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La deuxième ambassade siamoise
Présentation
L'ambassade de Kosa Pan dans les
Annales Officielles Siamoises

Réception des Ambassadeurs du Roi de Siam, en 1686.

Extrait des Mémoires du baron de Breteuil (1).

MEDAILLE FRAPPEE EN COMMEMORATION DE L'AMBASSADE DE SIAM DE 1686 - EAMA VIRTUTIS - ORATORES REGIS SIAM - M. DC. LXXXVI

Le 8 juin, trois ambassadeurs du roi de Siam, accompagnés de huit mandarins et de vingt domestiques (2), étant arrivés à la rade de Brest, furent aussitôt visités par le sieur Descluseaux (3), intendant de marine. On fit équiper une espèce de galère, à laquelle quantité de chaloupes, ornées de différentes parures, se joignirent, pour mettre les ambassadeurs à terre.

A leur entrée, ils furent salués de plus de soixante volées de canon, auquel celui du château répondit. Ils trouvèrent à leur descente, sur le bord de la mer, la bourgeoisie sous les armes. On les conduisit dans la maison du roi, où ils furent logés avec leur suite, et traités par le sieur Descluseaux jusqu'à l'arrivée du sieur Storf (4), gentilhomme ordinaire de la maison du roi, qui avait amené un maître d'hôtel pour leur traitement et pour la dépense qu'on serait obligé de faire pendant tout leur séjour en France.

Ce jour-là même, le premier ambassadeur ne fut pas plutôt dans la chambre qu'on lui avait destinée, qu'il suspendit la lettre que le roi de Siam écrivait au roi à une hauteur fort élevée au-dessus de lui. La lettre était écrite sur une lame d'or, les rois de Siam n'écrivant jamais autrement. Elle était enfermée dans trois boîtes ; celle par-dessus était de bois de vernis du Japon ; la seconde d'argent, et la troisième d'or. Toutes ces boîtes étaient couvertes d'un brocard d'or, enfermées avec le sceau du premier ambassadeur, qui était en cire blanche. Aucun des Siamois ne prit, par respect pour la lettre, de chambre qui fût au-dessus de celle de cet ambassadeur, ce qu'ils ont observé par tous les lieux où ils ont logé (5).

Au départ de Brest, qui fut le 9 juillet, on se servit jusqu'à Nantes de litières (6), et de là jusqu'à Orléans, de voitures ordinaires. Comme il fallait que la lettre du roi, leur maître, fût plus élevée qu'eux, ils faisaient attacher dans le carrosse, au-dessus de leur tête, un placet sur lequel ils plaçaient la lettre.

Le sieur Storf avait eu ordre de leur faire rendre tous les honneurs dans toutes les villes où ils avaient à passer. Les intendants allaient au devant d'eux ; on les saluait de canon à leur entrée ; une compagnie de la bourgeoisie se mettait sous les armes à la sortie de leur logis ; la chambre des comptes à Nantes envoya des députés les complimenter, ce qu'elle ne devait pas faire. Il faut que les compagnies en dernier ressort aient des ordres exprès, quand elles ont à saluer même des souverains. Les présidiaux (7) et autres corps, par tous les lieux de leur passage, envoyèrent aussi des députés leur faire des compliments. C'était trop faire pour des ambassadeurs ; les corps des villes doivent aller seuls les complimenter chez eux, et non à la porte de la ville. Ce dernier honneur est réservé aux rois, aux reines et aux princes, qui n'ont personne au-dessus d'eux, et qui sont d'un rang distingué.

Il n'y eut qu'à Orléans que l'intendant n'alla point au devant des ambassadeurs. et qu'on ne tira pas le canon. On pouvait cependant suivre l'exemple des autres villes (8).

Ils arrivèrent à Vincennes le 27 juillet. Le Mercure Galant dit qu'ils ne furent point logés au château, parce qu'il était rempli d'ouvriers (9). L'auteur se trompe : on ne loge jamais les ambassadeurs dans le corps de logis du roi, mais ils peuvent être logés dans les avant-cours des maisons royales. Le duc de Pastrana, ambassadeur extraordinaire d'Espagne en 1679, eut à Fontainebleau dans la cour du Cheval-Blanc, l'appartement de M. de Louvois, qui était absent.

Avant Henri IV, personne n'était logé dans la maison du roi que les fils naturels, les princesses, qui y logeaient leurs maris avec elles, le grand-maître de la maison du roi, le premier gentilhomme de la chambre, le capitaine des gardes et le maître de la garde-robe. Ces officiers y logeaient avec leurs femmes ; les survivanciers de ces charges y avaient aussi leurs logements. Les cardinaux n'y logeaient point. Il n'y eut jamais que le cardinal de Lorraine qui, comme pair de France, y eut un logement marqué a la craie. Les favoris d'Henri III en eurent aussi. Anne de Montmorency, qui était grand-maître de la maison, y avait un appartement par sa charge ; son fils, qui en avait la survivance, après avoir été fait maréchal de France, donna la démission de sa charge au duc de Guise, et demanda au roi la grâce de lui vouloir conserver son logement.

Le 30, le sieur de Bonneuil (10) vint à Vincennes faire compliment de la part du roi aux ambassadeurs. Ils lui donnèrent la main. Les ambassadeurs avaient des Suisses de la compagnie des Cents-Suisses (11) de la garde du roi pour empêcher aux portes la trop grande foule de monde qui venait les voir ; ils les eurent pendant tout leur séjour à Paris.

De Vincennes on les mena à Berny, où ils furent assez longtemps, en attendant leurs ballots, qui avaient été embarqués à Brest pour Rouen (12). Ils ne pouvaient se résoudre à demander audience, que les présents qu'ils avaient à faire au roi de la part du roi leur maître, et ceux qu'ils faisaient de leur chef, ne fussent exposés dans la chambre d'audience, selon l'usage de leur pays. Tous les ballots étant arrivés, les ambassadeurs firent leur entrée à Paris le 12 août. Ils partirent ce jour-là de bonne heure de Berny (13), et se rendirent à Rambouillet.

