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Inde
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Asie du Sud-Est : 2002
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visiorama

La baie de Prachuap
Khiri Khan
Ao Manao
les bateaux
la maison
la mère
et la fille
la vieille pêcheuse
les merveilles |
Conclusion - Transition
" Cher monsieur Madeleine-Marthe,
Adepte déjà de l'advaïta ? Il faut croire que oui.
À te voir ainsi battre en brèche la célèbre
dichotomie biblique, on se dit que tu n'as pas mis longtemps à
épouser la cause du Vedanta et de sa non-dualité ! Je ne
peux pas m'empêcher de me demander comment ça va se passer
avec ton indécrottable comparatisme, mode paroxystique de la pensée
binaire !
Mais je fais confiance à ta rhétorique de juriste !
Sans doute ne peut-on éviter d'aller, chacun à son rythme,
barouder sur les terres de l'hindouisme. Il y a dans ce coin du globe
une espèce de cratère géant vers lequel quelques
monades qui errent encore de par le monde dégringolent inéluctablement.(On
relèverait sur place une teneur en être d'une densité
exceptionnelle !).
Sans doute faut-il faire le détour par ce poème grandiose
pour se brûler l'âme et les yeux aux feux d'un réel
éblouissant.
Mais
il importe de ne pas perdre de vue que l'Autre là-bas
c'est toi. Que ce qui est à découvert c'est ton être.
Que, finalement, ce qui est fermé
On n'a aucune prise sur
le substantiel. C'est métaphysique.
Alors que tu te crois spectateur, c'est toi qui es suspecté. En
marchant dans les rues de Calcutta ou de Varanasi, tu ne t'appropries
rien, tu es seulement au bord de la dépossession. " B.R.
---
Exergue
" De sa retraite asiatique il parle il écrit il émet
il pense du moins il pense à nous-moi ce qui est déjà
pas mal merci de tout coeur Alain d'être sorti un instant de ton
ataraxie pour nous-me rappeler que tu n'es pas là que tu n'es pas
ailleurs non plus que tu es chez toi en ce nulle part où personne
ne te comprend ce qui te permet d'expérimenter le degré
infinitésimal des rapports humains ça correspond sur le
plan scolaire aux années d'apprentissage voilà pour l'ascétisme
sur le plan massage aux caresses élémentaires voilà
pour l'hédonisme sur le plan métaphysique à la théodicée
leibnizienne voilà pour l'optimisme sur ce nous-je te disons à
un de ces jours sous des contrées plus rapprochées. B.R.
"
Thaïlande et Asie du Sud-Est
extraits
Ko Chang
17 mars 2002
Je viens, épuisé, de vivre huit jours sur l'ile de Ko Chang
- pas loin de la frontière cambodgienne - pour me remettre de la
surpopulation indienne. Solitude face à la mer, sous les cocotiers,
les pieds dans le sable. J'avais besoin d'une rupture. Je ne sais pas
si je serai capable avant longtemps de retourner en Inde.
Pattaya
26 mars 2002
J'ai quitté Ko Chang, après huit jours de solitude dans
une petite hutte -pièce d'eau, ventilateur- à lire une provision
de livres que j'avais achetée à Bangkok, à regarder
la mer, les vagues, les palmiers et le sable blanc, à manger du
poisson
, pour refaire une provision de bouquins. À raison
d'un livre par jour, ce qui ne m'était pas arrivé depuis
longtemps, j'ai épuisé rapidement mon stock ; saturé
du travail de Varanasi (Bénarès), je n'ai pas ouvert mon
ordinateur.
Direction Pattaya, station où se déversent un million de
vacanciers par an qui viennent là pour des découvertes peu
balnéaires. Les affres de certaine de nos amies sur les risques
que subissent les enfants de P. est une vaste rigolade. À P., je
n'ai rien remarqué malgré des sorties de reconnaissance
la nuit, exaspéré par des discours pleins d'une certitude
qui me paraissaient si peu conforme à la réalité.
