Voyage le long
de la
frontière birmane

(novembre 2549 - 2005)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

le Nord-Ouest : voir le § sur les camps

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je suis rentré vendredi après midi d’un grand périple tout le long de la frontière ouest et nord de la Thaïlande. Les retours at home sont toujours un peu pénibles. Non pas que m’attendent là des soucis particuliers – j’ai largement dépassé ce stade – mais plus simplement, j’ai du mal à retrouver une vie sédentaire après avoir été nomade pendant quelques semaines. Pourtant, c’est toujours avec un même bonheur que je retrouve assis à mon bureau la vue de la baie soulignée de part et d’autre par ses pains de sucre. La reine Sirikit est elle-même émue par cette beauté. C’est tout dire pour les Thaïs.


L’idée de ce voyage en voiture -conduit par Kung qui a pris des vacances pour tenir le volant (à ma demande, il travaille à présent depuis mai dernier dans l'un des grands centres de massage remise en forme de Bangkok) - était d’entrer en Birmanie par l'un des 4 postes-frontières ouverts et de faire un petit ou un grand tour pour y découvrir la vie de tous les jours. Renseignements pris cet été à l’ambassade thaïe, l’ambassade du Myanmar ne répondant pas, il semblait que la frontière était entre ouverte sans doute à cause du putsch …. il était pratiquement impossible d’y pénétrer sauf en groupe et en avion. Donc, départ vers les postes-frontières pour voir de visu ! .

Difficile de saisir le périple sans carte sous les yeux (on peut voir la carte Michelin 751 Thaïlande). Mais en gros, le sud du Myanmar étant une région de montagnes difficilement accessible par manque de routes, nous avons commencé par la grande « porte » traditionnelle depuis toute antiquité qui est la grande passe qui perce les montagnes de Thaïlande de Kantchanaburi (le pont de la rivière Kwai) au col des Trois Pagodes. Les commerçants indiens, entre autres passages, sont venus par là dès le II° siècle, de même les grandes invasions birmanes contre les royaumes Lan na de Chiang Mai et thaïs de Sukhothai et Ayuthaya.

Réponses confirmées : à pied, à cheval, en bus, en voiture, il existe un visa d’une journée (6 heures du matin à 18 heures) pour entrer dans le pays et s’y enfoncer sur une distance maximale de 5 km !!! Exception à Mai Sai (nord de la Thaïlande dans le Triangle d’or) où, à pied puis avec les moyens du bord, il est possible d’obtenir de temps à autre -question de guérilla- 14 jours pour se rendre à Kengtung à 165 km à l’intérieur des terres. Parfois pour aller plus loin par piste vers Kunhing (maximum de pénétration 450 km) et retour en marche arrière sauf à prendre l’avion pour sortir de l’état Shan … À dires de routards, il n’y a rien à faire, rien à voir et quelques ballades en montagne. La raison de cette « ouverture » serait que l’état Lan na (grand royaume du 6° au 12°) aurait son origine à Kengtung et qu’il ne faut pas priver les Thaïs en groupe et en bus de venir rêver et dépenser de la bonne devise !


Tout comme les Birmans, les touristes sont pris en charge dans des sentiers battus et tout est fait pour leur éviter de divaguer hors les prescriptions juntesques. Reste que pour aller admirer les temples birmans du 12-16° dans la région de Bagan, je serais un jour obligé d’en passer par là sauf si, enfin, la junte est balayée par une révolte démocratique et que Madame Sun … Dans l’état actuel, il ne faut pas trop rêver et ce n’est pas la junte thaïe qui va aider dans ce sens.


