JOURNAL DU VOYAGE DE SIAM
Fait en 1685 et 1686 Par M.L.D.C.
Mars 1686
1er mars.
Bon vent qui nous a fait faire trente-deux lieues2 mars.
Dix-neuf lieues.3 mars.
Jai fait aujourdhui mon coup dessai, jai prêché pour la première fois de ma vie. Ce ne sera pas la dernière : cest vous dire assez nettement que je ne suis pas rebuté de moi. Je nai rien à vous dire sur la composition : comment faire sur un navire, sans livres et sans secours ? Jai dit ce que jai pu et de bons matelots sont contents de peu. Mais ce qui ma plu, cest que je nai point eu peur et je nai point dit servilement mot à mot ce que javais écrit. Jai dit beaucoup de choses que je navais point écrites, et cest la manière que je veux suivre : on na point peur de manquer. Les périodes, il est vrai, nen sont pas si carrées : mais souvent le style naturel est plus touchant que létudié, il ne faut que toucher. Malheur au prêcheur qui veut plaire à lesprit et qui néglige le cur ! Je soumets pourtant toutes mes idées aux vôtres, persuadé que si vous vouliez, vous suivriez de près le Père Bourdaloue. Je me souviens bien du sermon de G.4 mars.
Bon frais : trente-cinq lieues.5 mars.
Oh le maître rouleux que lOiseau ! Nous sommes comme des gens qui ont couru la poste, roués de coups de bâton. On ne dort point : le cur fade, la pituite (1) continuelle. Voici un vilain métier, quand on ny est point accoutumé. Nous avons pourtant fait aujourdhui en roulant cinquante-trois lieues. Le vent est très gros, et sil nétait pas arrière, nous ne porterions pas de huniers.6 mars.
Le vent a baissé et la mer est demeurée fort haute ; cest ce qui fait bien rouler.7 mars.
La nuit a été fort calme, mais à dix heures du matin, le vent sest levé tout dun coup plus furieux que nous ne lavons point encore vu. Il a fallu vite ferrer toutes les voiles et mettre à la cape dabord avec la grand voile, et ensuite avec le seul artimon.8 mars.
Toujours à la cape. Nos pauvres curs sont sur nos lèvres. Cela ne saccommode pas avec le Carême sans poisson, sans herbes, sans beurre, avec de lhuile de cocos. Pour moi je lai déjà rompu sans scrupule. Jai vécu quatre jours de pain et deau, souhaitant une portion de la Trappe : cest être bien réduit.9 mars.
On appareilla hier au soir avec les deux basses voiles : cela nous a un peu soutenus pendant la nuit, mais ce matin calme tout plat. Voici un étrange pays : ou calme, ou furie de vent. Quand on est calme, on ne sait que faire. Sondons ! nos pilotes se croient à plus de cent lieues du banc des Aiguilles (2), où il y a fond. Nimporte, sondons : on sonde ; et après avoir lâché 110 brasses, le pilote crie, terre, fond. Grande joie : Quoi nous serions sur le banc ! On mesure déjà le chemin jusquau Cap : il ny a plus que soixante lieues. Chaque pilote songe déjà à sexcuser : jai toujours dit que nous nétions plus de lavant, ce sont les courants qui nous ont portés. Mais, hélas, courte joie : on file le plomb et il napporte rien, ni sable, ni vase, ni marque de roche ; il na point touché terre. Il faut resonder : on ne trouve plus rien, la terre est fondue et les abîmes sont revenus. Nous revoici encore à cent quarante lieues du Cap.10 mars.
Hier, à six heures du soir, il séleva un bon nord-est qui nous mène à la route. Nous avons peur dêtre trop dérivés vers le sud : il nous faudrait une bonne hauteur pour nous relever. On voit un navire : arrive dessus. Cest un Anglais qui va au Tonkin. Il nous a dit que le roi dAngleterre est paisible, et que M. de Mommouth, qui sétait révolté, a eu le cou coupé (3). Il en avait usé avec son père de manière à mériter une telle fin. LAnglais nous a salués de cinq coups de canon : on lui en a rendu trois ; cest un marchand. Il nous a dit aussi quil vit hier la terre à sept lieues et quil trouva fond à 93 brasses : ainsi nous sommes de cinquante lieues plus près du Cap que nous ne croyions.
La hauteur a été de 36 degrés.11 mars.
