JOURNAL DU VOYAGE DE SIAM
Fait en 1685 et 1686 Par M.L.D.C.
Octobre 1685
1er octobre.
Autre grand bateau chargé de cochons, de poules et de canards : on en a régalé léquipage. Il ny a pas un mousse qui nait à son dîner sa poule ou son canard. Il vint hier au soir des vaches et des veaux. Enfin les Siamois font ce quils peuvent pour nous régaler. On prépare sur la route des maisons pour recevoir M. lambassadeur et les balons du roi le viendront prendre à la barre. M. Constance viendra au-devant de lui à cinq ou six lieues de Siam. M. de Métellopolis écrit de Bangkok que le roi de Siam ayant su à minuit la nouvelle de notre arrivée envoya sur-le-champ quérir un de ses grands mandarins qui a soin des bâtiments, et lui ordonna daller à Louvo (1) faire préparer une maison pour lambassadeur de France. On croit quil donnera laudience à Siam et puis quil ira à Louvo : voici la saison quil y va, à cause que toutes les campagnes de Siam et même la ville sont inondées.2 octobre.
M. Vachet écrit quil envoie cinq grands bateaux pour charger tous les ballots.
Le roi de Siam et ses ministres sont après à imaginer des moyens dhonorer un ambassadeur. Ils ont déjà résolu de donner laudience le jour de lentrée, ce qui ne sest jamais fait : mais aussi veut-il faire en lhonneur du roi des choses extraordinaires.3 octobre.
Le roi de Siam a nommé un de ses plus grands mandarins pour aller ambassadeur en France. On se prépare à nous bien recevoir. M. Constance est allé disposer toutes choses à Louvo, parce que la cour ira aussitôt après laudience : il viendra lui-même avec les balons du roi jusquà la barre. Tous nos ballots sont débarqués et la Maligne appareille pour entrer dans la rivière.4 octobre.
Nous voyons beaucoup de souffleux, qui sont de petites baleines pas plus grosses quune chaloupe. Ils font des jets deau et de temps et temps ouvrent une grande gueule pour avaler les petits poissons.5 octobre.
Rien à vous dire (2).6 octobre.
Il vient darriver un bateau de la côte, qui dit que tout se prépare à nous bien recevoir et que dici à Siam nous devons nous arrêter en sept endroits où se trouveront des mandarins, des balons et grand chère.7 octobre.
Notre chaloupe alla hier au soir à terre faire de leau. Elle a ramené M. Veret qui revient de Siam. Il dit que cest une ville plus grande que Paris, les maisons fort vilaines, les pagodes ou temples des dieux fort magnifiques, la rivière admirable, un peuple infini, un nombre de bateaux quon noserait dire. Nous verrons bientôt, sil plaît à Dieu, et en jugerons par nous-mêmes (3). Il dit que le roi a donné à M. Vachet une audience de trois heures, et quaprès lavoir fort remercié, il a ajouté ces paroles dignes dun roi chrétien, Nen soyez pas plus orgueilleux, père Vachet, ce nest pas vous qui avez fait de si grandes choses en si peu de temps : cest le dieu du ciel et de la terre qui la permis pour sa gloire et cest lui que nous en devons remercier. Il lui a parlé ensuite du roi et de la religion dune manière à tout faire espérer. Chose admirable ! Dieu veut que je demeure toujours en état dincertitude. Après avoir entretenu labbé de Lionne, je croyais retourner en France : présentement je crois demeurer à Siam, et cela en raisonnant fort juste. Or souvenez-vous que depuis quon parle de cette affaire, jai toujours été incertain de ma destinée. Dabord jai espéré avec quelque fondement dy venir ambassadeur. Jai vu nommer à la barbe de moi qui y songeais fort, M. le chevalier de Chaumont qui ny songeait pas : cela nest rien. Jai tâché de me raccrocher : mais combien de jours ai-je dit le soir et le matin, irai-je, nirai-je pas ? Le voudra-t-on, ne le voudra-t-on pas ? Me voici arrivé à la barre de Siam : jai entretenu à fond M. de Métellopolis et nen suis pas plus savant. Oh bien Dieu soit loué de tout. Je le prie tous les jours de conduire tout à sa gloire et à mon salut. Je me sens avec sa grâce en état de recevoir tout avec tranquillité. Je demeurerai à Siam avec plaisir et sil faut retourner en France, je serai bientôt consolé. Quand il ny aura point de ma faute, je naurai quà penser : Cest la volonté de Dieu, allons gaiement où il veut que nous allions ; et je le ferai comme je le dis. Oh, M. labbé de D (4), la belle chose que la religion chrétienne ! Quelle est dun grand secours dans tous les évènements de la vie ! Un chrétien est prêt à tout, et toujours gai. Que Timoléon a dobligation à Théophile (5) de lui avoir ouvert lesprit. Aussi vous puis-je assurer quil en aura une reconnaissance éternelle : oui éternelle, car jespère quelle passera dans lautre vie et que dans la Jérusalem céleste Timoléon sécriera : Seigneur, si je chante vos louanges, si je vous vois, si je vous aime, cest à Théophile après vous, Dieu de miséricorde, à qui jen ai la première obligation.
M. Véret nous a dit encore que toute la rivière est couverte de balons dorés (6) et de mandarins ; que M. Constance est déjà à Bangkok, que tout Siam se remue pour la réception de M. lambassadeur, quon a coupé plus de cinq cents pièces détoffes dor, dargent et de soie pour meubler son palais, que tous ses gentilshommes et sa suite auront des chambres à la française, que la basse-cour sera bien garnie, que le roi veut nourrir les deux navires sans quil en coûte un sou aux Français. En voilà bien : et au bout de tout cela sil se fait chrétien, ne laimerez-vous pas autant que moi ? Cest beaucoup dire, car je me sens déjà une grande tendresse pour sa Majesté siamoise.8 octobre.
M. de Métellopolis et M. labbé de Lionne sont arrivés à bord ce matin avec deux mandarins qui ont complimenté M. lambassadeur de la part du roi et lont prié de mettre pied à terre. Il leur a répondu quil allait monter dans sa chaloupe pour se rendre à lentrée de la rivière où les balons du roi lattendent. Deux heures après nous sommes partis : on a tiré quinze coups de canon. Nous avons trouvé à Bankakia le gouverneur de Bangkok dans un balon à soixante rameurs, suivi de plus de trente autres : cest un mahométan de fort bonne mine. M. lambassadeur, M. lévêque et moi sommes montés dans le balon du roi qui est tout neuf, doré. Je vous ferai quelque jour la description dun balon. M. labbé de Lionne, le père de Fontaney et tous les gentilshommes de lambassade ont rempli les autres. Un moment après a paru le gouverneur de Pipeli (7) avec une grande suite de balons. On ne voyait que balons sur la rivière. Tout cela sest rangé en bataille sur deux colonnes : le balon du roi au milieu où était son Excellence, à droite et à gauche les douze balons des mandarins maîtres des cérémonies ; et à la queue de tous, les balons de suite et de bagage. Ces mandarins de cérémonie avaient des bonnets blancs faits en forme de mitre. Nous croyions aller coucher à lune des sept maisons bâties sur la route, mais on est venu avertir M. lambassadeur quelle était toute pleine de maringouins (8) ou petites mouches insupportables. Il a pris le parti daller coucher à bord la frégate qui est mouillée à quatre lieues de la barre dans la rivière. Nous y avons passé une assez mauvaise nuit. M. Constance était à cinq cents pas de nous incognito.
Il a passé à minuit six grands bateaux chargés de vivres, que le roi de Siam envoie pour la nourriture des deux navires pendant six semaines : la frégate en va prendre sa part, le reste ira à lOiseau qui demeurera à la rade. Il aurait trop de peine à monter : léquipage se crèverait à se touer (9). La frégate demeurera à Bangkok.9 octobre.
Nous sommes partis à huit heures du matin du bord de la frégate dans le même ordre quhier, et à midi sommes arrivés à la première des sept maisons de M. lambassadeur. Elle est bâtie sur pilotis de bois et de bambou et composée de trois galeries qui se joignent : lune est pour laudience, lautre est lappartement de son Excellence et dans la troisième sont logés les gentilshommes (10). On my a ménagé une petite chambre fort bien meublée. M. lévêque ne voulant point, par mortification, coucher dans un lit doré, va passer la nuit sur des planches dans son balon. Tout est meublé de lits de la Chine, de tapis de Perse, de paravents de Japon. A la porte de la maison se sont trouvés deux mandarins plus considérables que les premiers ; et ainsi en montant à chaque reposoir, il y en aura de plus grands seigneurs jusquaux Opras et aux Oyas (11), qui sont comme les maréchaux de France et les ducs et pairs. On a servi une table de trente couverts de toutes sortes de viandes accommodées à la française. Nous avons toujours derrière nous une douzaine de grands bateaux, faits comme des maisons, pour les vivres et les valets. Le gouverneur de Bangkok et les deux mandarins ont dîné avec nous. Il faut remarquer que tout ce qui sert à M. lambassadeur est neuf, tapisseries, lits, tapis, linges, balons, etc.
Après dîner, à deux lieues de Bangkok, M. Vachet est venu joindre son Excellence et lui a dit que tout se préparait pour la bien recevoir.
A une demi-lieue de Bangkok deux grands mandarins, dont lun est portugais, sont venus recevoir M. lambassadeur avec quantité de balons ; de sorte que le cortège grossit tous les jours et grossira jusquà Siam. Le Portugais vient commander les troupes à Bangkok et sera au-dessus du gouverneur. Il y a à Bangkok deux forteresses des deux côtés de la rivière : elles sont en bon état, vous en aurez le plan. Dès que nous avons paru, un vaisseau anglais qui est mouillé a salué M. lambassadeur de six-sept coups de canon. Les deux forteresses ont tiré lune trente coups de canon et lautre vingt. La maison du gouverneur était meublée magnifiquement et avait été revue et augmentée. M. Constance y était incognito. M. Vachet la vu ; et ils sont convenus que M. lambassadeur demeurera trois ou quatre jours à la tabanque (12), à trois quarts de lieue de Siam et que là on concerterait toutes choses pour lentrée et pour laudience.10 octobre.
Quand nous sommes partis ce matin, les deux forteresses ont salué de tout leur canon. Nous avons remarqué que devant tous les villages qui sont sur le bord de la rivière, on a fait des murailles de bambou couvertes de verdure, et cest un honneur réservé au roi seul. Nous trouverons partout la même chose jusquà Siam. Toutes les maisons de M. lambassadeur sont peintes de rouge ; autre honneur très singulier. Les deux côtés de la rivières sont bordés daréquiers et de coquiers, qui sont des arbres verts tout chargés de fruits, de singes et doiseaux. Il y a des oiseaux tout bleus, dautres tout rouges, dautres tout jaunes. Les plus jolis sont les aigrettes, qui sont blanches comme neige et qui ont sur la tête une véritable aigrette. Il y a beaucoup de bêtes en ce pays-ci, parce quon noserait les tuer de peur de tuer son père. La métempsycose (13) est un article de foi parmi les Siamois. On voit de temps en temps de grandes campagnes où le riz tout vert est à nage ; des villages, dont les maisons sont de bois, bâties sur pilotis. On voit tous les bestiaux en lair à la première chambre et ils y demeureront jusquau mois de décembre que les eaux commenceront à se retirer.
