Discours d'un fidèle sujet du roi touchant l'établissement d'une Compagnie française pour le Commerce des Indes Orientales.
ADRESSE A TOUS LES FRANÇAIS.
S'il est de la grandeur d'un État que ses peuples s'appliquent aux exercices militaires, pour résister aux entreprises des étrangers, il n'est pas moins de son utilité qu'ils s'adonnent au commerce, pour aller chercher dans les parties du monde les plus éloignées ce qui peut contribuer au bonheur et à l'ornement de leur pays. Et de fait, cette occupation accomplit toute seule les deux choses que les grands politiques désirent le plus ; je veux dire, qu'elle retire les hommes de l'oisiveté, les endurcit à la fatigue, et en même temps les comble d'honneur et de bien. Tellement qu'il manque quelque chose à la prospérité d'un grand royaume quand le commerce n'y fleurit pas à l'égal des autres professions, et quand les particuliers par une mollesse dangereuse, négligent la plus noble manière de s'exercer et le plus légitime moyen de s'enrichir. Mais, certes, il semble que le commerce soit de la nature des arts libéraux, qui demandent le repos de celui qui les cultive ; et comme il n'est pas possible que parmi le tumulte d'une vie inquiète l'esprit reçoive ou retienne ces belles habitudes qui le rendent si recommandable quand il les possède, aussi est-il vrai de dire que le commerce ne saurait être en vigueur que durant la paix, qui est à l'égard d'un état ce que le repos d'esprit est à l'égard d'un particulier. Ce n'est guère la saison, au milieu d'une guerre intestine ou étrangère, quand tous les citoyens sont obligés de songer à la défense de la patrie, de faire des voyages de long cours, et d'emmener hors du pays ceux qui doivent lui rendre service. En ces malheureuses rencontres l'absence tiendrait lieu de désertion, et le désir d'acquérir qui est honnête en un autre temps passerait alors pour une avarice criminelle. Chacun sait quelle a été l'agitation de la France depuis cent ans et plus ; quels orages elle a eu à combattre, à quels périls elle a été exposée. Il n'en faut pas dire davantage, pour ne point rafraîchir la mémoire des malheurs qu'il faut s'efforcer d'oublier. Il suffira de remarquer qu'après avoir évité les plus dangereux écueils, elle se vit encore au commencement du règne précédent plonger dans une guerre civile, par la révolte de quelques-uns de ses enfants, que la différence de religion avait éloignés de l'affection des autres, et avait soustraits à l'obéissance du Prince. Cette affaire ayant été terminée glorieusement, et les peuples ayant été ramenés dans le devoir, sans détruire leur liberté ni violenter leur conscience, elle se trouva obligée de soutenir contre les étrangers une des plus longues guerres qui ait été depuis la fondation de la Monarchie. Et bien que la justice de sa cause, la valeur de son roi, et la sagesse des conseils dont il s'est servi l'aient toujours rendue victorieuse, néanmoins il est manifeste que cela ne s'est pu faire qu'avec des soins incroyables, et avec un zèle extraordinaire de tous les membres de l'État. Et ainsi, il semble qu'on n'a pas dû s'étonner si les Français ayant eu tant d'occupations chez eux-mêmes, n'ont point tourné leurs pensées vers la navigation et le trafic et si nos voisins qui cependant s'y sont appliqués avec soin, en ont remporté tant d'honneur et y ont amassé tant de richesses. Il ne faut point encore trouver étrange, si quelques entreprises de particuliers n'ont pas eu tout le succès qu'ils s'en étaient promis, parce que la plupart d'entre eux ayant eu d'autres affaires qui leur touchaient de plus près, durant nos troubles, ont poursuivi ces commencements avec lenteur, et les ont même laissé tomber dans le désordre, par le peu de diligence qu'ils ont faite pour le prévenir. Mais aujourd'hui que Dieu nous a rendu la tranquillité si désirée, et que la France jouit d'une profonde paix sous le glorieux gouvernement de son roi, aujourd'hui que la sage conduite de ce prince, et sa ferme application aux affaires sont les objets de l'admiration et de la crainte de toute l'Europe, il y aurait un juste sujet d'étonnement, si notre nation ne voulait pas faire quelque effort pour se remettre dans un droit qu'elle ne peut perdre, et pour se procurer à elle-même, par l'établissement d'un fameux commerce, les utilités inestimables que ses voisins en reçoivent.
Or, entre tous les commerces qui se font dans toutes les parties du monde, il n'y en a point de plus riche ni de plus considérable que celui des Indes Orientales. C'est de ces pays féconds que le soleil regarde de plus près que les nôtres, qu'on rapporte ce qu'il y a de plus précieux parmi les hommes, et ce qui contribue le plus soit à la douceur de la vie, soit à l'éclat et la magnificence. C'est de là qu'on tire l'or et les pierreries, c'est de là que viennent ces marchandises si renommées et d'un débit si assuré, la soie, la cannelle, le poivre, le gingembre, la muscade, les toiles de coton, l'ouate, la porcelaine, les bois qui servent à toutes les teintures, l'ivoire, l'encens, le bézoard, et mille autres commodités auxquelles les hommes étant accoutumés, il est impossible qu'ils s'en passent. C'est désormais une nécessité indispensable de faire venir de toutes ces choses ; et je ne vois pas pourquoi nous les voudrions toujours recevoir de la main d'autrui, et pourquoi nous refuserions de faire gagner dorénavant à nos citoyens ce que des étrangers ont gagné sur eux jusqu'à présent. Pourquoi faudrait-il que les Portugais, les Hollandais, les Anglais, les Danois, allassent tous les jours dans les Indes Orientales, y possédassent des magasins et des forteresses, et que les Français n'y eussent jamais ni l'un ni l'autre ? A quoi donc nous servirait-il d'avoir de si bons ports, d'avoir tant de vaisseaux, si grand nombre de matelots expérimentés, tant de vaillants soldats ? A quoi nous servirait-il de nous vanter d'être sujets de la première couronne de l'univers, si les sujets de cette première couronne n'avaient pas la hardiesse de se montrer dans les lieux où les autres se sont établis avec empire ? Il vaudrait presque mieux n'avoir point tant d'avantages, que de ne s'en pas servir, et être arrêté par impuissance, que par le défaut de résolution. Ne serait-ce pas une honte, que nous n'osassions entreprendre avec assurance ce que d'autres ont entrepris dans le doute ? Qu'e nous n'osassions traverser des mers où ils se sont exposés lorsqu'elles étaient inconnues ? Avons-nous donc trop peu d'industrie pour nous servir de leurs inventions, ou trop peu de courage pour suivre leur exemple ? Voudrions-nous plus de facilité que celle qui nous est acquise par leurs travaux ? Voudrions-nous une certitude plus grande de la bonté de l'événement, que la richesse et la gloire dont ils jouissent ?
Mais, il le faut avouer, les inventeurs des choses ont une certaine gloire qui ne se peut communiquer ; ils n'en sauraient faire part à personne, ils la possèdent tout entière. Les Portugais auront éternellement celle d'avoir découvert ces fameuses provinces de l'Orient, et leurs rois mêmes ne dédaignent pas de s'attribuer les premières pensées de cette entreprise. En effet, ils disent que dès l'an 1420, Henri, duc de Viseo, fils du roi D. Jean premier, s'étant persuadé par la grande connaissance qu'il avait de l'astronomie et des autres sciences qu'il devait y avoir plusieurs îles dans la mer océane où l'on pourrait aller, il envoya quelques vaisseaux pour s'en éclaircir, lesquels découvrirent l'île de Madère, et qu'ensuite d'autres firent voile le long des côtes d'Afrique, où ils firent de nouvelles découvertes. Toutefois ce dessein qui avait été alors entamé si heureusement, fut interrompu par les guerres, tant durant le règne d'Edouard, successeur de Jean premier, que sous celui d'Alfonse. Mais Jean, second successeur d'Alfonse, continuant ce que ses prédécesseurs avaient commencé, envoya en 1487 un certain Barthélemy Dias pour courir toute la côte d'Afrique ; et ce fut lui qui le premier, doubla le cap de Bonne-Espérance, à qui il donna le nom de cap des Tourmentes, à cause des orages qu'il fait ordinairement en cet endroit. Et ce nom lui serait peut-être demeuré, si le roi même n'avait voulu le changer en un autre de meilleur augure, et qui était fondé sur l'espérance qu'il avait que ce nouveau progrès lui ouvrirait le chemin à la conquête des Indes Orientales, à laquelle il aspirait avec beaucoup de passion. Toutefois avant que de hasarder ses vaisseaux dans une mer si vaste, il envoya des hommes par terre jusqu'aux Indes, afin de s'instruire des plus experts pilotes du pays de toutes les adresses de cette route. Mais la mort l'ayant surpris sur ces préparatifs, il laissa la consommation de ce grand ouvrage à son successeur Emmanuel. Ce prince donc ayant reçu toutes les instructions nécessaires, fit partir quatre vaisseaux de Lisbonne au mois de juillet 1497, sous la conduite de Vasco de Gama, qui après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, nonobstant les tempêtes, et vaincu l'importunité des siens, qui demandaient à retourner, arriva heureusement devant Calicut au mois de mai suivant ; et après avoir été deux ans absent, il vint lui-même apporter les nouvelles de son heureuse navigation et jeter les fondements des grandes espérances que l'on en devait concevoir. L'année d'après, le roi y renvoya quatorze vaisseaux sous la charge de Pedro Alvarez, et continua depuis à y envoyer plusieurs flottes pour se fortifier puissamment dans ce pays où il trouvait tant de richesses. Et par ce moyen il se rencontra qu'au même temps que le roi de Castille s'emparait de toutes les nouvelles terres du côté de l'Occident, les Portugais faisaient la même chose du côté de l'Orient. C'est ce qui donna lieu à ce fameux partage fait par le pape Alexandre VI, qui, tirant une ligne imaginaire d'un pôle à l'autre, laquelle devait passer à cent lieues des Açores, adjugeait au roi de Castille tout ce qui était à l'Occident de cette ligne, sans toucher aux établissements que les rois de Portugal avaient déjà à l'Orient de la même ligne, et qui s'augmentèrent infiniment depuis le voyage de Vasco de Gama. C'est ainsi que la constante résolution de ces princes surmonta les difficultés qui les pouvaient effrayer, et réussit enfin avec tant de gloire pour eux, et tant de bonheur pour leurs sujets. C'est ainsi que ces nouveaux Argonautes allèrent à la conquête de la véritable Toison d'Or. Car enfin, c'est à cette navigation que les Portugais sont redevables de tous leurs trésors ; c'est par-là qu'ils se sont rendus célèbres entre tous les peuples, et qu'ils ont élevé leur nom et leur puissance plus haut, ce semble, que ne leur permettait l'étendue de leur royaume, qui n'est qu'une des plus petites et des plus stériles parties de toute l'Europe. C'est ce grand et riche trafic qu'ils ont possédé tout seuls cent ans entiers, qui les a mis en état de soutenir si hautement ce qu'ils ont entrepris de nos jours ; et mal aisément auraient-ils pu résister aux ennemis qui sont à leurs portes, si cette source inépuisable d'or et d'argent, et de marchandises précieuses qu'ils trouvent dans les Indes, ne leur fournissait abondamment de quoi subvenir aux dépenses d'une si longue et si dangereuse guerre.
