La relation de Desfarges
J'ai cru devoir faire moi-même le récit de ce qui s'est passé, personne ne pouvant savoir mieux que moi les raisons qui m'ont porté à faire ce que j'ai fait ; raisons qu'il n'était pas à propos de communiquer à beaucoup de gens, qui ne laisseront pas toutefois de vouloir écrire ce qu'ils en pensent.L'expérience nous a bien fait voir qu'il ne fallait pas tant compter sur l'alliance d'un roi qu'une maladie mortelle conduisait au tombeau, ni sur les bonnes intentions de son successeur, qui était très incertain (1), ni sur la fortune chancelante de M. Constance, qui n'avait, d'ailleurs pas tout le crédit et toute l'autorité qu'on pensait ; beaucoup moins encore devait-on faire fond sur la douceur du naturel, sur l'estime et l'affection de ces peuples envers les Français, puisque nous les avons vus, au contraire, pleins de haine et de fureur pour nous perdre.
Deux princes, frères du roi, étaient ceux que les coutumes du royaume appelaient à lui succéder à la couronne. L'aîné était perclus de tous ses membres ; le cadet contrefaisait le muet, par politique (2). Ils étaient parfaitement unis, mais mal dans l'esprit du roi : ils ne se mêlaient de rien, et ne voyaient guère que leurs propres domestiques. Le roi avait une fille, qu'on disait être secrètement mariée avec le jeune prince, quoique le fait ne fût pas bien constaté (3). Cette princesse, âgée d'environ vingt-huit ans, d'un naturel fier et hautain, s'était aussi retirée de la cour, pour quelque mécontentement qu'elle avait reçu de son père, et dont elle rejetait la faute sur M. Constance, à qui elle portait une haine irréconciliable (4). Phra Pi (5), fils adoptif d roi, était celui de toute la cour qui était le plus dans les bonnes grâces du prince ; mais la bassesse de son origine formait un obstacle à son élévation. Entre les grands du royaume, un mandarin, nommé Opra Petcheratchas, ou Pitrachas [Petratcha], se distinguait des autres, par son air majestueux, et par sa naissance qui était des plus illustres (6). On le faisait descendre de la véritable race royale, sur laquelle le père du roi régnant avait usurpé la couronne. Il était frère de lait de ce prince, et à peu près du même âge. Le zèle qu'il affectait pour sa religion lui avait attiré l'estime de tous les talapoins et la vénération des peuples, qui remarquaient d'ailleurs en lui un coeur véritablement siamois, plein d'estime pour sa nation et de mépris pour les autres. Mais, grand politique en même temps, il savait si bien dissimuler ses sentiments, qu'il refusait constamment pour lui et pour son fils (7) les dignités les plus considérables, et ne paraissait aspirer qu'au bonheur d'une vie privée. L'éloignement qu'il marquait pour les affaires ôtant tous soupçons sur ses desseins, il était toujours un des premiers dans le conseil de son prince. Constance, qu'on croyait tout puissant, et qui n'oubliait rien pour nous le persuader, n'avait pas à beaucoup près autant de crédit ni autant d'accès. Cependant il ne laissait point que d'être aussi en grande faveur auprès du roi, qui ne trouvait que lui seul capable de traiter avec les étrangers, à cause des vastes connaissances qu'il disait avoir de leurs coutumes et de toutes les cours de l'Europe. A la vérité, cet étranger avait de très grandes qualités, qui empêchaient de remarquer d'abord ses défauts. Il fallait du temps pour le bien connaître. Je lui ai trouvé dans la suite peu de sincérité, et une ambition démesurée. Il s'offensait aisément, et ne pardonnait jamais, ce qui lui avait attiré la haine de tous les Siamois et de la plupart des étrangers.
Après ce portrait de la cour de Siam, qui m'a paru nécessaire pour l'intelligence de ce qui doit suivre, je viens aux Français. Je n'avais dans Bangkok que deux cents hommes (8). M. de Bruan [du Bruant] était à Mergui (9), avec trois de nos meilleures compagnies, et depuis son départ, j'avais encore été obligé de donner trente-cinq soldats d'élite, avec trois ou quatre officiers, pour mettre sur des vaisseaux que le roi envoyait en course, suivant un ordre que M. Constance m'adressait de sa part. Ce petit nombre d'hommes qui me restait, diminuait chaque jour par les maladies. D'un autre côté, nos fortifications, à peine commencées, étaient si vastes qu'il eût été besoin de plus de douze cents hommes pour bien garder la place. J'avais fort insisté pour qu'on ne prît pas une si grande enceinte, afin de se mettre plus tôt à couvert et mieux en état de défense, mais je ne pus jamais gagner sur M. Constance de changer un dessein qu'il avait déjà fait commencer avant mon arrivée. Quelques instances que je fisse pour obtenir des travailleurs, et quelque peine que je me donnasse, malgré mon âge (10) et l'ardeur du soleil, qui ne m'empêchait pas de demeurer tout le jour sur les travaux, pour les faire avancer, il nous restait encore, quand la révolution éclata, deux bastions (11), deux courtines (12) et un cavalier (13) à relever. Je m'étais muni d'environ deux mille palissades, qui nous furent d'une grande utilité dans la suite ; mais on n'en avait encore planté aucune.
Dans le mois de mars de cette année, le roi se trouvant plus mal qu'à l'ordinaire, Phra Pi commença à vouloir se faire un parti, et à assembler quelques gens qui lui étaient dévoués (14). Petratcha, qui depuis longtemps avait pris ses mesures, en fit autant de son côté, et colorant toujours ses démarches du prétexte du bien de l'État, il insinua aux peuples que les Français n'étaient venus que dans la vue de détruire la race royale, leur religion et leurs coutumes, en les assujettissant à Phra Pi et à Constance, qui devait être la seconde personne du royaume, au cas que la chose réussît. Par ces artifices, il lui fut aisé de mettre tous les grands et les petits dans ses intérêts, et de les animer d'une étrange manière contre nous, d'autant plus que les princes, vrais héritiers de la couronne, le regardaient toujours comme un sujet fidèle, qui n'agissait qu'en faveur de leur cause, tandis qu'ils tenaient Phra Pi et Constance pour leurs plus grands ennemis.
Constance, à qui toutes ces menées ne pouvaient être cachées, quelque bonne mine que Petratcha continuât de lui faire pour l'amuser, m'envoya le mois suivant un ordre de la part du roi de me rendre à Louvo, avec la meilleure partie de mes troupes. Je partis de Bangkok à la tête de soixante-dix hommes et de cinq officiers (15), plein d'inquiétude pour le reste de ma garnison que je laissais si faible. A notre arrivée près de Siam, par où nous devions passer, nous trouvâmes toutes les portes de la ville fermées. M. l'évêque de Métellopolis, l'abbé de Lionne, et le chef de la loge française (16), m'apprirent en même temps qu'il courait un bruit public que le roi de Siam était mort, que tout était en armes à Louvo et sur les chemins, qu'on parlait d'arrêter M. Constance, qu'il se débitait mille choses très désavantageuses pour les Français, et qu'enfin l'on avait aussi avis qu'un gros corps de troupes siamoises était descendu vers Bangkok pour s'en rendre maître.
A ces nouvelles, je ne crus pas qu'il fût de la prudence de continuer mon chemin (17). Je m'arrêtai donc aux environs de Siam, et j'écrivis en toute diligence à M. Constance, pour l'avertir de ces bruits fâcheux, et que je croyais beaucoup plus à propos, pour son bien et pour le nôtre, qu'il se rendît lui-même où je l'attendais, pour aller offrir nos services aux princes, vrais héritiers de la couronne, qui étaient tous deux dans la ville de Siam, et dissiper par-là les soupçons qu'on avait conçus contre nous. Mais, soit que ce ministre ne crût pas le mal si grand qu'il était, soit qu'il ne fût plus en état de se retirer de Louvo, soit enfin qu'il fût d'intelligence avec Phra Pi, comme on dit qu'il l'a avoué dans la suite, il ne voulut pas entendre à mes conseils, et je me retirai incontinent après sa réponse à Bangkok, pour tâcher d'y conserver les troupes que le roi mon maître m'avait fait l'honneur de me confier.
La suite a bien fait voir que je ne pouvais agir autrement, sans m'engager dans un parti aussi injuste que mauvais, et sans la perte presque assurée de tout ce qu'il y avait de Français dans le royaume : car il s'est trouvé constant, par les interrogations que j'ai fait faire à deux mandarins siamois que nous avions entre les mains, que dans le temps que M. Constance voulait nous faire monter, Petratcha était déjà maître du palais, et avait sous ses ordres plus de trente mille hommes, tant à Louvo que sur les chemins, sans compter les forces des princes, qui étaient pour lors jointes aux siennes contre le parti de Phra Pi, dans lequel M. Constance cherchait apparemment à m'entraîner, quoiqu'il n'osât pas me déclarer ses intentions (18).
Petratcha, voyant que nous étions retournés à Bangkok et qu'il ne serait pas si facile de nous avoir, tant que nous se serions pas divisés, eut recours à tous les artifices imaginables, pour obliger les deux princes et la princesse de monter à Louvo, parce qu'il lui était de la dernière importance de prévenir qu'il ne s'unissent aux Français, et qu'il ne pouvait avancer ses affaires, aussi longtemps que les uns et les autres demeureraient maîtres de Siam et de Bangkok, par les secours réciproques qu'ils seraient toujours en état de se donner au moindre soupçon qu'on eût pris de ses desseins. Il invita donc plusieurs fois ces princes de se rendre à Louvo, sous prétexte que le roi, qui était à l'agonie, voulait les voir et mettre l'un d'eux sur le trône, ajoutant qu'ils ne devaient pas différer un instant de venir recevoir le serment de fidélité de toute la cour, pour ne point laisser l'occasion à Phra Pi d'avancer ses affaires à leur préjudice, et qu'en qualité de sujet fidèle et zélé pour leur service, il avait disposé toutes choses, de manière qu'il n'y aurait rien à craindre pour eux.
Les princes hésitèrent beaucoup à se rendre à ces pressantes sollicitations, quoiqu'ils n'eussent pas alors la moindre défiance de Petratcha ; mais ils se voyaient maîtres de la ville de Siam (19), et ils ne savaient pas si sûrement de quelle manière ils seraient reçus à Louvo, où se trouvaient Phra Pi et Constance, dont ils craignaient quelque fâcheuse aventure. Cependant ils ne purent résister aux dernières instances que leur furent faites, de la part d'un homme qu'ils estimaient le plus fidèle, le plus équitable et le plus désintéressé du royaume. Le jeune prince monta donc à Louvo avec la princesse qui était, ou qui devait être, son épouse (20). Petratcha leur avait envoyé une escorte nombreuse et magnifique. Il les reçut avec les plus grandes marques de soumission, et leur fit rendre hommage par tous les mandarins, à qui il en donna le premier l'exemple. Phra Pi et Constance furent, dit-on les seuls qui se firent attendre, et le dernier étant venu quelque temps après, le prince ne voulut pas le recevoir.
Il est assez probable que Petratcha, se voyant maître de ceux qui pouvaient aspirer à la couronne, voulait, avant que d'en venir aux hostilités, attendre la mort du roi, qui ne devait plus être éloignée. Mais ayant eu avis que Phra Pi faisait approcher quelques troupes de gens armés, pour hasarder sa fortune (21), qui ne pouvait être que funeste, sous la domination des princes ses ennemis, cet habile politique fit agréer à ceux-ci et aux grands mandarins de s'assurer de sa personne. Il voulut même se charger de l'exécution de son projet, et quoique Phra Pi fût alors dans l'appartement du roi, d'où il ne sortait guère pendant la maladie de ce prince, il prit si bien ses mesures, que l'ayant attiré par surprise jusqu'à la porte, et de là par violence, il le fit massacrer sur-le-champ, sans s'arrêter à la prière qu'on dit que le roi lui fit faire d'épargner la vie de ce favori, qu'il avait adopté pour son fils (22).
Ce premier acte de la tragédie fini, Petratcha crut qu'il était temps de se saisir aussi de M. Constance. Il lui envoya dire, de la part du roi, qu'il eût à se rendre au palais. Le ministre, qui ignorait la mort de Phra Pi, mais qui n'était pourtant pas sans inquiétude, se fit accompagner par trois officiers français, entre lesquels se trouvait un de mes fils (23). Dès qu'il fut entré dans le palais, Petratcha, à la tête d'une grande troupe de gens armés, le prit par le bras, et d'un ton fier et dédaigneux, lui dit qu'il l'arrêtait prisonnier, pour avoir conspiré avec Phra Pi contre le royaume, et pour en avoir dissipé les deniers. Les officiers français voulurent offrir leurs secours à M. Constance. Petratcha, considérant qu'il lui importait de ne pas faire connaître aux Français les mauvaises intentions où il était pour eux, ordonna qu'on les conduisît à Thlée Poussonne (24), sous prétexte de pourvoir à leur sûreté et de les soustraire à l'animosité des peuples.
Constance fut promené, comme en triomphe, sur les murailles du palais, suivi de quantité de bras-peints, qui sont les gardes et en même temps les bourreaux du roi de Siam (25). On le ramena ensuite au palais pour y être gardé étroitement, chargé de cinq grosses chaînes de fer, et hors de tout accès. Il y a souffert plusieurs fois la question en différentes manières, et, suivant le bruit commun confirmé par les dépositions de nos deux mandarins, il a avoué, dans les tourments, son intelligence avec Phra Pi, et reconnu qu'il avait dissipé, ou fait sortir de grosses sommes d'argent du royaume. On tira de lui toutes les lumières qu'on put sur les affaires des étrangers ; après quoi on le tailla en pièces (26). Sa maison fut pillée, et sa femme mise à la torture avec la plupart de ses parents, pour avoir connaissance de tous ses effets (27). Il restait encore trois mandarins de ce parti, qui furent mis aux fers la nuit suivante qu'on eût arrêté M. Constance, sans que cela causât le moindre bruit.