Nous avons passé ce matin entre deux forts de bois qui nous ont salués, lun de dix coups de canon, et lautre de huit.
Il nont ici que du canon de fonte et la poudre est fort bonne. Le fort à main droite sappelle Hale de cristal et celui de la gauche Hale de rubis. Ici le gouverneur de Bangkok est venu prendre congé de M. lambassadeur sur les frontières de son gouvernement ; et le gouverneur de la province de Teland-Couan lest venu complimenter dans un balon où il y avait plus de soixante rameurs.
En arrivant au lieu de la dînée, on a tiré dix coups de canon dun fort de bois qui est de lautre côté de leau : il en a encore tiré quand nous sommes partis. La maison est toujours faite de même, les meubles différents et tout neufs ; et partout un air galant quon ne sattend point à trouver parmi des peuples qui vont nu-pieds et dont la grande parure est une chemise de mousseline au travers de laquelle on compte leurs côtes. Aussi faut-il dire la vérité : cest M. Constance qui ordonne de tout ceci : les maisons, les meubles, tout est de son dessein, et quoi que nous ne layons point encore entretenu, nous pouvons juger à ses manières dagir quil a bien de lesprit. Il faut pour sêtre élevé au poste où il est, quil en sache plus quun autre.
Le pays embellit à vue dil. Nous côtoyons des villages qui ont une demi-lieue de long. Il y a de temps en temps de grands canaux bordés darbres couverts de singes et de perroquets. La rivière a partout un quart de lieue de large, souvent davantage (14) ; et de grandes campagnes de riz. Mais on ne voit point de bateaux sur cette grande rivière ; pas un petit pêcheur, et presque personne dans les villages. Jétais scandalisé de cet affreux désert : mais M. de Métellopolis ma appris quordinairement la rivière est couverte de bateaux et que les villages sont fort peuplés ; et que si nous ne voyons personne, cest par respect pour son Excellence. Ils en usent ainsi quand le roi passe et lon ne voit jamais que ceux qui nont pas eu le temps de se cacher.
Il y a deux jours que nous navons mangé de pain : grande chère, beaucoup de viande et du riz. Manger une bouchée de viande et une bouchée de riz, cela est bien triste à qui naime pas le riz : il faut pourtant en passer par là. Joubliais à vous dire que nos rameurs rament en cadence. Leur comite (15) est bon musicien : il chante, et ne fait que cela. Les autres rament et chantent, redisent tout ce que le comite dit et sur le même ton. Les accords sont parfaits, et lon voit dans le même instant cent voix saccorder parfaitement avec cent rames.
M. Constance était encore ici ce soir : il sort des lieux un moment avant que M. lambassadeur y arrive.11 octobre.
Nous avons trouvé ce matin un vaisseau hollandais et un anglais qui remontent la rivière pour aller à Siam. Ils sont petits et mal faits. Le Hollandais a salué de neuf coups et lAnglais de cinq. Nous avons vu sur la gauche le village de Samkok (16), où il y a une église de chrétiens dédiée à saint Pierre et un missionnaire qui en a soin. Il y a un autre village de lautre côté de la rivière dont tous les chrétiens ne manquent point tous les dimanches de venir à la messe à Samko, quoi quil y ait plus de trois quarts de lieue et la rivière à passer. Mais ici le peu quil y a de chrétiens sont fort zélés.
A la dînée, deux Opras, le général des troupes de la frontière de Pégou (17) et vingt mandarins sont venus saluer M. lambassadeur ; le soir, dautres grands et petits mandarins. Les maisons toutes semblables : on les a toutes bâties et meublées en même temps et plus de vingt mille hommes y ont été employés.12 octobre.
A peine avons-nous été dans le balon que deux grands Opras sont venus complimenter son Excellence. Il ny a plus à venir que les Oyas. Le cortège saugmente toujours et nous avons présentement plus de cent balons. On commence à voir de grands clochers dorés qui sont les pagodes de Siam. On voit aussi les montagnes de Louvo qui sont à seize lieues dici.
A gauche est une maison de plaisance du roi : il paraît y avoir beaucoup de logement. Il y a deux toits lun sur lautre, ce qui nest permis quau roi et aux talapoins ; et par parenthèse les talapoins sont honorés comme le roi. Les tuiles de la maison paraissent dorés.
A un quart de lieue plus loin est venu le chef de la Compagnie dAngleterre avec tous les Anglais dans des balons avec leur pavillon quils ont amené par respect. Il a fait un compliment à M. lambassadeur. Les Hollandais ont fait la même chose et se sont rangés dans la marche : il y a présentement plus de cent cinquante balons. Nous voici à trois quarts de lieues de Siam et nous y demeurerons jusquau jour de lentrée et de laudience. La maison est beaucoup plus grande et plus commode que les autres. Il y a une chapelle, et sur lautel un crucifix dor que le roi y a envoyé.
Nous sommes ici au milieu de grands arbres où lon a fait une ouverture de la largeur de la maison pour nous donner la vue dune fort belle campagne terminée par des montagnes couvertes de bois toujours vert.13 octobre.
M. lambassadeur a déclaré le chevalier de Forbin son major et a prié tous ses gentilshommes de suivre tous les ordres quil leur portera de sa part.
Ce matin le roi de Siam a fait assembler tous ses grands mandarins et leur a fait dire par M. Constance quils ne devaient point sétonner sil faisait des choses extraordinaires et inouïes pour honorer lambassadeur de France ; quil connaissait parfaitement combien le roi de France, et par sa puissance et par son mérite personnel, était au-dessus des autres rois et quil ne croyait pas pouvoir donner trop de marques de distinction à son ambassadeur. Tous les mandarins ont mis ces royales paroles sur le sommet de leur tête et sen sont allés contents : car on dit quil y en avait quelques-uns qui murmuraient (18), et qui faisaient difficulté daller au-devant de M. lambassadeur, alléguant quon ne lavait jamais fait aux ambassadeurs de lempereur de la Chine, ni à ceux du Moghol et du roi de Perse. Et effectivement on na jamais reçu ambassadeur quà trois quarts de lieue de Siam et cétait des mandarins du second ordre qui les allaient complimenter. Au lieu quil en est venu jusquau vaisseau à quarante lieues de Siam, quon a bâti des maisons exprès, meublées magnifiquement, que les forteresses ont salué de tout leur canon, quon a fait des murailles devant les villages, que les maisons de M. lambassadeur sont peintes de rouge, quon allume des feux tout autour et quon fait sonner une certaine manière de cloche, tous honneurs réservés à la seule personne du roi. Cette assemblée des grands mandarins est une justification de la conduite du roi qui a bien voulu leur faire entendre pourquoi il en faisait tant.
On vient douvrir les ballots des présents du roi. Il ny a pas grand chose de gâté.
M. Constance, toujours galant dans tout ce quil fait, vient denvoyer à M. lambassadeur un présent de porcelaines, de confitures de la Chine et de thé. Il y a de ce fameux thé, si cher, si précieux, dont le seul empereur de la Chine use et dont il envoie aux rois ses amis : il ny en a guère.
M. lambassadeur a fait venir les mandarins qui sont auprès de lui et les a priés de lui apprendre la manière dont le roi de Siam reçoit les ambassadeurs ; et pour les y obliger, il a commencé par leur expliquer la manière dont on les reçoit en France. Ils ont écouté attentivement, et après avoir tout remarqué, ont répondu que les manières dorient étaient bien différentes, mais quils nosaient en parler sans lordre du roi. Là-dessus, M. lambassadeur les a priés de supplier le roi de sa part de lui envoyer quelque homme de confiance qui eût le pouvoir de régler toutes choses avec son excellence. Ils en ont été sur-le-champ informer sa Majesté qui a ordonné à M. Constance de venir trouver M. lambassadeur pour cela et de convenir de tout.14 octobre.
M. Constance, accompagné de deux grands mandarins, est venu après dîner voir M. lambassadeur. Tous les gentilshommes lont reçu à la descente de son balon. Son Excellence la reçu à lentrée de sa salle daudience et après quelques compliments, la prié dentrer dans sa chambre et a passé le premier. Ils ont été trois heures en conférence et sont convenus de beaucoup de choses sur lentrée et sur laudience. Il reste quelques difficultés, sur lesquelles M. Constance na osé prononcer et dont il doit parler au roi. Tout se passera avec toute la dignité dun ambassadeur du plus grand roi de la terre. Ensuite M. Constance a bu du vin et du thé, et après avoir vu quelques-uns des présents du roi quil a trouvés fort beaux, il sen est allé.
Le séminaire de Siam et le collège de Masprend, qui est à une lieue de Siam, sont venus en corps saluer M. lambassadeur. Il y a longtemps que je nai rien vu qui mait tant touché. On voyait à la tête une douzaine de prêtres vénérables par leur barbe et encore plus par leur mine modeste. Suivait une quarantaine de jeunes ecclésiastiques depuis douze ans jusquà vingt de toutes nations, chinois, japonais, tonkinois, cochinchinois, pégouans, siamois, tous en soutane. Je croyais être au séminaire de Saint-Lazare. Un Cochinchinois a harangué en latin fort bien : un Tonkinois en a fait autant encore mieux. Cest assurément un fort bel établissement. Tous ces ecclésiastiques seront prêtres : il y en a déjà plusieurs dans les ordres. Ils font des actes en philosophie et en théologie comme à Paris et quand on les trouve capables, on les envoie chacun dans son pays prêcher la foie et ils y font beaucoup plus de fruit que les missionnaires dEurope.15 octobre.
M. Paumard, missionnaire qui a, dit-on, beaucoup de part à la confiance de M. Constance (19), est venu ce matin dire quon navait encore osé proposer au roi de donner un carreau (20) à M. lambassadeur, que le grand et petit Conseil sétait assemblé pour cela et que pas un mandarin navait osé se charger de faire à sa majesté une proposition si nouvelle, quil croyait pourtant que M. Constance la ferait, mais quil ne répondait de rien.
Les Tonkinois chrétiens sont venus en corps faire un compliment à son excellence.
Le roi alla hier à une grande fête dans un pagode (21) : Dieu veuille quil lait fait par politique pour cacher sa marche. Les talapoins sont ici dans une grande considération. Il y en a constamment dans le royaume plus de cent mille et quand le roi voudrait se faire chrétien, il aurait bien des mesures à garder pour le bien même de la religion.
M. Constance est revenu dans un balon magnifique que le roi lui a donné. Il nen avait point encore eu dune si grande dignité et quoique le roi lui en eut voulu donner plus de vingt fois, il les avait toujours refusés par modestie. Mais en cette occasion quil sagit de traiter avec lambassadeur du roi, il a cru quil y allait de lhonneur de son prince dhonorer son ministre et a tout accepté. Il vient de régler avec M. lambassadeur toutes les cérémonies de lentrée et de laudience et il nous a fait voir clairement que jamais on navait fait de si grands honneurs à Siam aux ambassadeurs de la Chine, ni de Perse, ni daucun autre pays.