C'est de cette même navigation et de ce même trafic, que les Hollandais qui s'étaient défendus d'abord contre les Espagnols avec des forces si inégales, ont tiré de quoi se faire craindre d'eux, et de quoi les contraindre à leur accorder une paix glorieuse. C'est depuis ce temps-là que ces peuples qui n'avaient pas seulement les Espagnols pour adversaires, et qui semblaient avoir à combattre la mer et la terre dans leur propre pays, ont acquis malgré tant d'obstacles une puissance considérable, et ont commencé à se disputer de bonheur et de richesse avec la plupart de leurs voisins. Cela se peut dire sans rien ajouter à la vérité, puisque la Compagnie des Indes Orientales qu'ils ont parmi eux est le principal soutien de leur état, et la plus sensible cause de leur grandeur. Cependant, aurait-on pu croire que l'union de quelques marchands qui s'avisèrent de voyager aux Indes en 1595 et qui ne formèrent leur grande compagnie que six ou sept ans après, eût pu s'élever à ce haut degré d'opulence où nous savons maintenant qu'elle est arrivée ? On sait les profits que les intéressés ont touché annuellement, et qui ont été le plus souvent de trente ou trente-cinq pour cent, et quelquefois de davantage. On sait toutes les dépenses qu'il lui a fallu faire en diverses occasions ; et tout cela déduit, lorsqu'en 1661, on fit un état général des biens de la compagnie, lorsqu'on eût supputé ce qu'elle pouvait avoir d'argent comptant, qu'on eût dressé un inventaire des riches marchandises dans ses magasins regorgent, qu'on eût estimé à peu près ce que valent ses vaisseaux, ses canons et ses autres équipages, l'assemblage de toutes ces choses évaluées produisit une somme si excessive, qu'elle surpassait presque toute sorte de créance. Et néanmoins on ne faisait point entrer en compte que cette compagnie possède encore plus de terre dans les Indes que les états de Hollande n'en possèdent dans la basse Allemagne ; et c'est ce qui lui donne le moyen d'entretenir ordinaire quatorze ou quinze mille hommes de guerre pour conserver ses places, outre les matelots et les autres personnes qu'elle emploie de tous côtés, et qui ne sont guère moins de quatre-vingt mille hommes qui subsistent tous par son moyen. Une si grande richesse, qui est venue de si petits commencements, passerait absolument pour fabuleuse, si nous n'en étions convaincus par nos propres yeux et par l'expérience qui nous fait voir que maintenant les Hollandais sont les plus pécunieux peuples de l'Europe, et que l'argent est si commun dans leur pays que les héritages s'y achètent à plus haut prix qu'en pas un lieu du monde. De façon qu'une terre en fief en Hollande se vend ordinairement au denier soixante, les terres en roture au denier cinquante, et l'argent s'y prête à trois pour cent, c'est-à-dire au denier trente trois, tant il est vrai que parmi eux l'argent est à meilleur marché que les autres biens. Ce qui ne leur vient point de pâturages qu'ils font dans leurs marais desséchés, ni de la culture de leurs autres terres qui ne sont pas trop bonnes, mais de leur seul trafic, et principalement de celui des Indes Orientales.
Les Anglais s'avisèrent du même dessein presque en même temps, et formèrent aussi une compagnie à Londres pour la navigation des Indes Orientales. Cette compagnie fit partir quatre vaisseaux dès l'an 1600, et le succès fut tel qu'en peu de temps on compta jusqu'à vingt flottes qu'elle y avait envoyées. Le roi d'Angleterre protégea puissamment ces nouveaux associés, et en 1608 il envoya Guillaume Haukins en qualité de son ambassadeur vers le grand Moghol, pour les faire jouir de la liberté du commerce, malgré les obstacles que les Portugais et les Hollandais tâchaient d'y apporter. En 1615, il y renvoya encore Thomas Roë, et en d'autres années il envoya divers ambassadeurs aux rois du Japon pour le même sujet. Et ceux-ci ménagèrent si bien l'esprit de ces barbares qu'ils en obtinrent tout ce qu'ils désiraient, et que les Hollandais mêmes pour être bien venus dans le Japon, disaient qu'ils étaient anglais. La compagnie obtint aussi de grands privilèges dans les États du roi de Perse, en conséquence du secours qu'elle lui donna contre les Portugais pour le siège d'Ormuz ; mais il eût été à souhaiter pour elle qu'elle eût trouvé autant de fidélité dans l'exécution que de facilité dans les promesses. Quoi qu'il en soit, cette compagnie s'est rendue fort puissante dans les Indes, où elle a maintenant divers comptoirs sous deux directeurs principaux ou présidents, dont l'un fait sa résidence à Surate, et l'autre à Bantam ; et c'est par leur autorité que toutes les affaires de ces quartiers là se conduisent. Ainsi l'industrie et la valeur de ces peuples a établi et maintenu leur commerce. Et bien que leurs ennemis aient fait les derniers efforts pour les détruire, et en soient venus jusqu'à une guerre ouverte et très sanglante, ils n'en ont remporté le plus souvent que de la honte, et ne les ont point empêchés de continuer leurs navigations, dont ils n'avaient pas droit de les exclure.
Les Danois ont aussi voulu prendre part à ces voyages célèbres, encore qu'ils ne fassent pas un si grand trafic dans les Indes que les autres, et n'y paraissent pas avec des flottes si nombreuses. Mais ils n'ont pas laissé d'y avoir quelque habitation, et d'y envoyer des vaisseaux de temps en temps. Leur négoce se fait d'ordinaire dans le golfe du Bengale, sur les côtes de Pégu, et dans quelques îles du sud, où même ils sont fort redoutés.
Enfin, le fameux Gustav Adolf, roi de Suède, crut qu'il était de sa grandeur que ses peuples visitassent aussi les Indes Orientales et les autres parties du monde ; et dans le moment que ce prince, qui roulait dans son esprit de si vastes pensées, se préparait pour entrer dans l'Allemagne et machinait la ruine de la Maison d'Autriche, il projetait de faire une compagnie en Suède pour ces grandes navigations, comme il paraît par ses lettres patentes données à Stockholm le 14 juin 1626. Mais la guerre d'Allemagne qui survint peu après, et sa mort précipitée ne lui permirent pas de voir l'accomplissement de ce dessein, qui a été renouvelé depuis.
Après cela, les Français peuvent-ils se dispenser de songer à une entreprise qui a paru à tous les peuples également utile et glorieuse ? Et si nos désordres précédents ont pu servir d'excuse à notre négligence sur ce sujet, notre tranquillité présente ne la ferait-elle pas condamner à l'avenir ? Nous aurions tort, à la vérité, d'envier à nos voisins des richesses qu'ils ont acquises par des moyens honnêtes et permis à tous les hommes ; mais nous aurions tort de ne vouloir pas embrasser les mêmes moyens, quand ce ne serait que pour conserver notre bien, qui devient la récompense de leurs travaux, tandis que la plupart du peuple demeure inutile parmi nous.