Le maréchal duc de La Feuillade (14) alla avec le sieur de Bonneuil, dans les carrosses du roi et de Madame la Dauphine, les prendre. Les ambassadeurs, étant avertis de leur arrivée, vinrent les recevoir dans la première pièce en entrant de leur appartement, qui était au rez-de-chaussée. Après les civilités rendues de part et d'autre, le premier ambassadeur monta dans le carrosse du roi, se mit au fond de derrière, à droite, ayant le duc de La Feuillade à côté de lui ; le sieur de Bonneuil occupa le fond de devant avec le sieur Storf. Les deux autres ambassadeurs se placèrent dans les carrosses de Madame la Dauphine avec le sieur Girault (15) et l'abbé de Lionne (16), qui devait servir d'interprète.

On marcha dans cet ordre :

Deux carrosses du maréchal duc de La Feuillade, remplis de ses gentilshommes ;
Quelques carrosses de louage, où les domestiques des ambassadeurs étaient ;
Huit trompettes de la chambre du roi sonnant. Les ambassadeurs les avaient demandés pour faire honneur à la lettre du roi de Siam. On a bien voulu leur faire ce plaisir, contre l'usage, les trompettes ne sonnant jamais aux entrées des ambassadeurs.
Le carrosse du roi, entouré de laquais du maréchal duc de La Feuillade et de ceux de l'introducteur ;
Le carrosse de Madame la Dauphine ;
Le carrosse de Monsieur et celui de Madame ;
Les carrosses de la famille royale ;
Les carrosses des princes et des princesses de la maison royale ;
Le carrosse du secrétaire d'État des affaires étrangères ;
Le carrosse de l'introducteur ;
Le carrosse du chevalier de Chaumont et de l'abbé de Choisy, qui avaient été en ambassade à Siam ;
Le carrosse de l'abbé de Lionne ;
Un carrosse des missionnaires étrangers fermait la marche. (17)

Les ambassadeurs descendirent à l'Hôtel des Ambassadeurs Extraordinaires (18), où étant arrivés, le maréchal duc de La Feuillade les accompagna jusque dans leur chambre ; et, après quelques moments de conversation, il se retira. Les ambassadeurs le conduisirent jusqu'à son carrosse, qu'ils virent partir.

Dès le soir même, ils furent traités par présents. Le sieur Chanteloup, un des maîtres d'hôtel du roi, et un des contrôleurs d'office, furent chargés de leur traitement, qui fut pendant trois jours et demi ; après lesquels le maître d'hôtel qui était venu à Brest continua d'avoir soin d'eux. C'est un usage que tous les ambassadeurs envoyés par des maîtres dont les États sont hors de l'Europe sont défrayés, pendant tout leur séjour, aux dépens du roi.

La première action que le premier ambassadeur fit fut de placer la lettre du roi son maître, à la ruelle (19) du lit de la chambre des parades, dans une machine qu'ils appellent en leur langue : mordoc pratinan.

Tous les ambassadeurs mettaient tous les jours des fleurs nouvelles dessus la lettre du roi, et toutes les fois qu'ils passaient devant ce lieu royal, ils faisaient de profondes révérences. Ce respect ne doit point paraître extraordinaire. Tous les vieux courtisans de mon jeune temps saluaient le lit du roi, en entrant dans la chambre et la nef. Quelques dames de la vieille cour les saluent encore.

La fièvre quarte (20) qui survint au roi le jour de leur entrée fut cause que l'audience qu'ils devaient avoir le 14 fut différée.

Le 15 août, les ambassadeurs se rendirent à Notre-Dame pour voir la procession qui se fait tous les ans le jour de l'Assomption. (21)

Le roi étant entièrement guéri, il donna audience aux ambassadeurs le 1er septembre. Le sieur de Bonneuil conduisit, dans les carrosses du roi et de Madame la Dauphine, à l'hôtel des ambassadeurs, le maréchal de La Feuillade, qu'il avait été prendre chez lui. Les ambassadeurs vinrent au devant de lui, mais le maréchal ne voulut point entrer dans leur appartement ; il reçut leurs compliments sur les degrés, et les pria, parce que l'heure pressait, de monter dans les carrosses du roi, de peur d'arriver trop tard. Chacun prit la même place qu'il avait occupée le jour de l'entrée, dans la marche de Paris à Versailles.

Le roi, en envoyant le maréchal de La Feuillade, voulut les recevoir moins bien que les autres ambassadeurs des têtes couronnées, à qui il envoie des princes étrangers, les jours qu'ils ont leur première audience : on leur fit valoir le titre de colonel des gardes que le duc de La Feuillade possèdait.

Sur les dix heures, les ambassadeurs, arrivés à Versailles, trouvèrent dans l'avant-cour du château les gardes françaises et suisses sous les armes, tant celle qui relevait que celle qui devaitêtre relevée, tambours appelants. Ils mirent pied à terre à la salle de descente des ambassadeurs ; ils attendirent l'heure de l'audience. Après s'être lavés selon leur coutume, ils mirent des bonnets de mousseline, faits en pyramides, au bas desquels étaient des couronnes d'or larges de doux doigts, qui marquaient leurs dignités ; de ces couronnes, il sortait des fleurs, des feuilles d'or minces, ou quelques rubis en forme de grains ; Ces feuilles étaient si légères, que le moindre mouvement les agitait. Le troisième ambassadeur n'avait point de fleurs au cercle d'or de sa couronne ; Les huit mandarins avaient une pareille coiffure de mousseline sans couronne.

On avait préparé au bout de la grande galerie du château, du côté de l'appartement de Madame la Dauphine, un trône élevé de six degrés, le tout couvert d'un tapis de Perse à fond d'or, enrichi de fleurs d'argent et de soie. Sur les degrés, on avait placé de grandes torchères et de grands guéridons d'argent ; au bas du trône, à droite et à gauche, en avant, on avait mis, d'espace en espace, de grandes cassolettes d'argent, chargées de vases d'argent. On avait ménagé un espace vide de quatre à cinq toises, où les mandarins qui étaient à la suite des ambassadeurs pussent être pendant l'audience, sans être pressés par les courtisans.