Il y a eu une grande difficulté. M. Constance voulait faire porter la lettre du roi en triomphe dans un balon toute seule, et quensuite on la mit entre les mains dun des grands mandarins du royaume pour la porter encore en triomphe dans la ville et dans les cours du palais. M. lambassadeur ne voulut point lâcher sa lettre et se tenait raide sur les coutumes dEurope. Je nai pas manqué mon coup. Jai dit quil fallait saccommoder aux coutumes de lorient dans les choses qui bien loin dêtre honteuses, étaient beaucoup plus honorables ; quon ne pouvait rendre de trop grands honneurs à la lettre du roi : et là-dessus jai proposé à M. lambassadeur, au lieu de mettre la lettre entre les mains des mandarins siamois, de me la remettre à moi pour la montrer au peuple et la porter à laudience. Il y a consenti, et cela a été bien aise de me faire plaisir, et M. Constance aussi qui voulait seulement que la lettre fut exposée à la vue de tout le monde. Par-là je me suis donné un rang fort honorable : au lieu quauparavant jétais assez embarrassé de ma personne, nayant quune maigre coadjuterie et un caractère en idée. Il faudra bien honorer celui qui touchera la lettre du plus grand roi du monde : on me donnera à moi seul un balon du roi ; jirai à laudience à côté de M. lambassadeur et jy aurai une place réglée et honorable.
Le jour est pris à jeudi 18 de ce mois. Les astrologues assurent quil fera beau ; on dit quils ne se trompent presque jamais. Il y a pourtant douze ans que le roi ayant marqué un jour pour couper les eaux, il plut, et tous les beaux balons furent gâtés. Les astrologues en furent chassés, et depuis on na pas fait la cérémonie. Les missionnaires sont venus là-dessus et ont prouvé que cétait une superstition. Le roi allait commander aux eaux de se retirer de dessus ses terres et les talapoins ne ly faisaient aller que quand ils voyaient que les eaux sallaient retirer, ce quils connaissaient à une certaine marque.
Le roi a demandé à M. Constance si les Français étaient propres, sils avaient soin de leurs dents, sils se lavaient la bouche et le corps. Cest une chose assez plaisante : on voit des gens basanés, presque tout nus, et ce sont les gens du monde les plus propres à leur manger, à leurs habits, en tout jusquà leurs discours. Il y a de grosses peines ordonnées contre ceux qui chantent des chansons déshonnêtes.16 octobre.
On nettoie les présents du roi, on les portera à lentrée et à laudience tout comme ils sont. M. Constance le souhaite ainsi pour rendre la cérémonie plus magnifique.
Les Cochinchinois chrétiens sont venus en corps saluer M. lambassadeur. M. Vachet était à leur tête. Ils lhonorent et laiment comme un homme qui a fait de grands biens dans leur pays. A propos de M. Vachet, le roi la envoyé chercher pour lui dire quil sent vivement les obligations quil lui a, que sil était un homme du monde, il ne serait guère embarrassé à lui en témoigner sa reconnaissance en le comblant de biens et dhonneurs, mais quétant père, il voulait contenter son zèle pour la religion chrétienne : que pour cela il navait quà choisir un lieu dans ses états, et quon y bâtirait une église et une maison pour lui, avec une rente fondée à perpétuité pour le faire subsister honorablement, afin que dans les siècles futurs on apprit que dans un tel temps, sous un tel roi, le père Vachet avait rendu de grands services à létat. Le bon roi est persuadé, et il na pas tout à fait tort, que M. Vachet a beaucoup contribué à lambassade.
Nous navions point encore remarqué quon fait la garde autour de la maison de M. lambassadeur et que la ronde marche toute la nuit à la lueur de plusieurs feux quon allume de trente en trente pas.
Il arriva avant hier un vaisseau hollandais à la barre.17 octobre.
M. Constance est venu ici ce matin pour achever de régler quelques petites difficultés : car quoi que le roi de Siam ait résolu de faire toutes choses pour honorer M. lambassadeur, les coutumes de ces pays-ci sont si différentes des nôtres quà tout moment il faut sarrêter. Il est encore revenu cette après dîner, parce que sans lui rien ne se fait. Il a réglé la marche des nations qui sont venues complimenter M. lambassadeur : cest la plus belle chose que nous ayons encore vue. Il y avait quarante-trois nations différentes, toutes habillées et armées à la mode de leur pays ; et parmi ces gens-là il y avait trois fils de roi. Il me semble que cela est assez fier. Jaurai les noms et les qualités, et, si je peux, la situation de tous ces pays : il y aura plus de trente noms dont M. labbé Baudrand na jamais ouï parler. Les seuls Portugais ne sont point venus rendre leurs devoirs à son excellence, et quand M. Constance leur a mandé de la part du roi dy venir, ils ont répondu beaucoup dimpertinences. Il est vrai que M. de Métellopolis na point été rendre visite à leur ambassadeur ; mais il navait garde daller voir un homme qui venait se plaindre des vicaires apostoliques et faire tous ses efforts auprès du roi du Siam pour les faire chasser.18 octobre.
Voici une grande affaire faite ; lentrée et laudience. Il y a mille choses curieuses à remarquer et je prétends bien vous en faire une relation en forme, quand je saurai les noms et les qualités de tous les personnages. Je veux pourtant vous en dire aujourdhui quelque chose. Dès le matin M. lambassadeur a mis lui-même la lettre du roi dans une boîte dor, et cette boîte dans une coupe dor, et la coupe sur une soucoupe aussi dor, et ensuite il la exposée sur une table. Il est venu dabord deux Oyas, qui sont les ducs et pairs du royaume de Siam, suivis de quarante grands mandarins qui, après avoir complimenté M. lambassadeur, se sont prosternés devant la lettre. Après cela ils sont rentrés dans leurs balons et se sont mis en marche ver la ville.
Alors M. lambassadeur a pris la lettre du roi et me la remise entre les mains. Nous avons marché vers la rivière, moi toujours à sa gauche. Il a repris la lettre et la mise dans un balon doré où le fils du roi nentrerait pas. Ce balon de la lettre a suivi les balons où étaient les présents et était accompagné par huit balons de garde. M. lambassadeur suivait dans son balon tout seul. Je le suivais aussi dans un balon du roi tout seul. Javais une soutane de satin noir, un rochet (22) avec le grand manteau par-dessus. Nous avions aussi à droite et à gauche des balons de garde. Venaient ensuite quatre balons où étaient les gentilshommes que le roi a mis à la suite de M. lambassadeur avec son secrétaire ; et dans dautres balons étaient tous les gens de la maison, maîtres dhôtel, sommeliers, valets de chambre, tous fort propres, et ensuite les trompettes et vingt personnes de livrée. La livrée est fort belle, et cest ce que les Siamois ont trouvé de plus beau. Ils ont vu souvent des justaucorps dorés : les petits marchands dEurope en ont ici, les serruriers sont habillés de soie. M. lambassadeur a quatre ou cinq habits dorés : ce serait beaucoup à Londres ou à Madrid ; on dit quici il faudrait en changer tous les jours (23).
Enfin le cortège finissait par les balons de toutes les nations. Voilà la marche par eau, qui avait quelque chose de fort singulier. Tous ces balons du roi étaient dorés et avaient des clochers dun ouvrage fort délicat et fort doré. Il y avait soixante hommes de chaque côté avec de petites rames dorées, qui toutes en même temps sortaient de leau et y rentraient : cela faisait un fort bel effet au soleil.
La loge des Hollandais, et un vaisseau anglais nous ont salués en passant de tout leur canon ; et ce qui nest jamais fait dans la capitale dun royaume, le roi présent. La forteresse a tiré plus de vingt coups de canon, le vaisseau français a aussi tiré plus de vingt coups. Il avait emprunté des perriers (24), et faisait le plus de bruit quil pouvait. Enfin on a fait des honneurs à M. lambassadeur quil neût jamais osé demander.
En mettant pied à terre, M. lambassadeur a pris la lettre du roi et la mise sur un char de triomphe encore plus magnifique que le balon. Il est ensuite monté dans une chaise découverte dorée, portée par dix hommes. Il avait à ses deux côtés deux Oyas, aussi dans des chaises et je le suivais aussi dans une chaise portée par huit hommes. Je ne me suis jamais trouvé à telle fête et je croyais être devenu pape. Suivaient les gentilshommes à cheval, les gens de la maison, trompettes et livrée à pied. Nous avons marché dans une rue aussi longue et plus étroite que la rue Saint-Honoré, entre deux doubles files de soldats, le pot en tête et le bouclier doré. Les uns ont des sabres et les autres des piques. Il y avait sur notre chemin de temps en temps des éléphants armés en guerre. Tout sest arrêté à la première porte du palais. M. lambassadeur est descendu de sa chaise, a pris la lettre du roi sur le char de triomphe, est entré dans le palais en la portant et ensuite me la remise entre les mains. Nous avons marché gravement, les gentilshommes devant et les Oyas à droite et à gauche. Nous avons passé trois ou quatre cours. Dans la première, il y avait un régiment de mille hommes avec le pot en tête et le bouclier doré. Ils étaient assis sur leurs talons, leurs mousquets devant eux fichés en terre. Cela est assez beau à la vue mais franchement, je crois que cinquante mousquetaires les battraient bien.
Dans la seconde cour il y avait peut-être trois cents chevaux en escadron. Les chevaux sont assez beaux et mal dressés. Mais, ce quon ne voit en nul lieu du monde, il y avait des éléphants bien plus grands que ceux du dehors. Nous en avons bien vu quatre-vingts et entre autres le fameux éléphant blanc, qui dans les guerres de Pégou a coûté la vie à cinq ou six cents mille hommes. Il est assez grand, fort vieux, ridé, et a les yeux plissés. Il y a toujours auprès de lui quatre mandarins avec des éventails pour le rafraîchir, des feuillages pour chasser les mouches et des parasols pour le garantir du soleil quand il se promène. On ne le sert quen vaisselle dor et jai vu devant lui deux vases dor, lun pour boire et lautre pour manger. On lui donne de leau gardée depuis six mois, la plus vieille étant la plus saine. On dit, mais je ne lai pas vu, quil y a un petit éléphant blanc tout prêt à succéder au vieillard quand il viendra à mourir. Jai vu aussi léléphant prince, qui est le plus grand et le plus spirituel des éléphants ; cest celui que le roi monte. Il est fier et indomptable à tout autre ; et quand le roi paraît, il se met à genoux. On ma dit quà Louvo nous verrions ce manège. Enfin dans la dernière cour, nous avons trouvé de grandes troupes de mandarins, la face en terre, appuyés sur leurs coudes. Il fallait monter sept ou huit degrés pour entrer dans la salle daudience. M. lambassadeur sest arrêté avec M. Constance, pour donner le temps aux gentilshommes français dentrer dans la salle et de sasseoir sur des tapis. On était convenu quils y entreraient la tête haute à la française, avec leurs souliers, et quils se mettraient à leur place avant que le roi parût sur son trône, et que quand il paraîtrait, ils lui feraient une inclination à la française sans se lever. Cependant M. lambassadeur et moi étions au bas du degré avec le barcalon dont jusque-là on navait pas ouï parler. Il a dit à son Excellence quà la nouvelle de son arrivée à la barre il avait eu envie dy aller, mais que les affaires de létat len avaient empêché. Dès que les gentilshommes ont été placés, on a ouï sonner les trompettes et les tambours du dedans ; ceux du dehors ont répondu : cest le signal que le roi va se mettre sur son trône. Aussitôt M. Constance, nus pieds, cest-à-dire, avec des chaussettes sans souliers, a monté les degrés en rampant, comme on fait à Rome en montant la Scala Santa, (25) et encore bien plus respectueusement. M. lambassadeur la suivi : jétais à sa gauche portant la lettre du roi. son Excellence a ôté son chapeau sur les derniers degrés dès quil a vu le roi ; et après être entré dans la salle, a fait une profonde révérence à la française. Jétais à sa gauche et nai point fait de révérence, parce que je portais la lettre du roi. Nous avons marché jusqu'au milieu de la salle entre deux rangs de grands mandarins prosternés. Il y avait parmi eux un beau-frère du roi du Cambodge. Là M. lambassadeur a fait la seconde révérence et sest avancé vers le trône du roi à la portée de la voix et sest mis devant le siège quon lui avait préparé. Il a fait sa troisième révérence et a commencé sa harangue debout, et découvert : mais à la seconde parole il sest assis et a mis son chapeau. Je suis demeuré debout tenant toujours la lettre du roi. Il a dit, Que le roi son maître, si fameux par tant de victoires et par la paix que plus dune fois il a donnée à ses ennemis à la tête de ses armées, lui a commandé de venir trouver sa majesté aux extrémités de lunivers pour lui présenter des marques de son estime et lassurer de son amitié. Mais que rien nétait plus capable dunir ces deux grands princes que de vivre dans les sentiments dune même croyance, et que cétait particulièrement ce que le roi son maître lui avait commandé de représenter à sa majesté. Il a ajouté Que le roi le conjurait par lintérêt quil prend à sa véritable gloire de considérer que cette suprême majesté dont il est revêtu sur la terre ne peut venir que du vrai Dieu (26), cest-à-dire dun Dieu tout-puissant, éternel, infini, tel que les chrétiens le reconnaissent, qui seul fait régner les rois et règle la fortune de tous les peuples : que cétait à ce Dieu du ciel et de la terre quil fallait soumettre toutes ses grandeurs et non à ces faibles divinités quon adore dans lOrient (27), et dont sa majesté qui a tant de lumière et de pénétration, ne peut manquer de voir assez limpuissance. Il a fini en disant Que la plus agréable nouvelle quil pouvait porter au roi son maître était que sa majesté persuadée de la vérité se fait instruire dans la religion chrétienne, que cela cimenterait à jamais lestime et lamitié entre les deux rois, que les Français viendraient dans ses états avec plus dempressement et de confiance ; quenfin sa majesté sassurerait par ce moyen un bonheur éternel dans le ciel après avoir régné avec autant de prospérité quelle fait sur la terre (28).
