Lettre de Constantin Phaulkon à un Révérend Père de la Compagnie de Jésus.
Cette lettre en portugais a été publiée dans la revue de la Bibliothèque de l'École des Chartes, 5ème série, tome 2, à Paris, chez Jean-Baptiste Dumoulin, Libraire de la Société de l'École Impériale des Chartes, Quai des Augustins, 13 - 1861.Le 1er mars 1687, l'escadre commandée par M. de Vaudricourt quitte Brest pour le Siam. Cinq navires (le Gaillard, l'Oiseau, la Loire, la Normande et le Dromadaire) raccompagnent les trois ambassadeurs siamois qui viennent de passer plus de neuf mois en France. Ils transportent également les ambassadeurs Céberet et La Loubère, chargés de négocier de nouveaux traités avec le roi Phra Naraï, le sieur Desfarges, ses officiers et plus de sept cents soldats, qui doivent prendre possession de Bangkok et Mergui, les places fortes livrées à la France par Phaulkon. Bien plus qu'une ambassade, c'est une armée de colonisation qui est en route pour le royaume de Siam. Parmi les passagers, le père Tachard, nanti d'instructions plus ou moins secrètes et gonflé de son importance diplomatique occulte, suscite la méfiance, voire l'hostilité des ambassadeurs officiels. Le jésuite, qui se considère comme le personnage central de l'ambassade, n'a qu'une idée : mettre le premier pied à terre afin de devancer les ambassadeurs et négocier directement avec Phaulkon les détails de la prise de possession de Bangkok et de Mergui. Embarqué à Brest à bord du Gaillard, le jésuite change de vaisseau après avoir passé le détroit de Banka et prend place sur l'Oiseau, le meilleur navire envoyé en avant-garde pour préparer le débarquement des troupes. Le 26 septembre 1687, le bateau est en vue de la barre de Siam, et le 27 au matin, le père Tachard, accompagné du père d'Espagnac, du sieur Mazuyer, le secrétaire de La Loubère, du sieur Du Bruant, qui prendra le commandant de la garnison de Mergui, et d'un mandarin siamois, prennent place à bord d'une chaloupe pour se rendre à terre. Claude Céberet note dans son Journal :
« Monsieur de la Loubère jugea à propos de donner deux mémoires ou instructions au père Tachard, l'un qu'il devait communiquer à Monsieur Constance, et l'autre qu'il devait tenir secret. Il y eut plusieurs entretiens entre Monsieur de La Loubère et le père Tachard, et quelques fois, j'étais de la conversation, mais tout ne tendait qu'à convenir avec le père Tachard de la forme et du contenu des dites instructions, pendant lequel temps il nous dit qu'il n'avait point ordre de nous obéir, ni de suivre nos ordres dans la négociation qu'il devait faire, mais que puisque nous l'assurions que nos instructions portaient précisément qu'il descendrait à terre pour agir sur nos instructions, que cela suffisait. Cependant, lors que nos avis ne se trouvaient pas conformes aux siens dans le projet des mémoires, il nous dit plusieurs fois qu'il savait ce qu'il avait à dire et à faire, et que le roi et Monseigneur le marquis de Seignelay lui avaient expliqué ce qu'il devait faire, que Monsieur Constance était un homme avec lequel il fallait négocier à coeur ouvert, et auprès duquel toute l'industrie de la négociation était inutile. Nous faisions tout notre possible, Monsieur de La Loubère et moi, pour l'engager à quelques ménagements de confidence, mais il n'était pas possible de le persuader ; et comme il regardait Monsieur Constance comme son meilleur ami pour lequel il n'avait rien de caché, nous fûmes obligés de lui dire que l'on pouvait bien dire son secret à son ami, mais qu'il n'était pas permis de dire celui de son maître. Tout cela était inutile, car il concluait toujours en nous disant qu'il avait ses ordres. » (...)
« Le 5e octobre, le père Tachard revint à bord sur le midi. Il nous demanda sur-le-champ un moment d'audience et nous rendit et fit lire devant lui une lettre que Monsieur Constance lui écrivait (quoiqu'elle eût été faite en sa présence et écrite de la main du père d'Espagnac, son compagnon, le 3e octobre, par laquelle il promet de procurer au roi tout ce que le dit révérend père Tachard lui avait demandé de sa part, et que toutes choses étaient prêtes pour recevoir les malades dans Bangkok. » (Journal du Voyage de Siam de Claude Céberet - Michel Jaq-Hergoualc'h - Éditions l'Harmattan 1992)
Promesses mielleuses, menaces à peine voilées, rancoeurs, inquiétudes, tout Phaulkon est résumé dans ces quelques lignes.