Ici, il faut être aveugle pour ne pas voir les messieurs occidentaux,
le plus souvent le ventre en avant, accompagnés de jeunes femmes
ou de non moins beaux garçons. Une vraie foire ou plus exactement
un vrai marché aux esclaves " consentants " (?). Marché
moderne qui se pratique au grand jour dans les bars ouverts sur la rue,
dans les boîtes spécialisées aux noms brutalement
évocateurs ou sur l'avenue qui longe la mer et la plage ridicule
avec son petit croissant de sable piqué de parasols. Une précision
: dans ce vaste bordel à ciel ouvert, je n'ai pas vu d'enfants
ou de jeunes adolescents proposant leurs services sur la plage. Apparemment
le ménage a été fait en ce qui concerne les lieux
publiques. Je n'ai pas cherché à découvrir les lieux
secrets, même par curiosité ethnologique. Je n'aurais pas
supporté, au risque de faire scandale, ce dévoiement que
permet l'argent.
On pourrait penser que Pattaya se résume à sexe et argent.
Sans aucun doute, mais
Un vendredi soir, sur l'avenue longeant
la mer, j'ai été sollicité pour un massage ***,
par un garçon de 25 ans environ, timide d'apparence et sans rien
qui puisse le rendre attirant. Après longue discussion sur le type
du massage, j'ai décidé de sauter le pas. Massage à
l'huile doux - je dirais bienveillant - par ce natif qui trouvait plus
pratique de masser nu. Si cela va de soi pour le massé, ce peut
l'être moins pour le masseur. Qu'importe. Plus d'une heure d'abandon
et de détente parfaite sans que ses mains ne cherchent à
s'égarer. Je récidive le lendemain. À mon grand regret,
il repart pour Bangkok le dimanche pour y reprendre son service de garçon
de café ! Naturel et d'une gentillesse simple, il n'a pas cherché
à obtenir autre chose que ce qui était convenu. Nous avons
même ri comme des gamins. Tong n'est certainement pas unique en
son genre, un peu exceptionnel sans doute dans la capitale du sexe. Représentatif
de la simplicité qui nous fait tant défaut en Occident.
C'est au fond cette simplicité native qui m'attire, ce naturel
qui donne à l'individu sa dimension pleine de richesse et que pour
nous défendre, trop souvent, nous appelons naïveté.
L'Occidental passe son temps à avoir peur, peur de tout, peur de
rien. Alors que d'autres humains vivent sans s'abrutir de questions. Ils
ne sont pas coupés en deux : esprit d'un côté et corps
de l'autre. Ils sont un tout ; ce que je tente de redevenir.
Réponse à M. sur le texte de Pattaya
Vos humeurs aussi ne manquent pas de charme (cf. votre dernier mail).
L'Homme est ainsi fait qu'il n'est ni ange, ni bête mais qu'il est
les deux tout autant. C'est ce qui le rend digne de son humanité.
Je revendique les deux confondus ou non selon les jours, les heures et
les circonstances. Ko Chang, cette île du sud-est a été
un grand moment de poésie, celle de la solitude dans la nature
et celle de la lecture devant la mer ; Pattaya a été en
partie son contraire. Il faut les deux pour que le ying et le yang soient.
Avez-vous retenu le nom de Tong ? Les circonstances de la vie m'ont fait
le retrouver par hasard le dernier soir que je séjournais à
Pattaya. Il devait être à Bangkok. Il était revenu
entre deux bus chercher ses papiers d'identité qu'il avait oubliés
et n'avait plus de transport pour repartir le soir même. Une chance
sur n de le croiser dans cette fourmilière et pourtant je me suis
retourné lorsque j'ai entendu crier Alan. Que voyez-vous là
? Moi, j'y vois l'humour et le bonheur de la vie ou si vous préférez
une pensée plus littéraire de Pierre Benoît dans Le Roi
Lépreux : " le charme de la vie, c'est qu'elle se renouvelle
sans cesse dans l'inattendu. " N'est-ce pas inattendu de retrouver
un masseur doux et sans doute poète dans ce monde terre-à-terre
du tout à vendre ?