On marcha à l'audience en cet ordre :
Le sieur Girault à la tête des deux secrétaires de l'ambassade, nu-tête ;
Six mandarins vêtus de vestes avec des écharpes, le poignard au côté, leurs bonnets de soie fine en tête, faits en pointes pyramidales ; douze tambours de la chambre du roi, battant la marche ;
Huit trompettes de la chambre du roi précédaient une machine de bois doré, faite en pyramide, appelée lieu royal, où la lettre du roi de Siam était posée ; elle était portée par des Suisses du régiment des gardes ; quatre Siamois marchaient autour, avec de grands bâtons de deux toises de haut, portant quatre espèces de parasols ;
Les trois ambassadeurs, de front sur une même ligne, avec le duc de La Feuillade à droite, et le sieur de Bonneuil à gauche ;
Deux officiers portaient de grandes boîtes rondes ciselées (22), avec des couvercles relevés. Ce sont des marques de leurs titres et de leurs dignités, que le roi de Siam leur donne lui-même, en présence duquel ils ne paraissent jamais sans ces marques de distinction.
On passa, en cet ordre, par la cour du château, où les gardes de la prévôté étaient en haie ; une partie des Cents-Suisses de la garde hors la porte de l'escalier du grand appartement, et l'autre sur les degrés.

Le sieur de Blainville, grand-maître des cérémonies, et le sieur de Saintot, maître des cérémonies, à la tête des Cents-Suisses, reçurent les ambassadeurs, l'un marchant à droite, et l'autre à gauche dans la marche.

La machine du lieu royal arrêta en dehors de la porte de la salle des gardes du corps, où elle resta. Le premier ambassadeur en tira une boîte d'or, dans laquelle la lettre du roi de Siam était enfermée. Il la donna à un mandarin, pour la porter sur une soucoupe d'or, le faisant marcher devant lui.

Les tambours et les trompettes restèrent en cet endroit. Le maréchal duc de Luxembourg, capitaine des gardes du corps, reçut les ambassadeurs à la porte de la salle des gardes, tous en haie et sous les armes. Il prit sa place ordinaire à droite, en avant, partageant avec le duc de La Feuillade l'honneur de la main de l'ambassadeur.

A l'entrée de la galerie, ceux de la suite et du cortège de l'ambassadeur se prosternèrent, aussitôt que le secrétaire ordinaire du roi à la conduite des ambassadeurs les eut rangés à droite et à gauche : ils auraient toujours eu le visage contre terre, si le roi ne leur eût permis qu'ils le regardassent. Il dit qu'ils étaient venus de trop loin pour ne leur pas permettre de le voir. Les mandarins, voyant de loin le roi sur son trône, le saluèrent sans ôter leurs bonnets, tenant leurs mains jointes à la hauteur de la bouche. A chaque salut qu'ils faisaient, ils s'inclinaient par trois différentes fois sans sortir de leur place ; ce qu'ils firent de temps en temps, s'approchant du trône, au pied duquel ils se mirent à genoux. En cette posture, ils saluèrent le roi par trois profondes inclinations de corps, après quoi ils s'assirent contre terre, et y demeurèrent pendant toute l'audience.

AUDIENCE DONNEE AU AMBASSADEURS SIAMOIS PAR LOUIS XIV LE 1er SEPTEMBRE 1686 - ALMANACH DE 1687Les ambassadeurs, du moment qu'ils aperçurent aussi le roi, firent trois profondes révérences, pliant leur corps, et élevant leurs mains jointes à la hauteur de leur tête. Ils marchèrent ensuite, toujours les mains élevées, et firent, de distance en distance, de très profonds saluts, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés au pied du trône. Alors le roi, sans se lever, se découvrit pour les saluer. Sa Majesté était accompagnée de Monseigneur le Dauphin et de Monsieur, de M. de Chartres, de M. le duc de Bourbon, de M. le duc du Maine et de M. le comte de Toulouse, qui tous se couvrirent pendant l'audience ; elle avait derrière son fauteuil le grand chambellan, les premiers gentilshommes de la chambre, les grands-maîtres de la garde-robe, et le maître de la garde-robe. Le chef de l'ambassade, qui tenait la place du milieu, sans ôter ses mains élevées à la hauteur de son visage, fit un compliment au roi. Les deux autres ambassadeurs étaient dans la même posture et dans la même situation que lui.

Son discours fait, l'abbé de Lionne, qui avait appris la langue siamoise à la maison des missionnaires de Siam, s'approcha du roi pour lui dire la harangue de l'ambassadeur (23) ; à quoi le roi répondit avec des termes très honnêtes. Quand le roi eut répondu au compliment de l'ambassadeur, le premier ambassadeur monta sur le trône, ayant pris la lettre du roi son maître d'un des mandarins qui le suivaient ; il la présenta au roi, qui se leva pour la recevoir, et la mit entre les mains de M. de Croissy. Les deux autres ambassadeurs qui accompagnaient le premier ministre de l'ambassade, étant au trône, laissèrent une marche entre eux et lui. Le roi leur parla assez de temps, l'abbé de Lionne interprétant ce qui se disait de part et d'autre.

L'audience finie, les ambassadeurs, avant que de descendre du trône, firent de profonds saluts qu'ils réitérèrent au pied du trône, pendant que les mandarins saluaient à genoux le roi, tous pliant le corps ; après quoi, les mandarins étant levés, ils se placèrent derrière les ambassadeurs, et tous ensemble firent, en se retirant, les mêmes saluts qu'ils avaient faits en entrant dans la galerie, avec cette discrétion de ne point tourner le dos au roi que lorsqu'ils virent au bout de la galerie que les courtisans, qui faisaient haie des deux côtés, eussent fermé l'ouverture du passage.

Les ambassadeurs sortirent de la grande galerie, précédés comme ils étaient venus, et accompagnés du maréchal de La Feuillade, du maréchal duc de Luxembourg, qui les quitta à la porte de la salle des gardes-du-corps.