La harangue finie, M. lambassadeur, sans se lever et sans ôter son chapeau, hors quand il parlait des deux rois, a montré à sa majesté quelques-uns des présents qui étaient dans la salle. Il ma ensuite fait lhonneur de me présenter, et puis les gentilshommes. Aussitôt M. Constance, qui a servi dinterprète, sest prosterné par trois fois avant que de parler et a expliqué la harangue en siamois, M. lambassadeur demeurant toujours assis et couvert. Dès que lexplication a été faite, M. lambassadeur sest levé, a ôté son chapeau, sest tourné de mon côté, a salué respectueusement la lettre du roi, la prise et sest avancé vers le trône.
Il faut vous expliquer ici un incident fort important. M. Constance, en réglant toutes choses, avait fort insisté à ne point changer la coutume de tout lOrient qui est que les rois ne reçoivent point de lettres de la main des ambassadeurs : mais son excellence avait été ferme à vouloir rendre celle du roi en main propre. M. Constance avait proposé de la mettre dans une coupe au bout dun bâton dor, afin de M. lambassadeur put lélever jusquau trône du roi : mais on lui avait dit quil fallait ou abaisser le trône, ou élever une estrade, afin que son excellence la put donner au roi de la main à la main : M. Constance avait assuré que cela serait ainsi. Cependant nous entrons dans la salle, et en entrant nous voyons le roi à une fenêtre au moins de six pieds de haut. M. lambassadeur ma dit tout bas, Je ne lui saurais donner la lettre quau bout du bâton, et je ne le ferai jamais. Javoue que jai été fort embarrassé. Je ne savais quel conseil lui donner. Je songeais à porter le siège de M. lambassadeur auprès du trône, afin quil put monter dessus : quand tout dun coup, après avoir fait sa harangue, il a pris sa résolution ; sest avancé fièrement vers le trône en tenant la coupe dor où était la lettre et a présenté la lettre au roi sans hausser le coude, comme si le roi avait été aussi bas que lui. M. Constance, qui rampait à terre derrière nous, criait à lambassadeur, Haussez, haussez : mais il nen a rien fait et le bon roi a été obligé de se baisser à mi-corps hors la fenêtre pour prendre la lettre (29) ; et la fait en riant, car voici le fait. Il avait dit à M. Constance, Je tabandonne le dehors, fais limpossible pour honorer lambassadeur de France ; jaurai soin du dedans. Il navait point voulu abaisser son trône ni faire mettre une estrade ; et avait pris son parti, en cas que lambassadeur ne hausserait pas la lettre jusquà la fenêtre, de se baisser pour la prendre. Cette posture du roi de Siam ma rafraîchi le sang et jaurais de bon cur embrassé lambassadeur pour laction quil venait de faire. Mais non seulement ce bon roi sest baissé si bas pour recevoir la lettre du roi, il la élevée aussi haut que sa tête, qui est le plus grand honneur quil pouvait jamais lui rendre. Il a dit ensuite quil recevait avec grande joie des marques de lestime et de lamitié du roi de France et quil était presque aussi aise de voir M. lambassadeur que sil voyait le roi lui-même. Il a demandé des nouvelles de la maison royale et des nouvelles de la paix et de la guerre. M. lambassadeur lui a répondu que le roi, après avoir pris la forte place du Luxembourg, avait obligé les Espagnols, les Hollandais, lempereur et tous les princes dAllemagne à signer avec lui une trêve de vingt ans. Enfin le roi a souhaité à M. lambassadeur que le Dieu du ciel le ramenât en France aussi heureusement, quil lavait amené au royaume de Siam. Jai oublié à vous dire que M. lévêque de Métellopolis et M. labbé de Lionne se sont trouvés dans la salle avant nous, et quaprès que M. lambassadeur a eu rendu la lettre du roi, je me suis assis sur le tapis à sa main droite, M. lévêque et M. Constance un peu devant M. lambassadeur. Le roi a été quelque temps sans rien dire. Après quoi on a ouï les trompettes et tambours comme avant laudience : cest pour avertir au dehors que sa majesté va sortir de son trône. Il sest retiré doucement et a fermé sa petite fenêtre. M. lambassadeur est demeuré sur son siège pour donner le temps aux gentilshommes de défiler avec M. Vachet, qui par lordre exprès du roi avait été leur conducteur. M. lévêque, M. labbé de Lionne et moi avons suivi, et un moment après M. lambassadeur et M. Constance.
Aussitôt que le roi sest retiré, le Barcalon et tous les grands mandarins du royaume, qui avaient été prosternés pendant laudience, se sont levés à leur séant. Or entre ces mandarins, il y a un beau-frère du roi de Cambodge et des fils de roi. Je ne sais si je vous ai dit, qu'à la porte du palais un jeune Opra favori du roi (30) est venu recevoir M. lambassadeur et la suivi à laudience. En sortant nous avons trouvé toutes choses dans le même ordre, les mandarins, les éléphants et les troupes. M. lambassadeur à la porte du palais est remonté dans sa chaise et moi dans la mienne ; les gentilshommes ont suivi à cheval, et tout le reste à pied. Il a fallu remonter dans les balons pour aller au palais de son excellence. On a remis pied à terre au bout de la rue des Chinois, ensuite on a passé dans la rue des Maures : ce sont les deux plus belles de Siam. Les maisons en sont de pierres et de brique, cest beaucoup dire en ce pays-ci. La marche était toujours la même. Nous sommes enfin arrivés au palais de son Excellence, au milieu dune foule incroyable de peuple : on ne voyait que des têtes. La ville est assurément fort peuplée : mais ce nest pas encore Paris. La cour de ce palais est grande et fort gaie. A droite est un grand lieu à colonnes, qui est magnifique et galant : le haut est peint dun jaune qui paraît or : les murailles sont blanches, toutes pleines de niches où il y a des porcelaines ; ce jaune, ce blanc et ce bleu se marient fort bien ensemble. Il y aura dans deux jours une fontaine jaillissante : on travaille nuit et jour à un petit réservoir qui fournira leau. Voyez par là si ces gens-ci oublient quelque chose. A gauche est le corps de logis. M. lambassadeur y a une antichambre, une chambre, des garde-robes, une galerie et une fort belle terrasse : jy ai une fort jolie chambre. La chapelle est grande et nous avons, dit-on, la consolation dy voir tous les jours des turbans chrétiens. Il faut que je vous aime bien décrire si longtemps étant aussi las que je le suis. Les honneurs coûtent cher. Jai porté la lettre du roi ; les Siamois me regardent avec respect : mais je lai portée plus de trois cents pas dans un vase dor qui pesait cent livres et jen suis sur les dents. En arrivant M. lambassadeur a fait distribuer quatre cents pistoles en pièces de trente sols aux balons qui lont amené de la barre et qui lont conduit à laudience, aux hommes qui lont porté sur leurs épaules et à ceux qui lont servi pendant quil a été à la Tabanque. La libéralité est un peu forte et je ne crois pas quil en soit quitte pour douze cents pistoles en présents. Mais comment ferait-il autrement ? Les autres ambassadeurs en usent ainsi. Laissera-t-il tomber le nom du roi dans un pays où il passe pour le plus grand prince du monde ? Et nest-ce pas dans ces occasions quil faut donner jusquà sa dernière pistole ?
M. Constance vient de sortir dici : cest un maître homme. M. Lambassadeur lui disait quil avait été embarrassé en voyant le trône du roi si haut, parce quil avait bien résolu de ne point hausser le bras en donnant la lettre et quil aurait été au désespoir de déplaire à sa majesté. Et moi, lui a répondu M. Constance, jétais encore plus embarrassé : vous naviez quun roi à contenter, et jen avais deux. Il nous a montré pendant laudience le beau-frère du roi de Cambodge prosterné comme les autres. son Excellence, nous disait-il, a les pieds où les frères de roi ont la tête. En un mot cest un drôle qui aurait de lesprit à Versailles. Il a trouvé les confitures à la française fort bonnes. Bonsoir, je dors tout debout (31).19 octobre.
Deux yeux ne voient pas tout. Ces messieurs les gentilshommes ont remarqué des choses dans le palais qui mont échappé. Il y avait, disent-ils, six chevaux de main dont les harnais étaient dor, chargés de perles, démeraudes, de rubis et de diamants.
M. Constance sort dici. Il dit que le premier article des instructions des ambassadeurs que le roi de Siam envoie en France sera de faire aveuglément tout ce quon leur ordonnera, dans la pensée quon ne leur ordonnera que des choses raisonnables et glorieuses à leur maître. Il nous a dit aussi que le roi avait bien recommandé quil ne manquât rien aux deux navires. Tout cela est beau : mais je ne vois encore rien pour la religion et cest pourtant ce qui nous mène.
On sest assemblé ce matin au palais pour traduire en siamois la lettre du roi. Le palais est une ville assez grande, composée de sept ou huit maisons bâties par différents rois. On a transporté la lettre du roi dune maison à lautre avec la même pompe que le jour de laudience. Il y avait dans la salle les quarante mandarins du Conseil, le barcalon, M. Constance, M. de Métellopolis, M. labbé de Lionne et M. Vachet. On a traduit la lettre tout haut mot à mot en paroles siamoises les plus expressives ; après quoi les principaux mandarins lont portée au roi.20 octobre.