Mon très Révérend Père,
J'ai bien considéré tout ce que Votre Révérend me représente sur les desseins de Sa Majesté Très-Chrétienne, desseins véritablement dignes de sa grandeur et de sa gloire. Pour moi, rempli par la miséricorde divine des faveurs de Sa Majesté, et de marques si éclatantes que j'aurais à peine besoin de les rappeler (1), je me félicite que mes projets pour la propagation de la Foi catholique et pour sa protection dans ce pays concordent si bien avec ceux de Sa Majesté Très-Chrétienne, sans l'appui de laquelle leur exécution serait impossible ; et c'est pourquoi je suis persuadé que Dieu a fait choix de Sa Majesté Très-Chrétienne comme du premier né de son Église pour l'achèvement d'une aussi grande entreprise dont dépend, dans nos espérances, l'entière conversion de cet Orient. Cette assurance que j'en ai étant admise, que Votre Révérend juge en quel bon chemin sont les choses (2). Mais comme le service de Dieu dans ce monde ne veut être fondé que sur la justice et la vérité, il faut prévoir ce qu'un changement de gouvernement en France pourrait donner, contre mes intentions, d'apparence de raison aux discours du monde, et surtout de mes ennemis (3).
Votre Révérend me représente que les desseins de Sa Majesté consistent en trois points qu'elle développe : la protection de la religion, le service de Sa Majesté de Siam et le commerce. Sur la protection à donner à la religion, Votre Révérend dit qu'il serait nécessaire de fortifier un point très important dans le royaume de Siam, afin que, en cas de changement de règne, la chrétienté du pays ne fût pas exposée aux outrages et à la destruction ; qu'aucun point n'a paru à Sa Majesté Très-Chrétienne. plus convenable que la ville de Bankok, et qu'ainsi elle demande à Sa Majesté de Siam que la garde en soit confiée aux officiers et soldats que Sa Majesté Très-Chrétienne envoie à cette fin, auxquels il serait permis de fortifier la place à l'européenne pour le service de Sa Majesté de Siam, Sa Majesté Très-Chrétienne envoyant à cet effet troupes, officiers, ingénieurs, etc. (4) pour servir Sa Majesté de Siam partout où besoin sera. Sur le commerce entre les deux nations, Sa Majesté Très-Chrétienne serait bien aise que Sa Majesté de Siam, son bon ami, lui donnât les moyens d'assurer le commerce français en cas de guerre contre les Hollandais, qui sont maîtres de tous les chemins par où l'on va au royaume de Siam, et elle ne doute pas que Sa Majesté, pour la grande amitié qui unit les deux couronnes, ne dispose les choses de façon à garantir les sujets de la France. Sa Majesté Très-Chrétienne, sur les avis qu'elle en a, pense que si le port de Mergui était remis de la même manière que celui de Bankok aux Français, la question commerciale serait suffisamment réglée .
Je vois trois choses à observer sur les explications de Votre Révérend :
1° : La grande piété de Sa Majesté Très-Chrétienne pour la propagation de la foi catholique, qui lui fait mépriser la distance et les dangers d'une expédition lointaine, tant est grand dans son coeur le zèle du service de Dieu, et exposer partout pour lui et ses sujets ses trésors ; et, dans la circonstance présente, rendre du même coup service, avec une grandeur digne d'elle, à la foi, par la conservation d'une place importante destinée à la protéger, et au roi mon maître par l'offre qu'elle fait de ses sujets pour le défendre ;
2° : Le danger que Sa Majesté trouve à exposer des troupes françaises dans des places fortifiées à la manière asiatique, et la résolution qu'elle a prise, en considération de l'amitié qui l'unit au roi mon maître, d'envoyer des ingénieurs pour élever à ses frais propres tous les ouvrages de défense ;
3° : Les États du roi mon maître sont si étendus et ouverts par tant de côtés, que protéger un point sans l'autre serait ne rien faire pour la paix et la tranquillité de cet empire, malgré le secours réciproque que se devraient prêter les deux couronnes, condition nécessaire de salut ; et Sa Majesté Très-Chrétienne a désigné le port de Mergui comme la seconde place forte à défendre, et le point le plus important de la côte occidentale, s'assurant d'avoir garanti ainsi le commerce, si profitable aux deux couronnes (5).