Après avoir achevé de détruire ce parti, Petratcha s'occupa tout entier à chercher les moyens de ruiner les Français, qui lui paraissaient former le plus grand obstacle à ses desseins. Il n'avait pu réussir à faire monter à Louvo l'aîné des princes, qui semblait avoir conçu quelques soupçons des instances si souvent réitérées qui lui furent faites à cet égard, et dont le jeune prince, de même que la princesse, témoignèrent aussi leur surprise : ce qui avait obligé Petratcha, pour ôter toute défiance, de laisser le premier à Siam, et de faire, en présence du second et des mandarins, un serment solennel, par lequel il reconnaissait les princes comme ses véritables seigneurs, et promettait de ne rien faire que pour leur service. Cet engagement, revêtu de toutes les formalités qui pouvaient le consacrer parmi les Siamois, dissipa tout soupçon contre le mandarin, et le mit encore plus en état d'agir que jamais. Cependant, quoique la vie du jeune prince et de la princesse fût entre ses mains, l'aîné qui était à Siam, pouvait, de concert avec les Français, lui donner trop d'exercice pour qu'il osât hasarder le coup. C'est ce qui le détermina à se prévaloir de la haine qu'il avait lui-même inspirée contre nous, tant aux princes qu'au reste de la nation, pour les porter tous à entreprendre notre perte, en leur faisant entendre que le royaume ne serait jamais paisible que nous ne fussions détruits. On a voulu nous assurer que la princesse avait été la première à donner dans ce dessein, et qu'elle s'en est bien repentie depuis.
Avant que d'en venir à la force ouverte, Petratcha eut recours à toutes sortes de ruses pour surprendre les Français, et rendre par-là l'exécution de son projet d'autant plus facile. Diverses lettres, qu'il écrivit à l'évêque de Métellopolis, à l'abbé de Lionne, et au chef de la loge française de Siam, tendaient à les assurer qu'on n'en voulait ni à nous, ni à la religion chrétienne (28). L'abbé de Lionne, étant monté à Louvo, y apprit néanmoins, avec étonnement, que tous les Français qui se trouvaient dans cette ville avaient été arrêtés, et que tous les autres chrétiens étaient fort maltraités dans les prisons (29). Mais le mandarin siamois, qui avait été premier ambassadeur en France (30), lui témoigna qu'on n'en avait ainsi usé à l'égard des Français que par considération pour leurs personnes, qui auraient pu être exposées à quelques insultes, et que quant aux autres chrétiens, il allait les faire mettre tous en liberté, ce qu'il fit aussi peu de temps après.
Petratcha, qui attendait l'abbé de Lionne au palais, le reçut fort bien, au milieu d'une cour magnifique, mais après beaucoup de compliments, il lui déclara que l'intention du roi était que je montasse à Louvo (31), qu'à la vérité sa Majesté ne me blâmait pas d'être retourné à Bangkok, sur les bruits fâcheux qui couraient pour lors, et qu'elle savait aussi que je n'avais pu monter depuis, à cause d'une indisposition qui m'était survenue, ce qui l'avait portée à m'envoyer ses médecins, pour me marquer son estime, mais qu'étant informée de mon parfait rétablissement, il était nécessaire que je ne différasse pas davantage d'obéir aux ordres de ce monarque ; qu'il m'envoyait, pour cet effet, les deux mandarins qui avaient été ambassadeurs en France (32), dans la vue de me faire plus d'honneur et de me donner une nouvelle preuve éclatante de l'amitié qu'il me portait, ajoutant que si je ne montais pas, ce refus pourrait recevoir une sinistre interprétation et occasionner des suites fâcheuses ; qu'il espérait que je ne ferais plus de difficulté, et qu'en attendant il retenait mon fils, le chevalier, en sa compagnie.
Les ambassadeurs étaient chargés de me déclarer encore que le roi ayant fait arrêter M. Constance, comme criminel d'État, sa Majesté avait dessein de donner sa place à mon fils : qu'ainsi il était nécessaire que je demeurasse quelque temps avec lui à Louvo pour le mettre au fait des affaires, et que c'était une des principales raisons pourquoi on me faisait venir. Mais de quelques artifices dont ils se servissent, il n'était pas difficile d'entrevoir le mauvais état des choses, et j'avoue que je me trouvai fort embarrassé sur le parti que j'avais à prendre. J'aurais bien souhaité que ces mandarins se fussent contentés du refus que je faisais d'accepter, pour mon fils, les charges qu'on lui présentait ; mais ils voulaient absolument que je montasse, et l'abbé de Lionne, qu'ils avaient obligé de descendre avec eux, m'en sollicitait aussi, eu égard à l'état où étaient les affaires. D'un côté je voyais bien le péril où je m'exposais en me mettant entre leurs mains, mais de l'autre aussi je ne pouvais me dispenser de monter sans tout rompre, et nous n'étions nullement en état de soutenir un siège, n'ayant ni vivres, ni affûts dans la place, qui était d'ailleurs ouverte de tous côtés.
Enfin, après bien des réflexions, je crus qu'il était de mon honneur et de mon devoir de m'exposer, avec mes deux enfants à toutes sortes de périls, pour tenter si, par cette marque de confiance, je ne pourrais pas lever les soupçons des Siamois et conserver mes troupes, ce qui me paraissait impossible d'effectuer par toute autre voie. Je trouvais qu'en m'exposant ainsi, j'avais au moins le double avantage de faire connaître à toute la terre la bonne foi des Français, que mon obstination à ne point monter aurait pu rendre suspecte, et de gagner toujours du temps, pour l'employer à nous mettre dans un meilleur état de défense. Je fis donc venir M. de Vertesalle (33), qui commandait sous moi, et je lui donnai les ordres que je crus nécessaires pour le bien public, ajoutant, en présence des officiers, que je savais ce que je risquais en montant, mais qu'aussi le danger qui naîtrait de mon refus serait et plus général et plus certain ; que je lui recommandais de bien faire son devoir en mon absence, et de me laisser plutôt pendre, moi et mes enfants, à sa vue, si les choses en venaient à cette extrémité, que de rendre la place dont je lui confiais la garde.
Petratcha, informé de ma résolution, m'envoya un beau palanquin, avec d'autres voitures convenables pour ceux qui m'accompagnaient. A mon arrivée aux portes de Louvo, je fus complimenté par un mandarin, qui m'invita, de la part du roi, d'aller descendre droit au palais. Ce message me parut d'un mauvais augure et me fit croire qu'on voulait m'arrêter. Je traversai plusieurs cours remplies de gens armés, et je fus d'abord fort bien reçu de Petratcha, qui avait pris le titre de Grand Mandarin. Après beaucoup de compliments sur mon mérite et sur l'affection des Siamois pour ma personne, il me demanda, par manière de conversation, si j'étais bien le maître des officiers et des soldats que j'avais laissés à Bangkok, et si aucun d'eux n'osait désobéir à mes ordres ? Je lui répondis, sans penser où il en voulait venir, que la discipline était exactement observée dans les armées du roi mon maître, et qu'il fallait que tous obéissent à la première parole d'un commandant. Ah ! je suis bien aise de le savoir, me répliqua-t-il ; le roi vous avait envoyé ordre de monter avec vos troupes ; pourquoi donc êtes-vous venu seul avec votre fils ? Cette demande, à laquelle je ne me serais jamais attendu, me surprit moins que l'effronterie avec laquelle le premier ambassadeur me soutint en face qu'il m'avait sollicité de monter avec toute ma garnison. Je vis bien que c'était un jeu joué, et je n'avais presque plus d'espérance de me tirer d'un si mauvais pas. Eh bien ! reprit le mandarin, c'est un malentendu ; il faut seulement que vous écriviez sur-le-champ à tous vos officiers et soldats, de se rendre auprès de vous, puisque vous m'assurez qu'aucun d'eux n'aurait garde de désobéir. Je lui répondis sans m'émouvoir par l'idée du danger où je me trouvais, que si j'étais dans la place, cela serait vrai comme je l'avais dit, mais qu'un gouverneur hors de sa garnison n'avait plus droit d'y commander, suivant nos coutumes, et qu'avant que de sortir de la mienne, j'avais averti le premier ambassadeur de me déclarer si le roi avait encore quelque ordre à m'y donner, afin de le faire exécuter d'abord, parce qu'assurément M. de Vertesalle ne m'obéirait pas dans mon absence (34).
L'abbé de Lionne, qui m'avait accompagné, voyant le péril où nous étions, représenta au premier ambassadeur que tout était perdu si l'on me retenait, que M. de Vertesalle était homme à ne rien entendre, et à pousser les choses aux dernière extrémités. Ce discours me parut faire impression sur les Siamois. Ils crurent qu'il était plus à propos de me renvoyer, en retenant mes deux enfants, pour gages de la parole qu'ils exigeaient de moi, que je ramènerais toutes les troupes.
On me proposa ensuite une expédition contre des ennemis imaginaires, dans laquelle j'aurais le commandement de toute l'armée ; mais pour s'assurer d'autant mieux de la victoire, il était nécessaire que j'écrivisse à M. du Bruant de me venir joindre avec ses troupes. S'il était aisé de voir à quoi tout cela aboutissait, il ne l'était pas de même d'y trouver du remède : j'eus beau demander qu'on nous laissât partir du royaume, si l'on se défiait de nous, il fallait absolument commencer par nous conformer aux intentions du prince. On m'envoya donc la copie de la lettre que je devais écrire au commandant de Mergui, suivant le projet que Petratcha lui-même en avait dressé en Siamois, et qui, traduit littéralement en français, formait un galimatias propre à faire comprendre à M. du Bruant que j'étais arrêté, et que nos affaires se trouvaient en mauvais état. C'est ce qui me fit accepter de l'écrire dans ce même style, dont le Grand Mandarin fut fort satisfait, parce qu'ignorant nos coutumes, il s'imaginait que ce qui était en bonne forme en siamois devait aussi être bien en français (35).
Pour surcroît d'affliction, j'appris encore à Louvo une méchante affaire arrivée à nos Français qui avaient été retenus et qui, après le départ de l'abbé de Lionne avec les mandarins siamois, craignant que je ne voulusse pas monter, s'étaient déterminés à tout tenter pour se rendre à Bangkok. Ils avaient pris, pour cet effet, des chevaux à Louvo, et s'étaient rendus en toute diligence jusqu'aux environs de Siam, où ils trouvèrent plus de quatre cents hommes assemblés pour les arrêter. Aussitôt quelques mandarins, s'approchant d'eux, leur donnèrent parole qu'il ne leur arriverait rien s'ils voulaient se rendre de bonne grâce. Cette promesse les empêcha de se défendre, voyant bien d'ailleurs que tous leurs efforts seraient vains. Cependant les Siamois les traitèrent de la manière du monde la plus indigne et la plus cruelle. Ils les dépouillèrent presque nus et les reconduisirent à Louvo, la corde au col, attachés à la queue de leurs chevaux, qu'ils faisaient souvent trotter, sans aucun égard pour mon propre fils, le chevalier, qui était du nombre, n'épargnant pas les coups de bâton et de pertuisane (36), pour faire relever ceux qui tombaient accablés d'un pareil traitement ; si bien que l'un d'eux mourut en chemin. Ils avaient ensuite été exposés à Louvo, pendant trois heures à la merci de la populace qui leur avait craché au visage et fait tous les outrages imaginables (37).
Cette histoire me confirmant de plus en plus la haine extrême dont le peuple était animé contre nous, je me hâtai de retourner à Bangkok, contraint de sacrifier mes deux enfants qu'on me demandait pour otages, afin de me rendre incessamment où je croyais ma présence plus nécessaire. Je rencontrai en chemin l'évêque de Métellopolis, que le Grand Mandarin avait obligé de se rendre à Louvo, sous prétexte que le roi voulait conférer avec lui sur des affaires de conséquence ; mais en effet pour s'assurer de sa personne et pour l'envoyer à Bangkok quelque temps après moi, afin que si je ne venais pas, il pût m'intimider par les suites fâcheuses qui résulteraient de mon refus : car il lui déclara tout net, dès la première audience, qu'il croyait, à la vérité, que je monterais avec les troupes, mais qu'il voulait encore le renvoyer après moi, pour m'annoncer, que si je ne venais pas, il ferait mettre, lui, ses missionnaires, les jésuites et tous les chrétiens à la bouche du canon (38).
Les dures extrémités que j'avais à craindre de mon refus n'empêchèrent pas qu'à mon arrivée à Bangkok, nous ne prissions tous unanimement la résolution de périr plutôt que de nous remettre à la discrétion des Siamois, qui venaient de nous donner tant de preuves de leurs mauvaises intentions. On se hâta de pourvoir, du mieux qu'il fut possible, à la sûreté de la place. En même temps, les hostilités commencèrent par l'attaque d'un bâtiment appartenant au roi de Siam, dont l'équipage avait refusé de nous vendre des vivres, en nous outrageant de paroles (39).
Ce signal donné pour la guerre, je retirai les troupes que nous avions dans le vieux fort, situé à l'ouest de la rivière, parce qu'il ne nous était pas possible de le conserver (40). En même temps j'ordonnai de démolir les parapets et d'enclouer toutes les pièces de canon qui ne crèveraient pas. Tout cela ne put si bien s'exécuter que les Siamois n'en tirassent encore beaucoup d'avantage. On ne tarda pas de s'apercevoir qu'ils travaillaient à réparer le fort, et à désenclouer le canon (41) : ainsi l'on fut obligé de les aller attaquer avant qu'ils s'y fussent logés. Trois officiers, à la tête de trente hommes, furent commandés, dans deux chaloupes, pour cette expédition. Ces braves gens firent tout ce qu'on pouvait attendre de leur courage et de leur vigueur, mais accablés par la multitude des ennemis qu'on croyait en petit nombre, ils se virent contraints de se retirer avec perte de trois ou quatre hommes. Nous fîmes ensuite un grand feu contre ce fort, pour empêcher les Siamois d'avancer un cavalier qu'ils élevaient, et qui aurait découvert notre forteresse. Leurs travaux furent détruits plusieurs fois. Cependant ils s'opiniâtraient toujours à les réparer, quoiqu'il leur en coûtât beaucoup de monde. De leur côté, ils ne cessèrent pas de nous canonner pendant trois ou quatre jours, et peu de nuits se passaient sans qu'ils nous donnassent quelques fausses attaques, ce qui, joint aux inconvénients du dedans, nous occasionnait des fatigues inexprimables.