Considérations
J'ai l'intention l'année prochaine (octobre 2002 à juin
2003) de découvrir en profondeur l'Asie du sud-est que nous avons
appelé en son temps l'Indochine comme pour insister sur la liaison
qu'elle réalise entre deux continents. L'influence religieuse de
l'Inde y est évidente dans les civilisations disparues -Khmers,
Chams
; celle de la Chine tout autant par deux mille ans de domination.
J'y sens un lien avec ce qui m'intéresse depuis des années.
Bangkok est la place tournante de toute cette Asie, mais Bangkok est invivable,
presque au même niveau que Delhi ou Calcutta dans l'horreur du bruit,
des odeurs, de la surpopulation
Il reste la solution du bord de
mer pour un soupçon de fraîcheur et pour avoir devant soi
de grands espaces. La mer, mais pas celle devenue hideuse de Pattaya avec
ses hordes de mâles occidentaux en rut. Pas non plus une île,
c'est compliqué si l'on se déplace beaucoup.
mai 2002
Ensuite
, je rentre chez moi ! Je reviens en arrière.
Hua Hin
Après le voyage en avril au Cambodge ***
pour découvrir Siem Réap et les temples d'Angkor, je reviens
en Thaïlande et je décide de visiter la plage d'Hua Hin au
sud-ouest de Bangkok que l'on dit calme et plutôt familiale si on
la compare à Pattaya. Déception, c'est du pareil au même
en plus petit : Hilton, Sofitel, groupe Accord... Snob et chic ( ?!),
salons de massage et bar à filles. Dominé par la tour du
Hilton, un bout du village des pêcheurs a survécu, avec quelques
pensions qui laissent imaginer le charme passé. Je m'y installe
pour prospecter sans grand enthousiasme. Comment peut-on vivre là
longtemps ? Deux rencontres me font descendre un peu plus bas sur la côte
mais loin, très loin, des plages du grand sud envahies elles aussi
par les charters des gros-ventres coincés dans des bermudas exotiques
où je pensais aller pour voir à quoi le sud ressemble.
Première rencontre sur petite annonce dans les nouvelles locales
: "si vous avez besoin d'un coup de main, appelé moi au
". Un Français vit là depuis 14 ans avec sa femme thaïe
qui me vante les bonheurs occidentaux de Hua Hin qu'elle ne voudrait plus
quitter après avoir vécu à 95 km au sud dans un trou
où il n'y a rien à faire, rien à voir, juste à
mourir d'ennui devant une baie où l'on ne se baigne pas.
Deuxième rencontre : E., masseur qui pendant qu'il me fait découvrir
un massage thaï vigoureux, demande, conversation classique, ce que
je fais Hua Hin, pour combien de temps, avec qui
et de fil en aiguille
me parle d'une petite ville calme où il aimerait retourner, avec
une belle baie où vivent des pêcheurs et
ses grands-parents,
ses oncles et tantes.
Prachuap Khiri Khan.
Train bucolique, hôtel devant la mer, découverte, coup de
téléphone au centre de massage de Hua Hin. Je demande que
l'on m'envoie E. pour me masser bien sûr mais aussi pour me servir
d'interprète. Tout est possible en Asie, il suffit de se mettre
d'accord sur le prix. Le masseur vient et me fait découvrir, outre
ses talents que je connais déjà, ses grands-parents, les
plages alentour et la vie pratique de la ville. Je suis là depuis
cinq jours à prendre le pouls du lieu qui m'attire de plus en plus.
Ma recherche d'un pied-à-terre pour octobre prochain comme je l'avais
déjà fait à Varanasi en Inde, une année avant
d'y revenir séjourner pendant 6 mois, va sans doute s'effectuer
là. Je me demande si je vais être capable de m'adapter dans
un gros bourg où l'anglais et à plus forte raison toute
langue étrangère est inconnu ou à peine balbutié.
Reste à expérimenter pour savoir.
Je cherche une maison au bord de l'eau, sans aucun succès à
défaut de lire cette écriture sibylline.