Le grand-maître et le maître des cérémonies prirent congé d'eux au bas du grand escalier, et le duc de La Feuillade, avec le comte de Bonneuil, les conduisant à la salle de descente, ou l'on les vint prendre peu de temps après pour les mener dîner en la salle du conseil, avec table de vingt couverts, dont le duc de La Feuillade fit les honneurs, les sieurs Bonneuil, Girault et Storf dînant avec eux (24). Après le dîner, les ambassadeurs eurent une audience de Monseigneur le Dauphin, et y furent conduits par le maréchal de La Feuillade, par le grand-maître des cérémonies, par le sieur de Bonneuil, et par l'officier des gardes-du-corps, avec les mêmes cérémonies qu'ils avaient été conduits chez le roi. Ils étaient précédés des mandarins, qui firent leurs révérences avec le même respect qu'ils les avaient faites au roi, s'agenouillant ensuite, et s'asseyant par terre pendant l'audience.

Monseigneur reçut les ambassadeurs assis et couvert, et ne se découvrit que dans le temps que les ambassadeurs firent les dernières révérences.

Le compliment de l'ambassadeur fini, l'abbé de Lionne le lut en français, et servit d'interprète.

Les ambassadeurs ne virent point Madame la Dauphine : elle venait d'accoucher. Le duc de La Feuillade, après les avoir conduits à la salle de descente, prit congé d'eux, sa fonction cessant.

Les ambassadeurs allèrent, accompagnés de l'introducteur, du grand-maître et du maître des cérémonies, du sieur Girault et du sieur Storf, chez M. le duc de Bourgogne, chez M. le duc d'Anjou, et chez M. le duc de Berri, chez Monsieur, chez Madame, les visitant tous les uns après les autres dans leurs appartements avec les mêmes cérémonies.

Leurs visites faites, ils partirent pour Paris dans les carrosses du roi, sans être accompagnés du duc de La Feuillade ; les gardes françaises et suisses étant, à leur passage, sous les armes, tambours appelants.

Ce même jour, à leur retour, le prévôt des marchands les envoya prier, par le greffier de la ville, de vouloir se trouver, le lendemain, au feu d'artifice qu'on devait tirer devant l'Hôtel-de-Ville pour la naissance de Monseigneur le duc de Berri ; mais comme il ne parla qu'au chef de l'ambassade, qui se mettait au lit, l'ambassadeur s'excusa de ne pouvoir rendre réponse qu'après avoir conféré avec les autres ambassadeurs. Le lendemain, ils envoyèrent dire qu'ils ne pouvaient prendre aucun plaisir qu'ils ne se fussent auparavant acquittés, envers les princes et princesses, de leurs devoirs.

Le 7, ils allèrent à Saint-Cloud voir Monsieur de Chartres et Mademoiselle, et firent ensuite les autres visites, sans observer les mêmes révérences qu'ils avaient faites à Monseigneur le Dauphin, à Monsieur et à Madame.


16 feuilles format A4

 

NOTES :

1 -

Le baron de Breteuil fut introducteur des ambassadeur entre 1698 et 1715.   retour

2 - Dans son Journal du 28 septembre 1685, le marquis de Dangeau note : ils ont quatre gentilshommes et deux secrétaires, et mangent tous neuf ensemble ; le reste de leur suite n'est que de la valetaille.    retour

3 - Descluzeaux, ou Desclouzeaux était intendant de Brest.   retour

4 - Storf ou Torf - Voici ce qu'écrit Dangeau dans son Journal du 11 décembre 1690 : Torf est mort ; il était ordinaire du roi, et Sa Majesté l'employait souvent pour les affaires des pays étrangers ; il était allemand.   retour

5 - Cette hiérarchie des hauteurs est un élément fort important aujourd'hui encore en Thaïlande. Dans le Voyage des Ambassadeurs, Donneau de Visé évoque un incident arrivé à Vincennes où les ambassadeurs passèrent la nuit le 29 juillet 1685 : On avait marqué une chambre pour le troisième ambassadeurs au-dessus de celle du premier. M. Storf le mena voir cette chambre qui lui plût beaucoup à cause de la vue. Après qu'il l'eût bien considérée et qu'il eût aussi regardé Paris et l'arc de triomphe qui est hors la porte de Saint-Antoine, il s'avisa de demander qui était celui qui devait coucher au-dessous de cette chambre. On lui répondit que c'était le premier ambassadeur, et aussitôt, changeant de visage et ne pouvant déguiser le trouble qui l'agitait, il sortit avec précipitation comme s'il lui fut arrivé quelque malheur extraordinaire. On lui en demanda la cause et il dit que la lettre du roi de Siam devait être dans la chambre qui était au dessous de celle que l'on voulait lui donner, et que devant être toujours plus bas que la lettre, il n'avait garde de coucher au-dessus d'un lieu où il savait bien qu'on la mettrait. Quoiqu'il ne fût pas aisé de trouver une autre chambre dans tout ce logis qui convint à la dignité d'ambassadeur, il aima mieux être incommodé et mal logé que de ne pas satisfaire à un respect qu'il regardait comme un devoir indispensable et auquel il ne pouvait manquer sans commettre un crime capital.  La Loubère évoque également cet incident dans sa relation : Le lieux le plus haut est tellement le plus honorable, selon eux [les Siamois], qu'ils n'osaient monter au premier étage, même pour le service de la maison, quand les envoyés du roi étaient dans la basse salle. Dans les maisons que les étrangers bâtissent de briques à plus d'un étage, ils observent que le dessous de l'escalier ne serve jamais de passage de peur que quelqu'un ne passe sous les pieds d'un autre qui montera ; mais les Siamois ne bâtissent qu'à un étage, parce que le bas leur serait inutile, personne parmi eux ne voulant ni passer ni loger sous les pieds d'un autre. Par cette raison, quoique les maisons siamoises soient élevées sur des piliers, ils ne se servent jamais du dessous, non pas même chez le roi, dont le palais étant sans plain-pied a des pièces plus élevées les unes que les autres, dont le dessous pourrait être habité. Il me souvient que quand les ambassadeurs de Siam arrivèrent à une hôtellerie de la Piçote, près de Vincennes, comme on avait logé le premier au premier étage, et les autres au second, le second ambassadeur s'étant aperçu qu'il était au-dessus de la lettre du roi son maître, que le premier ambassadeur avait près de lui, sortit bien vite de sa chambre, se lamentant de sa faute, et s'arrachant les cheveux de désespoir.    retour

