A MONSIEUR PAUL DOUMER
Cher ami,
Vous gouverniez là-bas - et avec quelles facultés merveilleuses
!- la dernière fois que j y suis allé. Je dois à
votre hospitalité exquise d'avoir pu, en très peu de
jours, pénétrer jusqu'à Angkor ; veuillez donc
accepter la dédicace de ce récit, comme un témoignage
de mon affectueuse reconnaissance, et aussi de mon admiration.
Et puis, pardonnez-moi d'avoir dit que notre empire d'Indo-Chine manquerait
de grandeur et surtout manquerait de stabilité, - quand vous
avez travaillé, si glorieusement et pacifiquement, pour lui
assurer la durée! Que voulez-vous, je ne crois pas à
l'avenir de nos trop lointaines conquêtes coloniales. Et je
pleure tant de milliers et de milliers de braves petits soldats, qu'avant
votre arrivée nous avons couchés dans ces cimetières
asiatiques, alors que nous aurions si bien pu épargner leurs
vies précieuses, ne les risquer que pour les suprêmes
défense de notre cher sol français . . .
Pierre Loti
dédicace de Un Pèlerin d'Angkor, 1912, Éditeur
Calmann-Lévy
Je regarde ces pauvres Moïs, je réfléchis
Je
les plains.
Comment une race si attardée va-t-elle pouvoir accueillir notre
civilisation ? Comment faire un tel saut, de la barbarie aux, Droits
de !'Homme, de la préhistoire à la T. S. F. ? Est-ce possible
?
Les Annamites fréquentaient les Européens depuis plusieurs
siècles ; ils avaient, avant notre venue, leur civilisation.
Ils pouvaient évoluer. Les Moïs, eux, n'ont jamais approché
de ni jaunes, ni blancs. Sous la poussée des envahisseurs leurs
ancêtres malayo-polynésiens, véritables autochtones
de la péninsule, se sont réfugiés depuis des siècles
dans les forets des hauts plateaux. Ils chassent, paissent les buffles,
repiquent le riz de montagne dans les bois défrichés.
Pas d'écriture, donc pas d'histoire. Pas de religion : des frayeurs.
Pas l'ombre d'une connaissance. Rien, ils ne savent rien... Sur les
cartes d'Indochine d'il y a seulement vingt cinq ans, la région
moï était laissée en blanc et on lisait : "
Terres incultes. Peuplades sauvages. " Les Annamites les prétendaient
même anthropophages ! Et ce sont ces primitifs que le siècle
aborde brusquement, leur apportant d'un seul coup l'électricité,
l'automobile, le télégraphe, les avions, le cinéma...
Certains s'étonnent de voir ces primitifs rester hostiles, craintifs,
effarés. Moi au contraire, je suis émerveillé qu'ils
ne le soient pas plus. Imaginez Attila au téléphone, Mérovée
devant une auto. C'est la spectacle déconcertant qu'offrent les
hauts plateaux.
J'ai vu de ces sauvages, vêtus d'un torchon sale, s'en aller en
foret, leur outil sur l'épaule, pour réparer la ligne
du télégraphe dont les éléphants avaient
arrachés les poteaux ; j'ai vu mon chauffeur nu ressouder, à
la lampe, le flotteur percé de son carburateur ; j'ai vu une
Moiesse aux oreilles allongées par le poids des anneaux demander
au téléphone un chasseur d'éléphant de Bandon,
qui devait brailler comme un sourd dans le cornet de bois, et j'en ai
vu une autre , une sauvageonne à peine sortie de la brousse,
qui huilait une machine à coudre et léchait ensuite la
burette d'une langue gourmande.
Ils ne comprennent pas encore, ils ne peuvent pas comprendre, et pourtant
ils s'adaptent déjà. Leur en laissera-t-on le temps ?
C'est un bond de vingt siècles qu'on leur fait faire. Il y a
quelques lustres, , aussi arriérés que les Indiens de
Christophe Colomb, ils échangeaient leurs défenses d'éléphant
et les précieuses cornes molles de cerf contre des colliers de
perles de couleur ; ils se prosternaient devant un briquet , une femme
se donnait pour une bouteille vide Ils sont encore des milliers qui
n'ont jamais vu de blanc, qui ignorent jusqu'au nom de la France. Ils
ne savent pas leur âge ; ils ignorent les mois et les heures ;
ils croient la terre ronde et plate comme une galette ; ils ne savent
compter qu'avec leurs dix doigts et les noeuds d'une ficelle. Ils crient
et font sonner leurs gongs, les nuits d'éclipse, pour que le
soleil ne viole pas la lune, et c'est chez ces êtres incultes
que la civilisation va se ruer, attirée par la richesse de leurs
terres rouges.