Bien que – c’est le moment de l’évoquer - sur le plan thaï, on a du mal à imaginer que l’on est actuellement sous un régime militaire avec application de la loi martiale. Est-ce l’indifférence absolue du peuple qui pense fleurs quand les chars envahissent les points stratégiques de Bangkok ? Est-ce dû au fait que la prise de pouvoir permet essentiellement à la junte et à sa clientèle de s’enrichir –il faut le faire le plus rapidement possible, peu de temps donc pour s’occuper du peuple. Je pense pour ma part que ce qui se passe ici s’explique par la longue tradition asiatique qui veut que le ROI soit Dieu et qu’en harmonie avec le ciel, il régente la terre. Les Thaïs sont persuadés que tant que le roi Bhumipol (l’actuel Rama IX) sera sur le trône rien de désastreux ne peut réellement se passer. Il est le père incontestable et incontournable. La simple étude politique à l’Occidental le prouve : en 60 ans de règne et 18 coups d’État, le roi adoré a préservé le pays des tempêtes dramatiques quand bien même il a subi (disons-nous) autorisé (disent les Thaïs) mais le plus souvent manipulé dans l’intérêt bien compris sinon toujours démocratique du pays (rien à voir cependant avec Sianouk au Cambodge). La notion de démocratie est, faut-il le rappeler, strictement occidentale et sans grand sens profond hors Occident. Il y aurait des kilomètres de rubriques politiques à écrire sur ce sujet. Mais aurait-on quelques chances d’être entendu ?


Ceci étant, revenons au voyage, vécu sans doute comme le dernier grand voyage en Thaïlande. Pour cette bonne raison que je crois avoir tout parcouru, du moins ce qu’il est possible de parcourir. (statistiques : sur 4 ans, 80 000 km en voiture entre Thaïlande, Laos et Cambodge).
 
Nous avons donc suivi aussi près que possible la frontière. Routes solitaires, plus proches des chemins asphaltés que des routes bien tracées. J’avais suivi par bribes ces routes lors des derniers voyages mais pas à une telle échelle de plus de 2000 km. Comment dire : entre jungle éternelle ouverte pour laisser le passage minimum et montagnes escaladées et dévalées en serrant le relief au plus près. Pas 50 mètres de lignes droites, des rampes de plus de 10%, des points de vue sur des forêts sans fin, des précipices ... La civilisation s’incline devant la nature. Mais civilisation tout de même qui permet d’atteindre des bouts du monde où il n’y a rien d’autre au fin fond de 100 km de route que quelques paillotes, et, preuve de l’autorité de l’état, le bâtiment en dure des services administratifs, toujours l’antenne-relais et la présence de l’armée à ces confins. Au détour d’un mont, des vallées perdues noyées, devenues d’immenses réservoirs d’eau pour faire fonctionner des centrales électriques. Nous aurions immédiatement construit des stations nautiques, des villages touristiques. Là rien. L’eau, le ciel, la jungle et un bout de route perdue dans cette immensité. Ces routes sont tellement perdues qu’on peut y rouler des heures sans croiser personne, quant à doubler, c’est une autre question que nous n’avons pas eu à résoudre.


La nature, mais aussi la présence des hommes. Parfois des pans entiers de montagne brûlés qui indiquent que des hill tribes (tribus), essentiellement Karen dans cette région frontalière, se sont installées là  le temps de quelques récoltes avant d’aller plus loin détruire la jungle à nouveau. Vieille tradition dévastatrice ; cette façon de procéder ne permet que trois récoltes et les pluies de mousson entraînent des pans entiers vers les fonds. Plus grave, ce sont d’antiques forêts de teck qui partent en fumée quand elles ne sont pas coupées sur pied. Les parcs nationaux ne sont pas épargnés. Malgré les interdictions légales, la vente en contrebande enrichit un peu, très peu (l’opium est plus rentable) les tribus, mais beaucoup les intermédiaires que sont souvent la police et l’armée. (un détail : le mot corruption dont nous avons la bouche pleine ne veut rien dire lorsqu’il concerne toute une société dont le fin mot est depuis des temps immémoriaux « s’enrichir par tous les moyens » et cela à tous les niveaux, monastères bouddhiques compris. Encore une révision déchirante (?!) mais nécessaire ! ).


