Les relations de voyage
Le voyage au Siam du sieur Leblanc, Marseillais.
Présentation
Ayant toujours eu une très grande inclination à voyager, dehors même que j'étais à peine sorti de l'enfance, et que mon esprit n'était pas encore capable de raison ni d'élection, je ressentis en moi de si forts mouvements, quoique secrets, qu'il me fut impossible de résister, et sans rien connaître, je me jetais comme à corps perdu dans cette sorte de vie errante, que j'ai embrassée depuis avec plus de fermeté et de résolution, y étant principalement attiré par les occasions, et par le contentement incroyable que j'y prenais ; de quoi il ne se faut pas beaucoup étonner, puisqu'à le bien considérer, toute notre vie n'est qu'un perpétuel voyage, sans repos, ni demeure assurée, jusqu'à ce que nous ayons atteint ce dernier but, auquel gît notre souveraine félicité dans un état perdurable.Quelques siècles plus tard, un autre Marseillais subira cet appel du large, plus fort que l'amour de Fanny, et s'embarquera sur le Malaisie
Le sieur Vincent Leblanc est sans doute l'un des premiers Français à fouler le sol du royaume de Siam, et mieux encore à nous en rapporter une relation. Né en 1553, il ressent dès son plus jeune âge l'appel des pays lointains et s'embarque à l'insu de son père - mais avec la complicité de sa mère qui comprend combien vaine serait toute opposition - sur le vaisseau « Notre Dame de la Victoire », qui fera naufrage un peu plus tard. C'est la première péripétie d'un périple qui durera, selon l'auteur, soixante quatre ans.
La relation de Vincent Leblanc ne comporte pas de date, hormis dans les toutes premières pages. Nous savons qu'il s'embarque à la Ciotat en 1567, à l'âge de quatorze ans, qu'il quitte la Canée, en Crête, en août 1568. De Damas à la Perse, de la Perse à Goa, le Marseillais a perdu la notion du temps. On peut penser qu'il arrive au Siam entre 1575 ou 1580, mais rien ne permet de prouver cette date.
La description du royaume par le Sieur Leblanc fait sourire aujourd'hui par sa naïveté. On peut légitimement s'interroger sur ce qu'il a vu vraiment, ce qu'il a cru voir, ce dont il a simplement entendu parler, sur ce qu'il a compris et sur ce qu'il a cru comprendre. Si certains faits se recoupent dans différentes relations, d'autres en revanche semblent relever de la plus haute fantaisie. Ainsi ces girafes, ces dromadaires et ces chameaux, ces sacrifices de vierges, ou, plus curieux encore, cet invraisemblable bestiaire empli de serpents volants, de licornes, d'« espalouces », bêtes qui ont la face semblable à un homme, toute repliée, et ne vont que la nuit, qui montent sur les arbres et font de grands cris comme en se plaignant, pour attraper quelque chose, et qui, quand elles ne peuvent rien trouver, mangent la terre...
Il est vrai que les Marseillais ont tendance à ézagérer, et on mettra ces outrances autant sur le compte de son grand âge (il a 78 ans en 1631, lorsqu'il rédige ses mémoires) que sur celui de la galéjade ! Et pour pousser encore plus loin la galéjade, qui sait s'il ne faudrait pas chercher les causes des résultats plus qu'honorables de l'équipe de pétanque de Thaïlande au niveau international dans la lointaine visite de Vincent Leblanc ?
Après sa mort (j'ignore en quelle année), Monsieur Pérez, Conseiller au Parlement de Provence, et Monsieur Bergeron, avocat au Parlement de Paris, recueillent ces textes en vue de les publier. Ils mourront avant de mener à bien leur tâche, et c'est le Sieur Coulon qui retrouve ces documents, les corrige, les remet en ordre, et les fait imprimer, (fort mal, à l'entendre) en 1648. Nous lui laisserons le mot de la fin
Je peux dire de lui, que de tous ceux qui ont rédigé par écrit les relations de leurs voyages, je n'en ai point lu aucun qui soit plus raisonnable en ses discours et plus diligent en ses observations. Que s'il s'est mépris en quelques endroits, outre que c'est un péché presque nécessaire à tous ceux qui parlent des choses éloignées de notre connaissance, quand il entreprit ses premiers voyages, il était dans un âge qui est comme le feu caché dans la terre, lequel a plus de chaleur que de lumière. Au reste, mon cher Lecteur, ayez pitié de ce personnage, qui ayant échappé tant de dangers pendant sa vie, est tombé après sa mort entre les mains d'un imprimeur qui l'a si mal traité.
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LE VOYAGE AU SIAM DU SIEUR LEBLANC
Page mise à jour le 3/1/02