Mais, on a de la peine à s'engager dans une entreprise nouvelle ; chacun appréhende de faire la première démarche. On craint toujours de ne pas rencontrer ce que l'on espère. Ces pensées là sans doute étaient pardonnables aux Portugais, qui voyaient devant eux une mer immense, et qui voulaient passer sous un autre ciel et sous d'autres étoiles, sans connaître la route qu'ils devaient tenir. Cela était encore pardonnable aux Hollandais, qui faisaient état d'aller dans des contrées où leurs plus mortels ennemis étaient les maîtres, et où ils avaient plus à craindre les Portugais que les orages ni les barbares. Mais à présent que les premiers nous ont frayé le chemin de ces terres fortunées, et que les autres nous ont détrompés de la crainte de ceux qui y sont devant nous, il y aurait de l'aveuglement volontaire à ne vouloir pas demeurer d'accord des biens qui nous sont assurés, et de la facilité avec laquelle nous les pouvons obtenir. Car que la France ne soit plus puissante que pas une autre nation qui trafique dans les Indes, c'est ce qui ne se conteste pas. Que les Français n'aient aussi plus de commodités pour ce trafic, c'est ce qui ne se peut encore contester, si on considère que nous possédons déjà au-delà du cap de Bonne-Espérance la plus grande île de toute cette mer, je veux dire l'île de Saint-Laurent ou de Madagascar, qui n'a pas moins de sept cents lieues de tour, et qui d'ailleurs est dans le climat le plus doux de toutes les Indes. L'air y est si tempéré qu'on y peut être toujours vêtu des mêmes habits que nous portons au printemps, et l'expérience a fait connaître à plusieurs qu'il fait ici des chaleurs plus incommodes que la plus grande de ce pays-là. La terre y est admirable pour toutes sortes de grains et d'arbres, et ne demande qu'à être cultivée pour être merveilleuse. Il n'est point nécessaire comme aux autres îles d'y apporter des vivres pour y faire subsister les colonies, on y trouve de toutes choses en abondance, et le pays en produit non seulement assez pour nourrir les habitants, mais assez encore pour en faire part à d'autres peuples. Les eaux y sont excellentes, les fruits délicieux, et l'on peut dire sans exagération qu'il est aisé d'en faire un vrai paradis terrestre. Elle a outre cela des mines d'or si abondantes, que durant les grandes pluies et ravines d'eaux, les veines d'or se découvrent d'elles-mêmes le long des côtes et sur les montagnes. Elle est peuplée de gens d'humeur assez traitable, et que l'on emploierait en toutes sortes de service, pourvu qu'on les gouvernât doucement. Ce sont des hommes qui sont humbles, soumis, et qui ne ressemblent pas aux peuples des pays et des îles plus avancées dans les Indes, qui pour quoi que ce soit au monde ne se veulent assujettir au travail. Au contraire, ceux-ci s'y plaisent, et prennent plaisir à voir travailler les chrétiens. Le pays est partagé entre plusieurs petits rois, qui se font la guerre les uns aux autres, et qui par leur discorde nous donneraient un moyen facile de nous établir puissamment parmi eux. De là, on peut trafiquer sans peine dans toutes les Indes, à la Chine, au Japon, et encore plus commodément sur les côtes d'Ethiopie, et dans les terres de l'Empereur des Abyssins, dont le commerce est presque inconnu, à Sofola, où sont les mines d'or les plus riches de toute la terre, à Quama, à Melinde, dans la Mer Rouge et dans tout le golfe Persique. En un mot, il n'y a pas de lieu plus propre pour faire un magasin général des marchandises que l'on ferait venir de tous côtés pour être apportées dans l'Europe. Cela n'empêcherait pas pourtant que nous ne pussions encore nous établir en plusieurs autres endroits, et où il serait le plus à propos pour le bien de nos affaires ; et il y a tel lieu qui n'est occupé de personne, et que l'on dira en temps et heure, dont nous pourrions nous saisir, et où l'on ferait le plus grand commerce qui se soit jamais fait. Il ne tiendra donc qu'à nous de profiter de tant de circonstances favorables, et de ne pas laisser périr entre nos mains de si notables avances. Nous admirons la bonne fortune de nos voisins ; elle le mérite ; mais nous ne devons pas l'admirer oisivement. Il faut que cette pensée se termine par une émulation honnête, puisque tant de choses nous promettent un succès égal ou plus grand encore. Aussi bien que toute la terre n'est pas connue, il reste de vastes régions à découvrir. Il reste de quoi faire avouer aux étrangers, que s'ils ont eu le bonheur d'aller devant nous, nous pouvons avoir la gloire d'aller plus loin qu'eux. Mais comme j'estime qu'il serait nécessaire pour réussir ce grand dessein, de former parmi nous une compagnie pour la navigation des Indes Orientales, à l'exemple des autres peuples, et qu'il faut donner cet honneur aux Hollandais, que celle qui est parmi eux est la plus riche et la mieux entendue de toutes celles qui s'en sont jamais mêlées, il est bon de considérer de quelle manière cette compagnie s'est formée, et quels ont été ses progrès, afin que chacun juge si nous avons lieu de douter de ce que nous devons faire après ce qu'ils ont fait.
La guerre des Espagnols contre les Hollandais ayant ruiné une partie du commerce de cette nation, sans lequel elle aurait eu peine à subsister, quelques marchands de Zélande s'associèrent entre eux en 1592 pour aller trafiquer dans les Indes Orientales, et particulièrement aux lieux où les Portugais n'avaient point d'habitudes. Mais pour éviter les incommodités que l'on trouve auprès de la ligne, ils résolurent de chercher un passage vers le nord, afin d'aller le long des côtes de la Tartarie et du Cathay, et de là descendre dans la Chine et dans les Indes. Mais ce voyage leur ayant mal réussi, ils s'associèrent ensuite avec quelques marchands d'Amsterdam, qui tous ensemble équipèrent une petite flotte de quatre vaisseaux, qu'ils envoyèrent aux Indes par la route ordinaire, sous la conduite d'un nommé Corneille Houtman, qui avait demeuré longtemps à Lisbonne, où il avait appris des Portugais le secret de cette navigation. Et ils partirent en 1595 et ne revinrent qu'au bout de deux ans et quatre mois, sans rapporter aucun profit. Cette petite disgrâce n'empêcha pas qu'en même temps, il ne se formât une seconde compagnie dans la même ville d'Amsterdam, et ces deux compagnies s'unirent aussi, et équipèrent ensemble une flotte de huit vaisseaux, qui partit en 1598, pendant qu'une troisième compagnie équipait en Zélande pour le même dessein. En l'année 1599, quelques autres marchands d'Amsterdam, la plupart Brabançons, formèrent encore une compagnie séparée de toutes les autres, laquelle envoya aussi quatre vaisseaux aux Indes. En 1600, cette dernière compagnie équipa de nouveau deux navires, lesquels se joignirent à six autres de la première compagnie, et ces huit vaisseaux étant partis, les intéressés de ces deux compagnies, sans attendre leur retour, équipèrent treize vaisseaux, à savoir la première compagnie neuf, et la dernière quatre, et cette flotte partit au mois d'avril 1600 et son premier voyage lui fut assez utile pour y trouver un fonds pour faire un second équipage. Il y eut alors des marchands de Rotterdam et de Nort-Hollande, qui formèrent des compagnies séparées. Et ainsi, il y avait à craindre qu'elles ne se ruinassent les unes les autres : c'est pourquoi Messieurs les États prévoyant les désordres que cette division pourrait produire, les convièrent d'unir tous leurs intérêts ensemble, et d'envoyer des députés à la Haye, pour tâcher à ne former qu'une seule compagnie. Tous les intéressés acquiescèrent à cette proposition, et ainsi il se forma une compagnie générale pour la navigation des Indes Orientales, laquelle en obtint l'octroi ou le privilège de Messieurs les États, portant défenses à tous les autres habitants de ces provinces de trafiquer dans toutes les Indes, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'à l'extrémité de la Chine, et ce privilège leur fut accordé pour vingt et un ans, à commercer du vingtième mars 1602. Par cet octroi, il était permis à toutes personnes d'entrer dans la compagnie pour telle somme d'argent que l'on voudrait, pourvu que l'on se déclarât dans cinq mois, après lesquels on n'y recevrait plus qui que ce soit. Dans cet espace de temps, il s'amassa un fonds de six millions six cent mille livres, monnaie du pays, qui font sept millions neuf cent vingt mille livres monnaie de France, et personne depuis n'a été reçu de nouveau dans la compagnie, à moins que d'avoir acheté la part de quelqu'un des premiers intéressés, ce qu'ils appellent acheter une action. Il fut alors fait plusieurs règlements pour maintenir l'ordre et conserver les intérêts de chaque particulier, lesquels furent expliqués dans cet octroi. Cependant, comme il expirait au mois de mars 1623, il fut alors continué pour vingt et un ans encore, et en 1643, moyennant une gratification de seize cent mille livres qui furent donnés à l'état, il fut renouvelé pour 27 ans, et maintenant on poursuit la même continuation de privilège pour pareil nombre d'années.