Nous avons eu ici ce matin une grande fête. Le roi a envoyé quelques présents aux talapoins. Les rues étaient tapissées de feuillages et les présents étaient portés par vingt-quatre éléphants montés par autant de mandarins. Le roi ny a point été lui-même ce qui a fort diminué les cérémonies. Sil y avait été, il y aurait eu quatre-vingt dix éléphants.
M. Constance vient denvoyer du vin et de la bière du Japon. Nous en avons tâté : cest de la manne dans une décoction de séné. Les confitures sont un peu meilleures. Leau rose est admirable, si de leau rose peut être bonne.
Ce soir nous avons été voir M. lévêque. Le séminaire est à une demi-lieue dici. On y a en balon fort à son aise. La maison est assez jolie ; il y a beaucoup de logement. Le roi y fait bâtir une église de brique qui sera magnifique.21 octobre.
Cétait aujourdhui la grande fête du séminaire. Le pape leur a envoyé des reliques de saints martyrs et ils en ont fait la fête. M. de Métellopolis a officié pontificalement. son clergé était composé de trente ecclésiastiques. Je ny en ajoute pas un : neuf ou dix dEurope, le reste de toutes nations. M. de Courtaulin a prêché et a fait à M. lambassadeur un compliment où il y avait beaucoup desprit.
Je viens de lire le journal du voyage de M. dHéliopolis à la Chine, fait par lui-même. Vous ne serez pas fâché de savoir de quelle manière il y est entré : cela tient un peu du miracle. Il sembarque à Siam sur un vaisseau chinois qui allait au Japon. M. Constance le recommande au capitaine qui devait le mettre à terre sur les côtes de Canton avec deux missionnaires qui laccompagnaient. Le capitaine en approchant de la Chine apprend que tout y est en armes, que les Tartares ont deux cents vaisseaux et quils vont attaquer le prince de Formose, petit-fils de celui qui se soutint dans son île contre toute la puissance du conquérant de la Chine. On lui dit que les côtes de la Chine sont couvertes de navires et de pirates : il nose en approcher. Tout léquipage veut faire route, et jeter à la mer les missionnaires : car de les mener au Japon, ils nont garde dy penser, il y va de la vie. Le capitaine propose à M. dHéliopolis de le mettre dans île déserte où il vivrait comme il pourrait et lui promet de le reprendre en passant au retour du Japon. Le bon évêque accepte le parti. On cherche une île. Paraissent dans le moment trois pirates tartares. Le Chinois fait force de voiles et se sauve où il peut, cinglant toujours vers le Japon. Enfin, après avoir bien cherché une île déserte, chose fort aisée à trouver dans ce parage, il se trouve à la pointe du jour à la rade de lîle Formose, le théâtre de la guerre et le lieu dont il voulait surtout séloigner. Néanmoins sétant aperçu que larmée des Tartares ny était pas encore arrivée et se voulant défaire de M. dHéliopolis, il le met à terre brusquement avec ses missionnaires et continue son voyage au Japon. Tout était alors dans une étrange confusion à Formose : on y attendait à tout moment lirruption des Tartares et comme le prince nétait pas en état de leur résister, on voyait sur le visage des habitants une tristesse qui présageait la captivité ou la mort. Peu de temps après les Tartares arrivent et ne trouvent point de résistance. Le prince se rend à discrétion et les richesses immenses sont pillées. Que fera M. dHéliopolis ? Il va droit au général tartare et lui fait dire quil est le grand-père des chrétiens de la Chine et quil lui demande la permission daller voir ses enfants. Cet air vénérable et apostolique, ou pour mieux dire, lesprit de Dieu, tourne le cur de ce barbare. Il lui accorde sa demande contre toutes sortes dapparences et de raisons politiques, et lui donne un passeport et un vaisseau pour le porter à Fo-kien qui était précisément le lieu de sa mission. Il faut avouer que cela nest pas naturel.
Le roi de Siam après avoir lu la lettre du roi, dit à M. Constance Je vois bien que le roi de France me veut faire chrétien ; et lui dit ces paroles dun ton à faire beaucoup espérer. Je crois que cest pour me tenir toujours en haleine, afin que jusquau départ de M. lambassadeur je ne sache point ma destinée.
Il y a ici un fameux astrologue. Le roi lenvoya quérir la veille que nous sommes arrivés à la barre, sur la nouvelle qui était venue par un petit vaisseau anglais que le roi de France envoyait ici une grande ambassade. Il lui demanda quand elle arriverait : il répondit, incessamment. Nous arrivâmes le lendemain. On lui demanda si cette ambassade serait heureuse, il dit que oui, mais que dans peu de jours on recevrait une mauvaise nouvelle : et lon vient dapprendre que les révoltés de Cambodge ont bien battu les troupes de Siam. Ces astrologues font leurs prédictions comme font les nôtres, par les astres dont ils ont une grande connaissance.22 octobre.
Le roi vient denvoyer à M. lambassadeur un fort beau présent. M. Constance en a été le porteur. Ce sont des robes de chambre du Japon, cent boutons dor de manille et dix pièces détoffe dor et dargent de la Chine ou de Perse. Il y avait pour moi quatre pièces de satin noir de la Chine et quarante pièces pour les gentilshommes, vingt dor et vingt de soie. Les autres rois dAsie font ces sortes de présents le jour de laudience en robes toutes faites ; mais le roi de Siam plus galant ne nous la fait que quatre jours après.
M. Constance a dit à un homme, qui me lest venu dire, cest M. Paumard, quil voulait avoir le cou coupé si je ne demeurais à Siam à la place de M. lambassadeur (32). Jai de la peine à le croire.23 octobre.
Il vient darriver lun des deux missionnaires qui étaient partis de France trois semaines avant nous. Il sappelle M. du Carpon et est dautant plus louable dembrasser une vie austère quil passe pour avoir plus de cinquante mille écus de biens. Lautre sera ici dans cinq ou six jours. Ils sont venus en vingt jours du Port-Louis à la ligne, ont essuyé du mauvais temps auprès du cap des Aiguilles, se sont rafraîchis à Pondichéry sur la côte de Coromandel et sont venus aborder à Tenasserim. Il dit que lambassadeur de Perse est arrivé à Madras Patan avec un grand train et des présents magnifiques quil apporte au roi de Siam de la part du Sophi. Mais, ce qui est assez plaisant, il dit que cet ambassadeur vient proposer au roi de se faire mahométan ; si cela est, je suis davis que nous nous battions en champ clos (33).24 octobre.
M. lambassadeur et moi avons été ce soir nous promener dans un petit balon tout simple, sans tout cet arroi dambassade. Nous avons eu beaucoup de plaisir à visiter les camps des Cochinchinois et des Pégouans. On se promène dans des allées deau à perte de vue, sous des arbres verts, au chant de mille oiseaux, entre deux rangs de maisons de bois sur pilotis, fort vilaines par dehors, fort propres par-dedans. On entre dans une maison où lon sattend de trouver des paysans bien gueux ; on trouve la propreté même, le plancher de nattes, des coffres de Japon, des paravents. Vous nêtes pas dedans quon vous présente du thé dans des porcelaines (34) ; et là tout fourmille denfants. Au retour de la promenade, je me suis jeté dans leau, ce qui marrive tous les jours et ce qui est nécessaire pour la santé. Il faut se baigner, manger peu de viande le soir, tant quon veut de poisson, il ne fait jamais de mal ; et il y en a tant dans la rivière, quen se baignant, il nous vient donner contre les jambes. Cela est exactement vrai.25 octobre.
Le roi a fait avertir M. lambassadeur par M. Constance quil lui voulait donner ce matin une audience particulière. Nous y avons été à neuf heures, M. lambassadeur seul dans son balon ; M. lévêque, labbé de Lionne et moi dans un autre. On nous a menés dans un des appartements secrets du palais où jamais étranger nentra. Cest un jardin fort agréable, coupé par des canaux et de belles allées. Les gentilshommes sont demeurés dans des allées couvertes et nous sommes montés sur une petite terrasse. M. lambassadeur sest mis sur un siège ; M. lévêque à sa droite et moi à sa gauche sur des tapis ; M. Constance prosterné servant dinterprète. Nous avons fait en entrant les révérences comme à la première audience et le roi a paru au haut dun petit escalier sur un siège. Dispensez-moi de vous dire ici ce qui sest dit. La pluie est venue. Le roi sest levé, et a fait dire à M. lambassadeur quil ne voulait pas le laisser mouiller et quune autre fois laudience serait plus longue. Nous sommes retournés dans le lieu où étaient les gentilshommes. Les tables étaient déjà dressées, le buffet magnifique, beaucoup de vases dor et dargent. On ne fait pas cas ici du vermeil doré. On a dîné longuement. La santé des rois a été bue. Des ragoûts à la japonaise, que jai trouvé bons, à la siamoise meilleurs, à la portugaise détestables, du vin dEspagne, de Perse, de France, de la bière dAngleterre. M. Constance a fort bien fait les honneurs : cet homme fait tout bien. Après dîner nous avons vu dans les canaux des poissons qui ont la tête comme une vilaine femme, ou plutôt comme une guenon, les lèvres rouges, le visage ou groin assez blanc, mais les yeux beaucoup plus bas que le nez. Nous sommes retournés dans les mêmes balons, accompagnés des mêmes mandarins, la garde ordinaire du roi rangée en double haie sur notre marche.
Jai été ce soir quatre heures en conférence avec M. Constance. Je vous donne rendez-vous à la Saint-Jean à Gournay : un plat de crème, sil vous plait.26 octobre.
Autre conférence entre M. lambassadeur, M. Constance et moi. On y prend de grandes résolutions. Voici de grandes paroles et je deviens bien important, si je ny prends garde. Nous avons été nous promener incognito. Toutes les promenades sont admirables. Les pagodes sont tous dorés et il y en a pour le moins autant que déglises à Paris. On ne voit que talapoins qui ont une grande écharpe jaune : cest la marque de leur profession. Il y en a vingt mille de compte fait dans lenceinte de la ville et bien davantage dans les camps qui sont des deux côtés de la rivière, à deux lieues au-dessus et autant au-dessous. La raison de ce grand nombre de talapoins est aisée à rendre. Tous les peuples de ce royaume sont obligés de travailler pour le roi, quand il lui plaît ; et il lui plaît souvent. Les seuls talapoins en sont exempts. Il est vrai que la plupart vivent daumônes ; mais ils ne manquent de rien et sont respectés par le roi même. Les plus grands mandarins les saluent les premiers.
Jai acheté aujourdhui quelques bagatelles. Il est difficile den trouver : les Anglais, qui étaient ici avant nous ont tout enlevé, bon et mauvais. Il faut, pour avoir ici des raretés, y être au mois davril et de mai, à larrivée des vaisseaux de la Chine et du Japon. Les marchands de diverses nations prennent tout pour envoyer chez eux et présentement, ne pouvant rien avoir de la première main, nous sommes à la discrétion de gens qui veulent beaucoup gagner.
Il vient encore darriver un autre missionnaire de France nommé M. Charmot. Il a laissé entre les mains des Siamois, à plus de quarante lieues dici, pour huit ou dix mille francs de hardes. Cest avoir une bonne opinion deux. M. de Métellopolis nest pas tout à fait débonnaire et va y envoyer.27 octobre.