Nouveau coup de téléphone, nouvelle venue de E, location
d'une moto, recherche pendant deux jours d'éventuelles pancartes
avec les termes " Hai Chao ", à louer dont je finis par
retenir la graphie. Toujours sans succès. Les habitants ne sont
pas habitués aux étrangers et ne souhaitent pas leur contact
sans doute par manque de langue véhiculaire. La réponse
est invariablement " mai chai ", non ! Nous décidons
d'agir autrement. Deux jours après grâce à la famille
de E., je trouve le totalement introuvable pour un étranger : une
petite maison traditionnelle dont le premier étage est en bois
et le rez-de-chaussée en dur dans la rue qui longue la baie splendide,
à la limite du quartier des pêcheurs. Au rez-de-chaussée,
une grande pièce à tout faire qui donne sur la rue comme
le veut la tradition ; au premier étage, deux pièces et
un balcon à créer. Je saute le pas certain de ne pas retrouver
une telle chance en octobre prochain. Dès mon retour du Laos, le
1 juin, j'emménage et j'aménage un peu, téléphone
pour être relié à Internet, peinture blanche, bien
sur.
Voilà ma dernière folie. Originalité peut être,
folie reste à savoir.
Pourquoi ne pas poursuivre l'expérience de six mois commencée
en Inde sur la terrasse pied-à-terre, entouré de gens que
j'aimais au présent.
Ce que je vis depuis des années relève du domaine de l'expérience
ou de l'apprentissage du monde (et de soi) plus que de la méditation
à moins que l'on donne à méditation le sens de regarder
autour de soi, d'aller vers autrui et de se découvrir en dehors
de tout ce que l'éducation et l'habitude colle à notre peau.
***
De la folie ? Je suis comme on peut l'être quand on sait que la
vie est à vivre pleinement et non pas du bout de lèvres.
1 juin 2002
Prachuap Khiri Khan. Trois mots qui en langue thaïe ne font qu'un.
On repère ce nom à trois cents kilomètres au sud-ouest
de Bangkok, sur la côte du golfe de
Siam, à l'endroit le plus étroit du pays entre la mer et
la frontière avec le Myanmar. Douze kilomètres seulement.
C'est une petite ville de 15 000 habitants, capitale de la province du
même nom. Elle somnole le jour et s'active la nuit de la vie des
pêcheurs. La ville vit de la pêche et du négoce classique
d'une petite ville. À notre échelle, cela tient du gros
bourg que l'on traverserait sans s'y arrêter à défaut
d'en savoir le charme. Pourquoi m'être arrêté là
?
Deux baies magnifiques encore naturelles, ombragées, fermées
au nord et au sud par des îles en pain de sucre. Une beauté
reposante encrée de la vie, celle des pêcheurs. La nuit,
la baie est fermée par la longue barre verte des lamparos qui attire
les poissons. Le jour, les bateaux à l'encre donnent à la
baie ses couleurs d'arc-en-ciel.
2 juin 2002
Le 30 mai, j'ai quitté avec regrets le Laos ***
que j'ai ressenti comme le plus doux et le plus attachant des pays du
sud-est asiatique. Est-ce le bouddhisme Theravada, est-ce à la
sagesse d'un peuple qui a, de tout temps, subit les envahisseurs, Français
y compris, et qui vit avec l'un des derniers régimes communiste
mais de tendance, en apparence, bonhomme. La beauté des paysages
y est pour beaucoup et l'Occident et son roi dollar n'a effleuré
pour le moment que Vientiane. Luang Prabang, devenue Patrimoine de l'humanité,
court à la perte de son innocence et se prépare à
l'envahisseur prétendu culturel.
Le 31 Bangkok et le 1 juin, Prachuap Khiri Khan pour déposer "chez
moi" mon sac. Depuis, aidé pendant trois jours pour la traduction
par E, et par ma propriétaire ancienne prof de géographie,
la soixantaine alerte et joviale, je tente de donner des directives aux
ouvriers. Ils construisent le balcon sur la façade de la mer (bureau
et chambre), peignent, clouent, rectifient les fenêtres, posent
des protections contre les moustiques enchantés de trouver une
chair succulente et installent une cuisine thaïe à l'extérieur
selon les habitudes. Quelques travaux de base pour rendre mon pied-à-terre
agréable à vivre.
La baie orientée au soleil levant se développe sur 8 km.