Ce premier fonds de six millions six cent mille livres monnaie du pays, fut employé à l'équipage d'une flotte de quatorze vaisseaux, qui partit au mois de février 1603, et d'une autre de treize qui partit au mois de décembre de la même année. Jusque-là, il n'y avait point eu de profit pour les intéressés durant qu'ils avaient été divisés en compagnies particulières, parce que tout ce qu'ils pouvaient gagner était toujours employé à de plus fort équipages. Mais au retour de ces deux flottes, il se trouva tant de profit, qu'en 1605 les intéressés touchèrent quinze pour cent, en 1606, soixante-quinze pour cent, de sorte qu'il ne s'en fallait que dix pour cent qu'ils ne fussent remboursés de tout leur fonds. Cependant la compagnie ne laissait pas de faire de grands équipages, elle traitait avec les rois des Indes, elle y bâtissait des forteresses, elle avançait ses conquêtes de tous côtés ; et nonobstant toutes ces dépenses, il se trouva qu'au mois de mai 1613, chacun avait été remboursé de son principal, et avait outre cela cent soixante de profit, c'est-à-dire par exemple, que celui qui avait mis en 1602 quatre mille francs dans le fonds de la compagnie, avait reçu en 1613 dix mille quatre cents livres de profit, et ne laissait pas d'avoir encore sa part tout entière au fonds de la compagnie. Et ce profit a si bien augmenté depuis, qu'il y a peu d'années où les intéressés n'aient touché trente pour cent, ou environ. En 1661, ils tirèrent quarante pour cent. L'année 1662, il ne se fit point de distribution, à cause des quatre navires qui périrent, et dont on n'a point encore eu de nouvelles, et de plus à cause des dépenses extraordinaires qu'il fallut faire pour le siège de Cochin. Mais en 1663, ils ont reçu trente pour cent.
La compagnie, de dix ans en dix ans, fait un inventaire général de tous ses effets, et par celui qui fut fait en 1661, elle se trouva en possession de ces richesses immenses que nous avons dites.
Cette compagnie n'a pas seulement enrichi les particuliers, mais les avantages que le corps de la République en a retirés et en retire continuellement, ne se peuvent presque estimer. Premièrement, toutes les marchandises qu'elle amène des Indes dans les ports des États, payent des droits qui sont très grands, et qui montent pour le moins à sept pour cent, d'autant que toutes ces marchandises, avant que d'être apportées en France, sont déchargées en Hollande, et avant que de revenir à nous, elles ont payé en Hollande les droits d'entrée et de sortie, qui montent à six pour cent, et encore un pour cent pour les droits du convoi, qui font sept pour cent qui demeurent purement au profit de la République. Ce qui n'empêche pas qu'il ne coûte encore deux pour cent pour la facture, avec les frais de la charge et du fret. Tellement que c'est au moins douze pour cent que les marchandises des Indes nous coûtent plus qu'elle ne feraient, si nous les allions quérir nous-mêmes. D'où il s'ensuit que nos négociants, en prenant le même profit sur ces marchandises que fait la compagnie de Hollande, ils ne laisseraient pas de nous pouvoir faire douze pour cent de meilleur marché que les autres, parce que ces marchandises viendraient chez nous en droiture, et n'auraient point payé les droits qu'elles payent pour avoir passé en Hollande, ce qui enlève tous les ans de grandes sommes d'argent de la France, où il se consume plus du tiers de tout ce que les Hollandais rapportent des Indes.
Le second avantage que les États retirent de cette compagnie, est qu'à tous les renouvellements d'octroi, elle fait un présent considérable, et la dernière fois, comme nous avons dit, elle donna seize cent mille livres. En troisième lieu, elle fait subsister plus de quatre-vingt mille hommes, la plupart desquels sans cela seraient à charge à l'État. La dernière et la plus importante considération, c'est que cette compagnie, en affaiblissant le commerce des Portugais, qui ont été longtemps sous l'obéissance du roi catholique, a affaibli la monarchie espagnole, dont elle avait tout à craindre, et s'est par ce moyen préparé le chemin à la paix.
Il s'équipe tous les ans pour ce voyage douze grands vaisseaux de port depuis huit cents tonneaux jusqu'à quatorze cents, lesquels partent en diverses saisons, et il en revient autant ou environ chaque année, précisément à la fin de juin, au-devant desquels la compagnie et les États envoient dès le mois de mai plusieurs vaisseaux de guerre, tant pour les escorter et les défendre des entreprises de leurs ennemis, que pour leur porter des rafraîchissements, et faire entrer des gens frais dans ces vaisseaux qui retournent, selon le besoin qu'ils en ont. Au reste, la principale place de cette compagnie dans les Indes s'appelle Batavia. C'est une ville qu'ils ont bâtie dans l'île de Java Major, près de Sumatra. Là sont leurs magasins, et là ils font l'amas de toutes les choses qu'ils rapportent en Europe, et qu'ils tirent de tous les divers pays des Indes, du Japon, de la Chine, et des autres royaumes. Ils possèdent aussi Colombo dans l'île de Ceylan, ayant depuis peu conquis cette ville sur les Portugais, et c'est dans cette île qu'on trouve la cannelle, qui se débite ensuite par tout le monde. Enfin, ils ont encore plusieurs autres places, depuis le golfe de Perse, jusqu'à l'extrémité de la Chine, et il y a longtemps que l'on leur comptait trente-sept magasins dans les Indes, et vingt forteresses considérables.
Pour se rendre encore le commerce plus libre, ils entretiennent des agents auprès des rois de tous ces quartiers-là, comme auprès du roi de Perse, du grand Moghol, des rois de la Chine, du Japon, de la Cochinchine, et plusieurs autres. Voilà jusqu'à quel point de grandeur cette compagnie est parvenue, et comment la société de quelques marchands assez médiocres en biens et en toutes choses, a heureusement surpassé leurs espérances, et les a menés plus loin qu'ils ne prétendaient aller.
Mais il n'y a rien qu'une compagnie de cette nature ne puisse obtenir, par une fidèle union, par une adroite conduite, par un courage inébranlable. Cette vérité étant si claire, et les mêmes avantages nous étant offerts, pouvons-nous nous empêcher de nous en prévaloir, à moins que d'avouer que nous-mêmes nous croyions manquer, ou d'union, ou d'adresse, ou de courage ? Que ce reproche tombe sur le courage, cela n'est pas à craindre. Sur l'adresse, cela serait faux, car pour ne parler maintenant que de la navigation, il est certain que nous avons les meilleurs hommes de mer qu'on puisse désirer, et les Hollandais même se servent le plus souvent de Français sur leurs vaisseaux et s'en trouvent mieux que de leur gens propres. Sur l'union, oui, sans doute, c'est cela, il ne le faut pas dissimuler, c'est ce qui nous manque, et c'est un défaut de notre nation, qui mérite le plus que nous prenions soin de l'en corriger. Et de vrai, quelle honte que nos Français, qui sont les peuples du monde les plus polis, chez qui la valeur, la magnificence, la bonté naturelle, la civilité, la doctrine, les Beaux-Arts semblent avoir choisi leur principale demeure ; que ces peuples, dis-je, aient tant de peine à se souffrir les uns les autres, que leur union soit si difficile, leurs sociétés si inconstantes, et que les meilleures affaires périssent entre leurs mains, par je ne sais quelle fatalité de cette nature, sans laquelle il serait presque impossible de leur résister ? Quand les Hollandais commencèrent leur compagnie, il se trouva des gens de médiocre condition, qui vendirent jusqu'à leurs meubles pour contribuer à l'achèvement du fonds nécessaire, parce qu'ils croyaient qu'il en devait revenir beaucoup de gloire et d'utilité à leur patrie. Et les Français, qui ont tant d'excellentes qualités, n'auraient point de zèle maintenant pour l'honneur et pour le bien de leur pays ; je m'assure que cela n'arrivera pas, et puisque nous voici dans ce siècle merveilleux qui doit apporter du remède à tous nos maux, et rendre toutes choses nouvelles, il faut effacer jusqu'aux moindres vestiges de cette ancienne tache, et faire voir désormais par une constante liaison entre nous, et par un véritable amour du bien public, que notre grand et incomparable monarque a perfectionné son peuple, et lui a inspiré une vertu qu'il n'avait pas encore. Que faut-il donc faire, me demandera-t-on ? Il faut en premier lieu, comme nous avons déjà dit, former une compagnie ou société de plusieurs personnes, qui contribueront unanimement à l'exécution de notre entreprise, et qu'on pourra appeler pour cette raison la Compagnie Française pour le Commerce des Indes Orientales. Il faut ensuite équiper une flotte, et aller descendre droit dans notre île de Madagascar, où nous ne trouverons aucune résistance, et commencer à y faire un grand établissement, qui sera soutenu par de fortes colonies que l'on continuera d'y envoyer. Il faut faire état de n'y mener que des hommes de courage et de bonnes mœurs, et