M. Vachet a été après dîner porter au barcalon les lettres et les présents des ministres de France : il neut pas été de la dignité que M. lambassadeur les eût portés lui-même.
M. Constance est venu conter à M. lambassadeur une conversation importante quil a eue avec le roi. M. lévêque et moi étions en quart.
Nous avons été nous promener hors la ville. Je ne puis me lasser dadmirer une fort grande ville dans une île entourée dune rivière trois fois grosse comme la Seine, des vaisseaux français, anglais, hollandais, chinois, japonais, siamois, un nombre innombrable de balons, des galères dorées où il y a soixante rameurs. Le roi commence à faire bâtir des vaisseaux à leuropéenne : on en vient de lancer trois à leau. Mais ce quon ne peut assez admirer, cest que des deux côtés de cette île on voit des camps ou villages habités par des nations différentes ; toutes les maisons de bois qui sont à nage ; les bufs, vaches, cochons en lair. Les rues sont des allées deau vive et courante, à perte de vue, sous de grands arbres verts, et dans ces petites maisons tout fourmille de peuple. Un peu au-delà des villages sont de grandes campagnes de riz que lon traverse en bateau. Le riz sélève toujours au-dessus de leau et lhorizon est borné par de grands arbres, au-dessus desquels despace en espace on voit briller les tours et les pyramides des pagodes, qui sont dorées à deux ou trois couches. Je ne sais pas si je présente à votre imagination une belle vue : mais certainement je nai jamais rien vu de plus beau, quoi quà la réserve des pagodes, tout y soit encore dans la simplicité de la nature.28 octobre.
Le roi a nommé trois ambassadeurs pour aller en France ; ce sont gens de la première qualité et ils seront accompagnés de douze mandarins (35).
Nous avons été à la grand messe au séminaire. Je ne métonne plus que ces missionnaires fassent tant de bien en ces pays-ci : leur mine, leur conversation, tout en eux inspire lenvie de servir Dieu. Il est vrai que jusqu'ici ils nont pas fait grand chose dans le royaume de Siam. Les Siamois sont des esprits doux, qui naiment pas à disputer et qui croient la plupart que toutes les religions sont bonnes. Il y a pourtant quinze ou seize missionnaires dispersés en différents endroits du royaume, et tous ont des églises plus ou moins grandes suivant la quantité des nouveaux chrétiens. Il faut dire aussi, pour la justification des missionnaires, quils ne font mission dans le royaume de Siam que depuis dix ou douze ans, au lieu quils sont au Tonkin et à la Cochinchine depuis plus de vingt-cinq ans, et quen arrivant dans ces deux royaumes, ils y ont trouvé le christianisme tout établi par les jésuites qui en ont été les premiers apôtres. Je crois avoir lu dans quelque relation que le père Alexandre de Rhodes, en quittant le Tonkin, prétendait y avoir laissé plus de cent mille chrétiens. Ils disent quil y en a présentement deux cents mille, et soixante mille en Cochinchine.29 octobre.
Le nom de Louis le Grand fait partout pays la pluie et le beau temps. Nous renversons tous les jours les coutumes des Siamois. M. lambassadeur a été voir aujourdhui le barcalon. Il est bon de vous dire que ce barcalon est le premier ministre, le grand vizir du roi de Siam. Celui-ci na pas grande autorité ; cest M. Constance qui fait tout : mais il en a le titre et les honneurs. Or dordinaire il donne audience aux ambassadeurs dans une niche ; les grands mandarins et lambassadeur sur un tapis, au plus sur un carreau. Le dernier ambassadeur de Portugal, qui vint ici lannée passée, sassit sur le tapis. Il est vrai quil ne tint quà lui de faire porter un carreau. Voici comment laffaire sest passée à notre égard.
Deux grands mandarins à cheval sont venus prendre M. lambassadeur chez lui. Il a monté dans sa chaise, M. lévêque dans la sienne et moi dans la mienne : car on me voit partout et je suis proprement le personnage muet de la comédie. M. lambassadeur était dans une chaise quil a apportée de France, fort dorée, avec de belles crépines dor et dargent. Les gentilshommes et les Français de la compagnie étaient à cheval. Nous avons marché dans cette pompe au son des trompettes. Il ny avait pas loin à la maison du barcalon mais ils nous ont fait passer par cinq ou six rues fort longues et fort peuplées, toujours entre des canaux et de beaux arbres. Le barcalon, chose inouïe dans lempire siamois, est venu recevoir M. lambassadeur à la porte de sa salle, lui a fait donner un fauteuil et en a pris un autre vis à vis de lui. M. lévêque et moi avons eu des chaises à dos. Les gentilshommes sont demeurés debout et les mandarins aussi debout. Cest la première fois que dans une cérémonie, les mandarins nont pas été sur leurs talons. La conversation a roulé sur des compliments. M. lambassadeur a présenté M. Veret comme chef de la Compagnie française. On sest levé. Le barcalon est venu reconduire son Excellence jusquau bas de la salle et nous sommes revenus avec la même gravité.
M. Constance ma fait voir bien de jolies choses quil veut envoyer en France ; et dans quelques jours nous irons dans les magasins du roi choisir ce quil y aura de plus beau. Sil prend mes avis, et quil tombe sous ma main de gros vases dor, je ne les laisserai pas échapper : cela vaut bien des paravents et du bois daigle (36).30 octobre.
Oh que je serais embarrassé si M. Constance ne mavait promis de me donner une relation bien exacte de tout ce que nous venons de voir ! Nous venons du palais : cest un furieux terrain, jen aurai aussi le plan. Il y a dans lenceinte cinq ou six palais avec de grandes cours entourées de corps de logis séparés, qui tous sont couverts de calin qui est une espèce détain sonnant, fort luisant, et au haut de chaque corps de logis est une pyramide dorée. M. Constance a mené M. lambassadeur partout. Il sest trouvé par bonheur que ce matin justement, quand nous sommes entrés dans le palais, le roi a eu envie de voir un combat déléphants. Il y a deux hommes sur chacun qui les excitent et ils ont de gros câbles aux jambes de derrière pour les retirer quand il se sont donnés quelque coup de dent ou de trompe. Une vingtaine desclaves sont attachés à ces câbles et les obligent de se séparer en reculant. Ils font des efforts effroyables et quelquefois rompent leurs câbles. Quand cela arrive, on lâche une femelle qui vient mettre sa trompe entre-deux, et aussitôt, quelques acharnés quils soient, ils se séparent par respect pour les dames. Après le combat, il vient des esclaves rampant tout du long de la cour, leur apporter des cannes de sucre et de leau pour se rafraîchir. Le roi était à un balcon et toute la cour était pleine de gardes armés, le ventre à terre, dans un profond silence. Nos Français même qui y étaient tous se sont fort bien contenus et nont point fait de bruit. Nous avons vu ensuite par dehors plusieurs petits palais séparés. Dans lun sont les lettres de tous les rois du monde qui ont envoyé ici des ambassadeurs. Dans lautre sont toutes les curiosités particulières du roi. Ici est le trésor dun tel roi et là le trésor dun autre ; et le roi qui en mourant a laissé un plus grand trésor est plus honoré que celui qui a gagné des batailles. Cest une bien méchante politique : lor et largent ne sont plus dans le commerce et ne vaut-il pas mieux quun roi dépense deux millions à une fontaine que de les enterrer et en priver à jamais son peuple ? Car ici on ne touche jamais au trésor. La dépense du roi est réglée sur ses revenus et tous les ans on en garde quelque chose pour mettre dans le trésor. Que si les revenus du roi augmentent ou par quelque nouvelle conquête ou par le moyen du commerce, alors sa Majesté gâte de largent. M. Constance me disait que lannée passée, ayant eu besoin dargent pour payer larmée quil envoyait contre les révoltés de Cambodge, il en avait emprunté en son nom à lun des gardes du trésor, qui lavait pressé de le rendre six mois après ; à faute de quoi il serait venu dans sa maison enlever tout ce qui y est. Cette politique met beaucoup dargent dans le palais et peu dans le royaume. Enfin après avoir bien marché, nous sommes arrivés à la pagode du roi (37). En entrant jai cru entrer dans une église. La nef est soutenue par de grandes et grosses colonnes, sans ornements darchitecture. Les colonnes, les murailles, la voûte, tout est doré. Le chur est fermé par une espèce de jubé fort chargé dornements. Au-dessus du jubé sont trois idoles ou pagodes dor massif de la hauteur dun homme, assises à la mode du pays. Ils ont de gros diamants au front, aux doigts et sur le nombril. Le pagode qui est à gauche en entrant est le plus honoré. Cest limage de leur dieu, qui vivait il y a deux mille ans dans lîle de Ceylan ; il a passé dans plusieurs pays et enfin a été conquêté par un roi de Siam. Les talapoins disent que ce pagode va quelquefois se promener hors du palais mais lenvie ne lui en prend jamais que quand on ne voit goutte. Le chur est petit et fort obscur : il y a bien cinquante lampes qui brûlent continuellement. Mais ce qui va vous surprendre, au bout du chur est un pagode dor massif cest à dire dor jeté en moule. Il peut avoir quarante-deux pieds de haut sur treize ou quatorze de large et a trois pouces dépaisseur. On dit quil y a pour douze millions quatre cents mille livres dor. Nous avons encore vu en dautres endroits du pagode dix-sept ou dix-huit figures dor massif, de hauteur dhomme, la plupart avec beaucoup de diamants aux doigts, des émeraudes et quelques rubis sur le front et sur le nombril. Ces figures sont très assurément dor ; nous les avons touchées et maniées : quoi que nous nayons approché quà cinq ou six pieds de la grande statue, sans la toucher, je crois quelle est dor aussi bien que les autres (38) ; et à lil cest le même métal. Il y a outre cela plus de trente idoles qui ont des chemises dor. Je nai garde de vous parler de trois idoles qui ont vingt-cinq pieds de haut ni de plus de cent cinquante qui sont de la hauteur ordinaire, parce que tout cela na que deux ou trois couches dor. Je nen ai vu que deux dargent et quelques-unes de cuivre. Vous savez que Pagode est le nom du temple aussi bien que de lidole. Il y en a aussi quelques-unes de deux pieds de haut, faites dune composition dor et de cuivre plus brillante que lor, et que lon appelle Tambac (39). Je ne trouve point cela si beau quils disent : cest peut-être lElectrum de Salomon. Jai encore remarqué plusieurs arbres dont le tronc et les feuilles sont dor : louvrage est fort délicat et cest le tribut de la plupart des rois qui dépendent du roi de Siam. Après avoir vu tant dor, nous avons admiré un canon si prodigieusement gros que les boulets de son calibre doivent peser plus de trois cents livres, selon la supputation des connaisseurs : il a quatorze pouces dembouchure. Nous avons salué en passant lappartement de la princesse, qui assurément nous voyait par quelque jalousie. Il ne faut pas songer à la voir. M. Constance ministre, qui est à tous moments dans le palais, ne la jamais vue. Voici ce quil men a conté. Elle est fille unique et depuis la mort de sa mère elle est traitée comme la reine. Elle a ses terres, ses rentes, ses sujets, ses soldats, ses officiers, tout cela indépendamment du roi. Tous les jours elle donne audience le matin et le soir à toutes les femmes des grands mandarins, qui noseraient manquer à sy trouver lune après lautre. Elle est dans son trône, et toutes ces pauvres femmes sont couchées par terre, la tête baissée, dans la même posture que leurs maris font devant le roi. Sa justice est très sévère. Quand quelque dame a trop parlé, elle lui fait coudre la bouche et quand elle na pas assez parlé, elle lui fait fendre la bouche jusquaux oreilles. Ce nest point une plaisanterie. M. Constance ma protesté aujourdhui que cela est vrai ; mais vous pouvez bien croire quon ne fait pas tous les jours cette justice. Tous les jours elle va voir le roi deux fois et dîne avec lui. Il est arrivé plusieurs fois que M. Constance, pour des affaires pressées, a demandé à parler au roi pendant son dîné ; on la fait entrer : la princesse était à table avec un petit paravent devant elle et il ne la point vue. Il a pourtant souvent des affaires à démêler avec elle. Il prit lannée passée deux mille hommes dans les terres de son apanage pour les faire marcher à Cambodge ; elle gronda fort et fut longtemps sans vouloir écouter les raisons que Madame Constance (40) lui disait pour excuser son mari. Je vous ferai son portrait au premier jour : Madame Constance y doit aller et est bien instruite pour remarquer toutes choses.
