dire qu'entre culture et développement, il existe une sorte
d'homologie : la culture est comme la matrice du développement, celle qui donne
unité et cohérence à son déploiement à travers les projets des
peuples"
[13].
Peut-être est-ce une utopie que de vouloir se réaliser un développement
respectueux des identités des ethnies qui forment la nation vietnamienne. Mais
il reste de notre responsabilité de dénoncer toute injustice, de mettre en
exergue toute contradiction entre les principes et leur réalisation, non pas
seulement pour les Viet mais aussi pour l'ensemble de tous les minorités qui ne
sont pas moins "vietnamiens" que les Viet.
[1] Le Thanh Khoi, Histoire du Viet Nam, des origines à
1858, Ed. Sudestasie, Paris, 1981, p. 163. [2] Pham Hong Quy, Les peuples des deux côtés de la frontière
sino-vietnamienne, Doc. Ronéoté, Colloque International de Vietnamologie, Ha
Noi, 1998 – signale en effet qu’il existe une différence quant à
l’identification et au recensement des peuples vivant des deux côtés de la
frontière : du côté vietnamien on en recense 26 alors que du côté chinois
on en identifie 13. [3] Philippe Papin, Viet Nam, parcours d’une nation, La
Documentation Française, Collection Asie Plurielle, Paris, 1999, p. 42. [4] Ha Van Tan, Nouvelles recherches préhistoriques et
protohistoriques au Viet Nam, in BEFEO (Bulletin de l’Ecole Française
d’Extrême Orient), Tome LXVIII, Paris, 1980, pp.113-154. [5] Catherine Talon-Noppe,La voix des tambours, Musée Royal de
Mariemont, Morlanwelz, Belgique, pp. 52-53. [6] Georges Condominas, L’espace social, à propos de l’Asie du
Sud-Est, Flamarion, Paris, 1980 .Le concept utilisé pour marquer cette
opposition est celui d’espace social. L’espace social est défini par l’ensemble
des systèmes de relations caractéristique d’un groupe: relations à l’espace et
au temps écologiques, relations à l’environnement, relations d’échanges de
biens, relations de communication, relations de parenté et de voisinage. Il fut
élaboré par l’auteur qui a entrepris de nombreuses études sur le minorités
ethniques au Viet Nam et dans le monde et a formalisé ce concept dans son
livre. [7] Le Thanh Khoi, op. cit. [1], p.
32. [9] Nguyen Tu Chi, Le lang traditionnel au Bac Bo, sa
structure organisationnelle, ses problèmes, in Le village traditionnel au Viet Nam, Ed. Thê Gioi, Ha Nôi,
1993, pp. 53-156 – écrit notamment : "Le huong uoc est le programme
spirituel commun aux différents formes d’organisations dans le village, bien
qu’il ne touche pas directement à la constitution ou aux activités de celles-ci
et des unités qui les composent. Ce crédit moral, pour n’être pas nourri par des
relations concrètes sur le plan organisationnel, semble dépourvu de fondement
pratique ; en réalité il prend racine au plus profond de l’âme de chaque
paysan tant ce dernier reste pris dans les filets de la société rurale
pré-industrielle. C’est la foi en la qualité éternelle des valeurs enracinées de
longue date dans la terre natale, en les traditions du village". [10] Phan Thi Dac, Situation de la personne au Viet Nam,
Ed. du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), Paris, 1966, p. 29 –
On peut citer certaines fêtes villageoises (hoi lang) qui peuvent être liées au
culte de la fécondité et qui ont été reniées par la morale confucéenne et
l’éthique bouddhiste. L'auteur écrit : "Elles inaugurent une période de fêtes,
de jeux ou de licence sexuelle. Il s’agit soit de rites d’initiation sexuelle
(extinction momentanée de la lumière), soit des mains libres après les champs.