6 - Lit couvert porté sur deux brancards, par deux ou plusieurs chevaux ou mulets, l'un devant, l'autre derrière. (Littré)   retour

7 - Les présidiaux étaient les juges du Présidial, tribunal qui en certains cas et pour certaines sommes, jugeait en dernier ressort. (Littré)   retour

8 - Donneau de Visé reste silencieux sur la réception des ambassadeurs à Orléans, se contentant de noter sans commentaire : le 25 (juillet), on coucha à Orléans. Dans son journal, Dangeau écrit à la date du mercredi 2 octobre : Tous ces jours passés, le roi a fort vu les ambassadeurs de Siam, et dans son petit appartement, où il leur fit et leur dit mille honnêtetés, et dans ses jardins, où il défendit que personne n'entrât durant qu'ils s'y promèneraient, afin qu'ils vissent tout avec plus de commodité et de liberté ; ils sont charmés des bontés de Sa Majesté. Ils n'étaient pas si contents quand ils arrivèrent à Paris, parce que sur leur route il y avait des lieux où ils n'avaient pas été trop bien traités, surtout à Orléans.  retour

9 - Selon le Mercure Galant, c'est le 29 juillet et non le 27 que les ambassadeurs arrivèrent à Vincennes. Voici ce que relate Donneau de Visé : On alla le soir coucher à Vincennes. Les ambassadeurs auraient couché dans le château voisin s'il n'eut point été rempli d'ouvriers qui y travaillaient à quelques accommodements. On les logea dans la maison du lieu qu'on trouva la plus commode. C'est à Vincennes que se situe l'incident de la lettre du roi de Siam placée plus haut que l'ambassadeur. Voir ci-dessus note 4.   retour

10 - Bonneuil était introducteur des ambassadeurs.   retour

11 - Les Suisses (qui n'ont de suisse que le nom) constituaient un des régiments du roi. On estimait leur nombre à plus de 25.000 en 1678. Ce furent eux qui creusèrent la pièce d'eau de Versailles qui porte leur nom. Les Cents-Suisses formaient la garde personnelle de Louis XIV.  retour

12 - Donneau de Visé note : Comme les ballots qui renfermaient leurs présents ne pouvaient sitôt arriver ici, parce qu'après avoir été débarqués il avait fallu les mettre à Rouen dans des bateaux qui sont obligés de remonter la rivière de Seine pour venir à Paris, ce qui demande beaucoup de temps, les ambassadeurs, voyant qu'ils ne pourraient avoir si promptement audience de Sa Majesté, à cause que ces présent devaient être conduits à Versailles et exposés dans le lieu de l'audience suivant l'usage de leur pays, furent bien aises de différer leur entrée publique à Paris. Ainsi on choisit Berny pour leur demeure jusqu'au jour de cette entrée.  retour

13 - Les ambassadeurs étaient déjà venus à Paris dans les premiers jours du mois d'août, afin d'assister à une représentation de Clovis. C'est le Mercure Galant qui nous révèle ce fait : Ils étaient encore à Berny lorsqu'ils furent priés par le père de la Chaise de venir à la tragédie du Collège de Louis le Grand, intitulée Clovis. Ils lui répondirent qu'ils ne croyaient pas qu'ils dussent voir personne, ni aller en quelque maison que ce fût avant que d'avoir rendu leurs respects au roi, mais que puisqu'une personne aussi sage les assurait que cela se pouvait, ils y assisteraient avec plaisir, ne doutant point qu'allant au Collège, ils ne nous fissent une chose agréable aux deux grands rois. Le jour que la tragédie se devait représenter, ils partirent de Berny dès six heures du matin dans des carrosses dont les rideaux étaient tirés, et vinrent incognito se reposer à l'hôtel des ambassadeurs, qui était tout meublé pour les recevoir le jour de leur entrée. Clovis, pièce du jésuite Joseph de Jouvancy (ou peut-être de Jacques de la Baune), fut donnée le 7 août 1686 au collège de Louis le Grand.   retour

14 - François III d'Aubusson (1625-1691) comte de La Feuillade, puis duc de Roannais (dit de La Feuillade). Soldat courageux et plat courtisan, il est à l'origine de la construction de la place des Victoires à Paris.   retour

15 - Le bonhomme Giraut (ou Girault) était introducteur des ambassadeurs. Dangeau l'évoque dans son Journal du 1er juillet 1685 : Sa Majesté donna au bonhomme Giraut, son introducteur des ambassadeurs, une pension de 500 écus. Il le cite à nouveau dans son Journal du 16 novembre 1699 : Le roi a rempli la charge qu'avait le bonhomme Giraut, mort depuis près de trois ans ; il l'a donnée au Sieur De Villeras, capitaine au régiment de Piémont et gentilhomme servant de Sa Majesté. Le bonhomme Giraut n'avait que 1200 francs, et le roi attache 1000 écus d'appointements à cet emploi, dont le titre est : secrétaire ordinaire de la chambre du roi à la conduite des ambassadeurs.  retour

16 - Voir sur ce site la page consacrée à Artus de Lionne, fils du secrétaire d’état Hugues de Lionne. L'abbé parlait le siamois et faisait office de traducteur. Il accompagna les ambassadeurs siamois pendant tout leur séjour en France.   retour