- Ils ne cultivent pas leurs domaines... Ils ne prospectent pas... Prenons
tout !
Spoliation ? Non pas. Mise en valeur, expansion coloniale
Civilisation
Que connaissent-ils, jusqu'à présent, de cette civilisation
? L,'impôt, les corvées, la milice... Et voici qu'un autre
bienfait les menace : les plantations, les mines.
On va tailler dans ces forets, dont ils vivent, où ils ont leurs
villages et leurs rays (clairière où se cultive le riz
de montagne), des concessions de trente mille, quarante mille hectares,
et s'ils ne rejoigne pas au nord les Sedangs insoumis ou les Stiengs
et les Ruong rebelles des forêts-clairières du sud, il
ne leur restera qu'à devenir des coolies, des esclaves, en attendant
qui- la misère, les maladies, l'alcool, les aient exterminés.
La France cria d'indignation quand les Américains chassèrent
les Indiens de leurs prairies et anéantirent cette race ; c'est
aujourd'hui vers les plateaux du Sud-Annan qu'il faut se tourner. Ils
sont là plus de trois cent mille - Djaraïs aux turbans rouges,
Banhars aux bracelets de cuivre, Rhadés aux courtes vestes à
brandebourgs, M'nongs habillés d'écorce, - trois cent
mille au moins qu'on voudrait asservir, sans avoir fait le moindre effort
pour les élever jusqu'à nous.
- Des sauvages ! disent les trafiquants qui ont entrepris d'en faire
leur bétail humain.
Oh non ! pas des sauvages. Qu'on demande à tous les Résidents
qui les ont approchés. Je crois encore voir le vieux Ma Ngay
interrogeant un Annamite arrogant qui avait insulté les gardiens
moïs d'un relais, les traitant de singes et de porcs.
- Pourquoi les as-tu injuriés ainsi ? lui disait l'ancien, dans
son rude parler rhadé. Tu es bien fier. Ne sommes-nous pas tous
pareils, ne mangeons nous pas 1e même riz ?
Et il le regardait fixement, faisant tourner ses colliers d'étain
sur sa poitrine nue. Depuis, lorsque je vois des hommes s'envier, se
combattre, se haïr, l'apostrophe du vieux Moï me revient toujours
à l'esprit : " Ne mangeons-nous pas le même riz ?
"
Est-ce un sauvage ce Khunjonob, chef de la tribu des chasseurs d'éléphants,
qui lançait au Gouverneur Général cet appel orgueilleux
:
"Envoyez votre esprit au delà des grandes montagnes derrière
lesquelles disparaît le soleil. C'est là que nous vivons,
les Rhadés, les Pihs et les M'nongs. Nous n'appartenons ni à
l'Annam ni au Laos, ni au Siam. Nous sommes à nous seuls nous
appartenons à nous-mêmes. La terre que nous habitons est
la terre que le Maître du ciel nous donnée. "
Voilà les hommes dont on veut faire un peuple de
coolies
Prétendre, du jour au lendemain, les mêler
à la vie moderne, c'est les détruire. En Cochinchine et
dans le Sud-Annam, on a déjà colonisé plusieurs
de leurs provinces : en dix ans, le nombre des Moïs y a diminué
de moitié. Les Annamites surviennent, s'établissent, pullulent.
Les Moïs s'éteignent.
On a pourtant voulu sauver leur race. Les résidents, les délégués,
les missionnaires, les majors, les civils gravissaient les chemins de
montagne pour vacciner les tribus que la variole décimait et
qui, souvent, se retranchaient apeurés dans leurs villages, pour
empêcher d'entrer les blancs. On pourchassait les marchands d'esclaves.
On restaurait la justice. On ouvrait des écoles. On installait,
tant bien que mal, des infirmeries où l'on distribuait des remèdes
à ces sauvages encore craintifs. On pacifiait, sans bombes et
sans fusils, les villages insoumis. La Mission, au Kontum, convertissait
des peuplades entière. Voulant les défendre contre eux-mêmes.
Un Résident supérieur décrétait que les
Moïs, insuffisamment évolués ne pourraient pas vendre
leurs propres terres.
Mais aujourd'hui le danger est plus terrible : c'est la convoitise des
hommes d'argent qui menace les Moïs. Qu'on ouvre la finance coloniale,
les frontières du Kontum et du Darlac et il ne survivra de ces
pâtres traqués que quelques manoeuvres abâtardis,
comme on en rencontre par troupeaux, dans les plantations de Cochinchine.
A la France de dire si la mise en valeur doit l'emporter sur le droit
de vivre.
Une signature au bas d'une feuille et tout sera consommé
Roland Dorgelès,
in Sur la Route Mandarine, 1929 Éditeur Albin Michel
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