Elle est couverte de bateaux de pêche et fermée à
droite (sud) et à gauche (nord) par ce qu'on appelle en anglais
des montagnes citrons, sorte de montagnettes oblongues jaillissant de
la mer et couvertes de forêt tropicale. Avec peu de fond, l'eau
y est chaude et poissonneuse. On ne se baigne pas en ville mais à
5 km au sud à la baie du Citron (Ao Manao) ***
Une plage qui vit sa vie utilitaire à l'abordage des bateaux ;
un muret où l'on s'assied pour boire un thé à cinq
heures ou une bière le soir ou tout simplement pour prendre le
frais et regarder la mer ; un trottoir qui sert à tout ; une chaussée
à deux petites voies ; un re-bout de trottoir où l'herbe
folâtre, avec une table et un banc devant la maison ; une clôture
de béton blanc ajourée qui sépare de la rue tout
en laissant voir ; un espace protégé de 2, 5 m sur la longueur
de la maison (8 m), sorte d'entrée-salle à manger-cuisine
extérieure et enfin la maison que j'habite de 8 x 7,5 m. Derrière
mon gîte ***,
la maison de ma propriétaire et de sa vieille mère de 94
ans.*** Indépendance
dans une ouverture totale si peu conforme à nos habitudes et, chose
étonnante, cette totale absence de fermeture ne me pèse
pas.
Rien à voir avec l'enthousiasme de la découverte, mais bien
plutôt avec ce que j'avais remarqué à Bénarès
lorsque je partageais la pièce d'eau avec une Japonaise : les Orientaux
ont été éduqués à être présents-absents
sans rien voir quand il faut ne rien voir. Nous nous croisions à
la porte de cette pièce d'eau sans nous remarquer parce que ce
n'était pas le moment, alors qu'une heure plus tard nous nous faisions
un grand sourire et un grand bonjour parce qu'alors, il était temps.
Nuances. Tout repose sur une attention discrète qui relève
aussi sans doute du coeur. Un exemple thaï : à 6 heures ce
matin, je buvais du thé sur le muret à regarder les pêcheurs
rentrer ; une de mes voisines qui pêche la nuit et concasse le jour
de la glace pour conserver le poisson, me demande par gestes de verser
dans son verre un peu de mon thé. Façon de trinquer ensemble
à la beauté du jour et à notre voisinage. Rien de
plus mais, derrière ce petit geste une reconnaissance gentille.
Je suis, certes, un farang (étranger) mais elle me faire comprendre
que puisque je suis là, j'existe bien dans son voisinage. Le voyage
m'a révélé combien ces petits gestes ont de l'importance
; ce sont les premiers signes de la porte qui s'ouvre. Mais l'étranger
doit faire le premier pas.
Toute la vie de cette minuscule capitale de province repose sur la pêche.
Comme on peut s'y attendre la rue qui longue la mer a une autre fonction
que la promenade des Anglais. On ne vient pas se monter et voir. On y
travaille et on y sert de réveil matin. Les premiers bruits commencent
vers 5 h 30. Il y a déjà des gens dans la rue qui prennent
l'air, marchent pour se dégourdir et papotent avec des voix de
stentors. Les premiers bateaux abordent et transbordent la récolte
de la nuit, sèches et des petites sardines ( ?). Puis commence,
à même la rue, la toilette des marins et des marines et bien
souvent un " petit-déjeuné " s'improvise à
la bière pendant que certains lavent les ponts et le fonds des
barcasses. À huit heures, la rue redevient déserte. Les
bateaux sont encrés dans la rade. La journée commence en
ville, dans les rues parallèles, et se repose en bord de mer. J'ai
changé mon rythme : 21 h 30 à 5 h 30, sommeil. Puis débute
une longue matinée où je n'ai d'autres soucis que de vivre
à mon grès entre la contemplation des couleurs changeantes,
la lecture, la correspondance.. . Puis, sieste salutaire dans un pays
de chaleur humide -frais le matin 27°, très vite 33° atténués
par les ventilateurs qui deviennent parties intégrantes de la vie.
Promenade et plage en fin de journée.