Dans l'impossibilité où nous étions de recevoir du secours du dehors, et sans espérance d'obtenir de composition de nos ennemis, nous prîmes la résolution de faire sortir de la rivière une petite barque de la Compagnie, pour tâcher de trouver les deux vaisseaux siamois, montés par des Français, qu'on avait envoyés en course depuis deux mois. On sentait tout le danger d'une pareille entreprise, mais notre situation la rendait nécessaire. Un lieutenant nommé Saint-Crik (42), s'étant mis dans cette barque avec neuf soldats de la garnison, descendit courageusement la rivière, après avoir essuyé quelques coups de canon en passant sous le fort des ennemis. Mais à peine la barque était-elle hors de notre vue qu'elle fut attaquée, avec tant de furie que nos gens ne purent empêcher l'abordage. Saint-Crik, qui s'était défendu jusque-là avec beaucoup de bravoure, mit le feu à une partie de ses poudres et à toutes ses grenades, qu'il avait disposées sur son pont pour écarter la multitude dont il était accablé. La barque ayant ensuite échoué, les Siamois, qui croyaient toutes les poudres usées, revinrent sans crainte, et montèrent en plus grande foule que la première fois. Alors Saint-Crik, mettant le feu à des barils qu'il avait réservés, fit sauter et la barque et tous les Siamois qui étaient dessus. La plupart périrent avec lui (43). Une action si généreuse étonna cette nation, et acquit une gloire infinie à nos Français.
De son côté, Petratcha, sur la première nouvelle que je faisais difficulté de monter à Louvo avec mes troupes, n'avait pas manqué de m'envoyer M. de Métellopolis, comme il se l'était proposé ; mais ce prélat, étant arrivé dans le temps que nous battions le fort des ennemis avec le plus de violence, ne servit que de victime à la fureur des Siamois, qui le dépouillèrent, prirent tous ses gens prisonniers, et lui mirent enfin la corde au col, le menaçant de l'exposer à notre canon (44). Le Grand Mandarin voulut tenter encore un dernier moyen, qui fut de me faire écrire par mes enfants qu'il n'y avait plus de vie pour eux si je ne montais ; et que c'était encore une grâce qu'on leur faisait, de leur avoir permis de m'informer de l'état et du péril où ils se trouvaient. Je leur écrivis en réponse, que je donnerais volontiers ma vie pour conserver la leur, mais que quand il s'agissait de l'honneur du roi et de la conservation de ses troupes, il n'y avait nul intérêt qu'il ne fallût sacrifier, qu'il devait leur suffire, pour leur consolation, de n'avoir point de crimes à se reprocher, et que le roi saurait venger en son temps les outrages qu'on pourrait leur faire.
Petracha n'attendit pas cette réponse pour changer d'idée. Les avis qu'il recevait de la façon dont nous nous y prenions, et le peu d'apparence qu'il voyait de substituer la force à la ruse, pour nous obliger de nous conformer à ses intentions, lui firent juger qu'il y aurait moins de risque pour lui, et qu'il lui serait plus facile de travailler à se défaire des princes. L'un était déjà entre ses mains, et il avait pris ses mesures pour s'assurer aussi de l'autre. Il fit donc assembler les principaux mandarins au palais, se plaignit fortement à eux des princes qui, disait-il, avaient juré sa perte, et leur demanda enfin ce qu'ils trouvaient à propos de faire à leur égard. Sa puissance était trop grande pour que personne osât lui résister. D'ailleurs il avait eu soin de conclure que les princes étaient des ingrats qu'il fallait punir. Aussitôt les ordres furent envoyés pour se saisir de celui qui était à Siam, et l'amener à Louvo. Ensuite on les transporta l'un et l'autre dans une pagode près de Thlée-Poussonne (45), pour les faire mourir à coups de bois de sandal, enveloppés dans des sacs d'écarlate (46). C'est ainsi que cet adroit et fourbe politique parvint à s'ouvrir le chemin au trône. Il avait joué au plus sûr, et de la façon qu'il s'y était pris, s'il n'avait pu s'emparer de la couronne sans trop hasarder, il se serait contenté de la seconde place du royaume, qui ne pouvait lui manquer sous le règne des princes.
Quand il se défit d'eux, le vieux roi était encore en vie, mais il mourut le jour suivant (47). Petratcha, maître du royaume, disposa aussitôt des grandes charges en faveur de ceux qui l'avaient servi, éleva tous les mandarins qu'il pouvait encore craindre, et délivra même ceux qu'il avait fait arrêter, pour se gagner le coeur des uns et des autres. Il soulagea le peuple de ses servitudes, et fit distribuer des aumônes publiques, qui achevèrent de lui captiver l'affection de toute la nation, de sorte qu'il n'est pas arrivé dans le royaume la moindre sédition ni la moindre révolte à son occasion.
A l'égard de la princesse, fille unique du roi, il voulut la conserver pour en faire son épouse. On dit qu'elle ressentit une douleur extrême de la mort du prince qui était, ou qui devait être son époux, et que dans l'excès de son emportement, elle accablait d'injures l'auteur de sa disgrâce. Mais après tout, elle a mieux aimé vivre reine que de mourir malheureuse (48).
Petratcha n'eut pas plutôt pris le parti de se défaire des princes, qu'il songea aux moyens de s'accommoder avec nous, et de nous faire sortir du royaume en paix. Pour cet effet, il résolut de me renvoyer mes enfants. Les ayant fait venir auprès de lui, il leur dit qu'il se sentait ému de compassion pour eux, qu'il connaissait d'ailleurs la droiture de mon coeur, et qu'il savait bien que je n'étais pas capable de manquer à ma parole, mais que c'étaient les troupes, qui sur des terreurs paniques, n'avaient pas voulu obéir ; qu'il leur accordait la vie, et voulait bien même, en ma considération, et par amitié pour eux, me les renvoyer. Ces chers enfants, que j'avais crus morts, parurent à Bangkok le jour de Saint-Jean Baptiste. Leur retour causa une joie inexprimable à toute la garnison. J'eus de la peine à concevoir par quel heureux motif Petratcha s'était déterminé à une pareille démarche, mais dans la suite, ayant appris la mort des princes, je jugeai que le Grand Mandarin avait voulu, par cette action de générosité, s'ouvrir un chemin à la paix avec nous, et les deux mandarins, que nous avons interrogés sur ce point, m'ont confirmé dans cette idée.
Depuis ce temps, le feu diminua de part et d'autre. Il y eut diverses propositions d'accommodement, mais la défiance était si grande que nous ne pouvions nous assurer de rien. Sur la fin de ces longues et ennuyeuses négociations, pendant lesquelles je trouvai le secret de me procurer des vivres, on vit arriver les deux vaisseaux siamois montés par les Français, qui entrèrent aussitôt dans la place (49). On nous rendit de même les officiers qui étaient détenus à Louvo, et quelques autres Français, tant de cette ville que de Siam, ayant trouvé le moyen de nous rejoindre, nous apprîmes alors tous les mauvais traitements des Siamois à leur égard, la persécution que les chrétiens siamois, péguans et portugais, souffraient encore dans un cruel esclavage ; que le séminaire de M. l'évêque de Métellopolis avait été pillé, et que les Siamois avaient enlevé plusieurs jeunes filles chrétiennes pour en faire des concubines. On sut aussi, par un missionnaire qui avait été mis à la cangue (50), avec tous les chrétiens d'une province nommée Porselou (51), qui est à l'extrémitédu royaume, que dès le mois de janvier on n'avait pas cessé de les menacer de ce qui leur était arrivé dans la suite, ce qui marque qu'il y avait longtemps que Petratcha avait pris ses mesures pour faire ce qu'il a exécuté depuis.
Nous fûmes aussi informés par un Français qui avait été prisonnier à Mergui, que M. du Bruant et les Français de sa garnison avaient essuyé un assaut, et que manquant d'eau dans la place, qui était d'ailleurs commandée par une batterie des Siamois, ils avaient pris la résolution de se faire jour à travers les ennemis, pour s'emparer d'un vaisseau du roi de Siam, à la faveur duquel ils s'étaient éloignés des côtes de ce royaume.
Peu de temps après, nous apprîmes l'arrivée d'un vaisseau du roi, nommé l'Oriflamme, commandé par M. de l'Estrille (52), qui demeura assez de temps à la rade, fort en peine de ne recevoir aucune nouvelle de notre part, ni de celle des officiers de son vaisseau, qui étaient descendus les premiers, et que les Siamois avaient fait conduire adroitement à Siam, sans passer devant notre forteresse, ni leur rien dire de ce qui était arrivé ; de sorte que si nos affaires n'eussent été déjà en termes d'accommodement, ces officiers auraient couru grand risque et le vaisseau n'eût pu nous donner aucun secours, ni même avoir la moindre communication avec nous, ce qui prouve combien le poste de Bangkok était mal situé et peu avantageux. Aussi, tôt ou tard, nous aurait-il fallu l'abandonner.
Sur ces entrefaites, un nouvel incident qui nous arriva, manqua de rompre encore toutes nos négociations. La femme du sieur Constance, après avoir été cruellement tourmentée pour lui faire déclarer tous les effets de son mari, après avoir souffert divers autres outrages, tant de la part de ces misérables bras-peints (53) qui la gardaient que de celle du fils de Petratcha, qui en était passionnément amoureux, avait trouvé le moyen de s'évader et de se réfugier à Bangkok. Le nouveau roi de Siam, qui craignait qu'étant hors du royaume, elle ne s'emparât des deniers que son mari avait fait sortir, nous fit déclarer que si nous ne la lui rendions, il n'y aurait nul accommodement pour nous. Le contretemps était des plus fâcheux. Les Siamois nous retenaient, en attendant, les matelots, câbles, ancres et autres choses qui nous étaient absolument nécessaires pour notre départ, et que j'avais eu toutes les peines du monde à ménager. Quoique je fusse extrêmement inquiet au sujet de cette nouvelle affaire, qui s'était faite sans ma participation, je crus pourtant que je ne pouvais extrader la dame Constance sans pourvoir au moins à sa sûreté. Je tâchai même d'obtenir sa sortie, mais le roi ne voulut point y entendre, et la guerre allait se rallumer avec plus de fureur que jamais. On avait déjà fait arrêter à Siam le sieur Véret, chef de notre loge, que j'y avais envoyé pour achever nos affaires, tous les missionnaires, et un jésuite qui s'y trouvait encore. Enfin, on menaçait des plus cruels tourments tous les parents de cette veuve, de sorte que sa mère m'écrivit, pour me prier instamment d'accommoder l'affaire, ce que je fis par un traité, dans lequel le roi de Siam même engagea sa parole qu'il laisserait la dame Constance en liberté de conscience, avec la faculté de se marier à qui elle voudrait, et qu'il ne permettrait pas qu'il lui fût fait aucune violence, ni à toute sa famille, moyennant quoi je la renvoyai (54).
Enfin nos négociations, qui avaient été si souvent interrompues et reprises, se terminèrent par une capitulation, en vertu de laquelle les Siamois s'engagèrent de nous donner trois vaisseaux, des vivres et tout ce qui nous était nécessaire, avec deux grands mandarins en otage, pour nous conduire hors du royaume. Il fut de plus stipulé que nous laisserions en leur entier les ouvrages de la place, et que nous en sortirions avec armes et bagages, ce que nous fîmes le jour des morts (55). On craignait toujours quelque perfidie de la part des Siamois, ce qui nous obligea d'être sur nos gardes. Cependant, ils ne firent pas mine de rien vouloir entreprendre ; mais à notre arrivée à la rade, ils nous retinrent quelques mirous (56), où il y avait même de notre canon, qui avaient échoué sur des bas-fonds près de leurs forts. Nous prîmes droit de cette infraction pour retenir aussi leurs mandarins qui nous reconduisaient, et qui devaient nous répondre de tout notre bagage.
Il est presque incroyable combien de travaux les Siamois ont été obligés de faire durant le siège. Outre ce cavalier que, malgré le feu de notre artillerie, ils avaient élevé contre nous, dans le fort de l'ouest dont ils étaient les maîtres, ils nous avaient environnés de palissades à une petite portée de canon, et ensuite investis de neuf forts, d'où ils nous battaient de revers dans toute la place. Depuis Bangkok jusqu'à l'embouchure du Ménam, le rivage était défendu par plusieurs autres petits forts, qu'ils avaient construits à dessein de nous couper les secours du dehors. Il se trouvait dans ces forts plus de cent quarante pièces de canon en batterie, qu'ils avaient fait descendre de Siam, en ouvrant à cet effet un bras de la rivière, pour éviter de passer à notre vue. Ils avaient de plus, par un travail immense, garni l'entrée de la barre de cinq ou six rangées de gros arbres, plantés en basse marée, et qui étaient extrêmement fermes. On n'y avait laissé qu'un passage fort étroit, qu'on pouvait aisément fermer avec une chaîne de fer, et qui était gardé par quantité de galères armées. On n'aurait assurément pas cru les Siamois capables de toutes ces choses, mais leur fureur, dans les commencements, était si grande et si générale, que jusqu'aux femmes même, elles venaient en foule, comme par dévotion, apporter à manger aux soldats qui travaillaient à leurs forts. Ils étaient de plus aidés de presque tous les étrangers qui se trouvaient dans le royaume. Ils avaient des Anglais et des Portugais pour commander leurs bâtiments à l'entrée de la rivière, des Hollandais pour tirer leurs bombes, et nous étions bloqués, outre l'armée des Siamois, par les Péguans, les Malais, les Chinois, les Maures et autres, qui avaient chacun leurs forts où ils étaient retranchés.