non point des criminels rachetés du gibet ou des galères, ni des femmes persécutées pour leur débauche. Une partie de ces gens s'occupera à cultiver la terre, qui sera d'un très grand rapport, tandis que les autres se rendront maîtres des principaux postes du pays, et s'assureront des ports, parmi lesquels il y en a plusieurs qui peuvent facilement contenir deux ou trois cents vaisseaux, qui y seront à l'abri de tout vent. Et ce sera là comme les préliminaires de notre grand commerce. Je sais bien que quelques-uns, jugeant légèrement de cette proposition, s'en dégoûteront d'abord, et diront que les Français ont été déjà à Madagascar sans y rien faire, et que le sieur Flacourt qui a été directeur de la compagnie qui s'était faite alors, le donne assez à connaître par la relation qu'il en a publiée. Quoi donc, est-ce la première fois qu'une chose qui a manqué dans un temps, n'a pas laissé de réussir dans un autre ? L'histoire n'est-elle pas pleine de grandes entreprises qui n'ont été achevées qu'après plus d'une tentative ? Les premiers Espagnols qui demeurèrent dans les îles de l'Amérique, y furent tous tués, et ce malheur n'empêcha pas qu'on n'y en ramenât d'autres. Les Anglais ont vu ruiner quatre ou cinq fois leurs colonies dans la Virginie, et cela ne les a pas cassés. Et pour nous servir encore de l'exemple des Hollandais, le premier pas qu'ils firent pour ce voyage des Indes, dont ils cherchaient une route nouvelle, leur réussit très malheureusement. La seconde fois, ils y furent, mais ils en revinrent sans profit. Se rebutèrent-ils de cela ? Nullement ; ils y retournèrent, une troisième, une quatrième fois, et recueillirent enfin avec usure les fruits de leur persévérance. Mais il y a quelque chose de plus à dire en cette occasion, il faut que tout le monde sache qu'il y a bien de la différence entre l'affaire où le sieur Flacourt a été mêlé, et celle dont il est question. Il y a bien de la différence entre une compagnie formée par quelques particuliers en petit nombre, et qui n'avait pas fourni tout le fonds nécessaire pour l'accomplissement d'un si grand dessein, et la compagnie que l'on prétend faire maintenant. Car après tout, il y a lieu d'espérer que le roi, qui a tant d'affection et de tendresse pour ses sujets, considérant les notables utilités que cette entreprise apportera à ses États, l'appuiera puissamment, et y entrera même pour une part considérable. Et ainsi, il n'y a point de conséquence à tirer de ce qui s'est passé du temps du sieur Flacourt, à ce qu'on désire faire maintenant. Cependant, le mauvais état où il s'était trouvé alors, par l'abandonnement des intéressés de sa compagnie, n'a pas empêché qu'il n'ait toujours dit, et qu'il ne l'ait même déclaré publiquement par un écrit fait exprès, et imprimé au bout de sa Relation, que si on faisait un établissement considérable dans Madagascar, qu'on le commençât avec vigueur, qu'on le poursuivît avec soin, il nous en reviendrait une utilité inconcevable, attendu la bonté et la fertilité du pays, l'humeur facile et laborieuse des habitants, et la situation avantageuse de cette île pour le commerce. Et cela nous est confirmé par tant de témoins de toutes nations qui en sont fraîchement revenus, Flamands, Français, Hollandais, Anglais, que c'est apporter une résistance opiniâtre à la vérité, que de n'en pas demeurer d'accord. Et toutefois, le sieur Flacourt ne souhaitait autre chose pour bien réussir, sinon que tous les ans on fît partir de France un grand navire pour envoyer à Madagascar ; que devons-nous donc espérer, nous qui parlons d'y en envoyer tout d'un coup quatorze ou quinze ? Il souhaitait qu'on y fît passer cinq cents hommes ; nous parlons d'y en mener cinq ou six mille. Il n'osait presque proposer la dépense d'un équipage de cent cinquante mille livres ; nous songeons à l'emploi de plusieurs millions. En un mot, il ne raisonnait que sur le pied d'une compagnie de particuliers ; nous parlons d'en faire une dans laquelle il y a lieu d'espérer que le roi même voudra bien entrer, et y donner par sa participation royale un certain caractère que nul autre ne lui peut donner. Ce qui fait voir que nous avons bien d'autres pensées que lui, et que nous serons en état d'élever nos affaires jusqu'à un point de grandeur qu'il n'aurait pas osé seulement imaginer. Quoi qu'il en soit, on peut dire de l'île de Madagascar, que pour peu que nous prenions soin de nous y fortifier, nous aurons non seulement une place, mais plusieurs qui seront d'un prix inestimable, et qui vaudront mieux que tout ce que possèdent les Hollandais dans les Indes, soit qu'on regarde les lieux en eux-mêmes, soit qu'on les considère pour la facilité du trafic. En effet, on ne peut pas nier que cette habitation ne fût incomparablement plus commode, et plus sûre, que celle de Batavia dans l'île de Java, où les Hollandais ont établi leur principale résidence. Plus commode, parce que Madagascar est très agréable, dans un climat fort doux et a de tout ce qui est nécessaire à la vie. Au contraire, autour de Batavia il ne se recueille presque rien, et il faut que la compagnie y fasse venir de loin du riz, de la viande, et autres vivres nécessaires pour vingt-cinq ou trente mille personnes, ce qui ne se peut faire qu'avec de grands embarras et de grands frais. Plus sûre, parce que l'île de Java est peuplée de nations brutales, vaillantes et aguerries, qui ne souffrent rien, et qui faisant profession de la loi mahométane, haïssent et méprisent les chrétiens. D'un côté, les Hollandais confinent avec le roi de Mataran, qui les est venu parfois assiéger avec cent mille hommes. D'autre côté ils ont pour voisins ceux de Bantam, qui ne sont éloignés de Batavia que de douze lieues, et qui ont souvent fait la même chose que le roi de Mataran. Au contraire, tous les habitants de Madagascar sont bonaces, et font paraître beaucoup de disposition à recevoir l'Évangile ; tellement que l'on se peut tenir plus assuré avec cent hommes dans Madagascar, qu'avec mille et davantage dans Java. Mais ce n'est pas tout, et si notre habitation était plus sûre et plus agréable que celle des Hollandais, on peut dire encore que le trafic s'y exercerait avec beaucoup moins de peine. Car il faut se représenter une autre incommodité qu'éprouvent les Hollandais pour avoir fait leur magasin général à Batavia ; car comme cette place est extrêmement avancée dans les Indes, et trop même, il arrive de là que leurs navigations en sont plus longues, plus périlleuses, et qu'ils font beaucoup de chemin inutile. Et de fait, quand ils sont arrivés à la vue de Madagascar, ils ont encore plus d'un tiers du chemin à faire, avant que de se rendre à Batavia. Cependant, quand ils y sont, ils faut qu'ils reviennent sur leurs pas et avec les mêmes vents qui les ramèneraient en Europe, afin d'aller trafiquer dans le golfe de Bengale, sur les côtes de Coromandel et des Malabars, à Ceylan, à Surate, dans le sein persique, et sur les côtes d'Ethiopie. Puis il faut qu'ils retournent porter leurs marchandises à Batavia, où ils font leurs cargaisons pour la Hollande. Si bien que la situation de cette place est cause qu'ils font deux ou trois fois un même chemin, au lieu que nous n'aurions point cette peine en faisant notre principal magasin à l'île de Madagascar, puisque étant là, quelque part que nous voulions aller, soit que nous trafiquions du côté de la Mer Rouge, soit que nous entrions dans le golfe de Bengale, soit que nous passions vers la Chine et le Japon, et dans les îles les plus reculées, nous ne ferons point de chemin mal à propos. Quand nous aurons fait nos achats en tous ces lieux, et que nous rapporterons nos marchandises à Madagascar, nous n'aurons pas fait une heure de chemin qui ne nous rapproche de notre pays ; il n'y aura que le mauvais temps qui nous puisse retarder, et nous ne pourrons pas imputer la longueur de notre voyage à des détours inutiles. Ajoutez encore, qu'en venant à Madagascar, ce sera un entrepôt admirable, où nos gens se pourront rafraîchir si longtemps qu'il leur plaira, et reprendre de nouvelles forces pour achever leur voyage ; au lieu que les Hollandais, après être partis de Batavia, ne jouissent point d'un pareil soulagement dans toute la route : ce qui est cause qu'après cette navigation qui dure ordinairement sept mois, ils sont si fatigués qu'il leur faut beaucoup de temps pour se remettre. Et pour dernier inconvénient, dont nous serons encore exempts, lorsqu'ils sont arrivés dans nos mers, comme ils n'oseraient passer par la Manche, à cause des différends qu'ils ont sur le fait des mêmes Indes avec les Anglais, ils sont obligés de continuer leur route vers le nord, et de passer au-dessus de l'Irlande et de l'Écosse, pour revenir tomber dans leur pays par la mer germanique, ce qui augmente leur voyage de quatre ou cinq cents lieues, et est cause que la compagnie, outre les gages ordinaires des matelots et des officiers, leur