Et l'écriture ? Un jour, quand je serai en phase. Il faut pour
cela que se crée un certain vide. Pour le moment, c'est le très
plein de tout ce qui m'entoure et me sollicite en impressions, émotions,
sensations. Je suis comme le poisson dans son eau, et comme lui, je ne
me pose pas de question existentielle pour refaire le monde qui me paraît,
à présent, fort bien comme il est.
Voici la transition pour parler du monde tel qu'il se traîne, semble-t-il.
Pas de radio, pas de télé, et pas de journaux. Arrive bien
le Bangkok Time, mais ... et quand pas hasard je me promène sur
le site du journal des journaux, le Monde, je résiste juste le
temps de m'enfuir vers mes cieux. Il est .... (quel terme utiliser ?)
de constater combien ce que j'y lis est, vu d'ici, petit, mesquin, ridicule.
Que de bruit et d'agitation parce que tous ces gens prétendent
vivre, mais quoi ? Pas de réponse sur le sujet. S'ils commençaient
à se poser quelques questions, ces gens-là feraient comme
moi. Un aller simple vers le monde vivant. Pour n'avoir plus de soucis
existentiels, ou presque ne plus en avoir, il faut tout abandonner quoiqu'il
en coûte et surtout s'abandonner une bonne fois pour toute pour
n'être plus qu'un minéral parmi les minéraux (ça
sonne mieux qu'un animal parmi les animaux et pourtant !).
4 juin 2002
La vue depuis la balcon presque terminé -car ici aussi on ne
travaille que poussé très fort au derrière - est sublime. Ma vie s'organise
selon celle des pécheurs qui rentrent à 5 heures du matin et sonnent le
réveil. J'ai juste à descendre d'un étage pour acheter du poisson !
15 juin 2002
Les gros travaux bruyants (balcon, portes remplacées ...) sont
terminés depuis ce matin ; au rez-de-chaussée, la pièce
à vivre est déjà blanche et sera terminée
ce soir. Je compte être envahi de blanc en fin de semaine prochaine.
Alors je jouirai, au plein sens du terme, des trois semaines que je m'accorde
avant de rentrer en France.
Réponse au sujet la couleur blanche :
La forme façonne le fond, dites-vous.
Le blanc ne donne pas une impression de liberté, le blanc crée
la liberté. Trop peu sont aptes à s'en rendre compte. La
maison thaïe est (en cours de devenir) toute blanche à l'intérieur.
Une cellule monacale est blanche. Non pas seulement par soucis de pauvreté
mais bien parce qu'enfermé dans une cellule blanche, le monde est
à portée de main. Le moine devient totalement libre pour
adorer son Choix. Ce blanc dans les lieux d'abandon m'avait frappé
avant que j'en comprenne le sens et ce qu'il façonne. Actuellement
l'intérieur de la maison est vert eau et je m'y sens enfermé.
L'espace est dehors (la baie) et non pas dedans. Le blanc le fera entrer.
21 juin 2002
Ici, en matière peinture, cela bat son plein mais ce sont les autres qui travaillent ; moi je respire l'odeur lourde dans la chaleur, et je regarde la mer sans me lasser.
26 juin 2002
Entouré d'humains dont je ne comprends pas la langue et encore
moins les réactions, je peux être bercé d'illusions.
Être loin de son monde habituel, c'est aussi être loin du
monde commun. C'est un luxe d'égoïste, qui sait. Ici, on ne
me parle que par mail. L'écrit permet de se concentrer.
Sous mon toit, le blanc est à présent souligné d'une
touche de couleur par pièce pour donner encore plus à voir.
Jaune profond de l'habit des moines sur l'un des murs - le plus sombre
- du séjour ; rideaux parme clair dans ma chambre dans un beau
tissu fait main ; dessus de divan jaune- moine moins lumineux dans mon
bureau et au premier étage sols de teck sombre. Des fleurs en harmonie
dans chaque pièce. L'orchidée foisonne dans ce pays.