Toute la nuit bon chemin. On a sondé, et on a trouvé 75 brasses sable. Nous sommes sur le banc : et à neuf heures du matin, terre, terre ; cest le cap des Aiguilles. On a fait le nord-ouest jusquà la nuit pour nous approcher de terre. A six heures du soir on a sondé et trouvé fond à 150 brasses. Nous sommes déjà hors du banc. Il vente bon frais : sil dure, nous mouillons demain au Cap.12 mars.
A la pointe du jour on a reconnu la montagne de la Table. Nous étions au peu au large, parce que toute la nuit on a fait louest. Il faut présentement se rallier à terre. On voit un vaisseau qui va au Cap : cela serait assez plaisant si cétait la Maligne. Il vous souvient bien quen venant nous la retrouvâmes à lentrée du détroit de la Sonde. Demain, sil plaît à Dieu, nous mangerons de la salade.
Nous sommes entrés heureusement dans la baie du Cap et nous allions mouiller quand il sest élevé un si terrible vent quil a fallu amener toutes les voiles, laisser la seule misaine, et vent arrière vers lîle Robin. Nous y avons trouvé la Maligne mouillée, qui avait fait la même manuvre que nous et avait été obligée dy relâcher : et nous voici mouillés auprès delle. La nuit et la mer haute ne permettent pas aux chaloupes de naviguer. Demain nous nous conterons nos aventures ; et sil plaît à Dieu, et si le vent change, nous irons mouiller devant la forteresse. Il y a deux bonnes lieues dici.13 mars.
M. Joyeux (4) est à bord, et nous conte quil nous a quittés parce que dans le premier coup de vent la misaine défonça et quil fut obligé de faire vent arrière. Il a essuyé trois bourrasques aussi bien que nous et a fait sa route plus nord : il a vu terre au-dessous du cap des Aiguilles. Nous avons un Hollandais mouillé auprès de nous qui vient de Batavia et va en Europe. Il a toujours eu le plus beau temps du monde, parce quil a pris plus sud. Le chevalier de Sibois sen va à lîle Robin chercher quelques rafraîchissements : on dit quelle abonde en choux.
Le vent vient du largue. Nous appareillons pour aller mouiller devant la forteresse du Cap. Le Hollandais en fait autant. Sibois est revenu. Le gouverneur de lîle Robin lui a fait mille amitiés et lui a dit que le roi a épousé lInfante de Portugal. Je nen crois rien.
Nous voici mouillés, et la Maligne aussi. Il faudra un peu aller nous dégourdir demain dans ce beau jardin dont je crois vous avoir fait une pompeuse description. Cétait, en venant, un jardin dhiver ; et présentement cest un jardin dautomne où nous devons trouver des fruits de toutes les parties du monde. Pour moi, je donne sur les pêches madeleine préférablement au durian, au mangoustan, et à lananas.
Sibois revient du Cap. Le gouverneur offre tout ce qui dépend de lui. Nous avons salué la forteresse du sept coups de canon : elle nous a remerciés dautant. Ensuite lamiral de la flotte hollandaise nous a salués de sept coups : nous lavons remercié dautant et enfin la forteresse nous a encore remerciés de sept coups.14 mars.
Cest une vie fort active que celle dun vaisseau. Quand on est en route, amène, hisse, amarre, bâbord, tribord, droit, comme cela, molli la barre : on travaille toujours. A peine est-on arrivé dans le port souhaité, on nentend que coups de marteau : le navire a travaillé, il faut le raccommoder, le referrer, le calfater, il faut faire de leau pour trois mois ; il faut ranger le fond de cale. On na pas le temps de sennuyer et neût-on rien à faire, neût-on papier, encre, ni plume ; les seules questions, Que fait-on là ? rempliraient le temps.
Un bon dîner fait oublier trois mois de mauvaise chère. Des soles à la manière dEurope, un gros poisson blanc qui a une trompe comme un éléphant, des salades, du raisin, des melons, des ufs frais : nous allons tâcher de nous rafraîchir. Ensuite nous nous réchaufferons dici à Brest : il faudra saller rafraîchir à Gournay.15 mars.
Il fait un sud-est si terrible que nous ne saurions aller à terre. Il y a trois ou quatre gardes-marine qui nont pu revenir coucher à bord. Les chaloupes noseraient se hasarder. Nous venons tout à lheure den voir virer une hollandaise : les hommes se sont sauvés parce quils savaient nager, quon les a secourus et que la marée portait à terre. Enfin nous voici comme en pleine mer sans salade, sans poisson, sans ufs : cela nest point plaisant.
