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Depuis mon retour, en octobre, j'ai été peu bavard. L'oisiveté,
mère de tous les vices (la belle image bien pensante !), aidant
sans doute, je me laisse de plus en plus aller à faire ce que j'ai
envie de faire et de moins en moins à me sentir obligé de
faire. C'est difficile tout de même de sortir de nos habitudes si
bien programmées de rentabilité du temps, des connaissances
intellectuelles, de l'argent et de tout en général. Comment
se regarder dans une glace si on ne se sent pas en progrès constant
-une sorte de tension pour aller toujours plus loin dans le surpassement
et la compétition- ou si l'on ne se sent pas utile à quelque
chose, dans le regard des autres. Cette sorte de mal être à
ne pas être conforme au standard qu'on nous a inculqué depuis
notre tendre enfance et qui fait de nous, Occidentaux, des compétiteurs
permanents. Qui n'avance pas recule, est aussi une autre belle image.
Bref, je continue à casser les images en en faisant le tour objectivement
pour voir ce qu'elles contiennent et si cela mérite bien qu'on
s'y attache comme à un critère de vie. Pas grand chose ne
résiste à un oeil critique qui n'est plus environné
des "valeurs" qui font une société donnée.
Rien ne vaut d'être loin de ses attaches pour faire cette sorte
d'examen déstructurant qui au bout du compte permet, peut être,
de nous découvrir tels que nous sommes et non tels qu'on nous veut
pour des raisons socio-culturelles.
Vous devez vous demander à me lire, si je ne commence pas à
divaguer. Pas du tout cette impression, mais qui sait.
"Comment remplis-tu tes journées".
Je remplis mes journées à une recherche de ce que nous sommes
dans notre plus banale réalité. Cette recherche n'est pas
basée sur la pensée (je pense donc, je suis), mais sur ce
paradoxe : "la pensée se satisfait très bien de n'avoir
rien à penser" ! G. ne va pas se contenter d'une réponse
aussi provocante. Et pourtant, c'est comme cela que je vis (et non rempli)
mes journées. Je vis l'instant présent, immédiatement
présent. Dès lors, la pensée est inutile qui se relie
au passé et au futur. La vie seule se vit dans ses instants que
sont prendre son petit déjeuner après avoir nourri et regardé
les poissons vivre leur vie de poissons dans leur vasque chinoise rouge
sombre ; contempler la baie fermée par les monts en pain de sucre,
agitée ou non selon les heures et les jours ; lire un livre qui
m'éclaire sur la culture qui m'entoure et comprendre les liens
entre cette culture et la religion que j'étudie par ailleurs et
dont elle découle ; apprendre de façon acharnée plusieurs
heures par jour, seul ou avec mon jeune prof, les nuances des sonorités
de la langue thaï (5 sons qui modifient complètement le sens
d'un mot qui s'écrit pourtant de la même façon en
phonétique ...) ; découvrir béât les joies
du massage thaï (qui n'a d'érotique que ce que les Occidentaux
frustrés y mettent) et saisir la relation à l'autre au travers
de cet art si révélateur de la culture - pas grand chose
à voir avec le massage technique et désincarné qui
détend de la viande, mais un vrai art de vivre le contact à
l'autre - ; aller à la plage en moto regarder le soleil se coucher
; aller au port voir les résultats de la pêche.... Une vie
banale en somme, banale au sens de une vie telle qu'elle s'écoule.
J'entends la réaction : donc une vie parfaitement égoïste
et inutile. Qui sait, tout cela ne dépend que de l'optique du regard.
Voilà pour mes journées. Mes nuits, je les dors comme un
enfant qui n'a pas de cauchemars.
"n'as-tu pas envie de rejoindre une association humanitaire dans
la région ou autre organisme qui oeuvre pour une bonne cause?"
Bref, précis, concis : Non !
Développement.
Au sens qu'on donne à l'humanitaire habituellement, je pense avoir
largement donné, plus largement que quiconque. A S., cela a représenté
gratuitement jusqu'à 40% de mon temps en gestion d'oeuvres sociales
ou en réorganisation d'institutions dites charitables. J'ai failli,
l'an dernier donner deux ans à me consacrer entièrement
à remettre sur pied à P. une "oeuvre" s'occupant
d'environ "2000 têtes" sur le point de sombrer comme toutes
les oeuvres vieillissantes et devenues inadaptées. Après
avoir été sollicité, j'ai été rejeté
car ce que je proposais à la vieille fondatrice occidentale était
une remise en cause de la pensée bien pensante qui, comme souvent
dans les oeuvres, considère les bénéficiaires comme
des êtres sans capacité de raison et comme des otages en
définitive de la pensée occidentale et de la vision occidentale
du monde. Une bien courte vue et un bien grand mépris des aidés
qui deviennent des assistés et revendiquent alors ce droit.
