AIDER : comment ?

 


Pour mieux saisir les réflexions qui vont suivre, il faut avoir en mémoire que la passion des êtres m'a fait adopter moralement un certain nombre d'enfants ou de jeunes adultes tant dans le monde de l'Islam que dans celui de l'Hindouisme et du Bouddhisme, êtres dont je suis (suivre) la vie avec le moins d'intervention possible pour ne pas imposer ma manière de voir (j'ai eu tendance à trop le faire autrefois) typiquement occidentale. Il est pratiquement impossible de "reformater" les circuits imprimés par notre culture et par notre éducation.

Donc dans ma relation à Rajju (cet indien musulman de 27 ans a été mon cuisinier et mon "major d'homme" pendant les 6 mois que j'ai vécu à Bénares-Varanasi), basée sur un absolu respect de sa personnalité, je m'impose le recul nécessaire pour ne pas entrer dans la relation trop facile et souvent désirée de part et d'autre : celle du plus âgé, du plus riche, du plus sachant ... par rapport à son contraire. Ce choix, plus difficile qu'on ne le pense, me permet d'éviter l'éternel jeu de la comédie humaine  à la recherche de la sécurité et de l'affection.

Chacun inconsciemment en use et en abuse. Dans les deux sens. Cela doit te paraître bien sec à toi l'artiste sensible. Accepte que ce soit l'expérience faite de beaucoup d'erreurs qui m'a conduit à cette réflexion et à cette attitude. Ce serait trop long d'entrer dans tous les tenants et les aboutissants

Parlons de la comédie humaine. Un seul exemple. Le père de Rajju, dans ce que j'en connais, est loin d'être  aussi avenant qu'il le parait. Il est à la tête de plusieurs familles (environ 7 femmes dont une en Europe et de nombreux enfants) et son principal soucis est son bien être personnel alcoolisé. Ceux qui l'entourent n'ont d'intérêt que par ce qu'ils peuvent lui rapporter pour son mode de vie que femmes et enfants regardent sans en bénéficier. Le fils aîné suit pas à pas les traces du père. Et le sensible Rajju, qui croit devoir suppléer, trinque et cherche à se justifier. Je l'ai amené avec moi à Bénarès parce qu'il avait faim (comme sa mère et les autres enfants) et qu'il n'en pouvait plus de supporter avec respect un père indigne. Que penser de l'image que le père t'a donnée lorsque tu es allé à Khajurâho. Où est la vérité ?  Et quelle vérité ?   

Rajju lui même dans son absolu besoin d'être aimé et d'être sécurisé, dit-il le vrai, le réel ? Je n'en sais rien. C'est pour cela que j'ai posé avec lui cet absolu respect de ce qu'il est, sans savoir fondamentalement qui il est. Bien qu'il soit exceptionnel.

Son désir d'avoir un père, je l'ai remplacé par son acceptation d'avoir un guru blanc qui écoute et donne parfois quelques indications, mais qui attend le plus souvent que l'élève trouve lui même  la voie. Ce n'était pas difficile dans le contexte de l'Inde où le guru est Dieu, même pour un musulman. C'était surtout une façon de le protéger contre lui-même dans son besoin d'aimer. Je lui dois d'avoir vécu ce qu'il est impossible de vivre avec ses propres enfants : aimer totalement sans aliéner. Je sais que cette relation hors du commun pour un occidental standard mais parfaitement vécue pour un oriental, a été très forte. Sans doute pour lui la découverte de l'humanité dans sa relation d'amour gratuit.

Je lui dois alors - puisqu'il sait qu'un être l'aime pour lui même - de lui apprendre la liberté d'être et les conséquences qui sont la prise en charge de soi-même par soi même. Quelles qu'en soient les conséquences, c'est sa dignité. Il le sait. Il a peur. Mais qui n'aurait pas peur dans un tel contexte de vie, qui ne chercherait pas à desserrer la contrainte ?

Je suis d'accord avec toi, sur le fonds. Rajju doit se montrer et nous montrer ce qu'il peut faire. Toi et moi nous serons alors présents pour donner le coup de pouce. Mais pas avant, en ce qui me concerne. Et pourtant, il serait tellement plus facile pour dormir mieux de décider et de faire pour lui. Mais il deviendrait un mendiant, un dépendant. Tout le contraire de ce qu'il est capable d'être.

Ma façon de voir est sans doute dure, peut être trop exigeante. Qui sait, impossible à réaliser. Que dire. Malgré ce qui nous en coûte, seul Rajju peut et doit décider de sa vie. Et cela se résume à rentrer à Khajurâho et retomber sous la coupe de son père et de la communauté ou bien rester à Bénarès avec toute la solitude que cela comporte et l'incertitude du lendemain. Quoique cela m'en coûte, je pense que quoiqu'il arrive, je me dois de l'accepter car ni toi ni moi n'avons la capacité de changer durablement le cours de sa vie pour la rendre plus conforme à notre  vision du monde et à ce confort du futur qui est l'un des privilèges exorbitants de notre monde occidental.