Jai été ce soir trois heures avec M. Constance : on ne sennuie point avec lui.31 octobre.
Le dernier vaisseau hollandais arrivé à la barre a rapporté que le vaisseau qui nous aborda au détroit de Banka était hollandais ; que le capitaine dormait et quil fut bien étonné à labordage ; que la décharge de mousqueterie que nous fîmes leur tua deux hommes, et quen arrivant à Batavia, le général a fait arrêter le capitaine pour le mettre à la discrétion de M. lambassadeur.
M. Constance ma fait voir ce matin bien de belles choses pour les présents du roi. Le roi de Siam lui a commandé de choisir dans ses magasins ce qui pourrait plaire le plus au roi et à Monseigneur le dauphin. La princesse fera des présents à Madame la dauphine et aux Enfants de France.
Nous avons été ce soir à la promenade en balon. Le chevalier de Forbin a tué des oiseaux dont les ailes ont sept pieds et demi denvergure, pour parler encore marine. Les vents de nord commencent à venir et à rafraîchir.
M. Constance est venu prier M. lambassadeur daller demain dîner chez lui. Il fait une grande fête pour lexaltation du roi de Portugal ; mais il na prié que les Portugais, qui sont venus voir M. lambassadeur. On a commencé ce soir par un grand feu dartifice dans le camp des Portugais et par quelques pots à feu quon a tiré devant la maison de M. Constance. Ils sont fort habiles en ce pays-ci pour lartifice. Je croyais voir des arbres dont le tronc et les branches sont dun feu enfoncé, les fleurs et les feuilles dun feu vif et brillant. Jen porterai quelques pots en France.
32 feuilles format A4
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NOTES :
1. Louvo désignait la ville de Lop Buri, où le roi Phra Naraï avait installé une de ses résidences. retour
2. Il ne fallut pas moins de quinze jours pour préparer lentrée des ambassadeurs au Siam. La Thaïlande moderne a su conserver cette délicieuse tradition des lenteurs administratives retour
3. Il est difficile dimaginer aujourdhui laspect quavait Ayutthaya à lépoque du roi Naraï. Fondée en 1350 par le prince U Tong qui en sera le premier roi sous le nom de Ramathibodi 1er, cette ville est citée dans le Ramayana comme la capitale de Rama. Des historiens contemporains ont suggéré quelle était peut-être, dans sa grande époque, une des plus belles villes du monde. Toutes les relations évoquent la vie foisonnante de cette cité, divisée en quartiers dévolus aux différentes nationalités, dont les Portugais, les Japonais et les Hollandais, parlent de centaines de pagodes étincelantes, et du magnifique palais royal au centre de la ville. Nous nen pourrons jamais juger, Ayutthaya fut mise à sac et presque entièrement détruite par les Birmans en 1767. Les témoignages que nous en avons sont sans doute dignes de foi, mais quelle subjectivité ! Là où le père Tachard et labbé de Choisy sémerveillent, le chevalier de Forbin se montre fort critique : « je dirai franchement que jai été surpris plus dune fois, que labbé de Choisy et le père Tachard qui ont fait le même voyage, et qui ont vu les mêmes choses que moi, semblent sêtre accordés pour donner au public, sur le royaume de Siam, des idées si brillantes et si peu conformes à la vérité. Il est vrai que ny ayant demeuré que peu de mois, et M. Constance, premier ministre, ayant intérêt de les éblouir par les raisons que je dirai en son lieu, ils ne virent dans ce royaume que ce quil y avait de plus propre à imposer : mais au bout du compte, il faut quils aient été étrangement prévenus, pour ny avoir pas aperçu la misère qui se manifeste partout, à tel point quelle saute aux yeux, et quil est impossible de ne la voir pas. » Rappelons que le chevalier de Forbin séjourna trois ans au Siam, dans des circonstances difficiles. La différence de perception est sans doute la même que celle qui pourrait séparer aujourdhui le touriste en voyage organisé, sarrêtant dans les bons hôtels, visitant les sites choisis, et le routard circulant dans un bus délabré au fin fond de lIssan
Vue de Siam, gravure coloriée extraite de la relation du père Tachard.
Plan de Siam publié dans lédition anglaise de la relation de lambassade de La Loubère.
Plan du palais royal de Siam, publié dans « Histoire du Japon avec une description du royaume de Siam » dEngelbert Kaempfer 1727
5. Cest ainsi que sappellent labbé de Choisy (Timoléon) et labbé de Dangeau (Théophile) dans les « Quatre dialogues » quils vont publier en commun en 1684. retour
6. Voici comment le chevalier de Forbin décrit ces bateaux : « Ces balons sont formés dun seul tronc darbre creusé ; il y en a de si petits, quà peine celui qui les conduit peut y entrer. Les plus grands nont pas plus de quatre ou cinq pieds dans leur plus grande larguer ; mais ils sont fort longs, en sorte quil nest pas extraordinaire den trouver qui ont au-delà de quatre-vingts rameurs, il y en a même qui en ont jusquà cent-vingt. Les rames dont on se sert sont comme une espèce de pelle, de la largeur de six pouces par le bas, qui va en sarrondissant, et longues dun peu plus de trois pieds. Les rameurs sont dressés à suivre la voix dun guide qui les conduit, et à qui ils obéissent avec une adresse merveilleuse. Parmi ces balons, on en voit de superbes. Ils représentent, pour la plupart, des figures de dragons ou de quelque monstre marin, et ceux du roi sont entièrement dorés. »
Balon des gentilshommes. Gravure coloriée.
Balon de prince. M. lambassadeur et M. Constance en avaient un semblable. (Tachard)
Balons. Gravure publiée dans lédition anglaise de la relation de La Loubère.
La barge royale « Narai Song Subhan H.M. King Rama IX » de nos jours à Bangkok.
Figure de proue dune barge royale. retour
7. Aujourdhui Phetchaburi, souvent appelée Phetburi. retour
8. Mot dorigine sud-américaine qui désigne tout simplement les moustiques. Véritable plaie des pays tropicaux, voici ce quen écrira La Loubère : « Pour revenir aux insectes, dont nous avons commencé de parler par occasion, les maringoins sont de même nature que nos cousins, mais la chaleur du climat leur donne tant de force que les bas de chamois ne défendent pas les jambes contre leurs piqûres. Cependant, il semble quon peut sapprivoiser avec eux car les naturels du pays, et les Européens qui y sont habitués depuis plusieurs années, nen étaient pas défigurés comme nous. » retour
9. « Se haler sur un cordage attaché à une ancre, à un autre navire, à un point fixe quelconque. » Littré. retour
10. Le chevalier de Forbin, plus lucide, note ce savoureux détail : « Les maisons de cannes quon avait bâties sur la route étaient mouvantes ; dès que lambassadeur et sa suite en étaient sortis, on les démontait : celles de la dînée servaient pour la dînée du lendemain, et celles de la couchée pour la couchée du jour daprès. Dans ce mouvement continuel, nous arrivâmes près de la capitale, où nous trouvâmes une grande maison de cannes, qui ne fut plus mouvante, et où M. lambassadeur fut logé jusquau jour de laudience. » (Relation du voyage du chevalier de Forbin à Siam) retour
11. Les Opras, ou Okphra, ou tout simplement Phra, et les Oyas ou Okya, ou encore Phraya représentent des titres honorifiques. retour
12. Genre de poste douanier, doctroi situé quelques kilomètres avant lentrée dAyutthaya. retour
13. Transmigration des âmes dun corps dans un autre, plus simplement réincarnation. Cest lun des fondements du bouddhisme. retour
14. Le fleuve Ping et le fleuve Nan se rejoignent à Nakhon Sawan pour former le Chao Phraya (fleuve des rois) qui arrose Bangkok avant de se jeter dans les mers. Ce fleuve était appelé autrefois Menam (mère des eaux) et cest lui que les ambassadeurs remontent en direction dAyutthaya.
Carte du cours du Menam depuis Siam jusquà la mer, dressée sur les lieux par les ingénieurs français.
Carte du cours du Menam depuis Siam jusquà la mer, dressée par Monsieur La Mare, ingénieur du roi de France. Gravure publiée dans lédition anglaise de lambassade de La Loubère.
Vue de Bangkok depuis le Chao Phraya. retour
15. « Officier préposé à la chiourme dune galère » (Littré) retour
16. Labbé orthographie « Samko », village sur le Chao Phraya, mais personne ny connaît ou ne sy souvient de la moindre église catholique. retour
17. Le royaume de Pégou, ou Pégu, désignait la Birmanie. retour
18. On voit ici les premiers signes de mécontentement au sein du clergé siamois. Jugulé par la poigne de fer de Phaulkon, ce mécontentement ira grandissant et éclatera de façon tragique trois ans plus tard, lorsque le roi Phra Naraï, malade, ne pourra plus maîtriser le pouvoir. retour
19. Labbé de Choisy orthographie « Paumart ». Etienne Paumard (1640-1690) arrive au Siam comme missionnaire en 1676. Grâce à ses connaissances médicales, il soigne Phaulkon, gravement malade, en 1682, et devient laumônier et lhomme de confiance de M. Constance. retour
20. « Coussin carré pour sasseoir ou sagenouiller » (Littré) retour
21. Le mot était indifféremment masculin ou féminin, les jésuites lemploient souvent au masculin, La Loubère utilise le féminin, qui finira par prévaloir. Pagode désigne à la fois lédifice et les représentations du Bouddha, comme le précise labbé dans son journal du 30 octobre : « Vous savez que pagode est le nom du temple, aussi bien que de lidole. » retour
22. « Surplis à manches étroites, que portent les évêques et plusieurs autres ecclésiastiques » (Littré) retour
23. Il ne sagit peut-être pas seulement dune exigence de décorum Quiconque a voyagé sous les tropiques sait que la chaleur et la transpiration imposent de fréquentes douches quotidiennes et de non moins fréquents changements de vêtements retour
24. Ou perrières, « machines de guerre du moyen-âge qui lançait des pierres, des traits, des feux grégeois » (Littré) retour
25. Escalier conservé à Rome dont une pieuse tradition veut qu'il soit celui que Jésus emprunta plusieurs fois durant la passion pour se rendre chez Pilate. On le monte à genoux, récitant à chaque marche une prière reliée à la passion du Christ. retour
26. La Bruyère dans les Caractères reprend cette idée : « Si lon nous assurait que le motif secret de lambassade des Siamois a été dexciter le Roi Très-Chrétien à renoncer au christianisme, à permettre lentrée de son royaume aux talapoins, qui eussent pénétré dans nos maisons pour persuader leur religion à nos femmes, à nos enfants et à nous-mêmes par leurs livres et par leurs entretiens, qui eussent élevé des pagodes au milieu des villes, où ils eussent placé des figures de métal pour être adorées, avec quelles risées et quel étrange mépris nentendrions-nous pas des choses si extravagantes ! Nous faisons cependant six mille lieues de mer pour la conversion des Indes, des royaumes de Siam, de la Chine et du Japon, cest-à-dire pour faire très sérieusement à tous ces peuples des propositions qui doivent leur paraître très folles et très ridicules. Ils supportent néanmoins nos religieux et nos prêtres ; ils les écoutent quelquefois, leur laissent bâtir leurs églises et faire leurs missions. Qui fait cela en eux et en nous ? ne serait-ce point la force de la vérité ? » (Les Caractères Des Esprits Forts 29(1) La tolérance bouddhiste étonnait décidément beaucoup les catholiques occidentaux retour
27. On peut admirer ici les qualités de diplomate du chevalier de Chaumont ! retour
28. Le texte complet de la « Harangue de monsieur le chevalier de Chaumont au roi de Siam » a été publié dans la « Relation de lambassade de M. le chevalier de Chaumont à cour du roi de Siam » on le trouvera ci-dessous :
« Sire,
Le roi mon maître si fameux aujourdhui dans le monde, par ses grandes victoires, et par la paix quil a souvent donnée à ses ennemis à la tête de ses armées, ma commandé de venir trouver Votre Majesté pour lassurer de lestime particulière quil a conçue pour elle.