Et ainsi Sa Majesté Très-Chrétienne assure la propagation de la Foi et secourt provisionnellement le roi mon maître en toutes manières, pour quelque éventualité que ce puisse être. Cette assurance de secours en quelque occasion que ce soit, si précieuse au roi mon maître, et si utile pour la conservation de ses places fortes et la sécurité de son peuple, montre bien que tels ont été les véritables et uniques motifs de Sa Majesté Très-Chrétienne en proposant cet article. Mais Votre Révérend sait assez combien, au temps où nous vivons, on est disposé à faire de rien des montagnes, en envenimant les intentions les plus simples ; et la coïncidence qui se présente naturellement à l'esprit des circonstances actuelles avec le bien que Sa Majesté Très-Chrétienne s'offre à me faire, fera nécessairement penser que j'ai été conduit à l'infamie de perdre la loyauté que je dois au roi mon maître, en lui conseillant de commettre ses places à des forces étrangères sans aucune raison de le faire ; chose que je ne voudrais pas faire quand je devrais y gagner le monde. Néanmoins Votre Révérend n'ignore pas que Dieu m'a mené, dès le commencement obscur d'une vie agitée de traverses, jusqu'au poste où je suis maintenant ; de sorte que j'ai de quoi mépriser la plupart des vanités de ce monde en ne me dirigeant, d'accord avec cela avec les desseins de Sa Majesté Très-Chrétienne, que sur l'intérêt de la gloire de Dieu ; puisque un homme comme moi est le maître absolu de l'administration de tant d'États soumis au roi mon seigneur, nomme à tous les postes et à toutes les dignités, et jouit de la plus intime faveur auprès d'un prince qui est si bon pour moi (6), qu'assurément mon propre père ne pourrait pas me traiter avec autant de tendresse. Cela posé, je crois pouvoir me promettre qu'aucun homme de poids et de considération ne me jugera mal, et je m'assure bien du contraire de la part des malveillants, parmi lesquels je regrette de trouver quelques Français, comme Votre Révérend le sait de reste ; mais je continuerai contre eux à employer les seules armes dont je me suis toujours servi à leur égard ; et ainsi je ne verrai point là de motifs pour m'arrêter dans des projets tous dirigés vers le service de Dieu, projets desquels le roi mon maître et ses successeurs pourront tirer des fruits heureux, leurs peuples un grand accroissement, et, avec la paix et la tranquillité dans cette vie, une extrême gloire dans l'autre.
Votre Révérend me dit que Leurs Excellences les envoyés extraordinaires de Sa Majesté Très-Chrétienne ont fait le voyage pour traiter avec moi, mais avec ordre d'être assurés de l'exécution de toutes les demandes avant le débarquement ; qu'ils ont là-dessus des instructions que Votre Révérend s'offre de me faire voir, pour la grande confiance qu'elle a en moi. Mon Révérend Père, il y a deux choses dans des instructions : pouvoir d'agir, et ordre de conduite; le tout provisionnellement. Quant au pouvoir d'agir, Votre Révérend l'avait par la lettre de M. de Seignelay, de la part du roi son maître, donnée à Versailles le 22 janvier 1687 (7), et il suffisait que le roi son maître eût autorisé mon propre envoyé pour qu'on pût traiter et conclure avec moi. Et quant à la marche à suivre que, pour faire court, j'ajouterai à cette étrange demande qu'on leur garantisse leur sécurité avant qu'ils débarquent, je dirai ce que j'ai regret à dire, que c'est une marque du peu de confiance que Leurs Excellences ont en nous, qui s'accorde mal avec les faveurs de Sa Majesté (Dieu la protége !), et qu'étant la vraie manière d'aller politiquement, ce n'est pas pour nous encourager à y répondre par la confiance et par l'amitié. Cependant, en considération des grandes obligations que j'ai à la bonté de Dieu, pour le service de qui ces négociations ont été entreprises, et par égard pour les intentions de Sa Majesté Très-Chrétienne, je promets que, pourvu que Sa Majesté Très-Chrétienne et ses successeurs nous assurent dans la fidélité que nous devons d'abord à Dieu, et ensuite à Sa Majesté de Siam, mon maître et bienfaiteur, je m'emploierai en toute sincérité à obtenir que Sa Majesté le roi mon maître accorde tout ce que Votre Révérend m'a demandé de la part de Sa Majesté Très-Chrétienne, et dans le moins de temps possible. Mais je recommande à Votre Révérend de dire à Leurs Excellences qu'elles ordonnent de la part de Sa Majesté Très-Chrétienne aux officiers des barques et des troupes, qu'en débarquant à Bankok pour se ravitailler et soigner leurs malades, ils se donnent bien garde en commençant de se comporter en tout avec la plus grande circonspection, afin qu'il n'y ait aucune occasion de plainte, surtout dans les commencements (8); que Leurs Excellences fassent une proclamation des articles particuliers auxquels les troupes auront à se conformer pour suivre nos usages, et qu'elles n'auront à obéir qu'à Sa Majesté ou à moi, ce qui d'ailleurs sera une condition du serment qu'elles auront à donner à Sa Majesté ; après quoi nous verrons à traiter et conclure, en sorte que les troupes prennent possession le plus tôt possible. Et ainsi je conclus. Donné en notre palais, le 3 octobre 1687.