A la vérité, il eût été facile d'empêcher la construction de ces forts, si nous eussions eu suffisamment de poudre ; mais j'aimai mieux la ménager et gagner du temps que de me mettre, au bout de sept à huit jours, hors d'état de repousser les ennemis, s'ils en fussent venus à un assaut, et la suite a bien fait voir qu'on ne pouvait pas prendre un autre parti, dans les malheureuses circonstances où nous nous trouvions : d'un autre côté, il paraissait fort incertain, si leurs propositions étaient sincères ; mais de l'autre, il était très certain que c'eût été tout perdre que de ne pas les écouter. C'est ce qui me faisait souvent dire à la plupart des officiers, qui ne respiraient que feu et flamme, que nous serions toujours à temps de faire le coup de désespoir, mais que le temps pourrait produire ce que nous n'oserions espérer de tous nos efforts trop précipités. Je faisais assez savoir à nos ennemis, par les lettres que je leur écrivais, que s'ils n'agissaient de bonne foi et ne m'accordaient mes demandes, je commencerais par faire sauter leur fort, crever tous leurs canons de fonte que j'avais à ma disposition, et qu'ensuite j'irais avec toute ma garnison fondre sur eux ; leur demandant en ce cas l'unique grâce de ne faire quartier à aucun Français, comme je leur promettais de n'en point faire à aucun Siamois qui tomberait entre mes mains. Mais je ne croyais pas qu'il en fallût venir là qu'à la dernière extrémité, et quand il n'y aurait plus d'espoir d'obtenir de meilleures conditions. L'événement m'a bien confirmé qu'on ne doit jamais désespérer de sortir d'une mauvaise affaire, avec le temps, qui peut y apporter des changements. Celui qui arriva à la mort des princes commença à mettre nos affaires en meilleur état ; la résolution où nous faisions savoir aux Siamois que nous étions tous, et dont le lieutenant Saint-Crik leur avait donné des preuves, ne servit pas peu encore à les intimider. Mais je dois avouer, en finissant cette relation, que la crainte de la vengeance de notre auguste monarque, dont les ambassadeurs siamois avaient vu la puissance, a contribué plus que toute autre chose aux conditions avantageuses qu'ils ont été contraints de nous accorder, après avoir été exposés, pendant cinq mois, à tout ce qu'on peut se représenter de plus rigoureux.
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NOTES :
1 - Incertaine est également l'adjectif employé par La Loubère pour évoquer la succession souvent sanglante des rois de Siam : Les filles ne succèdent point à la couronne ; à peine y sont-elles regardées comme libres. Ce serait le fils aîné de la reine qui y devrait toujours succéder, par la loi. Néanmoins, parce que les Siamois ont de la peine à concevoir qu'entre des princes à peu près de même rang, le plus âgé se prosterne devant le plus jeune, il arrive souvent qu'entre frères, quoiqu'ils ne soient pas tous fils de la reine, et qu'entre oncles et neveux, le plus avancé en âge est préféré, ou plutôt c'est la force qui en décide presque toujours. Les rois mêmes contribuent à rendre la succession royale incertaine parce qu'au lieu de choisir constamment pour leur successeur le fils aîné de la reine, ils suivent le plus souvent l'inclination qu'ils auront pour le fils de quelqu'une de leurs dames dont ils seront amoureux. Cette pratique est confirmée par le père Tachard : Dans le royaume de Siam, les frères du roi succèdent à la couronne préférablement à ses enfants, mais elle revient à ceux-ci après la mort de leur oncle. W.A.R. Wood avance l'hypothèse que Phaulkon pressait le roi de désigner sa fille Yothatep pour lui succéder, alors que Petratcha soutenait la succession de Chaofa Aphaïtot, le demi-frère aîné de Naraï. Il paraît assez invraisemblable que le roi Naraï ait pu désigner une femme pour lui succéder au trône, et c'eût été la première fois depuis la création du royaume d'Ayutthaya. Il n'est pas absurde de penser, en revanche, que le roi envisageait plutôt de désigner son favori, Phra Pi, quitte à le marier d'abord à sa fille, pour le doter d'un semblant de légitimité. retour
2 - Il ne s'agissait en fait que de demi-frères, Chaofa Aphaïtot et Chaofa Noï. Dans les Particularités de la Révolution de Siam, texte reproduit sur ce site, Vollant des Verquains écrit : il y avait deux princes frères du roi, tous deux dune humeur inquiète, et quil était obligé de tenir sous bonne garde dans ses palais. Lun était impotent, lautre plus jeune était bien fait et sans aucun défaut naturel en sa personne, quoique quelques-uns disent quil était muet, et dautres quil affectait de le paraître. La mauvaise conduite de ces princes ayant plusieurs fois désobligé le roi, il avait conçu beaucoup daversion pour tous deux ; et quelques-uns avaient tellement pris soin daugmenter les soupçons quil en pouvait avoir, quils avaient entièrement éloigné deux la bonne volonté du prince ; cest pourquoi il faisait élever un fils adoptif nommé Mompi, [Phra Pi] lequel apparemment il destinait pour être un jour son successeur.
Le père Le Blanc nous en apprend davantage sur les mésaventures de ces deux princes : Il y avait à la cour un mandarin qui avait la dignité d'Opra et se nommait Pitracha [Petratcha] ; il était d'une naissance à servir sur un balon plutôt qu'à monter sur un trône. Sa mère avait été nourrice du grand barcalon , et parce qu'elle avait réussi à nourrir cet enfant, elle fut choisie pour être encore nourrice du roi qui vint au monde peu de temps après. Cette femme avait deux enfants, un fils qui fut l'Opra Pitracha dont je parle, et une fille ; ils étaient élevés par leur mère au palais et entraient dans tous les divertissements du petit prince, qui prit pour l'un et pour l'autre une inclination que la nourrice, femme adroite, prit grand soin de cultiver. Le jeune Pitracha demeura toujours depuis ce temps-là auprès du prince, et il fit tant par ses complaisances et ses petits services, que les jeux de l'enfance devinrent des liaisons plus sérieuses dans la suite, jusqu'à rendre ce favori nécessaire à son maître. Pour la fille, quand elle fut en âge, sa mère trouva le moyen de la faire entrer dans le sérail, au nombre des femmes du roi dont elle devint la favorite, mais dans sa faveur, oubliant les sages conseils de sa mère et les bontés du roi, elle prit pour le plus jeune des princes frères de sa Majesté une malheureuse inclination, qui a été la première source des divisions de la famille royale et des désordres du royaume. Leur intrigue demeura secrète assez longtemps et fut découverte un jour que le roi avait appelé les frères au Conseil ; le jeune prince se rendit sans la salle du Conseil, mit bas sa casaque et ses sandales à la porte, selon la coutume du pays, pour paraître devant le roi. Pendant le Conseil, la dame vint prendre les habits du prince et les emporta chez elle pour l'obliger à les y venir chercher. Le prince, qui n'était peut-être pas si entêté qu'elle, ne s'avisa point de cette galanterie et fit grand bruit. Le roi en colère fit chercher les habits ; la dame éperdue s'enfuit de sa chambre, et n'eut pas la précaution de les cacher, elle fut par-là reconnue coupable et jetée aux tigres. La disgrâce de la soeur ne diminua rien de la faveur du frère. Pitracha fut se jeter aux pieds du roi, dit qu'il ne méritait plus l'honneur de paraître devant sa Majesté, et qu'il lui demandait la liberté de se retirer de la cour pour aller cacher sa confusion dans une solitude parmi les talapoins. Le roi lui répondit qu'il savait distinguer les innocents et les coupables, et qu'il ne lui imputait rien du crime de sa soeur. Mais ce n'est point par la fuite, ajouta-t-il, c'est par une juste vengeance qu'il faut réparer cet affront ; je veux que vous me vengiez et que vous vous vengiez vous-même, en faisant battre à coups de rotin le prince qui nous a outragés. Pitracha reçut cet ordre avec joie, et l'exécuta avec tant d'excès que tout le corps enfla à ce jeune prince, qui en est demeuré paralytique et muet le reste de sa vie, et c'est là où lui et Pitracha prirent l'un pour l'autre une haine qui n'a pu s'éteindre que dans le sang de ce malheureux prince. L'autre frère du roi était tout contrefait de sa naissance, et ne pouvait se soutenir sur ses pieds. Sa mauvaise humeur et ses emportements lui avaient attiré de pareilles disgrâces qu'à son cadet, et l'un et l'autre, comme j'ai déjà remarqué, avait achevé de se perdre dans la conspiration des Macassars de 1686 dans laquelle ils se trouvèrent enveloppés. HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DU ROÏAUME DE SIAM Arrivée en l'année 1688 & de l'état présent des Indes par le R. P. MARCEL LE BLANC de la Compagnie de IESUS, A LYON Chez HORACE MOLIN, vis-à-vis le grand College - M. DC. XCII - AVEC PRIVILEGE DU ROI retour
3 - La princesse Yotathep, fille unique du roi Naraï, a été fréquemment évoquée dans les relations occidentales, et a intrigué, voire fasciné tous les étrangers. Auréolée d'un grand mystère, cette princesse qu'aucun occidental ne vit jamais fut l'objet de toutes les rumeurs et de tous les fantasmes. Un mariage secret de cette reine avec le demi-frère cadet du roi Narai, Chaofa Noï paraît assez invraisemblable. Ses sentiments anti-français ont été rapportés par de nombreuses relations, et elle épousa Petratcha après la mort du roi Naraï. retour
4 - A cette époque, la princesse Yothatep était brouillée avec son père, et avait quitté la cour de Lopburi pour se retirer à Ayutthaya, refusant même d'y reparaître pour recevoir les présents que lui envoyait la Dauphine de France. Céberet, l'un des ambassadeurs français, écrit : nous avions déjà fait des instances pour obtenir audience de la princesse-reine, et même M. Constance nous l'avait fait presque espérer, nous ayant fait dire par le père Tachard que la princesse était brouillée avec le roi, pourquoi elle était restée à Siam, mais que si elle se raccommodait, nous pourrions la voir. En attendant le dîner, nous fîmes de nouvelles instances auprès de M. Constance pour l'audience de la dite princesse et pour lui présenter les présents de Madame la dauphine. Il nous dit qu'elle était à Siam, malade d'une espèce d'asthme et d'une vieille entorse au pied dont on ne l'a jamais su guérir, et qu'il craignait qu'elle nous enverrait de ses principaux officiers pour recevoir les présents. Il nous a exagéré ensuite le courage de cette princesse, aux libéralités de laquelle le roi, son père ne peut suffire. Le roi lui a fait sa maison comme les reines de Siam ont accoutumé de l'avoir, et c'est une marque, dit le sieur Constance, qu'il ne la veut pas marier. Étude historique et critique du Journal du voyage de Siam de Claude Céberet, envoyé extraordinaire du Roi en 1687 et 1688 par Michel Jaq-Hergoualc'h - Editions l'Harmattan - Collection Recherches Asiatiques, dirigée par Alain Forest
Les raisons de cette brouille sont peu claires. S'agissait-il de questions d'intérêt, ou comme le suggère Dirk van der Cruysse, la princesse avait-elle refusé d'épouser Phra Pi, le favori, comme le souhaitait son père ? Si les causes de ces relations conflictuelles entre le père et la fille restent mystérieuses, il ne fait pas de doute en revanche que la princesse Yothatep détestait cordialement Phaulkon. Déjà, en 1685, l'abbé de Choisy écrit : Il [Phaulkon] a pourtant souvent des affaires à démêler avec elle. Il prit l'année passée deux mille hommes dans les terres de son apanage pour les faire marcher à Camboge ; elle gronda fort, et fut longtemps sans vouloir écouter les raisons que Madame Constance lui disait pour excuser son mari. Journal du 30 octobre 1685. retour
5 - Desfarges orthographie Prapié. Fils d'un courtisan, ce jeune garçon fut emmené très jeune au palais pour y exercer les fonctions de page, et fut élevé par une soeur du roi Naraï. Toutes les relations s'accordent à reconnaître la tendresse quasi-paternelle que le roi lui prodiguait, et les privilèges exceptionnels dont il jouissait. retour
6 - Voir sur ce site la page consacrée à Petratcha retour
7 - Naï Dua, devenu Luang Sarasak, (ou Sorasak) est décrit par Wood comme un jeune homme violent et agressif. Sous l'empire de la colère, il aurait même cassé deux dents à Phaulkon d'un coup de poing. Élevé au rang de Maha Upparat, il succède à son père en 1703. Wood indique que cette succession eut toutes les apparences d'une usurpation, car Petratcha avait deux autres fils, nés de la princesse Yothatep - fille du roi Naraï - qu'il avait épousée après son accession au trône. L'aîné, Chao Kwan, avait 14 ans à la mort de Petratcha, et le cadet, Tras Noï en avait 10. En tant que descendant du roi Prasat Thong, c'est Chao Kwan qui avait le plus de légitimité et la faveur de la plupart des mandarins pour monter sur le trône. Sarasak écarta définitivement ce prétendant en le faisant assassiner.