Ces coutumes sont pratiquées plus ou moins en secret pour ne pas encourir les
foudres mandarinales. Les lettrés confucéens doivent s’incliner eux-mêmes devant
la coutume. Ce sont eux, sans doute, qui ont obtenu que les unions libres hors
de la période de licence sexuelle soient punies très sévèrement. [11] Philippe Papin, op. cit. [3], pp.
77-78. [12] Ibid.,
p. 40. [13] UNESCO, Conférence Intergouvernementale sur les
politiques culturelles en Amérique Latine et dans les Caraïbes, Rapport
Final, Bogota, 1978, p. 70.
Viet se sont confrontés aux autres ethnies, exerçant sur
celles-ci une suzeraineté parfois contestée. C'est le mouvement même par lequel
les Viet et les minorités, qui occupent actuellement l'espace national, sont
devenus des Vietnamiens. Cette pluri-ethnicité de la nation vietnamienne ne
s'est révélée que récemment, depuis que la double hypothèque, liée à l'histoire
et à la guerre, a été levée. D'abord l'hypothèque due à une conception
ethniciste tendant à assimiler l'histoire du Viet Nam à l'histoire des Viet,
ethnie majoritaire. Ensuite celle qui est liée aux guerres au cours desquelles
fut sans cesse réaffirmé le principe de l'unité du peuple et de la nation
vietnamienne pour réfuter la partition imposée par le colonialisme français
(Tonkin, Annam, Cochinchine) et la division politique et idéologique entre la
République Démocratique du Viet Nam au Nord et la République du Viet Nam au Sud.
En effet dans un tel contexte, la reconnaissance de la pluri-ethnicité de la
nation vietnamienne aurait pu porter préjudice à la solidarité et à l'unité
nationales dans la lutte.Les Cham ont occupé une place importante dans cette région
jusqu'au 15ème siècle comme le prouvent les vestiges de la brillante
civilisation du Royaume du Champa. Celle-ci représente aussi l'avancée du monde
indien au Viet Nam. En effet, à partir du 4ème siècle, le Champa fut
profondément hindouisé comme en témoignent le costume des habitants, la pratique
de la crémation, l'écriture sanscrit et les cultes brahmaniques de type
shivaiste (adoration du linga) qui, comme au Royaume Khmer, se sont développés
parallèlement eu Bouddhisme. Le Champa fut progressivement absorbé par le Nam
Tien et en 1471, il fut éliminé en tant que puissance régionale, sa culture
assimilée, son territoire démembré.
Cette famille comprend 12 ethnies et regroupe 3
millions de personnes vivant surtout dans les régions de vallées et de montagnes
situées le long de la frontière du Viet Nam avec le Laos et la Chine. Elle
possède une grande homogénéité linguistique. Les Thai sont entrés au Viet Nam
dès le 9ème siècle par deux voies de pénétration : la première suivant le tracé
du Fleuve Rouge et ses affluents pour former au Nord-Ouest les Thai Blancs
autour de Lai Châu et les Thai Noirs autour de Son La, la seconde par les
trouées de Lang Son et de Cao Bang pour former les Tay au Nord-Est. Ces derniers
ont connu une évolution singulière qui les a différenciés des autres éléments de
la famille. En effet, des relations étroites avec les Viet sous la dynastie
usurpatrice des Mac (16ème-17ème siècles) qui s'est réfugiée à
Cao Bang, les ont amenés à adopter des éléments importants
de l'organisation socio-culturelle des Viet, à savoir le système communaliste,
le culte des ancêtres et le confucianisme alors que les Thai du Nord-Ouest ont
maintenu une organisation socio-politique proche de la féodalité européenne avec
des grandes familles aristocrates dirigeant des fiefs étendus.D'implantation récente et en
provenance du centre de la Chine, les Hmong (ou Mèo), l'ethnie la plus
importante n'étant arrivée qu'au 19ème siècle, les éléments de cette famille se
sont installés sur les hauteurs au Nord parce que les parties basses étaient
déjà occupées par les autres familles. Elles en tirent d'ailleurs une grande
fierté et un très grand esprit de liberté comme l'indique un proverbe Hmong :
"Les poissons nagent dans l'eau, les oiseaux volent dans l'air, les Mèo habitent
le montagnes". De ce fait, elles connaissent une situation matérielle difficile
dues à un bas niveau de développement technique et à un environnement
défavorable.