Moins souvent (deux fois en fait, mais il y en a beaucoup d’autres, Oxfam International, Amnisty International, www.rencontredespaces.org, en parlent très bien), mais plus poignant pour notre sensibilité occidentale, la route est barrée d’un premier poste de l’armée, parfois un deuxième que l’on dépasse en ralantissant. Puis apparaît ce que l’on peut prendre au départ pour un village de la superficie d’un bourg et qui, point étonnant, est strictement organisé - alors qu’un village normal est configuré de façon parfaitement anarchique en apparence - et, fermé le long de la route par une clôture basse de fils de fer barbelé … un peu plus loin un nouveau barrage de l’armée et à nouveau la nature libre. Je parle bien sûr d’un camp de réfugiés Karen.
Il y a les tenants de la dénomination « camp d’internement » et ceux de celle « camp de réfugiés ». Les diatribes font rage entre les deux camps. La vue d’un tel « village » crée la gêne : Kung à qui je demandais ce que cela représentait pour lui a répondu : « je ne veux pas savoir ». Il savait très bien, mais il n’a pas utilisé le « mai pen rai » (cela n’a pas d’importance) traditionnel. Tout est dans la nuance. Il a été blessé que je le fasse s’arrêter pour prendre deux photos témoins (l’un sans les barbelés qui sont en réalité une clôture plus que tout autre chose, l’autre avec, pour ceux qui ont besoin d’un support à l’émotion ou à la réflexion).


J’en profite donc pour porter le témoignage du vu (et non du visité) en dehors de toute polémique du bien et du mal. J’ai vu sur une longueur de plus de cinq cents mètres, adossé à une colline des maisons traditionnelles (en bois et sur pilotis), rangées en bande « au carré » (dans un ordre strict) mais construites avec certaine liberté (il n’y a pas d’uniformité). Chaque bande est séparée de la suivante pas une large « rue » de terre en escalier, qui, pendant la saison des pluies, doit être un bourbier difficilement praticable. J’ai vu des enfants jouer dans la cour de l’école qui n’est pas différente des écoles thaïes Le long de la route, environ tous les 50 mètres une porte est pratiquée dans la clôture de barbelés (5 ou 6 rangées assez espacées comme pour faciliter le passage). Il y a des grandes portes à deux battants et des plus petites à un battant. Ces portes, non surveillées, sont toutes grandes ouvertes ou entrebâillées sur la route. Des Karen entrent et sortent par ces portes et visiblement vaquent à des occupations extérieures, chargent et déchargent des produits ou reviennent des champs des alentours avec leurs instruments.


Ce que j’ai vu me laisse penser et confirme que l’on est bien en Thaïlande, patrie du « mai pen rai». Pays, dont il faut rappeler que le roi sur une simple phrase a largement fait ouvrir la frontière dès le début du drame Karen et des autres ethnies birmanes pourchassées. Pays dont la politique gouvernementale, pour des raisons évidentes, n’a pas suivi l’acte de générosité humaine du roi. 


Notre rigueur cartésienne et l’expérience européenne mettent dans le mot camp un concept dramatique d’enfermement, de privations, de maltraitance, de destruction…, dans celui de réfugié tout un concept de désespoir, dans celui du droit de tout réfugié, un droit imprescriptible. Notre arrogance occidentale nous montre la paille, mais nous cache la poutre honteuse et humiliante de notre propre politique des réfugiés pour ne parler que de cet aspect et rester dans le comparable.

Ce que j’ai vu, je ne peux que le regretter car il y a bien toute une réalité non visible mais vécue. Comment juger ? Dans l’absolu, me paraît difficile parce qu’en dehors du réel quotidien ; dans ce que vivent et ressentent les gens me semble plus réaliste mais sans doute moins porteur sur le plan émotionnel. Une bonne âme, cela ne fait pas de doute, me traitera de fascisant. Quelle vienne donc sur place, en ayant le courage et l’honnêteté de faire table rase de ses préjugés pour se mettre réellement dans la peau de gens qui n’ont ni ses perceptions, ni ses préoccupations et encore bien moins ses notions que l’Occident croit universelles. Elle parviendrait sans doute à la certitude que c’est l’indifférence qu’il faut commencer par combattre. L’indifférence internationale bien plus que celle locale.

Halte, pour nous rasséréner, dans le passé muet de Kamphaeng Phet, ville ancienne inscrite au patrimoine mondial. Arrivés tout au nord du pays, nous avons fait demi tour en longeant l’Isan  (à l’est de la vallée centrale) pour aller à Sri (Si) Thep, citée-état du 6° siècle que je n’avais pas encore pu situer et à qui l’on doit des sculptures aussi magnifiques que celles de la même époque découvertes à Phnom Da (province de Takeo au Cambodge). Quelques restes de vieilles pierres tardives (13°-14°) de l’époque khmère qu’il fallait observer sur place pour tenter de comprendre le pourquoi de cette influence indienne si loin dans les terres. Un travail de recherche et de mise en place en perspective.