A la mort de son père, en 1703, Sarasak devint le 33ème roi dAyutthaya, connu sous le surnom de Phra Chao Süa (le roi Tigre). W.A.R. Wood brosse ainsi son portrait : Ce fut un homme cruel, intempérant et dépravé. Turpin dit quil a épousé la princesse Yotathep, une des veuves de son père [par ailleurs fille de Phra Naraï]. Une des portes de son palais était connue sous le nom de Porte des Cadavres en raison du grand nombre de petits cercueils qui en sortaient, contenant des enfants assassinés victimes de sa luxure et de sa cruauté. ( ) Le roi Tigre, usé par lalcool et la débauche, mourut en 1709, terminant ainsi un règne court et peu glorieux. (W.A.R. Wood - A History of Siam)
M.L. Manich Jumsai, dans sa Popular History of Thaïland, éditions Chalermnit, nous donne la version officielle thaïlandaise, beaucoup plus poétique, de l'origine de Sarasak. Il serait fils du roi Naraï et d'une princesse de Chiang Maï que le souverain aurait aimée alors qu'il assiégeait cette ville. Craignant que cette liaison et cette naissance ne soit révélées, le roi confia l'enfant à son général des éléphants, Petratcha, avec ordre de l'élever dans le plus grand secret. Petratcha donna le nom de Dua à celui qui le regardait comme son père. Dès qu'il fut en âge, Petratcha envoya le jeune garçon au palais royal pour y être page. Le roi Naraï, qui savait qu'il s'agissait de son fils, voulut un jour lui donner un signe : Il demanda à Dua d'approcher et de se regarder avec lui dans un miroir, en lui faisant remarquer à quel point tous deux se ressemblaient. Sarasak comprit le signe, et en devint excessivement fier.
Ajoutons pour l'anecdote que c'est sous le règne du roi Tigre que se développa le sport national thaïlandais, la boxe appelée muay thaï. On trouvera de nombreux et fort intéressants renseignements tant historiques que techniques sur ce sport sur le site de l'association Fayad Muay Thaï de Béziers retour
8 - L'expédition Céberet - La Loubère avait emmené au Siam 636 hommes de troupe, soldats et officiers. Vollant des Verquains nous indique que la garnison envoyée à Mergui sous les ordres de Du Bruant comprenait trois compagnies de quarante hommes chacune. Si l'on ajoute ces 120 hommes aux 200 évoqués par Desfarges, c'est donc environ la moitié des forces qui a péri dans le voyage, victime des maladies et surtout du scorbut. retour
9 - Ce Monsieur du Bruant est ainsi décrit par François Martin dans ses Mémoires : M. du Bruant, avec la réputation qu'il avait acquise dans les armes, était un esprit fin, délicat, qui savait beaucoup, mais fort difficile à s'entretenir longtemps en intelligence avec lui ; sa grande délicatesse lui faisait observer jusqu'aux moindres mouvements des personnes ; extrêmement défiant, il n'était pas aimé des officiers par la peine qu'il y avait de ménager son amitié ; il demandait la soumission dans les subalternes et beaucoup de déférence. Il devait passer à Merguy avec des troupes ; je ne sais si c'était par ordre de la cour ou par une résolution prise à Siam. retour
10 - On ignore la date de naissance de Desfarges, et même son prénom, dont on ne connaît que l'initiale N. On sait toutefois qu'il a été nommé capitaine d'un régiment de Mazarin en 1661 et qu'il s'est illustré pendant la guerre de Hollande (1672-1678). On peut penser qu'il a une soixantaine d'années en 1688. retour
11 - En terme de fortication, un bastion est une grande masse de terre ordinairement revêtue de maçonnerie ou de gazon, qu'on construit sur les angles de la figure que l'on fortifie, et même quelquefois sur les côtés lorsqu'ils sont fort longs. Sa figure est à-peu-près celle d'un pentagone ; il est composé de deux faces qui forment un angle saillant vers la campagne, et de deux flancs qui joignent les faces à l'enceinte. Son ouverture vers la place se nomme sa gorge. Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. retour
12 - La courtine est la partie de la muraille ou du rempart comprise entre deux bastions, dont elle joint les flancs. La courtine est ordinairement bordée d'un parapet de six ou sept pieds de haut comme le reste de l'enceinte, qui sert à couvrir les soldats qui défendent le fossé et le chemin couvert. Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. retour
13 - En terme de fortification, le cavalier est une élévation de terre qu'on pratique sur le terre-plein du rempart, pour y placer des batteries qui découvrent au loin dans la campagne, et qui incommodent l'ennemi dans ses approches.
Ils se construisent le plus ordinairement dans le milieu des bastions pleins : en ce cas ils ont la même figure que le bastion. On observe que le côté extérieur de leur rempart soit éloigné de trois ou quatre toises du côté intérieur du parapet ou faces du bastion, et de quatre ou cinq toises de celui de ses flancs. On place aussi des cavaliers sur les courtines ; mais alors ils sont ronds ou carrés. Il y a plusieurs villes, comme Landau et Luxembourg, où l'on en trouve en-dedans la place dans le voisinage du rempart ; mais ces sortes de cavaliers ne peuvent être d'usage que dans les premiers jours de siège.
Lorsqu'une place se trouve commandée, on y élève aussi quelquefois des cavaliers, comme M. de Vauban l'a fait à Maubeuge, pour séparer des commandements. Les cavaliers tiennent lieu, dans ce cas, de traverses. Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. retour14 - A la lecture des différents portraits que nous en brossent les relations occidentales, il paraît peu probable que Phra Pi ait eu suffisamment d'ambition et de capacités tant intellectuelles que stratégiques pour chercher seulement à s'emparer du pouvoir. retour
15 - Vollant des Verquains, pour sa part, évoque quatre-vingts hommes de troupe et dix officiers, tous gens intrépides et hardis à tout entreprendre. retour
16 - Le sieur Véret, personnage faisandé, principalement préoccupé de son enrichissement personnel, était arrivé au Siam le 23 septembre 1685 avec l'ambassade du chevalier de Chaumont. Il avait été nommé par la Compagnie des Indes orientales pour remplacer à la tête du comptoir Deslandes-Boureau qui était parti pour Surate. François Martin écrit dans ses Mémoires de mars 1686 : Le sieur Véret ne renvoyait rien en France pour retour du capital dont il était chargé ; il s'excusait à la Compagnie sur ce qu'il n'avait point trouvé de marchandise à acheter ; il nous écrivit une lettre de compliment. retour
17 - Cette décision de rebrousser chemin était lourde de conséquence et marque, pour de nombreux historiens, le tournant de la révolution de Siam. Il est possible qu'il eût suffit à Desfarges, à la tête d'une petite unité, de se saisir de Pétratcha et de le mettre hors d'état d'agir pour éliminer toute opposition sérieuse aux Français. C'est également l'analyse de François Martin, qui écrit dans ses Mémoires : Cette conduite de M. Desfarges dont [on] a écrit si diversement en France est assez embarrassante à déterminer les esprits, si ce retour à Bangkok a été fait à propos ou s'il aurait été plus avantageux de continuer le voyage de Louveau. Les personnes qui le dissuadèrent de passer plus avant, j'entends parler de Messieurs de la Mission, sont d'un mérite distingué, d'une vertu et d'une probité connues, instruits des manières de Siamois par un séjour de plusieurs années dans le pays, qui savaient parfaitement la langue, qui y avaient acquis des amis et qui pouvaient avoir des avis secrets. On n'a point douté aussi qu'ils ne fussent très persuadés eux-mêmes de ce qu'ils avaient rapporté à M. Desfarges. Cependant le voyage des deux capitaines à la cour, d'autres particularités reconnues depuis, le rapport des gens du pays (car il y en a eu pour et contre) ont fait douter de cette assemblée de troupes sur la route de Siam à Louveau. Il est sûr, si cet avis s'était trouvé faux, que l'arrivée à la cour de M. Desfarges avec les gens qu'il y menait était le gain de partie : Pitracha était perdu ; en l'arrêtant, c'était le plus sûr de s'en défaire sur-le-champ. L'auteur mort, le parti était absolument dissipé, il n'aurait pas été difficile de faire approuver le coup au roi par les témoignages des mandarins de son parti qu'on aurait pris et de qui l'on aurait tiré le secret du dessein des conjurés, entièrement opposé aux intentions de ce prince sur son successeur.
On peut penser que le sieur Véret, sans en mesurer vraiment les conséquences, avait tout intérêt à la disparition de Phaulkon, qu'il détestait et qu'il savait vraisemblablement informé de ses multiples malversations au détriment de la Compagnie française. L'attitude des évêques, en revanche, est plus difficile à expliquer. Dans une lettre du 11 janvier 1692 adressée à l'abbé de Lionne, M. de Brisacier, supérieur des Missions-Étrangères écrit : Il y a toujours une chose qui me fait beaucoup souffrir, et dont je vous supplie de faire le sacrifice avec moi : c'est que le P. Verjus publie partout à ceux qui veulent l'entendre, même à nos meilleurs amis (témoin Mgr de Laon qui me le disait chez nous il y a aujourd'hui huit jours), que c'est vous qui par le conseil que vous avez donné à M. Desfarges avez été cause de la mort de M. Constance, du malheur des Français et du renversement des affaires de la religion à Siam. Archives des Missions étrangères vol 11 page 488, cité dans l'Histoire de la Mission de Siam d'Adrien Launay.
Les attaques dont il était la cible incitèrent l'abbé de Lionne à rédiger un long plaidoyer dans lequel il s'efforçait de justifier son attitude.
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Toutefois, force est de constater que les témoignages contradictoires ne permettent pas de juger en toute connaissance de cause la décision de Desfarges de retourner à Bangkok. Entre les témoins qui n'ont rien vu de particulièrement alarmant, et ceux qui évoquent des forces siamoises allant de 3.000 à 15.000, voire 30.000 hommes, il est impossible aujourd'hui de se prononcer sur le bien-fondé de la décision du général. Pour notre part, nous serions enclins à penser qu'un coup de force de Desfarges contre Petratcha, même s'il avait réussi, n'aurait fait que différer un mouvement de libération nationale qui paraissait inéluctable. Il est difficile d'imaginer que 80 hommes de troupe - c'était alors les seules ressources de Desfarges - aient pu bouleverser le destin d'une nation. retour
18 - Desfarges donne-t-il ici libre cours à son imagination ? Les trente mille hommes de Petratcha sont sans doute une information colportée par Véret. Vollant des Verquains, dans sa relation, dément formellement ces propos : deux hommes furent envoyés à Louvo, l'un pour porter la lettre par laquelle Desfarges annonçait à Phaulkon qu'il l'abandonnait à son sort et retournait à Bangkok, l'autre pour mener une enquête discrète sur la situation. Tous deux revinrent avec des nouvelles concordantes, tout était parfaitement calme dans le royaume, il n'y avait strictement rien, ni à Louvo, ni sur la route, qui puisse laisser envisager un quelconque soulèvement. Quant au roi Naraï, le messager de Desfarges l'avait vu bien vivant, aussi absolu que jamais, prenant alors le divertissement d'observer dans son palais une éclipse de lune avec les pères jésuites à qui il faisait l'honneur de demander l'explication de diverses questions d'astronomie.
Dans une lettre écrite à Pondichery le 3 mars 1689 et adressée à Deslandes, le nouveau directeur de la Compagnie des Indes au Bengale, Véret demeure prudent et minimise son rôle et ses déclarations : Néanmoins M. Constance entreprit de se défaire de Petratcha et de Phra Pi, pour cela fit monter M. Desfarges à Louvo, ou l'ayant fait parler au roi de Siam, il dit tout ce qu'il voulut faire entendre à l'un et à l'autre, mais enfin lorsqu'ils furent retournés chez lui, il fit promettre à M. Desfarges de retourner à Bangkok pour aussitôt revenir à Louvo avec un détachement de cent homme, lui disant que c'était pour arrêter Phra Petratcha et Phra Pi et même pour les assassiner en cas de résistance. Ayant appris toutes ces affaires, je quittai les mines [il s'agissait de mines de cuivre dont Véret dirigeait alors l'exploitation] et en mon chemin je trouvais un camp de Siamois où il pouvait il avoir deux ou trois mille hommes. Ayant été voir M. Constance, je le trouvai fort triste, néanmoins il ne me parla de rien. Ayant pris congé de lui pour m'en aller à Siam, je partis aussitôt ayant rencontré quelques Siamois armés. Le lendemain qui était le jeudi saint [le jeudi 15 avril 1688], M. Desfarges arriva lui aussi à Siam. Durant ce temps, le bruit de la mort du roi de Siam courait partout, cependant cela n'était pas vrai. L'arrivée de Monsieur Desfarges à Siam donna l'épouvante à tout le peuple. M. Charbonneau [René Charbonneau, ou Cherbonneau, missionnaire. On trouvera sa notice biographique sur le site des Missions-Etrangères] qui revint encore depuis moi de Louvo à Siam, nous assura que partout il avait vu des gens armés, principalement à Louvo. Ayant donc fait réflexion là-dessus et en ayant averti Monsieur Desfarges, il balança sur ce qu'il y avait à faire. Aussitôt que nous eûmes mangé un morceau, il se fut conseiller avec MM. les Évêques, qui ne furent pas d'avis que M. Desfarges s'exposa, lui et toutes les troupes du Roi, pour plaire à M. Constance, parce que comme nous savions tout ce qui se passait, possible que les Siamois obligeaient M. Constance à nous trahir, car nous savions comme j'ai dit qu'on faisait par tout le royaume des lances et des sagaies, ce que nous savions si bien que nous avions appris qu'on en faisait même dans Bangkok au lieu de travailler aux affût de canon que nos charpentiers faisaient, le bruit courant déjà que l'on voulait massacrer tous les Français et les autres chrétiens. Enfin, après que nous eûmes bien agité toutes ces affaires, il fut délibéré que M. Desfarges n'irait point à Louvo. Il se contenta seulement d'écrire à M. Constance qu'il était bien fâché de ne pouvoir exécuter ce qu'il lui avait promis, mais que sur tous les bruits qui couraient, il était de son devoir de se tenir dans sa place, que s'il le voulait venir trouver, il le servirait en tout ce qu'il pourrait. (Une lettre de Véret sur la Révolution siamoise de 1688, par Robert Lingat, in T'oung Pao N° 31 - Pages 330-362 - 1935) retour
19 - Ici encore, Desfarges affabule certainement. Les deux demi-frères du roi étaient tenus en disgrâce et consignés dans le palais d'Ayutthaya. retour
20 - Cette affirmation, qui revient plusieurs fois sous la plume de Desfarges, paraît totalement fantaisiste. retour
21 - Voir la note 14. Ici encore, Desfarges reprend des rumeurs et semble donner libre cours à son imagination. retour
22 - Desfarges se mélange ici dans la chronologie des événements. L'exécution de Phra Pi eut lieu, d'après les témoins, dans la chambre même du roi Naraï, et après l'arrestation de Phaulkon, que Vollant des Verquains situe le 19 mai 1686.. retour
23 - Il s'agissait de M. de Beauchamp, le gouverneur de Bangkok, de M. de Fretteville et du chevalier Desfarges, fils cadet du général. retour
24 - Thale Chubson, ou Pratinam yen, la résidence fraîche, était une des résidences du roi Naraï bâtie sur un lac artificiel dans un faubourg de Lopuri. Voir sur ce site la page consacrée à ce lieu : Thale Chubson retour
25 - Ces peintures étaient en fait des tatouages. La Loubère nous renseigne davantage sur ces redoutables bourreaux : Les Siamois les appellent kan laï, c'est-à-dire bras peints, parce qu'on leur déchiquette les bras, et qu'on met de la poudre à canon sur les plaies, ce qui leur peint les bras d'un bleu mat.