donne à chacun trois mois de solde d'augmentation. Tellement qu'on peut dire avec vérité, qu'après avoir essuyé toutes les chaleurs de la zone torride, ils sont contraints de venir combattre contre le froid du nord, avant que de se pouvoir rendre chez eux. Et comme ce sont autant de retardements à leur navigation, qui la rendent plus périlleuse et d'une plus grande dépense, il ne faut pas douter que la Compagnie ne fasse son compte là-dessus, et qu'elle n'en mette ses marchandises à plus haut prix. Quoiqu'il en soit, il paraît maintenant que ce que j'ai avancé est très vrai, je veux dire que la demeure de Madagascar est préférable en tout à celle que nos voisins ont dans l'île de Java, et par conséquent que nous ne la devons point négliger. Enfin, (s'il faut nous alléguer nous-mêmes), nos Français ne font point de difficulté de s'aller habituer dans les îles de l'Amérique, comme dans Saint-Christophe, dans la Martinique, dans la Guadeloupe et autres, où ils sont plus de trente mille personnes, et cependant ce sont de lieux où ils ne sauraient subsister sans secours, et où il faut que les Hollandais et les Anglais, avec qui ils trafiquent, leur portent du pain, du vin, de la viande, et leur amènent des esclaves pour cultiver leurs terres, sans quoi ils n'y pourraient passer deux années de suite, que la faim et mille autres misères ne les contraignissent d'en sortir. C'est ce qui est cause que l'Angleterre et la Hollande enlèvent tout leur sucre, leur tabac, leur indigo, et nous les viennent revendre bien cher, de façon que la France ne ressent en vérité aucune douceur de leur travail. Cela étant donc, pourrions-nous donner de plus claires marques d'une entière préoccupation, que d'envoyer des colonies en des pays où il y a quelques incommodités à souffrir, et d'avoir du dégoût pour une île très grande et très abondante, où l'on trouve tout à souhait, où l'on peut établir un si grand commerce ? Et cela, parce que le sieur Flacourt n'y a pas été heureux, parce que cent ou six-vingts hommes y ont mal réussi par la faute même de leur Compagnie ; sans considérer que celle-ci est d'une qualité toute différente, et que c'est une entreprise digne du grand monarque, qui aura la bonté de s'y joindre. On me demandera sans doute si je suis avoué pour le dire si hardiment. Je ne me vanterai point d'un pouvoir que je n'ai pas. Mais je puis dire qu'il n'est point à croire qu'un prince aussi accompli que le nôtre refusât son secours à ses peuples dans une occasion si importante, et leur montrât moins d'affection que les rois d'Angleterre n'en ont témoigné à leurs sujets. On peut dire même que ce que tous les jours il fait, nous répond du contraire. Et quand on considèrera que sa Majesté, depuis l'année 1658, a diminué les tailles de son royaume de vingt millions par ans, que depuis peu de temps il a encore rabaissé le prix du sel, que durant la stérilité de l'année 1661, qui nous menaçait d'une famine inévitable, il eut la bonté de faire venir à ses dépens une quantité prodigieuse de blés, qui furent distribués par toutes les villes, et particulièrement dans Paris, où l'abondance du peuple rendait le mal plus dangereux, quand, dis-je, on se représentera toutes ces choses que nous avons vues, et que nous avons touchées, on n'aura pas de peine à croire qu'il se résolve de contribuer à l'avancement de notre compagnie en toutes manières. Il suffit qu'il soit persuadé que l'établissement de ce grand et noble commerce, ouvrant désormais un moyen honnête et infaillible à tous les Français pour acquérir du bien, bannira insensiblement ces autres moyens infâmes qui n'ont été que trop en vogue de nos jours. Que cette abondance heureuse pourra ramener la bonne foi dans les affaires, et discréditer les articles de la chicane, que l'avidité insatiable des gens oisifs a fait monter au dernier comble d'iniquité. Que ce sera une occasion assurée pour occuper plusieurs personnes qui languissent sans emploi, et de qui l'industrie ne paraît pas, faute d'être exercée. Enfin, que ce sera un remède indubitable pour faire subsister un nombre infini de pauvres qui s'abandonnent à une mendicité honteuse, ou qui cherchent à s'en exempter par des violences criminelles. Ainsi, comme c'est une affaire où il entre autant de l'intérêt et de l'honneur de l'État, qu'il y va du profit des particuliers, il ne faut pas douter que le roi ne la prenne à cœur, et qu'il ne hâte par ses faveurs l'accomplissement d'un dessein si glorieux et si profitable.
Pour y parvenir donc, il faut faire un fonds de six millions, qui seront employés à l'équipage de douze ou quatorze grands vaisseaux, du port depuis huit cents tonneaux jusqu'à quatorze cents, afin de passer un très grand nombre de personnes dans notre île de Madagascar, pour en prendre possession de la bonne sorte.
Sa Majesté pourra être très humblement suppliée d'y entrer pour un dixième, et je ne doute point qu'elle ne le fasse très volontiers.
Je suis de plus assuré que divers grands seigneurs du royaume y entreront pour des sommes considérables, au cas que les marchands qui s'uniront d'abord pour cette compagnie, l'estiment avantageux. Et je tiens en ce cas que l'on peut espérer d'eux près de trois millions, ce qui formera la moitié du fonds nécessaire, et qu'il ne reste plus qu'à trouver l'autre. Et c'est pour ce reste que j'exhorte tous les marchands, bourgeois des villes, et principalement ceux qui aiment l'honneur de leur patrie, et qui cherchent à augmenter leur fortune par de belles voies, d'y songer sérieusement, et de donner des marques publiques de leur zèle, dont ils recevront à l'avenir une ample récompense.
Pour leur donner plus de courage, j'ai sujet de croire avec grand fondement, qu'on pourra obtenir de sa Majesté qu'après s'être engagé du dixième dans le premier armement, elle en fournira davantage s'il est besoin, pour le second, le troisième et le quatrième.
On pourra aussi supplier sa Majesté de remettre à la compagnie la moitié des droits d'entrée et douanes dans toute l'étendue de son royaume, pour toutes les marchandises qui se rapporteront des Indes.
Enfin, sur ce que j'ai pensé que le roi voudrait faire paraître en cette rencontre (comme il fait en toutes les autres), qu'il est véritablement le père de son peuple, j'ai conçu je ne sais quelle espérance, que sa Majesté nous accorderait volontiers de porter sur sa part toute la perte qui se pourrait faire dans les huit ou dix premières années ; et ce sera par ce grand engagement que chacun verra si le roi affectionne véritablement cette affaire, et si la pensée que j'en ai eue, n'est que la vision d'un homme qui a rêvé tout éveillé.
Les particuliers pourront s'intéresser dans la compagnie pour telle somme qu'ils voudront, jusqu'à ce que le fonds soit complet, après quoi on n'y recevra plus personne. Et pour achever plutôt ce fonds, le roi sera supplié de permettre que les étrangers qui désireront entrer dans la compagnie le puissent faire pour telle somme qu'il leur plaira, comme les Français mêmes. Qu'en se faisant, ils acquerront le droit de naturalité, sans qu'ils aient besoin d'autres lettres, pourvu qu'ils soient intéressés au-dessus de dix mille livres, au moyen de quoi leurs parents encore qu'étrangers, pourront hériter d'eux. Et afin de pourvoir à leur plus grande sûreté, il faudra supplier sa Majesté de leur accorder, qu'en cas qu'il arrivât une rupture entre cette couronne et les états dont ces étrangers seraient sujets, que leurs effets ne pourraient être saisis ni confisqués en conséquence de la guerre.
La compagnie aura ses directeurs, et afin d'ôter le soupçon aux négociants d'être opprimés par les autres intéressés, ces directeurs seront pris du corps des marchands seuls, et tout le fonds sera mis entre les mains d'un homme nommé de leur part. Afin aussi d'inviter plus favorablement les étrangers, et leur témoigner la confiance qu'on aura en eux, ils seront avertis qu'ils pourront être du nombre des chefs et directeurs de la compagnie, pourvu qu'ils y aient un intérêt notable, et qu'ils se viennent habituer en France avec leurs familles.
Le roi sera encore supplié d'accorder que les causes de la compagnie, tant en demandant qu'en défendant, soient portées en première instance dans la justice consulaire la plus prochaine, et par appel au Parlement.
Enfin, tous les particuliers qui s'aviseront de quelque chose pour l'avantage de la compagnie, ou pour la sûreté des intéressés, seront bien venus à donner leurs avis, qui seront écoutés favorablement, et suivis en ce qui sera de plus expédient.
Voilà ce que j'ai médité sur ce sujet, et ce qui n'a pas déplu à tous ceux à qui je l'ai communiqué.
Mais la Crainte et la Défiance, ces deux passions lâchent qui gèlent le cœur, pourront peut-être arrêter et refroidir quelques personnes par de certains raisonnements mal fondés et qu'il est bon de ne pas dissimuler, afin de détromper ceux qui s'y laisseraient surprendre.