17 - Donneau de Visé estime à 60 le nombre des carrosses qui accompagnaient les ambassadeurs. Voici la relation qu'il fait de leur entrée dans la capitale : Le roi ayant arrêté que ces ambassadeurs feraient leur entrée à Paris le 12 du mois passé, ils furent conduits à Rambouillet, qui est une maison fort agréable au bout du faubourg Saint-Antoine. C'est en ce lieu là qu'on va ordinairement recevoir les ambassadeurs du roi et ceux des souverains qui sont traités comme têtes couronnées. Outre les carrosses du roi, de Madame la Dauphine, de Monsieur, de Madame et des princes et princesses du sang, il y en eut beaucoup d'autres qu'envoyèrent plusieurs personnes de marque, qui sont obligées à la couronne de Siam, comme Messieurs de Chaumont, de Choisy, les jésuites et les missionnaires des Missions-Étrangères. Ceux de M. le maréchal duc de La Feuillade et de M. de Bonneuil, introducteur des ambassadeurs, s'y joignirent, et tout cela faisait environ soixante carrosses à six chevaux. Vous pourriez être surprise de n'en point trouver de Monseigneur le Dauphin parmi ce grand nombre, si vous ignoriez que ce prince est servi par les officiers du roi, et qu'il n'a point d'autre maison. Il y avait dans chaque carrosse de ceux qui en avaient envoyé, un écuyer ou quelque autre gentilhomme de la Maison. A mesure que ces carrosses arrivèrent, tous les écuyers en descendirent, et furent présentés par M. Storf aux ambassadeurs. Ils leur firent tous compliment en peu de paroles de la part de leurs maîtres ou de leurs maîtresses. Le premier ambassadeur répondit à tous, et quoi qu'il n'eût que des remerciements à faire, on remarqua qu'il y avait quelque chose de différent dans tout ce qu'il dit. Tous les compliments finis, M. le duc de La Feuillade arriva avec les carrosses du roi, de Madame la Dauphine, de Monsieur et de Madame. Il était accompagné de plusieurs valets de pied de Sa Majesté, et d'un grand nombre des siens, avec une fort belle livrée et toute neuve. Il y avait aussi deux de ses carrosses remplis de gentilshommes. Il fit un compliment fort court aux ambassadeurs sur leur heureux voyage et sur la joie qu'il avait d'avoir été nommé pour les recevoir. A quoi le premier ambassadeur répondit que sa valeur et son mérite avaient passé jusqu'en Asie, et qu'on y savait les victoires qu'il avait remportées contre les Turcs.

On monta ensuite en carrosse. Le premier ambassadeur fut placé dans le fond de celui du roi avec M. de La Feuillade. M. de Bonneuil et M. Storf se mirent vis à vis d'eux. Les deux autres ambassadeurs étaient dans le carrosse de Madame la Dauphine avec M. Giraut, les mandarins dans ceux de Monsieur et de Madame. Le roi en avait aussi envoyé pour leurs valets, et ces carrosses qui n'avaient pourtant point les armes de Sa Majesté marchèrent à la tête de tout. Ils furent suivis de douze trompettes du roi à cheval, qui précédèrent tous les carrosses dont je viens de vous parler. On passa par le faubourg et la porte Saint-Antoine. On traversa la rue du même nom jusqu'au cimetière Saint-Jean par lequel on se rendit dans la rue de la Verrerie. On vint ensuite par celles de la Ferronnerie, de Saint-Honoré et de l'Arbre-Sec. On passa sur le Pont-Neuf et dans la rue Dauphine, et l'on gagna la rue de Tournon où est l'Hôtel des Ambassadeurs. La foule se trouva si grande dans tout le passage, et il y avait une si grande quantité de carrosses que les rues en étaient bordées de chaque côté, de sorte que ceux des ambassadeurs ne pouvant passer, étaient souvent arrêtés pendant des quarts d'heure, et même des demi-heures entières. Ils reconnurent dans leur route les dames qui avaient bien voulu leur donner le plaisir de monter à cheval devant eux à Berny, et ils les saluèrent d'un air qui marquait la joie qu'ils avaient de les revoir. Enfin, après avoir fait cette longue marche, ils arrivèrent à l'Hôtel des Ambassadeurs. M. le duc de La Feuillade les accompagna jusque dans leur chambre, et n'eut qu'une conversation fort courte avec eux, après quoi il les quitta. Ils l'accompagnèrent jusqu'à son carrosse, et se retirèrent sans vouloir voir personne. Quoi que l'usage soit de défrayer les ambassadeurs des rois dont les états sont hors de l'Europe, et de ne traiter que trois jours ceux des rois nos voisins, on suivit l'un et l'autre usage pour les ambassadeurs de Siam, car bien qu'ils eussent été traités tous les jours par l'ordre et aux dépens de Sa Majesté depuis leur débarquement à Brest, les pourvoyeurs du roi ne laissèrent pas de fournir eux-mêmes tout ce qui était nécessaire pour leur traitement pendant les trois premiers jours qui suivirent leur entrée, et M. de Chanteloup, Maître d'hôtel de quartier, et un des contrôleurs de la Maison du Roi aussi de quartier, vinrent tous les matins pendant ces trois jours faire là-dessus ce qui était de leur charge.  retour

18 - Nous citons à ce sujet le Dictionnaire Historique de la Ville de Paris de Hurtaud et Magny (1779) : Cet hôtel ne subsiste plus. Il était situé rue de Tournon, près du palais du Luxembourg, et avait appartenu à Concino Concini, connu sous le nom de maréchal d'Ancre. Aujourd'hui il appartient à M. le duc de Nivernois, qui l'a réédifié, embelli et décoré. L'hôtel connu maintenant sous le nom de Palais de Bourbon, et qu'habite M. le prince de Condé, avait été désigné pour y loger les ambassadeurs ; ensuite celui de Pontchartrain, rue neuve des Petits-Champs, puis l'Hôtel d'Evreux, que sa Majesté avait acquis du marquis de Marigni, après la mort de la marquise de Pompadour, sa sœur ; et aujourd'hui il n'y a point encore d'hôtel décidé pour leur demeure. Le roi Louis XIII, à son retour de Savoie, alla loger dans l'Hôtel des Ambassadeurs, rue de Tournon, parce qu'il était près du Luxembourg, où la reine, sa mère, qu'il visitait souvent, faisait son séjour.  Dictionnaire historique de la Ville de Paris et de ses environs, Dans lequel on trouve la Description de tous les Monuments et Curiosités ; l'Etablissement des Maisons Religieuses, des Communautés d'Artistes et d'Artisans, &c. &c. par MM. HURTAUT, Maître-es-Arts & de Pension de l'Université, ancien Professeur de l'Ecole Royale Militaire ; et MAGNY, ancien Premier Commis des Fermes du Roi. A PARIS, Chez MOUTARD, Libraire-Imprimeur de la Reine, rue des Mathurins, à l'Hôtel de Cluny. 1779 Avec Approbation, & Privilège du Roi.    retour