L'officier qui les commande immédiatement, et qui est bras peint lui-même, s'appelle oncarac, et lui et eux sont les exécuteurs de la justice du prince comme les officiers et les soldats des cohortes prétoriennes étaient les exécuteurs de la justice des empereurs romains. Mais en même temps, ils ne laissent pas de veiller à la sûreté de la personne du prince, car il y a dans le palais de quoi les armer au besoin. Ils rament le balon du corps, et le roi de Siam n'a point d'autres gardes à pied. Leur emploi est héréditaire comme tous les autres du royaume, et l'ancienne loi porte qu'ils ne doivent être que six cents, mais cela se doit sans doute entendre qu'il n'y en doit avoir que six cents pour le palais, car il en faut bien davantage dans toute l'étendue de l'État, parce que le roi en donne, comme j'ai dit, à un fort grand nombre d'officiers. ( La Loubère - Du Royaume de Siam) retour
26 - Desfarges omet soigneusement de mentionner qu'il était alors à Louvo (il n'évoque ce voyage que plus loin) et que son attitude servile envers le nouveau pouvoir et son peu d'empressement à défendre Phaulkon pesa lourd dans la décision de Petratcha de l'éliminer. Vollant des Verquains écrit : Après avoir promis et fait ce qu'on voulait, le général des Français fut régalé de quelques présents et reçut des marques de faveur non commune, sur ce qu'on le trouva de si bonne composition et qu'on se flatta de retirer par douceur la forteresse d'entre ses mains. Cependant ce n'était aucunement ses intentions, et néanmoins il laissait ses enfants et ses amis exposés au ressentiment des barbares qui ne pouvait pas manquer d'éclater et de causer des effets bien funestes, quand ils sauraient qu'il les avait trompés ; pour lors il n'en eurent aucune défiance, au contraire Pitracha voyant les Français si traitables, ne balança plus s'il se déferait de M. Constance, ne le voulant pas garder dans un lieu où il s'attendait qu'ils dussent venir.
Quant aux supplice qu'eut à endurer Phaulkon avant son exécution, on ne peut que les imaginer, et faire confiance aux Siamois pour les avoir accompagnés de grands raffinements (sans oublier toutefois qu'en France même, l'écartèlement ou la roue n'avaient pas grand chose à envier aux cruautés asiatiques). Le père Le Blanc écrit : On n'a jamais bien su tous les tourments qu'on lui avait fait souffrir, avant que d'en venir là, pour l'obliger à confesser les crimes qu'on lui supposait. Les uns ont dit qu'on lui avait brûlé la plante des pieds, pour l'empêcher de s'enfuir, et que l'ayant appliqué à la question, on lui avait ferré les tempes avec un instrument de fer, et déchiré tout le corps à coups de rotin ; les autres ont cru qu'on lui avait coupé les pieds et les mains, et qu'on lui avait laissé longtemps au col la tête du malheureux Monpit [Phra Pi], pour faire croire qu'il avait été son complice. Il ne fait pas doute que ces barbares n'aient exercé sur lui de grandes cruautés selon leur esprit vindicatif et sanguinaire ; ce ne sont pas des supplices trop rigoureux parmi eux, que de brûler à petit feu, de faire frire les hommes dans des poêles d'huile bouillante en les y plongeant peu à peu, d'attacher un tigre affamé auprès d'un patient, de telle sorte qu'il ne puisse lui manger que les extrémités, de faire avaler des métaux fondus, et de nourrir longtemps des hommes de leur propre chair qu'ils leur coupent et qu'ils font griller en leur présence. Mais si l'on n'a pas su les tourments qu'avait souffert M. Constance en sa prison, on a du moins su le genre de sa mort. Le cinquième jour de juin, veille de la Pentecôte, on lut publiquement dans la salle du palais une sentence par laquelle, sans avoir gardé aucune formalité de justice, on déclarait Constantin Phaulkon, ci-devant grand Oia et ministre d'État, criminel de lèse-majesté, et convaincu de haute trahison, pour avoir introduit des étrangers dans le royaume pour de mauvais desseins, et avoir conspiré avec Monpit contre le roi et la maison royale ; pour lesquels crimes Pitracha, par l'autorité qu'il en avait reçue du roi, le condamnait à mourir ce jour-là même. Sur les six heures du soir on le mit sur un éléphant pour être conduit avec une bonne escorte dans les forêts de Tleposson ; ceux qui marchaient près de lui remarquaient qu'il avait le visage pâle et abattu, mais le regard assuré, la voix ferme, et tout l'air de sa personne doux et tranquille, sans se plaindre ni sans donner des marques d'inquiétude ou d'appréhension de la mort ; il récitait pendant tout le chemin des prières à voix basses. retour
27 - Phaulkon avait sans doute accumulé en quelques années une fortune considérable, détournée du trésor siamois. Kosapan, dans une lettre du 27 décembre 1693 adressée à M. Brisacier, supérieur des Missions-Etrangères, avoue : Vous savez que le grand roi de Siam défunt favorisait beaucoup M. Constance, qu'il l'avait fait grand mandarin, et chargé de plusieurs affaires de son royaume pour les régler conjointement avec les autres mandarins. M. Constance tira de grandes sommes d'or et d'argent des magasins du roi, dont il disposait comme il voulait, et qui ont été perdues. On peut faire confiance à M. Constance pour avoir pris ses précautions et mis sa fortune en sécurité. Nous reproduisons ici le très curieux passage des Mémoires du comte de Forbin cité dans la Suite à l'Histoire Générale des Voyages, tome dix-septième, de l'abbé Prévost : Le chevalier de Forbin se trouvant en 1695 à Céphalonie, où M. Constance était né, eut la curiosité de s'informer de ses parents : J'avais oublié depuis longtemps, dit-il, tout ce qu'il m'avait fait souffrir à Siam, et ses malheurs lui avaient tellement rendu ma première amitié, qu'après sa mort, dont je fus véritablement touché, je ne souhaitai rien tant que de faire plaisir à sa famille. On me dit qu'il lui restait un frère au village de la Custode. Je fus le cherche aussitôt, et après lui avoir fait civilité, je luis appris qu'il y avait, à Paris, des sommes très considérables, que M. Constance y avait envoyées par le père Tachard, au retour de son premier voyage. J'étais très bien informé de cet article, dont M. Constance lui-même m'avait fait confidence. Preuve de ce que j'ai dit ailleurs, que ce ministre, dans l'établissement qu'il fit des Français à Bangkok, n'avait eu d'autre vue que de s'assurer de la protection de la France, où il comptait même de se retirer si la situation de ses affaires venait à changer. Son frère, persuadé par ce que je lui avais dit, se détermina à passer en France, dans mon bord, où je lui fis toutes les amitiés imaginables. Il retira, à Paris, de très grosses sommes d'argent, mais, comme s'il eût été arrêté que je ne recevrais jamais que des ingratitudes de la part de cette famille, il partit pour retourner dans son pays, sans seulement me remercier, et même sans venir me voir. (Mémoires du comte de Forbin - Tome 1 - page 354) retour
28 - Desfarges omet de préciser que ces belles promesses ne manquèrent de le satisfaire entièrement, lui aussi. Vollant des Verquains écrit : Cependant M. Desfarges vivait à Bangkok dans la tranquillité d'un homme qui n'avait rien à craindre, content d'avoir reçu quelque honnêteté de Pitracha, et de lui avoir envoyé un placet pour lui demander la liberté de M. Constance et avec le collier de l'ordre de Saint-Michel, qu'on avait ajouté à tous les honneurs que ce ministre avait reçus de la cour de France, et auxquels il s'était montré extrêmement sensible. N'en recevant pas de nouvelles, il n'en fit pas paraître plus d'inquiétude, et rejeta toujours l'avis de ceux qui l'assurèrent du dernier malheur de M. Constance, n'ayant jamais voulu croire qu'on en pût venir à une si déplorable extrémité. retour
29 - Pour de plus amples informations, on se reportera sur ce site à la page Les persécutions
Aussitôt que parut me nouveau gouvernement dans le royaume, il y eut ordre de faire prisonniers tous les chrétiens naturels ou naturalisés dans le pays.
Il y eut aussi quelques familles portugaises, espagnoles arméniennes et autres autres étrangers, qui ont été enveloppés avec les chrétiens naturels du pays ; mais ç'a été contre l'intention du roi, et par la seule avarice des mandarins ; car touchant les étrangers, il n'y eut ordre du roi que pour arrêter toute la famille de feu M. Constance qu'on prétendait coupable de rébellion, et comme telle devant subir toutes les rigueurs des lois du pays. Quoique la cour pour lors fût extrêmement animée contre les troupes françaises de Bangkok, cependant il y eut ordre de ne maltraiter point les anciens Français établis ou mariés dans le pays, faisant ainsi une grande différence entre les anciens et les nouveaux. Recueil des persécutions que les chrétiens Siamois, Pégous et d'autres différentes nations des Indes, nés à Siam, y ont souffertes pour la foi dans les dernières révolutions. Archives des Missions-Etrangères, vol 852, p. 135, cité dans HISTOIRE DE LA MISSION DE SIAM - 1662-1811 par Adrien Launay, de la Société des Missions-Etrangères - Documents Historiques - Paris - Anciennes Maisons Charles Douniol et Retaux - P. Tequi Successeur - 82, rue Bonaparte - 1920.
Ces persécutions, qui pour être de relativement courte durée, n'en furent pas moins violentes, se poursuivirent encore après le départ des troupes françaises. François Martin écrit dans ses Mémoires de juin 1689 : M. de la Vigne, procureur général des Missions-Étrangères, qui était resté à Pondichéry pour les affaires des missions, reçut des lettres de Siam de M. l'évêque de Métellopolis. Il n'y a rien de plus touchant que la misère où cet illustre prélat, les missionnaires, le R. p. Labreuille et tous les les Français étaient de ces côtés-là étaient réduits depuis le départ de M. Desfarges. Après tous les mauvais traitements où les peuples les plus barbares se peuvent porter contre des personnes de mérite et de distinction, M. l'évêque avait été renfermé dans un taudis fait de bambous et couvert de paille ou de feuilles, le R. P., les missionnaires et les autres français dispersés dans les autres prisons publiques, mêlés avec les criminels et les plus grands scélérats, la cangue au cou, les pieds et les mains aux ceps ; c'est ainsi qu'ils passaient les nuits. On tirait les Français de là le matin et, enchaînés avec les criminels, on les menait au travail à porter des briques, de la terre ou aux autres ouvrages à quoi l'on trouvait à propos de les employer, des bourreaux à leur conduite pour presser le travail et pas un grain de riz pour leur nourriture. Les Siamois avaient laissé deux missionnaires en liberté pour pourvoir les prisonniers de vivres ; quelques effets qu'ils avaient heureusement mis à l'écart et qui n'avaient pas été découverts et des charités que l'on fit, même des Manilles, servirent à l'entretien de nos gens ; on ferait plusieurs volumes des misères qu'ils ont souffertes. retour
30 - Kosapan. Voir sur ce site la page qui lui est consacrée. retour
31 - Ces affirmations sont un peu tempérées par Bernard Martineau, prêtre des Missions-Étrangères alors à Siam : Dans le même temps, le grand mandarin fit écrire avec beaucoup de civilités à Mgr de Métellopolis et à Mgr de Rosalie, les invitant à monter à Louvo en toute diligence. Mgr de Métellopolis étant incommodé, il n'y eut que Mgr de Rosalie qui y alla. Il partit de notre séminaire le 24 mai ; quand il arriva à Louvo, tout ce que j'ai écrit ci-dessus était déjà fait, excepté que M. Constance n'était pas encore mort, mais était à la question. Il n'y fut pas plutôt arrivé, qu'il parut devant le grand mandarin qui lui parla avec beaucoup de chaleur de l'affaire des Français ; de ce que M. le général, qui protestait n'être ici que pour le service du roi de Siam, refusait à ses ordres de monter à Louvo avec ses troupes ; il lui dit de plus de prendre bien garde à ce qu'il avait à faire, et d'écrire et de parler à M. le général de telle manière qu'il le portât efficacement à faire ce que le roi demandait de lui : c'était ainsi qu'il prenait toujours le nom du roi. Car autrement, reprit-il en criant et menaçant fortement, il lui en prendrait mal à lui, et à tous les Pères français ; qu'il les ferait amarrer à la bouche du canon. Mon dit Seigneur répondit qu'il n'avait rien à commander à M. le général, que tout plus il pourrait lui parler et tâcher de le persuader. M. Martineau aux directeurs du séminaire des Missions-Étrangères - Archives des Missions-Étrangères, vol 859, p. 498 - 12 juillet 1689. retour
32 - Sans doute Kanlaya Ratchamaïtri et Siwivan Wacha, qui accompagnèrent Kosapan en France sous le titre de deuxième et troisième ambassadeurs. retour
33 - Desfarges orthographie Verdesale. Ce Monsieur de Vertesalle est ainsi décrit par François Martin dans ses Mémoires : M. de Vertesalle savait bien la guerre, il était fort attaché à en faire observer tous les règlements, mais entêté dans ses sentiments et qui ne revenait pas aisément ; il dépensait à sa table les appointements qu'il avait du roi où les officiers étaient bien reçus et il en était aimé. Il est le seul des officiers qui n'a pas quitté Bangkok où il resta toujours dans l'exercice de sa charge. Il n'était pas aimé de M. Constance qui crut qu'il y avait de la fierté ou du mépris de sa part de ce qu'il n'était pas monté à Siam pour le saluer, quoique ce ne fût qu'une application à remplir les devoirs de sa charge. Il avait eu du bruit aussi avec des officiers de marine et l'on dit qu'on avait écrit en France contre lui. Mémoires de François Martin - janvier 1688) retour
34 - Dans sa lettre du 12 juillet 1689 adressée aux directeurs du séminaire des Missions-Étrangères (Archives des Missions-Étrangères, vol 859, p. 498 - cité par Adrien Launay dans l'Histoire de la Mission de Siam - Documents Historiques), M. Martineau écrit : Pour cela, le grand mandarin l'envoya incessamment à Bangkok ; il y fut accompagné des mandarins qui avaient été en France ; on disait même qu'ils étaient précédés et suivis par quantité de troupes qui faisaient leur marche en cachette, afin de surprendre les Français et leur donner dessus, en cas que M. le général refusât de faire ce qu'on demandait de lui. M. le général se vit pour lors bien en peine sur ce qu'il avait à faire ; néanmoins, après avoir fait assembler son Conseil, il se résolut de monter à Louvo seul, avec un de ses fils (le plus jeune était déjà arrêté à Louvo), accompagné de mon dit Seigneur, et des mêmes mandarins qui l'étaient venus chercher.