M. le gouverneur du Cap est assez familier. M. lambassadeur na pas encore ouï parler de lui ; pas le moindre petit compliment, et encore moins de rafraîchissements.16 mars.
Le vent sest un peu adouci, et les gens bien braves pourraient hasarder daller à terre. Je nirai assurément quen plein calme. Saller noyer dans un crachat après avoir été au bout du monde : je prends le style des bons marins et jaurai peur en passant la rivière de Seine.17 mars.
Enfin le gouverneur sest réveillé et vient denvoyer à M. lambassadeur un compliment accompagné de deux moutons et de quelques melons, salades, et raisons ; cela vient un peu tard ; nous ne laisserons pas de les manger. Le temps est admirable et lon fait de leau tant quon peut.18 mars.
Il a fait cette nuit un vent épouvantable. Nous étions affourchés sur deux ancres : on en a laissé tomber un troisième pour plus grande sûreté et le quatrième était paré. Si ces vents-là reviennent si souvent, nous avons bien la mine de ne point aller à terre et nous nous en soucions fort peu : il ny a rien à voir de nouveau. Le jardin nest pas si beau quil était lannée passée : lardeur de lété la un peu séché ; et nous en avons tous les rafraîchissements. Si Dieu nous fait la grâce darriver en France, nous mangerons deux fois cette année des melons et du raisin.19 mars.
Beau temps. Le premier ambassadeur siamois est allé à terre : on la salué de neuf coups de canon quand il est descendu dans le canot. Il a trouvé le jardin beau, et sest baigné dans une fontaine, quoi quon lui ait dit que leau de source lui ferait mal : il en est revenu bien enrhumé.20 mars.
Jai été aussi à terre et me suis lassé à force de me promener. Les Outentos (5) nous ont donné le divertissement de la course et de quelques coups de bâton quils se donnent fort adroitement, moyennant quelques doubles sous de Hollande.
Le gouverneur du Cap alla lui-même lannée passée à la découverte des terres. Il a défendu aux gens qui lont suivi de rien dire de ce quils ont vu sur peine de la vie ; nous ne désespérons pourtant pas den découvrir quelque chose.21 mars.
Après avoir bien approfondi la nouvelle du mariage du roi avec linfante de Portugal, nous ne trouvons rien de positif et je nen crois rien.22 mars.
Notre eau sera faite aujourdhui. Cinq cents poules à bord, cinquante moutons, du poisson sec qui est très bon ; tous nos dehors sont calfatés. Qui nous empêchera de mettre à la voile le lendemain de la Notre-Dame ? et qui vous a dit que nous ne verrons pas en France les feux de la Saint-Jean ?
Le plus jeune des ambassadeurs siamois est allé à terre : on la régalé de sept coups de canon.23 mars.
Il y a apparence dun calme ennuyeux : mais nous espérons que le vent ne nous manquera pas dès que nous le demanderons. Je me suis lassé aujourdhui à force de me promener.24 mars.
Un petit navire portugais qui vient de Mozambique et sen va au Brésil a mis cette après-dînée quatre fois à la voile, et a toujours remouillé faute de vent. Il est chargé de nègres et en pauvre équipage. Les huit vaisseaux hollandais qui sont à la rade en attendent encore quatre de Batavia pour aller ensemble en Europe. Ils se sont goudronnés et paraissent tout neufs. Nous navons pas un si bel habit, mais nous avons de bonnes épées. Ils ne partiront que dans quinze jours. Ces Messieurs-là ne se pressent jamais ; les capitaines se réjouissent à terre et les matelots font leur eau à leur commodité. Ils ne rament guère et se servent de la voile tant quils peuvent.25 mars.
Toute notre jeunesse est allée à la chasse. Un jour à terre à bien courir les console de trois mois de roulis.26 mars.
Je lavais bien dit. A peine nos affaires ont-elles été faites et tous nos gens à bord quil sest élevé un sud-est avec lequel nous avons bientôt perdu le Cap de vue. Nous sommes toujours partis vent arrière à quarante lieues par jour.27 mars.
Notre vaisseau roule plus que jamais : il ny a pas eu moyen de dormir cette nuit. On sétait accoutumé à la vie tranquille : il faudra encore un peu souffrir jusquà ce que nous soyons à deux cents lieues du Cap : après cela plus de calme que nous en voudrons. Je vous dirai demain tout ce que jai ramassé des nouvelles découvertes que les Hollandais ont faites autour du Cap. Pour aujourdhui trêve, sil vous plaît.28 mars.