Espace social [6]
large (combinaison entre espace social villageois et espace
étatique)
Espace social restreint (village,
principauté)
Riziculture inondée
Riziculture inondée sur terrasses,
culture sur brûlis, cueillette, chasse
Religions de type universaliste,
culte des esprits et des génies
Animisme, culte des esprits et des
génies
Unité du peuplement et du modèle
culturel
Diversité du peuplement, des
modèles socio- culturels et des langues
Nam correspond parfaitement à la réalité des plaines
occupées majoritairement par les Viet dont l'histoire a longtemps été confondue
avec celle du Viet Nam. C'est de l'espace social des Viet dont il sera question
dans son opposition avec les nombreux espaces sociaux des minorités occupant les
plateaux et montagnes du Viet Nam. Maîtrisant déjà la technique de la
riziculture inondée dès le 1er millénaire av. J.C., les Viet pratiquaient donc
une agriculture intensive qui leur a permis de faire preuve d'un grand dynamisme
démographique, moteur principal de leur lente expansion vers le Sud le long des
plaines littorales. Cette expansion n'aurait pu cependant se faire sans être
encadrée par l'Etat centralisé dont ils se sont dotés dès le 10ème siècle et qui
démontra au fil du temps sa supériorité face aux organisations socio-politiques
des ethnies qui se sont trouvées sur le chemin de cette expansion territoriale.
L'Etat fut le promoteur et l'organisateur de ce mouvement, d'abord parce qu'il
est la seule institution capable d'assurer la maîtrise des eaux en organisant la
construction des digues, nécessaire pour la reproduction même de la société, et
ensuite par ses interventions militaires pour conquérir de nouvelles terres ou
consolider les conquêtes. Mais le principal vecteur de cette lente extension fut
sans nul doute le village ou commune (le lang), base de la société vietnamienne
et fondement même de son dynamisme, ce au moins jusqu'au 20ème siècle. On peut
dire que "de
la frontière de Chine à la pointe de Ca Mau, les deltas et les plaines portent
partout la marque de l'homme, dans
les rizières et les villages, dans les digues édifiées le long des fleuves et
jusque dans ces tombes anonymes dispersées dans le champ que la charrue du
laboureur efface chaque jour. L'humanité paysanne a pétri la paysage comme elle
a fondé la nation et assuré la durée de la race à travers les guerres, les
conquêtes et les révolutions civiles. C'est elle qui a fait l'unité
vietnamienne, basée sur un travail uniforme de la terre et sur la même
institution communale" [7].
sédentarisation, la pénétration de l'économie marchande et
monétaire, la diffusion des nouveaux média, le contact dense et continu avec les
populations de migrants Viet disposant d'une supériorité technique et
matérielle, tout cet ensemble de processus contribue à fragiliser la culture et
à perturber le mode de vie de ces minorités. "Ainsi sur les plateaux du Dac Lac par
exemple, les implantations Viet ont séparé les sous-groupes Edé (Adham, Ktul,
Kpa, Krung) les uns des autres, introduisant ainsi une brutale solution de
continuité dans le tissu du groupe tout entier. De plus, chacune de ces
communautés a été démembrée et
subdivisée de façon à favoriser les échanges et l'assimilation avec les nouveaux
venus. Phénomène unique, un sous-groupe qui avait été coupé de l'ensemble de son
contexte culturel s'est même détaché des Edé pour rejoindre l'ethnie voisine des
Jarai.. La vietnamisation de cette région a encore conduit à un phénomène de
particularisation linguistique, chaque village tendant à développer des idiomes
locaux qui s'éloignent chaque jour un peu plus du tronc commun Edé" [12].