Le premier est tiré de l'incertitude ordinaire des évènements, qui est le grand lieu commun des timides. Car on dira, qu'il n'est pas fort assuré que cette nouvelle navigation que nous voulons établir, ait un succès aussi heureux que nous le présupposons. Que nos voisins étant déjà en possession du commerce des Indes Orientales où ils sont puissamment établis, et les autres peuples étant aussi accoutumés à trafiquer avec eux pour tout ce qui vient de là, il est bien malaisé de les faire revenir à nous. Qu'enfin, ayant de grands magasins, ils commanderont peut-être à leurs facteurs de donner leurs marchandises pour un temps à plus bas prix que nous ne pourrions faire, afin de nous réduire, ou à tout quitter, ou à vendre à notre perte. A cela, il est facile de répondre suivant les chefs de cette objection. Quant au premier, j'estime qu'il n'entrera jamais dans l'esprit d'un homme de courage ; car si nos voisins ont réussi dans cette navigation, au-delà même de leur espérance, je ne trouve pas qu'il soit raisonnable de demander si nous y réussirons, et c'est une fausse prudence que d'en douter. Elle a presque toujours été trompée, cette mauvaise prudence, qui veut plus de certitude qu'on n'en doit désirer, qui ne se contente pas d'une vraisemblance autorisée, qui voudrait tenir ce qui n'est pas encore. C'est elle qui fit rejeter les propositions du fameux Christophe Colomb à la plupart des princes chrétiens, qui sans doute se trouvèrent bien surpris quand ils en virent l'effet admirable. Les Gênois furent les premiers qui les rebutèrent. Il en parla inutilement au roi de Portugal ; il fit solliciter vainement le roi d'Angleterre et le roi de France même, à ce que quelques-uns disent, et il ne lui aurait de rien servi d'avoir eu de favorables audiences de Ferdinand et d'Isabelle, si un particulier n'avait fait les frais de son premier armement, et n'avait avancé les seize mille ducats d'or qui y furent employés. Ainsi, l'Espagne doit la découverte du Pérou à trois particuliers qui s'associèrent pour ce dessein, dont on eut au commencement si mauvaise opinion, qu'on en parla comme d'une folie, jusqu'à ce que l'événement eût fait voir qu'il ne se pouvait rien faire de plus sage. Cependant cette défiance avait lors quelque fondement raisonnable. La chose était véritablement en doute ; mais aujourd'hui, le gain est certain, le profit indubitable. Le bonheur de ceux qui nous ont devancés répond de ce lui qui nous attend ; en un mot, notre dessein ne saurait manquer que par notre faute, et dire que l'exécution n'en soit pas pleinement dans nos mains, c'est se faire déshonneur, et commettre un mensonge tout ensemble. Quant au second point de l'objection qui regarde le débit de nos marchandises, c'est encore une crainte vaine. Car premièrement, la compagnie se peut assurer du débit de toute la France, puisqu'elle pourra donner ses marchandises à dix et douze pour cent meilleur marché que les Hollandais, suivant ce qui été ci-dessus prouvé. Ce qui n'est pas si peu de chose que l'on se le pourrait imaginer, puisque dans la France seule il se consume un tiers et davantage de tout ce qui se rapporte des Indes. Mais outre cela, je ne sais pourquoi l'on se figure que les étrangers n'aimeront pas aussitôt acheter de nous que de nos voisins, vu que la commodité est bien grande pour eux, parce que la France est au cœur de toute l'Europe, et qu'il est aisé d'y arriver de tous côtés. Je dirai plus, comme les étrangers sont obligés déjà de nous venir chercher pour quatre choses principales que nous avons en excellence, et qu'un Italien de grand nom appelle les quatre pierres d'Aimant, qui attirent en France les autres nations, savoir les blés, les vins, le sel, le chanvre, il n'y a point de difficulté que tous ceux qui viendront trafiquer avec nous pour ces choses, seront bien aises tout d'un temps de prendre de nos marchandises des Indes, s'ils en ont besoin, puisque c'est une commodité pour ceux qui ont des achats à faire que de trouver en un même lieu tout ce qu'ils peuvent désirer. Ainsi donc on peut croire que, non seulement tout ce que nous apporterons des Indes ne nous demeurera point, mais que nous en aurons un débit plus prompt que les autres, et que par ce moyen nous ramènerons le grand trafic dans la France comme il était autrefois, avant que le Portugal eût trouvé la navigation des Indes Orientales. Car alors toutes les marchandises de Perse et des Indes étaient apportées par terre en Egypte, et de là venaient par mer à Marseille, d'où elles se distribuaient partout. Et par conséquent il pourra peut-être bien arriver que nos voisins, qui se font principalement valoir par le commerce, tenteront toutes sortes de voies pour traverses le nôtre, et c'est ce qui sert de fondement au troisième point de l'objection. Il pourra donc arriver qu'ils useront de toute leur adresse pour nous dégoûter, jusqu'à se couper la bourse eux-mêmes ; ils donneront peut-être leurs marchandises à meilleur marché durant un temps, ils sacrifieront volontiers un ou deux millions pour ce sujet, ils feront gaiement cette libéralité qu'ils nous revendraient bien cher ensuite. Mais je laisse à penser si cela pourrait continuer longtemps, et si l'envie de nous nuire les ferait résoudre à se ruiner. Après tout ce dommage qu'ils nous voudraient faire souffrir en s'y exposant eux-mêmes, est ce qui nous doit le plus confirmer dans notre pensée. Ils ne sont pas gens à rien faire en vain, ils ne souffriraient point la perte qu'afin de se conserver à eux seuls la source de la richesse. Ainsi, les soins qu'ils prendront pour nous détourner de cette navigation, nous prouvent qu'il y a de grands profits à faire, et cet inconvénient dont on nous menace, au lieu d'exciter en nous quelque mouvement de crainte, doit augmenter notre résolution et fortifier notre espérance. Enfin, pour tout dire, si nous sommes assez heureux pour obtenir de la bonté du roi, qu'il consente que toute la perte qui pourrait arriver à la compagnie pendant les huit ou dix premières années, tombe sur le fonds considérable que sa Majesté aura bien voulu y mettre, qu'aurons-nous à craindre ? Quoi, que des marchands particuliers qui composent ces sortes de compagnies chez nos voisins, fassent échouer un dessein que le plus grand roi du monde voudra soutenir ? Un roi, qui par l'ordre admirable de sa conduite, par la juste administration de ses finances, par sa bonté paternelle envers ses peuples, s'est mis en état d'entreprendre sans crainte tout ce qu'il trouvera de juste et d'avantageux pour le bien de sa couronne ? Non, non, il n'y a pas d'apparences. Nos voisins sont trop sages pour tenter une chose qui tournerait indubitablement à leur perte et à leur ruine entière. Disons donc plutôt qu'ils nous verront prendre part à leur commerce, ou avec plaisir comme leurs principaux alliés, ou du moins sans nous y nuire.
Le second sujet de la défiance des particuliers vient de la considération de quelques malheureux effets des troubles passés. Les dépenses extraordinaires et immenses que le roi a été obligé de soutenir durant la guerre qu'il avait en toutes les parties de l'Europe, et qui nous ont acquis enfin la plus glorieuse constitution d'État où la France n'ait été jamais, ces dépenses, dis-je, l'ayant obligé de demander quelquefois un secours d'argent à ses sujets, ont laissé de tristes idées dans les esprits, qui leur font soupçonner, que s'il arrivait quelque nouvelle occasion où le roi eût besoin d'argent, il pourrait mettre la main sur les biens de cette compagnie, comme sur des deniers publics, et qu'ainsi ce serait trop hasarder ce que l'on a que de le mettre en un fonds dont le roi se pourrait rendre maître absolu quand il voudrait. Voilà ce que disent les esprits faibles ; et certes, ce qu'ils disent est indigne de la prospérité de nos affaires, et de la magnanimité du roi. Le roi, disent-ils, pourra se saisir du fonds de la compagnie, parce que ce sont des deniers publics. Et moi je dis, parce que ce sont des deniers publics, le roi ne s'en saisira jamais. Le roi a eu de grandes guerres sur les bras ; son épargne a été épuisée ; ses finances ont été administrées d'une manière qui a fait quelquefois crier les peuples. Cependant, au milieu de ces désordres, au milieu de cette nécessité pressante, a-t-on vu qu'on ait jamais touché aux deniers publics ? A-t-on vu que sa Majesté ait commandé au Receveur des consignations de vider ses coffres entre les mains des Trésoriers de l'Épargne ? Jamais. Jamais cette pensée n'est venue en l'esprit de personne, parce que les deniers du public tiennent lieu d'un dépôt sacré, où nul ne pourrait porter la main sans quelque espèce d'impiété. Pourquoi donc voudrait-on que le roi commençât à violer un dépôt public, comme serait le fonds de la compagnie ? Pourquoi voudrait-on qu'il fît dans l'abondance où il est ce qu'il n'a pas tenté lorsqu'il était dans le besoin ? Mais, on dira encore, toutes les choses du monde sont sujettes aux révolutions, et la plus grande félicité peut être traversée par des calamités imprévues. Cela est vrai. Personne ne doute des jeux de la fortune. Mais, à juger des choses par l'apparence, et même par quelque chose de plus solide que l'apparence, à considérer les embarras que la plupart de nos voisins ont chez eux, à regarder la faiblesse des autres, et que ceux qui nous ont paru jusqu'à présent les plus redoutables, ne sont pas fâchés de se maintenir en bonne intelligence avec nous. A voir d'autre côté la puissance de notre monarque, et les fondements inébranlables qui la soutiennent, à considérer de quelle manière il a réglé les affaires de son État, dont il prend le soin avec une assiduité infatigable, à considérer l'ordre qu'il a mis dans ses finances, qu'il voit lui-même et qu'il connaît jusque dans le plus grand détail, à regarder d'ailleurs toutes les autres grâces que le ciel a versées sur sa royale personne, la netteté de son esprit, la solidité de son jugement, sa vigueur corporelle, sa santé, sa jeunesse, il y a lieu de croire, ou rien n'est croyable dans le monde, que le bonheur dont nous jouissons sera de longue durée, et que Dieu touché de sa piété et de sa justice lui donnera un règne aussi long qu'heureux, et ne lui refusera pas une grâce qu'elle a autrefois accordée à des princes païens, et dont elle a favorisé le règne d'Auguste. Que cette méchante défiance donc se retire, qui jette de l'amertume parmi nos douceurs, et qui nous fait songer à des maux dont nous ne sommes point menacés. Qu'on ne dise plus qu'un prince si généreux et si équitable, après avoir laissé fonder une compagnie sous le sceau de son autorité, puisse avoir jamais la pensée d'envahir le bien des particuliers qui se seraient mis sous sa protection, et veuille par cette violence souiller une réputation si noble et si pure que la sienne. En un mot, qu'on ne s'imagine pas qu'une fortune si florissante puisse être jamais réduite à la nécessité de se servir d'un remède si odieux, et après tout si inutile. Car enfin, pour achever de détruire cette défiance, et en arracher jusqu'à la moindre racine, je puis dire, que quand le roi aurait besoin de l'argent de ses sujets, et qu'il se voudrait emparer du bien de la compagnie, cela lui serait impossible, car il faut savoir en quoi consistent les biens de ces compagnies, et par exemple de celle de Hollande. C'est en un nombre infini de marchandises qui sont répandues dans leurs magasins, tant aux Indes qu'en Europe ; c'est en vaisseaux, c'est en canons et en autres équipages nécessaires. L'argent comptant en fait la moindre partie, et ce qu'il y en a d'ordinaire n'est presque pas considérable à comparaison du reste. Maintenant je demande : serait-ce un bon expédient pour un roi de France qui aurait besoin d'argent, que de vouloir mettre la main sur toutes ces marchandises, dont la plupart seraient à trois ou quatre mille lieues de lui ? S'il lui fallait promptement de l'argent pour lever une armée, et se garantir d'une irruption des ennemis, s'il lui en fallait pour payer des troupes mutinées, n'y aurait-il qu'à envoyer cent ou six vingts charrettes dans la maison de la compagnie, et les ramener chargées de cannelle ou de muscade ? Payerait-il ses soldats avec des sachets de poivre ou de clou de girofle ? Il faut un autre fonds que cela dans ces occasions. Il faut expressément de l'argent en espèce durant la guerre, et non point toutes ces choses qui aident à faire de l'argent durant la paix. Et partant, puisque la richesse de cette compagnie ne consistera point principalement en argent, qui est la seule chose dont les rois peuvent quelquefois avoir affaire, il est manifeste que cette appréhension de l'autorité royale n'est qu'une chimère qui s'oppose à notre agrandissement.
