GENS DE PEU

 

 


La grande question qui vous turlupine depuis longtemps : comment puis-je être à ce point éclectique dans mes relations. Comment puis je côtoyer des individus aussi divers, souvent de peu, comme on le dit dans les salons du 16°. De ces gens que l'on reçoit à la porte de service.

Pour être net, je préfère mille fois côtoyer Rajju, mon cuisinier indien, un petit masseur presque de la rue, M. A. aussi, bien que de la "haute" (à recevoir par la grande porte) ...qu'une M. Parce que ceux là, ces gens de peu, ont une réelle intelligence du coeur. Le cerveau fonctionne certes plus ou moins bien selon vos critères, mais ce n'est pas ce qui leur paraît essentiel et ni ce qui me paraît essentiel.

J'ai côtoyé en 57 ans de ma vie tant d'individus qui n'avaient d'autres qualités que les conventions de leur prétendue éducation ou de leur nom, - simple placage qui tente de cacher des vérités plus sordides - et qui pensaient que cela faisait d'eux des humains.

Alors, j'aime Rajju ou Tong ou bien d'autres. Lorsqu'ils se donnent, ils donnent sans retenue leur coeur et à ce moment là ils sont fragiles. Ils n'ont plus d'autres protections que l'amour-respect de celui qui reçoit. C'est cet instant qui fait l'humanité, ou qui la justifie.

Cette perception sensible de la vie est tellement effrayante pour beaucoup qu'ils préfèrent l'ignorer et même la mépriser. Ils perdent une grande partie de leur propre sens. Ils ne savent pas parce qu'ils en ont peur, que c'est par le coeur et non par l'intelligence que tout individu se développe pour devenir, un jour, un humain.

Pour moi, un humain pense avec le coeur. Le coeur abolit toute distance et n'enlève rien à l'intelligence que l'on peut avoir. Qui peut le comprendre dans le monde occidental où tout
n'est que conflit et domination ?


Reparlons du coeur.

C'est parce que j'ai donné sans crainte, avec le sourire, l'attention que l'on me demandait, que la ville m'a été offerte. Le donateur s'appelle Ake (Ek), encore un masseur. Il faut dire que je me fais masser une fois par semaine partout où je me trouve. Ake n'a rien qui puisse m'attirer. Un grand besoin de contact si souvent refusé par les étrangers.

Coup de passion pour les lieux et surtout pour la baie et cette vie des pêcheurs. Les grands parents, la tante ... s'y sont mis, et grâce à leur entremise, j'ai reussi à louer l'unique maison de pêcheur disponible sur la rue qui longe la mer. Inespéré !

Je vous entends : il est fou, la camisole ! Mais c'est cela la vie, mon amie.