Ce n'est pas baisser les bras, c'est se souvenir que cet sage pensée de Marc Aurèle : Dieux faites que je sache ce que je peux  changer et que je le change et faites que je sache ce que je ne peux changer et que je l'accepte et que je le vive. (ce n'est pas ce qu'il a dit mais une transcription).
Voila le fond de ma pensée. Cela te choque peut être. Mais plus de vingt ans d'expérience et de dramatiques erreurs, croyant bien faire, m'ont ainsi forgé.

*****

Je suis sensible à ton désarroi qui concerne Rajju. Mais la vie et ses coups et contre coups ou tout simplement sans doute une sensibilité réelle, mais plus bridée que la tienne, me fait prendre des distances.

Je me dis ceci : l'expérience démontre que l'on ne peut rien ou presque rien pour les autres et que le premier devoir est de faire ce que l'on peut pour soi afin de s'aimer assez pour aimer les autres. Arrivé à ce point (presque 40 ans de"travail" en ce qui me concerne) s'ouvre le choix :
- de se consacrer complètement aux autres dans un cadre religieux, spirituel ou laïc tout en étant conscient de ses vraies motivations (besoin de fuir, besoin d'être reconnu, d'être aimé à son tour,  besoin de se sublimer ...)
- ou bien de se consacrer à un autre totalement avec tout ce que cela concerne de difficultés dans la durée (-car prendre en charge exige d'amener à maturité et la maturation est un procédé qui demande du temps -) et dans la réalité de cette prise en charge (- attirance physique, attirance de paternité, attirance de blessures anciennes que l'on retrouve dans l'autre ...-)
- ou bien de (se) donner avec retenue pour que son désir  personnel n'interfère pas dans la vie de l'autre ou des autres.

Choix bien difficiles. Mon choix, qui correspond à ma personnalité, contient sans aucun doute une forme d'égoïsme et de fuite. Mais je suis trop entier pour ne pas aller jusqu'au bout quand je le crois utile.

Pour Rajju, aller jusqu'au bout consisterait à quoi d'utile pour lui ? Le sauver de sa destinée que nous savons, toi et moi, difficile dans le contexte indien. Mais pour lui donner quoi à la place ? De l'argent pour réaliser son rêve (l'un de ses rêves) d'avoir une maison et des pièces à louer ? Chacun en Inde en rêve et ce rêve permet de vivre les jours qui passent et les difficultés qui s'accumulent.
Son retour, temporaire ou définitif, à Khajurâho fait partie de son destin tel que les indiens, mêmes musulmans, le conçoivent.  Sa maladie est sans doute perçue comme la sanction d'avoir abandonné sa mère et ses petits frères et soeurs pour tenter par mon intermédiaire de se forger un autre destin. Il ne pourra pas faire un pas de plus dans sa vie qu'après avoir géré cela.

Alors que faire ? Attendre qu'il appelle au secours, ne pas lui en vouloir de ne rien dire, de ne pas donner signe de vie (rien de lui depuis mars 2002, si ce n'est par ton intermédiaire), rester à l'écoute, ne pas interférer quoi qu'il nous en coûte. L'aimer pour lui et pour lui seul et non pas pour nous ou pour une représentation de nous. Et par dessus tout ne pas le rendre dépendant de nous. Ou alors il faut, incapable de faire mieux, craquer et en faire un frère, un fils, un compagnon ; en clair un être sous dépendance qui ne vivra pas  de ses propres capacités mais qui, comme son père, vivra dans l'attente de recevoir des autres et deviendra sous de nobles prétextes un comédien dans sa quête de recevoir de l'argent des nantis qu'il méprisera. (traditionnelle évocation de la dote de la fille. Je reçois aujourd'hui un mail d'Inde où l'on évoque le fait que la fille de la famille n'est toujours  pas mariée ... façon de me rappeler que j'ai refusé, il y a  un an, de donner l'argent pour constituer la dote).

J'aime profondément Rajju, le lumineux ; je l'aime pour lui. C'est pour cela que j'ai accepté d'être guru, seulement guru et de le rester malgré tout. Le peu que ce rôle a pu faire pour Rajju me semble infiniment plus important que ce que j'aurais pu faire en acceptant d'être un père et de lui donner
des facilités que je peux lui donner.

Tu dis : "Si Rajju peut s'installer comme il le rêve, ne serait-il pas plus tôt indépendant? - Ou est-ce que je sous-estime les liens familiaux?"