Lannée passée le gouverneur du Cap alla lui-même à la découverte. Il avait avec lui soixante Hollandais, deux cents esclaves et quelques outentos, cinq chevaux, trente-huit chariots à bufs et cent cinquante bêtes de charge. Il alla, dit-il, deux cents lieues vers le nord, par un fort méchant pays et ne trouva rien de remarquable ; seulement quelques peuples assez bien faits, blancs, fort sociables, qui dansaient toujours. Un jour quil était campé sur une petite hauteur, les outentos qui laccompagnaient lui dirent quil allait mourir et quils voyaient venir à lui les deux plus grands sorciers du pays. En effet, deux hommes habillés bizarrement, suivis dune centaine dautres, dapprochaient gravement : mais il les prévint et leur fit dire quil était plus grand sorcier queux ; et pour le leur prouver, il fit apporter devant eux un verre deau-de-vie, y mit le feu, et lavala tout enflammée. Les pauvres sorciers se jetèrent à genoux, reconnurent son pouvoir supérieur et se retirèrent. Il dit aussi quil a pensé être tué par un rhinocéros, quil y en a deffroyables, et quavec leur corne ils labourent la terre en venant droit à vous. Ils ne craignent que le son du tambour. Le gouverneur ne dit que cela : mais il nest pas payé pour nous aller dire les secrets de sa Compagnie. Voici ce que dit un de ceux qui lont accompagné, homme de bon sens : quils ont trouvé les plus beaux pays du monde ; et cela est croyable, puisquils y ont mené des chariots : que les peuples sont fort doux : quil y a des mines dor et dargent ; et il nous a donné des essais : que de temps en temps ils trouvaient de petites collines toutes dalbâtres et toutes de cristal ; que ces mines sont à plus de cent cinquante lieues du Cap, à trois ou quatre lieues de la mer. Enfin ce qui fait croire quil y a quelque chose à faire là, cest que le gouverneur y envoie présentement une grosse barque reconnaître les côtes et tâcher dentrer dans les rivières.29 mars.
La Maligne vient de faire signal pour parler ; nous avons arrivé dessus. Joyeux a crié quil avait trois pieds deau dans son navire ; et que pour y remédier il ne fallait pas aller au plus près comme nous faisions. On lui a dit de faire la route et que nous le suivrions. Il va travailler à trouver sa voie deau, cest-à-dire lendroit de son bâtiment par où leau de la mer sest fait une voie pour y entrer. Quand il laura trouvée, il étoupera : et cependant la pompe marche.30 mars.
Le vent a été assez fort cette nuit. On roule, on tangue ; et je suis malade comme une bête. Jétais gaillard en venant. Il faut que je sois bien vieilli en douze mois. Vous serez surpris de me voir tout blanc. Il fait trop chaud aux Indes pour soutenir la perruque. Les cheveux sont revenus blancs : je les laisserai comme ils sont. Il faudra bien, sil vous plaît que vous vous y accoutumiez.
La Maligne tient bonne contenance et nimplore point notre secours. Bon signe.31 mars.
Voici les vents alizés. Cest un bon sud-est, qui nous mène au nord-ouest. Il y a apparence que nous nen aurons point dautre jusquà lîle de lAscension.
7 feuilles format A4
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NOTES :
1. « Humeur blanche et visqueuse, secrétée par plusieurs organes, et particulièrement celle qui vient du nez et des bronches. » (Littré) retour2. Face au cap des Aiguilles (cabo das Aghulas), pointe la plus méridionale de lAfrique, à lest du cap de Bonne-Espérance. retour
3. James Scott, duc de Monmouth, (1649-1685), fils naturel de Charles II dAngleterre. A lavènement de Jacques II, il organisa avec le duc dArgyll un coup de force qui échoua. Ses troupes furent écrasées le 6 juillet 1685 lors de la bataille de Sedgemoor et il fut décapité. Toutefois certains théories ont prétendu quil aurait pu être lhomme au masque de fer. Cette victoire ne profita guère à Jacques II qui ne resta que quelques mois sur le trône avant de venir se réfugier en France où il finit ses jours. retour
4. Monsieur Joyeux était le commandant de la Maligne. retour
5. Sur les Hottentots, ou Outentos, voir la note 10 de la page davril 1685. retour
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