Il connaît, Sire, vos augustes qualités, la sagesse de votre gouvernement, la magnificence de votre cour, la grandeur de vos états et ce que vous vouliez particulièrement lui faire connaître par vos ambassadeurs lamitié de vous avez pour sa personne, confirmée par cette protection continuelle que vous donnez à ses sujets, principalement aux évêques qui sont les ministres du vrai Dieu.
Il ressent tant dillustres effets de lestime que vous avez pour lui, et il veut bien y répondre de tout son pouvoir ; dans ce dessein, il est prêt de traiter avec Votre Majesté, de vous envoyer de ses sujets pour entretenir et augmenter le commerce, de vous donner toutes les marques dune amitié sincère, et de commencer une union entre les deux couronnes autant célèbre dans la postérité, que vos états sont éloignés des siens par les vastes mers qui les séparent.
Mais rien ne laffermira tant en cette résolution et ne vous unira plus étroitement ensemble que de vivre dans les sentiments dune même créance.
Et cest particulièrement, Sire, ce que le roi mon maître, ce prince si sage et si éclairé, qui na jamais donné que de bons conseils aux rois ses alliés ma commandé de vous représenter de sa part.
Il vous conjure, comme le plus sincère de vos amis, et par lintérêt même quil prend à votre véritable gloire, de considérer que cette suprême majesté dont vous êtes revêtu sur la terre, ne peut venir que du vrai Dieu, cest-à-dire dun Dieu tout puissant, éternel, infini, tel que les chrétiens le reconnaissent, qui seul fait régner les rois, et règle la fortune de tous les peuples, soumettez vos grandeurs à ce Dieu qui gouverne le ciel et la terre. Cest une chose, Sire, beaucoup plus raisonnable que de les rapporter aux autres divinités quon adore dans cet Orient et dont votre Majesté qui a tant de lumières et de pénétrations ne peut manquer de voir limpuissance.
Mais elle le connaîtra plus clairement encore, si elle veut bien entendre durant quelque temps les évêques et les missionnaires qui sont ici.
La plus agréable nouvelle, Sire, que je puisse porter au roi mon maître, est celle que Votre Majesté, persuadée de la vérité, se fasse instruire dans la religion chrétienne, cest ce qui lui donnera plus dadmiration et destime pour Votre Majesté, cest ce qui excitera ses sujets à venir avec plus dempressement et de confiance dans vos états ; et enfin cest ce qui achèvera de combler de gloire Votre Majesté ; puisque par ce moyen elle sassure un bonheur éternel dans le ciel, après avoir régné avec autant de prospérité quelle fait sur la terre. » retour29. Cet épisode est illustré par une gravure célèbre reproduite ci-après. A partir de cette gravure, un tableau a été peint, vraisemblablement beaucoup plus tard. Il se trouve dans le pavillon Chanthara Phisan du palais du roi Narai, le Phra Narai Ratchanivet à Lop Buri. Malheureusement, la prise de photographies est interdite dans ce pavillon, et le cerbère préposé à la garde de ce lieu, qui fumait sa Krong Thip en lisant son journal, sest montré inflexible à toutes mes prières. Ne disposant pas des six mois nécessaires pour obtenir une dérogation auprès du ministère des Beaux-Arts thaï, ce site devra se passer de ce document majeur.
Le chevalier de Chaumont présentant la lettre de Louis XIV au roi Phra Narai. Phaulkon est prosterné, à lextrème-droite se trouve Monseigneur Laneau, et derrière entre les deux labbé de Choisy.
Une vue de la salle daudience dans le palais du roi Narai à Ayutthaya. retour
30. Mom Pi, un jeune page que Phra Naraï choyait comme son fils, et quil a même envisagé de désigner comme son successeur. Mom Pi sera décapité lors de la révolution de Siam, et sa tête sera, paraît-il, jetée à Phaulkon, avec ces mots : « Voici ton roi. » retour
31. Cette journée du 18 octobre dut effectivement être assez épuisante. Elle ne le fut pas moins en France, le 18 octobre 1685 fut en effet le jour de la révocation de lEdit de Nantes. retour
32. Il y a ainsi des promesses malheureuses quil vaut peut-être mieux ne jamais faire retour
33. La conversion du roi Phra Naraï intéressait beaucoup de monde, puisque les Persans multipliaient effectivement les initiatives pour lamener à lIslam. Daprès Phaulkon, propos rapportés par le père Tachard, Phra Naraï aurait toutefois dit : « Il est sûr que, si je nétais daucune religion, je ne choisirai pas la mahométane » retour
34. Il sagissait sans doute de maisons soigneusement choisies. Je doute que beaucoup de familles siamoises de lépoque possédaient des paravents du Japon et des services de porcelaine. retour
· Ok-phra Visut Sunthorn, dit Kosapan, et connu en France sous le nom de Ratchatut (premier ambassadeur)
· Ok-luang Kanlaya Rachamaïtri, connu en France sous le nom de Uppathut (second ambassadeur)
· Ok-khun Siwisan Wacha, connu sous le nom de Trithut (troisième ambassadeur)
Les trois ambassadeurs siamois.
« Ooc, Pravisoutsonthoon Raachtchathoud. Ambassadeur du Roy de Siam, envoyé au Roy, il étoit frère du défunt barcalon ou premier Ministre du Roy de Siam, homme dEsprit, qui a toujours été auprès de son frère dans toutes les affaires. Il reçut Mr. le Chevalier de Chaumont Ambassadeur du Roy à lentrée de la rivière de Siam, et laccompagna par tout. Ils firent leur entrée solennelle dans Paris par la porte St Antoine le lundy XII aoust 1686. dans un Carosse de sa Majesté, ils furent reçu par Mr. Le Maréchal Duc de la Feuïllade. Dessiné sur le naturel. A Paris, Chez Nolin, rue St. Jacques, à lEnseigne de la Place des Victoires. Avec Privilège du Roy. »
« Ooc, Loüang Calayanaraa Tchamaïtrioupathoud. Premier adjoint de lAmbassadeur de Siam envoyé au Roy, homme âgé et qui a beaucoup dEsprit. Il a été Ambassadeur du Roy de Siam avec lEmpereur de la Chine, et sacquita fort bien de cette Ambassade. Ces Ambassadeurs partirent de Siam le 22 décembre 1685.Sur les trois heures du matin dans le Vaisseau du Roy nommé lOiseau,commandé par Mr. De Vaudricourt. Dessiné sur le naturel. A Paris, Chez Nolin, rue St. Jacques, à lEnseigne de la Place des Victoires. Avec Privilège du Roy. »
« Ooc Counsrivisâravâkiaa, Trithoud. Second Ambassadeur de lAmbassade de Siam. Son père est Ambassadeur en Portugal. Ces trois Ambassadeurs arrivèrent à Brest le 18 juin 1686. et firent leur entrée à Versailles le premier septembre, où ils furent introduits à lAudience publique de sa Majesté avec la lettre et les présens du Roy de Siam. Dessiné sur le naturel. A Paris, Chez Nolin, rue St. Jacques, à lEnseigne de la Place des Victoires. Avec Privilège du Roy. »
Le détail du séjour des trois ambassadeurs en France nous est notamment connu par une relation du Mercure Galant de Donneau de Visée, « Le Voyage des Ambassadeurs de Siam en France ». retour
36. Egalement appelé « bois de garo », nom donné à différents arbres des Indes et des Moluques, appartenant au genre agallochum aquilaria. (Littré) retour
37. Le mot désignait indifféremment le temple et la statue du Bouddha (lidole) Voir note 21 de cette page.
Pagode de Siam. Gravure coloriée.
Vue dune pagode dAyutthaya. Gravure publiée dans la relation de voyage du père Tachard.
Un couvent talapoin. Gravure publiée dans lédition anglaise de la relation de voyage de La Loubère.
Statues de « Somona Codom ». Gravure publiée dans lédition anglaise de la relation de voyage de La Loubère.
Temple et Bouddha. Gravure extraite de la « Description du Royaume de Siam » par Engelbert Kaempfer 1690.
Bouddha assis dans le Wat Na Phra Men à Ayutthaya. retour
38. Il est sûr que Monsieur Constance ne négligeait rien pour éblouir lambassadeur et sa suite. Selon le chevalier de Forbin, tout cela nétait que poudre aux yeux : «
Il lui fit visiter ensuite toutes les plus belles pagodes de la ville et de la campagne ; on appelle pagode, à Siam, les temples des idoles et les idoles elles-mêmes ; ces temples sont remplis de statues de plâtre, dorées avec tant dart quon les prendrait aisément pour de lor. M. Constance ne manqua pas en effet, ce qui fut cru dautant plus facilement quon ne pouvait les toucher, la plupart étant posées dans des endroits fort élevés et les autres étant fermées par des grilles de fer quon nouvre jamais, et dont il nest permis dapprocher quà une certaine distance. » (Relation du voyage du chevalier de Forbin à Siam) retour39. Le tambac, que labbé orthographie « tambague » et le chevalier de Chaumont « tambacq » est un alliage dor et de cuivre. Labbé de Choisy en donne la composition exacte dans son journal du 4 décembre : « Apprenez que le tambac est une matière composée de sept parts dor sur trois parts dune espèce de cuivre quon trouve dans les montagnes de Siam ; et ce cuivre est huit fois plus fin que le cuivre ordinaire, est fort rare et donne à lor un éclat brillant quil na point tout seul. » retour
40. Maria Guyomar de Pinha, dite Marie Guimard, dorigine portugaise et Japonaise. Fille de bonne famille catholique, elle avait à peine seize ans lorsque Phaulkon lépousa et abjura la religion protestante. retour
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