Le monde occidental a inventé dans les 50 dernières années la notion d'indépendance de l'individu par rapport au groupe familial. Il suffit de se souvenir de ce qu'était une famille, celle de nos grands parents, pour en prendre conscience.  Dans les pays en voie de désastre, (80% de la planète)
le monde est resté centré sur le groupe ou sur la tribu car c'est le seul moyen de survivre, au sens premier du terme. Le poids du groupe est ainsi fait que l'individu n'a pas d'existence propre. Il est une partie d'un tout et rien d'autre. De plus dans l'Islam, le père, représentant d'Allah dans la
famille, a tous les droits sur sa progéniture -il n'y a pas si longtemps officiellement (et malheureusement encore officieusement) le droit de vie et de mort-. Il n'est pas possible de dire non à son père quoiqu'on pense et l'on en vient à croire -même si l'on s'en défend- que le père est la volonté de Dieu. Je parle d'expérience : j'ai adopté moralement, il y a 12 ans (-ce que je ne ferais plus-) une fratrie de 11 enfants marocains. Ce que dit le père de sang, tout comme ce que dit le père adoptif est parole d'évangile acceptée comme telle. La contrepartie étant qu'il appartient au père-Dieu d'être la Providence. C'est un désastre qui fabrique une société incapable d'esprit critique, donc figée, dans laquelle il ne sert à rien d'entreprendre et dans laquelle le statut d'assisté est regardé comme providentiel, comme le but à atteindre.

La volonté de Dieu suffit ! Inch'Allah (selon la volonté d'Allah). Mais Mohammed, son Prophète a cependant dit :"commence par entraver (attacher) ta chamelle et ensuite confie toi à Dieu".
(un fidèle reprochait à Mohammed le fait que sa chamelle -son unique richesse- s'était enfuie pendant qu'il écoutait le prêche du Prophète. On peut dire sans trahir que son message est : prendre toi en charge et ensuite confie ton destin à Dieu (le "aide toi, le ciel t'aidera", des chrétiens). Ce n'est pas cependant ce qui a été retenu dans la pratique de l'Islam.

A défaut de rhapsodie, fin du prêche.

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Je t'ai promis une réponse, la voici. Elle peut sembler dure. Donc, tu n'es pas obligé de la lire jusqu'au bout ! A moins que tu n'y vois une forme de tendresse humaine.

Tu as du remarquer que je t'ai laissé sans réaction depuis longtemps. Ce n'est pas bien sûr pour une raison manque de temps ou de négligence mais parce que tes derniers mails me laissent mal à l'aise. Tu m'as longuement demandé mon avis il y a quelques mois. Je t'ai très longuement répondu sur le sujet et surtout sur ce que je croyais qu'il était le mieux de faire pour Rajju dont j'ai été, à sa demande, le guru pendant environ 6 mois.

Cette fonction de guru crée un lien non modifié par l'affectif qui trop souvent fait réagir à chaud dans un sens qui n'est pas toujours de l'intérêt de celui que l'on veut aider. Rajju qui considérait qu'il n'avait pas de père vu la brutalité du sien et le peu de respect qu'il témoignait à ses nombreuses femmes et ses non moins nombreux enfants, m'avait demandé d'être son père. J'ai alors dit non, car quel que soit le père, nous n'en avons qu'un seul et c'est par rapport à lui que nous devons réagir pour naître au monde qui nous entoure. Si j'avais répondu oui, c'était la solution affective de facilité qui lui donnait la sécurité (qu'il attend de toi comme il l'attendait de moi) sans lui donner aucun moyen d'indépendance. C'est pourtant ce qu'il lui faut compte tenu de son extrême sensibilité et du contexte indien dans lequel il vit.

Tu as décidé autrement. Je n'ai pas à t'en faire reproche puisque tel est ton choix. Comme un vieux qui a quelques expériences et qui donc a commis des erreurs, je sais que tu vas au devant de très grandes déceptions comme ces parents qui disent un jour : "mais pourtant j'ai tout fait pour lui". Ces parents là ont oublié que l'enfant n'était pas leur chose et que leur seul devoir était de lui donner des structures précises dans son contexte de vie quand bien même aller dans ce sens était aller contre les désirs de leur enfant.

Que te dire de plus. Rajju a besoin de structures, il n'a pas besoin d'Europe (c'est une image qui exprime ce que notre civilisation matérialiste a de tentant pour qui n'a rien!). Pourquoi lui découvrir ce qui lui paraîtra comme le paradis alors qu'il est destiné à vivre dans ce qui par comparaison deviendra pour lui l'enfer.

 Après tant d'expériences et d'échecs, je reste convaincu que trop souvent à vouloir faire le bien nous faisons le mal parce que nous gardons notre mode de pensée par méconnaissance du mode de pensée de celui à qui l'on veut du bien. Cela, nous n'avons pas le droit de le faire, même avec les meilleures intentions. Tel est mon point de vue. Cela n'engage que moi et ne me fait pas juger ce que font les autres.

Tu voulais mon avis, le voici, même s'il paraît sévère. Tu as pris un chemin, il reste à le suivre et peut-être à l'infléchir si tu penses devoir le faire.