19 - La ruelle du lit était l’espace laissé entre le lit et la muraille. Sous Louis XIV, le terme désignait souvent les chambres à coucher, les alcôves de certaines dames de qualité servant de salon de conversation et où régnait souvent le ton précieux. (Littré). Donneau de Visé nous en dit davantage sur la lettre du roi de Siam : Elle était placée à l'Hôtel des Ambassadeurs, dans le fond de la ruelle du lit de parade du premier ambassadeur, de la manière que vous la voyez dans la planche que je vous envoie et que j'ai fait dessiner exprès sur le lieu. On l'avait enfermée dans trois boîtes. Celle de dessus était de bois verni du japon, la seconde d'argent et la troisième d'or. La lettre, qui était écrite sur une lame d'or roulée, les rois de Siam n'écrivent jamais que sur l'or, était dans cette dernière. Toutes ces boîtes étaient couvertes d'un brocard d'or et fermées avec le sceau du premier ambassadeur qui était en cire blanche. Les ambassadeurs mettaient tous les jours des fleurs nouvelles dessus et toutes les fois qu'ils passaient devant cette lettre, ils faisaient de profondes inclinations.  retour

20 - Ou fièvre quartaine, à l'origine qualifiait une fièvre qui revenait toutes les quatre heures. Mais l'expression était le plus souvent utilisée pour désigner toute fièvre en général.   retour

21 - Ces déplacements des ambassadeurs ne se faisaient pas toujours dans la sérénité, et le peuple de Paris ne manquait pas de railler, voire de prendre à parti les Siamois. Donneau de Visé et le baron de Breteuil évitent soigneusement de mentionner ces incidents. Nous avons trouvé cette note dans un ouvrage de Pierre Clément intitulé La Police sous Louis XIV : Ce serait une erreur de croire que la population parisienne fût alors plus facile à administrer que de nos jours. Dans maintes circonstances, elle échappait complètementà l'action de ses magistrats. Au mois d'août 1686, elle insulta l'ambassadeur de Siam, arrêta un de ses carrosses, battit son cocher. Le roi, fort mécontent, fit écrire à La Reynie de prévenir le retour de ces désordres, et de publier, si c'était nécessaire, une ordonnance à cet égard. La Police sous Louis XIV par Pierre Clément de l'Institut - Paris - Librairies académiques Didier et Cie, Libraires-Éditeurs - 36 quai des Grands-Augustins - 1866   retour

22 - Il s'agit de boîtes à bétel, offertes par le roi de Siam aux dignitaires du régime. Les Français appelaient ces boîtes des bossettes.   retour

23 - Nous n'avons pas retrouvé le texte intégral de cette harangue. Donneau de Visé nous en propose les grandes lignes : Le compliment fut précédé d'un prélude fort court, dans lequel le premier ambassadeur (suivant l'usage de son pays), demanda au roi la permission de parler. Il commença ensuite son discours et dit qu'ils se présentaient avec d'autant plus de joie devant Sa Majesté, qu'elle en était elle-même comblée par la naissance de Monsieur le duc de Berry. Après cela, son discours roula sur ce que le roi de Siam était pleinement informé de la grandeur du roi, dont il fit une vive peinture. Il parla des places conquises par Sa Majesté, de ses grands travaux dont elle tirait une gloire si solide et si universellement reconnue, et s'étendit sur ces articles, aussi bien que sur le nombre et la beauté des troupes de ce monarque, dont il loua le gouvernement, en faisait connaître qu'une si grande sagesse ne se rencontrait pas toujours avec un si grand pouvoir. Il parla ensuite des grandes qualités de l'âme du roi, du mérite des seigneurs de sa cour, de l'intelligence et de l'esprit de ses ministres, qu'il avait rendus capables d'exécuter ses ordres, et à qui rien de ce qu'il leur commandait n'était impossible. Enfin, après avoir fait voir que le roi s'est acquis le nom de grand par son propre mérite, par la possession d'un royaume florissant, par le nombre de ses victoires et de ses conquêtes, par celui des seigneurs qui composent sa cour, et dont la valeur est si connue, par des troupes toujours victorieuses et toujours prêtes à vaincre, et par des ministres vigilants, zélés et habiles, il conclut de toutes ces choses, que le roi de Siam avait une sensible joie d'apprendre la sincère amitié qu'avait pour lui un monarque si véritablement grand, et par lui-même, et par tout ce qui peut marquer la grandeur humaine. Il ajouta que pour ce qui regardait leurs personnes et celles des mandarins qui les accompagnaient, ils avouaient à Sa Majesté qu'ils avaient d'abord ressenti quelque tristesse de quitter leur patrie pour entreprendre un si long voyage, parce qu'ils ne sont pas accoutumés à ces sortes de navigations, mais qu'ayant l'avantage de voir de leurs propres yeux l'éclat qui environnait Sa Majesté, et de reconnaître eux-mêmes que tout ce que la renommée publiait de ses grandeurs et de ses qualités héroïques, était encore au-dessous de la vérité, ce bonheur dissipait toute leur tristesse, et qu'ils goûtaient une paix et une joie aussi entière que s'ils étaient auprès du roi leur maître à recevoir les témoignages les plus touchants de sa bonté.

Ils remarquèrent ensuite que le roi de Siam avait moins cherché à faire de riches présents au roi, qu'à lui en faire d'agréables, et qu'il avait seulement envoyé des choses qui se trouvaient dans les Indes. Après quoi, il finirent en suppliant très humblement Sa Majesté de les prendre sous sa royale protection tout le temps qu'ils auraient l'honneur de demeurer dans son royaume.