De Votre Révérend
Le très humble serviteur et ami,
C. PHAULKON
(Tiré d'un carton de parchemins et papiers achetés par les archives des Deux-Sèvres, à la vente de la bibliothèque de M. Barbier, de Poitiers.)Traduit du portugais par Gouget, archiviste des Deux-Sèvres.
6 feuilles format A4
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NOTES :
1 - Les ambassadeurs rapportaient à Phaulkon de la part de Louis XIV « l'ordre de Saint-Michel, des lettres de naturalité, le droit de porter trois fleurs de lys d'or dans ses armes, et pour son fils, le titre de comte et le don d'une terre de trois mille livres de rente. » (Dirk van der Cruysse - Louis XIV et le Siam - page 405) retour
2 - Tachard avait quitté le Siam deux ans plus tôt avec la promesse de Phaulkon que seraient construits à Ayutthaya des églises, un séminaire et un observatoire. Aucune de ces promesses n'a été tenue, ce qui ne sembla pas étonner le révérend père. retour
3 - Parmi ces ennemis évoqués par Phaulkon, figuraient en bonne place le sieur Véret, chef du comptoir de la Compagnie des Indes Orientales au Siam, et le chevalier de Forbin. Celui-ci avait quitté sans regret le Siam au début de l'année 1687, il ne s'y trouvait donc plus lorsque les ambassadeurs y débarquèrent. Toutefois, Phaulkon avait tout à redouter du rapport que le chevalier ne manquerait pas de faire à Louis XIV dès son retour en France. retour
4 - Parmi ces ingénieurs, se trouvait Vollant des Verquains, auteur de l'Histoire de la Révolution de Siam reproduite sur ce site. Un autre ingénieur, le sieur Lamare, (ou La Mare) était venu au Siam deux ans plus tôt avec l'ambassade du chevalier de Chaumont et y était resté à la demande du roi Naraï. Il avait déjà, pendant cette période, commencé les travaux d'un début de fortication sommaire de Bangkok (qui restera en l'état, les projets de fortification définitive n'ayant jamais vu le jour), et avait dressé des plans de fortification pour de nombreuses villes, dont Ligor, (Nakhon sri Thammarat), Singor (Songkhla) où l'on peut encore voir un ancien fort français, et Mergui. retour
5 - Parmi les villes que Phaulkon avait proposé de livrer aux Français, se trouvait également Songkhla (connue à l'époque sous le nom de Singor). Mais les Français ne voulurent pas de ce troisième point d'attache, qui aurait pourtant constitué une excellente base de repli vers le sud. retour
6 - Phaulkon n'exagère nullement en énumérant la liste de ses pouvoirs et de ses prérogatives. La suite du texte sonne d'ailleurs comme une menace à peine voilée. retour
7 - Cette lettre de Seignelay destinée à Phaulkon investissait le père Tachard du pouvoir de négocier et de décider. Dirk van den Cruysse en cite un extrait dans son ouvrage Louis XIV et le Siam (éditions Fayard) : « Sa Majesté est persuadée que vous irez au-devant de tout ce qui peut être de son service et de sa satisfaction. Le P. Tachard vous expliquera ce que S.M. désire de vous, et comme de l'exécution de ce qui sera proposé de sa part dépend le maintien de l'amitié royale que S.M. a bien voulu contracter avec le roi de Siam, il n'y a pas lieu de douter (...) que vous n'alliez au-devant de tout ce qui peut lui conserver une amitié qui lui sera si utile dans la suite. Sur quoi je me remets à ce que le R.P. vous expliquera, à quoi vous pouvez donner une entière créance. » retour
8 - Phaulkon savait que les Français étaient fort mal vus par les Siamois, et ses craintes que le comportement de la garnison française puisse heurter l'opinion siamoise sont tout à fait justifiées. On se souvient de cette phrase de l'abbé de Lionne : « Se servant de M. Constance, les Siamois croient qu'on est fort uni avec lui, et qu'on approuve tout ce qu'il fait, ce qui produit une grande aversion des Siamois pour les Français, les Siamois haïssant à mort M. Constance. » retour
Page mise à jour le 1/04/02