Sur le plan de l'argent, pas grand chose à dire. J'ai fait ce que
je pouvais faire en dépassant bien largement la dîme.
En clair, je n'aime pas les bonnes causes qui ne sont dans la réalité
que l'expression de notre gène condescendante devant notre immense
richesse au regard de ceux que l'Occident pille depuis des générations.
Il est facile de donner un peu ou beaucoup de son argent ou de son surplus
pour avoir bonne conscience et se sentir justifié. Il est beaucoup
plus difficile de regarder les choses en face par soi-même, sans
attendre que l'on pense pour soi et que l'on donne le chemin dit correct
pour ne pas utiliser la formule "politiquement correcte".
A force de regarder sans oeillères je constate que nous nous mobilisons
pour des causes qui agitent notre sensibilité immédiate,
le temps que cette sensibilité soit déviée vers un
autre drame que l'on dit "humanitaire" (?!). Si l'on s'occupait
plutôt de l'humain, du terre à terre, du quotidien. Depuis
que le monde est monde, la sécheresse, les inondations, les guerres,
les dominants ... ont fait des ravages et continuent à les faire.
Seulement nous pensons pouvoir dévier le cours de la vie ... et
décider qui y aura droit et qui sera oublié loin des télé
.
Alors plus platement, loin de toute cette sensibilité dévoyée,
je regarde juste à mes pieds, j'observe et je tente d'être
présent là où je suis pour donner avec le sourire
et la tendresse le coup de pouce nécessaire afin d'aider, si cela
est possible, à changer le cours d'une vie. Celui a qui je m'adresse
est considéré comme un adulte capable de prendre sa vie
en main et, à qui il manque seulement le nerf de la guerre, l'argent.
Mais cet argent n'est pas un don, c'est un prêt -question de dignité
et d'exigence- qui sera remboursé un jour, peut-être, en
argent ou en aide apportée à quelqu'un d'autre grâce
à Cette attention à autrui que je cherche à donner
en plus. Car c'est bien là l'essentiel. A quoi sert de donner si
celui qui reçoit n'apprend pas aussi à donner à son
tour. C'est là que pèchent les oeuvres "humanitaires":
on donne pour se libérer et non pas pour apporter le sens de l'humain.
Je ne ferai pas la liste que je que j'ai déjà tenté
depuis que je vis dans le sud-est asiatique, ce serait manquer de pudeur.
Deux exemples seulement pour me faire comprendre :
Cambodge : à l'écoute d'un chauffeur de moto qui parlait
bien l'anglais et dont j'ai utilisé les services pendant deux semaines,
j'ai découvert un être généreux malgré
sa vie brisée par les Khmers rouge. Son rêve, à vingt
cinq ans, aller à l'Université pour obtenir une licence
d'anglais, augmenter ses chances de vie et enseigner à des enfants
orphelins comme lui pour leur donner une chance dans une société
où l'orphelin est un être abandonné de tous. Raksa,
dit Cha, travaille comme un fou à la fac tous les jours de 6 h
à 9 h du matin, continue à conduire sa moto pour manger
au jour le jour et va le soir donner des cours gratuits aux enfants. Je
me contente de payer les droits d'inscription en fac pendant la durée
de ses études, de le voir au moins une fois par an et de lui parler
par mail. Et ce qui est l'essentiel, je l'aime comme un fils et respecte
celui qu'il est.
Thaïlande : Sarawut, comptable dans un salon de massage pour étranger
(!), apprécié de ses employeurs parce que parfaitement honnête,
ne peut espérer garder son poste à long terme que s'il acquière
10% du capital. Soit 1900 Euros. Une fortune pour ici ; pas négligeable
pour la France. Contrat moral : rembourser la somme en 2,5 ans sans intérêts,
à raison de 63 E par mois. Pour le moment tout se passe bien pour
lui et il met un point d'honneur à respecter son engagement. Je
le vois régulièrement à la maison, il parfait son
anglais, me rend des services inestimables pour me faire accepter de la
population et me considère comme son père aimant.
Ces deux exemples pour exprimer l'essentiel. Je crois à la force
de l'attention qui est toujours perçue comme un acte d'aimer. Je
crois que l'aide ne doit jamais être gratuite par respect de l'autre
et pour lui donner le sens des obligations humaines. Je crois à
la durée car c'est dans la durée que se transmet le message
du regard humain. Je crois aussi à l'échec possible qui
ne remet pas en cause cette action.
Désolé. Je me suis laissé emporté. Mais ta
question, si souvent posée et si souvent laissée sans réponse,
devait pour une fois en avoir une.
Bon Noël à tous. Il y a sans doute à D. un petit beur
qui attend un coup de pouce !
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