Le dernier scrupule vient d'une autre sorte d'esprits encore plus déraisonnables ; mais tel qu'il puisse être, il ne faut pas le négliger non plus que les autres. Ces gens-là donc, prenant les choses au pis, disent qu'il peut arriver que la France se retrouvera encore en guerre avec quelqu'un des États voisins, et comme cette guerre exposerait nos flottes aux entreprises de l'ennemi, ils doutent si l'on ferait ici les mêmes efforts pour les défendre que l'on fait chez nos voisins en de pareilles rencontrent. La raison qu'ils ont d'en douter, c'est que le trafic étant le principal et presque l'unique soutien de nos voisins, ils sont obligés d'exposer leurs vies et leurs fortunes pour le maintenir, au lieu que la France subsistant d'elle-même, et trouvant un fonds permanent de biens solides dans l'étendue de ses provinces, il ne lui en ferait pas beaucoup moins quand une compagnie de négociants aurait perdu une flotte, et qu'ainsi le roi songerait bien plutôt à garantir ses frontières des courses des ennemis, et à munir ses places fortes, qu'à faire de grandes armées navales pour aller au-devant de nos vaisseaux, et les préserver des mauvaises rencontres. Certes, ces gens qui font ces objections ne songent pas qu'en les faisant ils les détruisent ; car, si de leur propre confession, nos voisins qui n'occupent pas un pays si bon que la France, n'ont pas laissé de soutenir leur trafic contre tous ceux qui l'ont attaqué, comment peuvent-ils douter, si le roi soutiendra puissamment le nôtre ? Par quelle raison veulent-ils que le plus fort ne fasse pas ce qu'ils avouent avoir été fait par le plus faible ? Ils diront qu'ils ne doutent pas que le roi n'en ait la puissance, mais qu'ils craindraient qu'on n'en eût pas tout le soin qui serait nécessaire. Ils ignorent donc, ou veulent ignorer, ce que le roi fait tous les jours. Je ne parle point de cette vigilance universelle, qui s'étend sur toutes les parties de l'État, je parle en particulier du soin qu'il prend de protéger ses sujets qui trafiquent dans les pays étrangers. Ils ne savent donc pas que pour leur entretenir la liberté du commerce ordinaire dans les mers du Levant et du Ponant, il lui en coûte tous les ans plus de quatre millions ? Ils ne savent donc pas que c'est pour ce sujet qu'il a fait depuis peu la dépense d'une armée navale, pour donner la chasse aux corsaires d'Alger ? Que c'est pour cela même qu'il entretient encore une escadre pour défendre nos marchands de l'insulte des pirates de Galice ? Car, à moins que d'ignorer toutes ces choses, on ne peut pas être dans l'erreur où ils se trouvent. Il n'est pas possible de savoir que le roi prenne tant de soin d'un trafic fort médiocre, et de s'imaginer qu'il n'employât pas ses forces pour en maintenir un autre bien plus grand et bien plus illustre. Il n'y a pas moyen de comprendre pourquoi il refuserait dans le besoin d'envoyer les armées navales au-devant des flottes d'une compagnie où tout l'état aurait intérêt, puisqu'il fait bien la même chose aujourd'hui en faveur de quelques marchands particuliers. Il n'y a point d'apparence qu'en temps de guerre on prît le soin de munir les frontières, qu'on donnât quelquefois des batailles pour empêcher la prise d'une petite ville, ou pour s'assurer d'un pont sur une rivière, et qu'on ne songeât point à la défense d'une flotte, dont le retour serait attendu avec les vœux de toute la France. En un mot, si l'intérêt et l'honneur sont toujours les plus puissants motifs des résolutions humaines, et sont les deux pôles sur lesquels remuent toutes les affaires des particuliers, aussi bien que celles des princes, il n'y a pas lieu de douter, si le roi déploiera sa puissance, pour mettre à couvert la compagnie toutes les fois qu'elle serait en péril. Car, que sa Majesté y fût engagée par son intérêt, cela est clair ; non seulement à cause qu'elle aurait part au fonds de la compagnie, mais encore, parce que ce grand trafic, attirant dans le royaume un nombre infini de marchandises et de marchands, le revenu de ses fermes et des douanes augmenterait notablement. De sorte qu'on peut dire avec vérité, que les deux meilleures provinces du royaume ne lui vaudraient point tant de revenu que ce commerce, quand il serait une fois établi. Qu'elle y fût aussi engagée par son honneur, cela est encore sans difficulté, puisqu'il est de l'honneur d'un souverain de ne laisser pas opprimer ses sujets, dans un dessein qu'ils auraient formé par son consentement et sous son aveu. Et ainsi, il y a de la stupidité à demander si le roi soutiendra puissamment nos associés, soit en paix, soit en guerre, puisque tant de considérations l'y engagent. Il ne faut pas croire que la nécessité qui arrache parfois des efforts extraordinaires des hommes les plus médiocres puisse produire ces belles résolutions que nous admirons en nos voisins, et que le véritable amour de la gloire et le soin de la justice n'en produisent pas de plus belles et de plus grandes dans l'âme des héros. Les premiers sont entraînés dans leur devoir par une espèce de violence, les autres s'y portent par choix et par raisonnement. Ceux-là ne savent tout au plus qu'éviter le mal, ceux-ci deviennent ordinairement les auteurs des plus grands biens. Qu'on ne soit donc plus en peine de nos flottes, puisque le meilleur roi de l'univers doit veiller à leur sûreté. Cette puissance miraculeuse qui l'accompagne partout, et qui force toutes les autres puissances à fléchir sous la sienne, répandra son influence bienheureuse sur nos nouveaux navigateurs, et combattra pour eux l'inconstance des éléments et la malice des hommes. Qu'on ne pense pas aussi que les conquêtes que nous ferons sous son nom, lui deviennent moins considérables que ses autres possessions, et qu'il endure que des mains ennemies arrachent les lys des lieux où ils auront pris racine. Il y a un lien invisible qui joint les parties du monde les plus éloignées, quand elles appartiennent à un même maître, et qui fait qu'on ne peut ébranler l'une que l'autre n'en reçoive la secousse. C'est donc sur sa puissance, et sur son courage, que nous devons nous reposer confidemment du succès de cette entreprise. Et comme elle commence en un temps où ce monarque incomparable est l'arbitre de toute l'Europe, que tous les princes recherchent ardemment son amitié, évitent soigneusement sa colère, il ne faut pas douter que l'ombre de ses lauriers ne porte bonheur à nos colonies. Unissez-vous donc, généreux Français, unissez-vous, pour vous ouvrir une route glorieuse, qui ne vous a été fermée jusqu'à présent que par les malheurs passés de l'état, une route qui vous conduira à des biens innombrables, et qui se multiplieront encore entre les mains de vos enfants ; une route, enfin, par laquelle vous porterez la terreur de vos armes dans les parties du monde qui nous sont encore inconnues. Bannissez désormais de vos esprits ces soupçons injustes, et qui sont si éloignés de la courageuse confiance que vous avez ordinairement en vous-mêmes. Naviguez hardiment sous le pavillon de l'auguste et de l'invincible Louis ; et soyez assurés que, comme vous n'avez rien à redouter de la part des autres nations, à qui la majesté de son nom imprime le respect et la crainte, vous avez tout à espérer de sa protection, de sa bonté, de sa munificence.
(DISCOURS D'UN FIDELE SUIET DU ROY Touchant l'establissement d'une Compagnie françoise pour le Commerce des Indes Orientales. ADRESSE A TOUS LES FRANÇOIS. Par François CHARPENTIER - A Paris - M. DC. LXV.)
25 feuilles format A4
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Page mise à jour le 6/1/02