M. le général, étant arrivé à Louvo avec Mgr de Rosalie et les mandarins, fut tout d'une traite conduit au palais devant le grand mandarin, qui d'abord commença à parler avec beaucoup de chaleur et emportement, et demanda brusquement à M. le général pourquoi il n'avait pas amené ses troupes, et était ainsi venu seul ; que, s'il ne le faisait de bon gré, on lui ferait bien faire par force ; qu'il ne se crût point si assuré, ni si fort dans la forteresse ; qu'en eût il dix comme celle-là, on l'en ferait bien sortir. Il lui fit lire de plus un grand papier, rempli de griefs contre M. le général et les troupes françaises ; mais il ne donna pas le temps d'y répondre, ce qui aurait été assez facile. M. le général dit seulement que le roi son maître avait envoyé ces troupes par sa générosité de coeur, et par amitié pour le roi de Siam ; mais puisqu'il voyait qu'elles causaient de l'ombrage, pour montrer à tout le royaume et même à toute la terre la générosité et la droiture de coeur du roi son maître et la sienne propre, il demandait des navires soit par fret, soit par achat ; qu'il s'y embarquerait incontinent avec toutes ses troupes et son bagage. Le grand mandarin ne voulut point écouter cette proposition ; il poursuivit toujours à vouloir obliger M. le général à faire monter ses troupes ; il voulut même l'obliger d'écrire à son lieutenant, et lui envoyer l'ordre de les amener incessamment en le menaçant de le mettre en prison s'il y manquait. M. le général répondit que, quand bien même il écrire à son lieutenant d'amener les troupes, celui-ci ne le ferait pas, parce que dans ces sortes de choses il n'avait rien à lui commander, étant hors de la forteresse ; et que de plus, étant sur le point de s'embarquer pour monter à Louvo, en sortant de la forteresse, il l'avait déclaré aux mandarins qui l'étaient allés chercher. Mais que le meilleur et l'unique moyen de faire venir les troupes était que lui-même les allât quérir, que que si on ne se fiait point à sa parole, il laisserait ses deux fils pour otages. Après quelques contestes, ce parti enfin fut accepté.
M. le général retourna à Bangkok, avec le même accompagnement qu'il en était venu, savoir Mgr de Rosalie (et de plus M. de la Vigne), les deux mandarins et cinq grands balons d'escorte. retour
35 - Cette astuce fonctionna parfaitement, et du Bruant compris immédiatement que cette lettre ne pouvait avoir été écrite par Desfarges. Cet épisode est confirmé dans une lettre que Kosapan adressa le 27 décembre 1693 à M. de Brisacier, supérieur des Missions-Étrangères, et dans laquelle il donne la version siamoise de la révolution de 1688 : On feignit près de M. le général d'avoir reçu des nouvelles des provinces du nord, que les ennemis menaçaient d'une guerre, et on lui dit qu'il fallait que M. Du Bruant avec ses Français vinssent se réunir, dans un endroit qu'on lui marquait, aux troupes siamoises qu'on envoyait pour s'opposer aux ennemis, et ainsi exécuter les ordres du grand roi de France qui les avait envoyés ici pour le service du roi de Siam. On fit donc écrire M. le général à M. du Bruant pour qu'il eût à exécuter ce plan, aussitôt qu'il aurait reçu la lettre. S'ils avaient été innocents de ce dont on les accusait, ils n'auraient pas manqué d'accomplir les ordres du grand roi de France, et on leur aurait dit de ne rien faire qui pût rompre la royale amitié. M. le général ayant reçu sa lettre, bien loin d'obéir à M. Desfarges, se prépara à se battre. Archives des M-E vol 863 page 81. retour
36 - La pertuisane est une sorte d'arme composée d'une hampe, et d'un fer large, aigu et tranchant au bout de la hampe. C'est une manière de hallebarde très-propre à défendre un vaisseau à l'abordage. La lame est de 18 à 19 pouces de long, avec une cannelure au milieu, et la hampe est de bois de frêne. Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. retour
37 - On ignore la date exacte de cet incident. Dans la relation de La Touche, rapportée par Robert Challe , on peut lire : (...) il y avait à Louveau six officiers français qui sont MM. les chevaliers Des Farges, de Fretteville, Beauchamp, de Lasse, Des Targes et Saint-Vendry [Saint Vandrille], et un ingénieur nommé de Bressy [parfois de Brécy], lesquels, depuis que M. Constance avait été arrêté, n'avaient pu obtenir la licence de s'en retourner à Bangkok, et quoiqu'ils fussent bien traités, ils ne laissaient pas de craindre dans la suite un pareil ou plus méchant sort que les chrétiens. C'est pourquoi ils se résolurent de tenter le hasard pour se sauver, et pour cet effet, ils se mirent en chemin de nuit pour se rendre à Siam, faisant leur compte qu'y étant arrivés, ils prendraient un balon au comptoir de la Compagnie pour les porter à Bangkok. C'était à la vérité une entreprise de jeunesse : elle aurait été approuvée si elle avait réussi, mais il faut remarquer que de Louvo à Siam il y a quatorze grandes lieues ; que tout le pays est presque inondé dans un temps pareil ; que de Siam à Bangkok il y a trente lieues et tout le bord de la rivière rempli de corps de garde, de sorte qu'il ne pouvait passer un balon, de nuit ni de jour, qu'il ne fût arrêté et visité. Mais ils furent exempts de tous ces embarras, car le lendemain à la pointe du jour, ils se trouvèrent environnés de plus de huit à neuf cents hommes, tant cavalerie qu'infanterie, que Petratcha avait envoyé après eux, ayant eu avis de leur fuite. Ces six messieurs ne trouvèrent point d'autre parti à prendre que de se bien défendre si on les approchait et qu'on voulût les insulter, de sorte qu'un mandarin jugeant de leur dessein à leur posture s'approcha seul d'eux pour leur dire qu'il ne venait pas après eux pour leur faire du mal, mais bien par ordre du roi pour les ramener à Louvo. Ils se rendirent à ces belles paroles, la partie d'ailleurs n'étant pas égale. Ils furent ce jour-là traités avec assez de douceur et d'honnêtetés, mais le lendemain, comme ils ne se tenaient plus sur leurs gardes, ne se méfiant de rien, les Siamois les ayant tous surpris, les dépouillèrent tout nus, les attachèrent à la queue de leurs chevaux, et les maltraitèrent si fort que le sieur de Bressy, ingénieur, mourut par le chemin de la fatigue, et que peu s'en fallut que les autres n'en fissent autant et ne payassent de leur vie leur tour de jeunesse, ayant beaucoup souffert. JOURNAL DU VOYAGE DES INDES ORIENTALES et RELATION DE CE QUI EST ARRIVÉ DANS LE ROYAUME DE SIAM EN 1688 par Robert Challe – Textes inédits publiés d'après le manuscrit olographe par Jacques Popin et Frédéric Deloffre – DROZ – Textes Littéraires Français – Genève - 1998.
La version que donna Kosapan de cet incident est légèrement différente : De plus, les fils de M. le général et les autres officiers qu'il avait laissés à Louvo pour gage de sa parole, étant allés se promener à cheval comme ils faisaient quand ils le désiraient, s'enfuirent et voulurent se rendre à Siam, et ne sachant pas que c'était les enfants de M. le général, ni des officiers français, mais croyant voir là quelques Anglais et gens de la faction de M. Constance, les poursuivirent, se saisirent de plusieurs d'entre eux qui s'étaient déjà embarqués sur la rivière et de plusieurs qui étaient encore à terre ; les ayant attachés, elles les ramenèrent à Louvo. Aussitôt que les mandarins eurent connus que ce n'étaient pas des gens de la faction de M. Constance, mais les enfants de M. le général avec les officiers français, ils les firent détacher, et leur donnèrent des hommes qui eussent soin de les traiter et nourrir, comme auparavant, dans leur maison. Il est vrai que l'ingénieur, se voyant poursuivi et pressé par les sentinelles, donna plus de peine à prendre que les autres ; mais après avoir bien couru de côté et d'autre, étant extrêmement fatigué, il s'arrêta pour se reposer ; aussi il tomba comme évanoui ; on fit ce qu'on put pour le soulager, mais les remèdes qu'on lui donna furent inutiles : il mourut. Lettre du barcalon à M. de Brisacier, 27 décembre 1693, Archives des ME vol 863 page 81, cité dans HISTOIRE DE LA MISSION DE SIAM - 1662-1811 par Adrien Launay. retour
38 - On se souvient que Mgr Laneau, malade, n'avait pu se rendre à Lopburi à la fin du mois de mai, et que seul l'abbé de Lionne, récemment sacré évêque de Rosalie, s'y rendit pour rencontrer Petratcha. Cette rencontre entre Desfarges et Mgr Laneau, évêque de Métellopolis, est confirmée dans la lettre de M. Martineau aux directeurs du séminaire des Missions-Étrangères - Archives des Missions-Etrangères, vol 859, p. 498 - 12 juillet 1689 : Pour Mgr de Métellopolis, il fut derechef appelé à Louvo, nonobstant sa maladie, avec ceux des missionnaires qui savent le mieux la langue de Siam. L'appel étant très pressant, il s'y rendit, partit du séminaire le 4 juin avec MM. Ferreux et Le Chevalier. A moitié chemin de Louvo, ils rencontrèrent M. le général avec l'accompagnement que j'ai dit ci-dessus [Mgr de Rosalie, M. de la Vigne, les deux mandarins et cinq grands balons d'escorte] qui s'en retournait à Bangkok. Il semble que l'abbé de Lionne ait reçu les mêmes menaces que Mgr Laneau quelques jours auparavant. retour
39 - Vollant des Verquains confirme l'attaque de ce navire qui marqua le début des hostilités : Sur l'heure même on commença de songer aux moyens de soutenir la guerre, puisqu'il fallait l'entreprendre, et de subsister dans la suite ; on délibéra de tuer 80 ou 100 vaches, dont on était redevable à la prévoyance de M. Constance, et de les saler, mais il se trouva qu'il manquait de sel dans les magasins. Dans l'embarras où l'on était, il passa devant Bangkok une somme chinoise, c'est un grand bâtiment à trois mâts fort relevé de bord, et fait à plate varangue afin d'entrer facilement dans toutes les rivières qui sont au-delà des détroits, lesquelles sont toutes barrées à leur embouchure.
Ayant eu avis que sa cargaison était de sel et de poivre, on envoya un officier avec quatre mousquetaires à bord de ce bâtiment pour y acheter ce qui était nécessaire, mais le capitaine en refusa à quelque prix que ce fût, et on n'en put rien obtenir, ni par prière ni par menaces ; au contraire l'officier lui ayant dit en le quittant qu'on allait tirer sur lui avec le canon de la forteresse, il répondit fièrement qu'il en avait aussi dans sa somme, se laissant néanmoins toujours dériver par la marée. Son refus ayant été rapporté à M. Desfarges, il ordonna de lui envoyer plusieurs volées de canon qui furent sans effet, mais le Chinois ne répondit pas des siens, comme il l'avait promis.
Bangkok, qui est la clé du royaume de Siam du côté de la mer du sud a deux forteresses, l'une à l'ouest de la rivière, l'autre vis-à-vis, qui avait été rebâtie de nouveau et fortifiée plus régulièrement par les Français. Les mandarins qui étaient demeurés dans le fort de l'ouest, ayant ouï le bruit du canon, jugèrent que c'était le signal de la guerre et partirent promptement pour en porter la nouvelle à Pitracha, pendant que le Siamois, gouverneur de la contrée, allait de tous côtés ramasser des milices et prendre les précautions nécessaires pour prévenir la suite des hostilités qui commençaient. retour
40 - Deux raisons présidèrent à l'abandon de ce fort : d'une part, les troupes n'étaient pas assez nombreuses pour défendre deux places (La Touche indique qu'il n'y avait plus alors que deux cent cinquante hommes, tant officiers que soldats), et d'autre part, les deux forts se faisant face, les Français risquaient de se tirer dessus d'un fort à l'autre. retour
41 - Enclouer un canon, c'est en boucher la lumière avec un clou carré d'acier, qu'on y fait entrer à grands coups de marteau, de manière qu'il la remplisse exactement. Lorsque le clou ne peut plus s'enfoncer, on donne un coup de marteau sur son côté, afin de casser sa partie supérieure, et qu'il ne reste aucune prise hors de la lumière, pour l'en tirer ou arracher. (...)