Je n'ai pas cru vous devoir dire ce que contient la lettre de M. Constance, lorsque je vous ai marqué que le premier ambassadeur l'avait rendue au roi, parce que j'aurais interrompu cette relation dans un endroit qui devait être suivi. Voici le sujet de cette lettre, avec une partie des propres termes qu'elle contient. M. Constance marque au roi qu'il y a déjà plusieurs années qu'il admire la gloire immortelle que Sa Majesté s'est acquise par la grandeur de ses vertus, et par la force de ses armes. Il dit que cela lui a causé longtemps une extrême impatience de trouver occasion de montrer à ce monarque et à tout l'univers l'estime qu'il fait de la nation française, et son attachement inviolable pour Sa Majesté ; et après avoir parlé fort modestement de lui-même, il emploie les termes qui suivent : J'ai cru que je devais me contenter d'entretenir dans toutes les occasions au roi mon maître, des belles actions de votre Majesté, et de ses grandes qualités dont l'éclat s'est répandu, et dont la réputation s'est faite connaître parmi tous les peuples les plus reculés des Indes. Comme le roi mon maître était déjà assez porté de lui-même à rechercher l'amitié royale de votre Majesté, je ne pouvais lui donner plus de plaisir qu'en lui parlant souvent de toutes ce choses, et je puis assurer votre Majesté que cela a été un des moyens les plus efficaces pour me mettre bien dans son esprit, et m'introduire dans ses bonne grâces, de la manière dont on sait que Sa Majesté m'honore.

Il conclut de là qu'il est obligé au roi, et regarde comme des bienfaits de Sa Majesté ce que le récit qu'il a fait de ses grandes actions lui a procuré d'estime du roi son maître. Il dit ensuite en continuant l'éloge du roi, que Sa Majesté n'entreprend rien dont elle ne vient à bout, surtout quand il est question de faire du bien et de se faire aimer, et qu'elle a bien voulu le lui faire sentir par les bonheurs qu'il a reçus de la part de M. le chevalier de Chaumont, quoiqu'il s'en reconnaisse indigne.

Après avoir encore exprimé sa reconnaissance par quelques lignes, il finit par ces paroles : et je conjure votre Majesté avec toute sorte de soumission, d'en vouloir être bien persuadée, et qu'il n'y a personne au monde qui souhaite avec plus de passion de contribuer à la gloire de votre Majesté, que celui qui sera toute sa vie, avec un très profond respect, Sire, de votre Majesté le très humble et très obéissant serviteur. Constance de Phaulcon - Louvo - Le 14 décembre 1685.  retour

24 - Ce repas fut assez somptueux, s'il faut en croire Donneau de Visé : Ils furent reconduits dans la salle où ils étaient descendus en arrivant, et après qu'ils y furent un peu reposés et qu'ils eurent ôté leurs bonnets de cérémonie, on les mena dans une autre salle où l'on avait servi un magnifique dîner. Ils étaient tout remplis de l'air majestueux et de la bonté du roi, et en parlèrent avec admiration pendant la plus grande partie du repas, ce qu'ils font encore tous les jours. M. de La Feuillade dîna avec eux et fut placé à la droite entre le premier et le second ambassadeur. A la gauche étaient le second ambassadeur et M. de Bonneuil ensuite ; à la droite, M. Storf, à la gauche M. le chevalier de Chaumont ; à la droite les huit mandarins, à la gauche et vis à vis M. Delrieu, Maître d'hôtel ordinaire de la Maison du roi, M. l'abbé de Lionne, et M. Giraut. La table était à pans, et comme elle était extrêmement grande et qu'il aurait été impossible que le plus grand homme eût placé des plats jusqu'au milieu, on y avait mis cinq corbeilles d'argent remplies de plus belles fleurs, qui toutes ensemble formaient une pyramide très agréable. Les plats furent portés par les Cents-Suisses du roi, ayant en tête M. de Riveroles, Contrôleur de la Maison de Sa Majesté. Il y eut trois services, sans celui du fruit, et chaque service fut de trente grands plats, sans compter les hors-d'oeuvre et les salades. Le dessert était parfaitement beau, et de pyramides fort élevées, et les coloris des fruits, des fleurs et des confitures sèches faisaient un effet plaisant à la vue. On servit quantité de soucoupes, les unes remplies de différentes liqueurs et les autres couvertes de tasses remplies de toutes sortes d'eaux glacées. On servit en même temps une autre table dans un autre endroit, pour les secrétaires et les autres personnes de la suite des ambassadeurs, sans celle qui fut servie pour les domestiques. Les ambassadeurs et les mandarins allèrent en sortant de table prendre leurs bonnets de cérémonie, parce que c'était l'heure marquée pour l'audience qu'ils devaient avoir de Monseigneur le Dauphin. Ils se rendirent chez ce prince, conduits par les mêmes personnes qui les avaient accompagnés à l'audience du roi, et passèrent au travers d'une double haie de gardes du corps. Dès qu'ils aperçurent Monseigneur le Dauphin, ils firent les mêmes inclinations qu'ils avaient faites chez le roi. Le sujet du compliment de l'ambassadeur fut sur ce que le roi son maître regardait ce prince comme le digne fils du plus grand roi de l'Europe, et dont les grandes qualités et les victoires s'étaient faites connaître jusqu'aux extrémités de l'univers et que même dans le temps que le roi faisait des choses qui paraissent incroyables à ses sujets même, le roi son maître avait eu le bonheur de les apprendre et d'en recevoir les confirmations. Il ajouta que ce même roi espérait que Monseigneur le Dauphin étant sorti d'un sang si glorieux et si généreux, et étant lui-même si bienfaisant, lui accorderait les mêmes avantages et la même amitié que le roi son père, et qu'il était fâché de n'avoir pas eu le temps de chercher dans toutes les Indes des choses plus curieuses que celles qu'il lui envoyait.   retour

 

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Page mise à jour le 6/03/03