Il y a deux manières de remédier à l'enclouage du canon. La première consiste à mettre une charge de poudre dans la pièce, et à la bien comprimer avec un tampon de bois. On y met le feu par une mèche imbibée d'une composition d'artifice qui passe dans le tampon, dont un des bouts communique avec la charge de poudre, et l'autre sort de la pièce. Il arrive quelquefois, surtout lorsque le clou n'est pas rivé, que la poudre en s'enflammant fait assez d'effort sur le clou pour le faire sauter de la lumière.
Une simple charge de poudre sans tampon peut aussi produire le même effet ; on en trouve un exemple dans les mémoires de M. de Puysegur, qui fait voir que cette pratique n'est pas nouvelle : c'est au siège d'Hesdin en 1639. Les ennemis ayant dans une sortie encloué une batterie de quatre pièces de canon, M. de la Meilleraye, alors grand-maître de l'artillerie, en fit ôter les boulets, et il fit mettre le feu à ces pièces par leur embouchure, et la poudre en s'enflammant fit sauter les clous des lumières.
Lorsque cet expédient ne réussit pas, il faut nécessairement percer une nouvelle lumière aux pièces : c'est le second moyen de remédier à l'enclouage, et celui dont le succès est plus certain. Il y a longtemps qu'on a trouvé l'expédient de remédier à l'enclouage du canon, sans le refondre. Juvenal des Ursins qui nous apprend, comme nous venons de le dire, qu'il y eut un canon encloué au siège de Compiègne sous Charles VI. nous apprend aussi qu'on trouva le moyen de le désenclouer, en marquant qu'on y avait mis tel remède, qu'on en ouvrait et travaillait très bien.
Louis Collado ingénieur du roi d'Espagne dans le Milanais, qui a écrit sur l'artillerie longtemps avant Diégo Ufana, parle aussi de la manière de remettre un canon encloué en état de servir, en lui perçant une nouvelle lumière. Lorsqu'une pièce se trouve enclouée, on peut, sans lui mettre un grain, lui percer une nouvelle lumière ; opération d'environ deux ou trois heures. Mais comme la poudre pourrait à la fin faire sauter le clou de la première lumière, et qu'alors il lui faudrait nécessairement un grain, il est plus convenable de le mettre d'abord, pour s'assurer du service de la pièce, et pour n'être point obligé de lui percer deux lumières au lieu d'une. Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. retour
42 - On trouve également dans d'autres relations l'orthographe Saint-Cry, Saint-Cri, Saint-Coy, ou encore Saint-Christ. Il existe plusieurs variantes de cet épisode. Vollant des Verquains, le père d'Orléans, Beauchamp, proposent des versions qui différent par quelques détails. Nous reproduisons ici celle de la Touche, rapportée par Robert Challe : Il y avait en mer deux vaisseaux du roi de Siam commandés par des Français. M. Des Farges s'étant persuadé que ces deux vaisseaux-là lui seraient d'un grand secours s'ils étaient devant sa forteresse, résolut de faire sortir une double chaloupe de la Compagnie qui était à Bangkok pour aller chercher ces deux vaisseaux, et la donna à commander au sieur de Saint-Christ, lieutenant d'une compagnie et enseigne de vaisseau, et lui donna douze soldats avec lui et quelques autres Français pour faire la manoeuvre. On ne savait pas pour lors que la barre de la rivière fut si bien gardée qu'elle était. Le sieur de Saint-Christ fut donc jusque proche de la barre sans que personne lui dît rien. Mais là il trouva à qui parler, car son maître [le commandant des manoeuvres d'un vaisseau], lui ayant déserté après avoir échoué sa barque, se jeta dans le parti des Siamois, leur dit le fort et le faible, et d'un d'un coup, cet officier se vit aborder par une très grande quantité de galères, et comme ses soldats qui étaient Bretons ne le pouvaient seconder en rien, tous étant ensevelis dans le vin, il déclara à tous ceux de sa barque qu'il n'empêchait point qu'ils tâchassent de se sauver s'ils le pouvaient, et ensuite se retira où étaient les poudres, et lorsqu'il vit sa barque toute entourée de galères et comblée de Siamois haut et bas, il mit le feu aux poudres, et la fit sauter. De sorte que les Siamois ont eux-mêmes estimé la perte qu'ils firent d'hommes dans ce moment-là, tant de tués, de noyés que d'estropiés, à plus de quatre cents. Ce pauvre officier périt avec eux par la trahison de son maître et la brutalité de ses soldats ; il ne s'en sauva que deux personnes seulement, que les Siamois firent prisonniers et qu'ils ont ensuite rendus à M. Des Farges. JOURNAL DU VOYAGE DES INDES ORIENTALES et RELATION DE CE QUI EST ARRIVÉ DANS LE ROYAUME DE SIAM EN 1688 par Robert Challe – Textes inédits publiés d'après le manuscrit olographe par Jacques Popin et Frédéric Deloffre – DROZ – Textes Littéraires Français – Genève - 1998. retour
43 - Selon Vollant des Verquains, il y aurait eu 500 tué et un seul survivant qui parvint à regagner le rivage à la nage et fut aussitôt tué. Dans l'Histoire de Monsieur Constance, le père d'Orléans indique que le soldat qui parvint à s'enfuir se nommait La Pierre. Outre ce soldat, Beauchamp évoque également un mousse qui fut fait prisonnier. retour
44 - Épisode confirmé par La Touche : Je vous dirai aussi que dès le commencement du siège, tous les Français qui étaient à Siam et à Louvo furent tous faits prisonniers et traités de la dernière rigueur. Mgr l'évêque de Métellopolis fut conduit à Bangkok, dans l'armée ennemi. Il fut dépouillé nu, fort maltraité, attaché à un poteau et exposé pendant vingt-quatre heures à l'endroit où nous batteries faisaient le plus de feu, les Siamois s'imaginant que cela nous obligerait de cesser. Tous les prêtres missionnaires français qui étaient à Louvo ont tous été faits prisonniers après qu'on leur a eu tout pris, et pillé leur séminaire. JOURNAL DU VOYAGE DES INDES ORIENTALES et RELATION DE CE QUI EST ARRIVÉ DANS LE ROYAUME DE SIAM EN 1688 par Robert Challe – Textes inédits publiés d'après le manuscrit olographe par Jacques Popin et Frédéric Deloffre – DROZ – Textes Littéraires Français – Genève - 1998. retour
45 - Thale Chubson, ou pratinam yen, la résidence fraîche, était une des résidences du roi Naraï située dans un faubourg de Lopuri. Voir sur ce site la page consacrée à ce lieu : Thale Chubson retour
46 - Cet épisode se situe dans la deuxième quinzaine de juillet 1688, entre le 19 et le 25 selon les relations. Vollant des Verquains écrit dans ses Particularités de la Révolution de Siam : Pitracha tenait les deux frères enfermés, et toutes choses prêtes pour leur supplice ; il ne jugea pas qu'il fût à propos de le différer plus longtemps, c'est pourquoi le dix-neuvième de juillet il les livra à un gros détachement de ses plus affidés sous les ordres de Soyatan son fils, qui les conduisit vis-à-vis d'une pagode entre Louvo et Telipouson maison de plaisir du roi de Siam, où ayant été mis chacun dans un sac de velours écarlate, on leur pressa l'estomac avec du bois de santal, qui est le plus précieux des Indes, et ainsi on les étouffa selon la coutume de ces nations, qui ne répandent jamais le sang de leurs princes et estiment ce genre de mort le plus honorable.
Dans son ouvrage Du Royaume de Siam, La Loubère confirme ce mode d'exécution : S'il est question de faire mourir un prince dans les formes, comme il peut arriver, ou lorsqu'un roi veut se défaire de quelqu'un de ses proches, ou lorsqu'un usurpateur veut éteindre la race à laquelle il a ravi la couronne, ils se font une religion de ne pas répandre le sang royal, mais ils feront mourir le prince de faim, et quelquefois d'une faim lente en lui soustrayant tous les jours quelque chose de ses aliments, ou ils l'étoufferont avec des étoffes précieuses, ou bien ils l'étendront sur de l'écarlate, dont ils font grand cas, parce que la laine y est rare et chère, et là ils lui enfonceront l'estomac avec un billot de bois de santal. Ce bois est odoriférant et fort estimé. retour
47 - La mort du roi Naraï survint vraisemblablement dans les tous derniers jours du mois de juillet 1688. Dans l'Histoire de Monsieur Constance, le père d'Orléans écrit : Quelques-uns disent que le roi fut empoisonné ; d'autres, qu'il mourut de sa maladie et du chagrin de sa captivité. Cette thèse de l'empoisonnement paraît peu crédible, et n'aurait de toute façon fait qu'avancer de quelques jours la fin d'un homme usé par le chagrin, malade et à la dernière extrémité. retour
48 - La princesse Yothatep avait très tôt manifesté sa haine de Phaulkon et son opposition à la présence des Français au Siam. Il est probable qu'elle s'est ralliée dès le début au parti de Petratcha. Il semble que ce dernier l'ait épousée dans les tous derniers jours de juillet 1688, après la mort du roi Naraï, afin de se doter d'un semblant de légitimité avant son propre couronnement, daté du 31 juillet ou du 1er août. retour
49 - Selon le père d'Orléans, ces navires, le Siam et le Louvo, qui appartenaient au roi Naraï, étaient commandés par Sainte-Marie et Suart. retour
50 - Dans son ouvrage Du Royaume de Siam, La Loubère décrit ainsi ce supplice : Outre ces punitions que j'ai dites, ils en ont de moins douloureuses, mais plus infamantes, comme d'exposer un homme en place publique chargé de fers, ou le col passé dans une sorte d'échelle, qu'on appelle cangue, en siamois ka. Les deux côtés de cette échelle sont longs d'environ une toise et sont attachés à un mur ou à des poteaux, chacun par l'un de ses bouts, avec une corde, de telle sorte que l'échelle peut se hausser et s'abaisser, comme si elle tenait à des charnières. Au milieu de l'échelle sont des échelons entre lesquels est le col du patient, et il n'y a point d'autres échelons que ces deux-là. Le patient peut s'asseoir à terre, ou se tenir debout lors que le poids de l'échelle, qui porte sur ses épaules, n'est pas trop grand, comme il l'est quelquefois, ou lors qu'on n'attache pas l'échelle par tous les quatre bouts, car, en ce dernier cas, elle est couchée en l'air, portant par les extrémités sur des appuis, et alors le patient est comme pendu par le col ; à peine touche-t-il à terre par la pointe des pieds. Outre cela, ils ont l'usage des ceps et des menottes. Le patient est quelquefois dans une fosse pour être plus bas que terre, et cette fosse n'a pas toujours de la largeur, mais souvent elle est tout à fait étroite, et le coupable y est, à proprement parler, enfoui jusqu'aux épaules. Là, pour une plus grand honte, ils lui font donner des soufflets, ou des coups sur la tête, outrage estimés très grands, surtout si on les reçoit de la main des femmes. retour
51 - Aujourd'hui Phitsanulok, dans le nord de la Thaïlande. retour
52 - Parti de Brest au mois de janvier 1688, le vaisseau du roi l'Oriflamme, commandé par M. de l'Estrille, arriva au Siam le 9 septembre. Une de ses missions était de venir renforcer la garnison du Siam. A cet effet, l'Oriflamme transportait 200 hommes de troupe. L'apparition de l'imposant vaisseau puissamment armé fit une grosse impression sur les Siamois. retour
54 - Cet épisode est sans doute le plus honteux, le plus accablant, et le plus contraire à l'honneur que la postérité puisse reprocher à Desfarges. Il est probable que la décision du général a été très largement dictée par la cupidité, ce qui rend le geste encore plus inexcusable. Desfarges était très certainement en possession d'une partie des pierres précieuses que lui a confiées Phaulkon. Dans sa relation, Robert Challe citant La Touche écrit : Madame Constance n'a pas été exempte de ces tyrannies, car après la mort de son mari, ses biens lui ont tous été ravis. Elle a été faite prisonnière, soumise à de très rudes questions, et cela pour l'obliger de dire ce qu'étaient devenues toutes les pierreries et bijoux de son mari. Elle en a déclaré à la vérité qui avaient été confiés par M. Constance à quelque personnage que je ne nomme point et qui ne lui profiteront pas beaucoup. JOURNAL DU VOYAGE DES INDES ORIENTALES et RELATION DE CE QUI EST ARRIVÉ DANS LE ROYAUME DE SIAM EN 1688 par Robert Challe – Textes inédits publiés d'après le manuscrit olographe par Jacques Popin et Frédéric Deloffre – DROZ – Textes Littéraires Français – Genève - 1998. On ne peut être plus clair. En accueillant Madame Constance, Desfarges se voyait contraint de restituer le trésor et de renoncer à une fortune qui, en toute justice, ne lui profita guère. retour
55 -Un traité de capitulation, intitulé papier de répondance, signé entre les Français et les Siamois fixait les modalités du départ de la garnison française.
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56 - Les mirous, ou dans certaines relations mirons, étaient de petits bateaux à rames réservés aux trajets côtiers. Robert Lingat suggère que ce mot pourrait avoir une étymologie siamoise, de mi rua : il y a un bateau (ou des bateaux). retour
Page mise à jour le 13/03/2003