Ai-je atteint ce que je recherche depuis longtemps pour poser le regard
? Ce rien que le détail fait vivre et illumine. Dans chaque pièce
deux sièges seulement. Cela n'engage pas foule à venir et
à séjourner, mais laisse la place à un interlocuteur
possible, comme le symbole de l'assiette en supplément sur la table
des paysans autrefois. Seule la cuisine et la table à manger font
exception, le siège y est plus nombreux et monte jusqu'à
quatre ! C'est pour les thaïs, présents, discrets, charmants
comme ma propriétaire qui invente chaque jour une attention que
je découvre à droite ou à gauche. Elle me paraît
heureuse de ma folie et y contribue.
Depuis hier où j'ai eu la malencontreuse
idée de m'arracher l'ongle du gros orteil gauche. Plus de douleur ce matin, seulement un
paquet au bout du pied et l'obligation d'aller faire refaire le pansement
bourré d'antibiotiques. On n'est jamais assez prudent avec les farlang
(étrangers).
9 décembre 2002
Calme du moment, pour me plonger comme un désespéré dans le thaï et ses
cinq tonalités qui rendent la pratique quasiment impossible. Je planche tous les jours et je répète sans fin les nuances
des sonorités. Un éléphant dans un magasin de porcelaine.
Le cercle le plus
proche commence, en faisant effort, à comprendre les quelques mots raccordés
entre eux pour faire des bouts de phrases. Un bon point lorsque je
me compare aux farangs (étrangers) qui vivent avec des thaï et qui après
des années ne sont toujours pas capables d'aller au delà des gestes.
J'ai repris l’étude du
Theravada. C'est bien plus simple que le thaï à condition de trouver les
livres qui ne servent pas toujours la même bouillie ou les mêmes
affirmations reprises de livres en livres depuis des générations de prof.
occidentaux.
Nous passons d'orages en tempêtes depuis plus de 15 jours. Une partie
du toit s'est envolée transformant la maison en une passoire avec des
bassines un peu partout ... sur deux étages. Impressionnant. La maison n'est
plus aussi blanche. M. A. terrorisée se précipitait dans ma
chambre pour se faire tenir la main. Le système
téléphonique de la région a rendu l'âme pendant 10 jours et vient d'être
rétabli ce matin.
fin décembre 2002
à lire le Monde électronique et à recevoir de nombreux
messages commerciaux, je prends conscience de l'arrivée de la fin
de l'année et de l'indigestion qui se prépare avec toute
la constance de la publicité à acheter, décorer,
trouver des idées de réveillon ... Cela fait une étonnante
impression de subir un tel acharnement de consommation dans un monde où
Noël commercial et Nouvel An ne veulent rien dire. En Asie bouddhiste,
la fin de l'année occidentale poursuit son cour immuable loin des
flonflon de la fête païenne. La bombance existe dans le seul
Bangkok touristique, à Pattaya et autres destinations de rêves
tarifés. Dans la Thaïlande profonde pas un mot. Une seule
allusion, le 25 décembre, le lycée organise une fête.
Mais je n'ai pas la moindre idée du contenu.
Il y a bientôt trois mois, je me suis au nouveau installé
à Prachuap Kir Khan. Je m'y sens si bien que j'en ai peu bougé.
Que faire dans un petit trou loin des bruits touristiques ? Beaucoup de
choses ! J'ai tant à faire dans une calme démarche sénatoriale
que je suis en retard (!!) sur des programmes que, naturellement, je n'ai
pas mis en place. Les tropiques suppriment avec une rapidité époustouflante
toute organisation stressante -toute organisation tout court- et le mode
de vie est plus à la contemplation pas pour autant passive qu'à
l'activisme forcené.
En dehors de mon bavardage matinal avec les poissons rouges et noirs
qui vivent intensément dans leur vasque chinoise rouge laque, je
travaille d'arrache pied la langue thaïe. J'y consacre une heure
par jour avec un professeur qui ne parle pas un mot d'une langue farang
(étranger)... et dont le rôle est de me faire entendre les
sonorités afin que je puisse les mémoriser et tenter de
les restituer.
Avec 44 consonnes, 32 voyelles, 10 signes complémentaires, 5 tonalités
et bien sûr une écriture pas très latine, je laisse
imaginer le bonheur suave de l'apprentissage. Je m'y laisse prendre ;
en dehors des cours j'y consacre au moins trois heures par jour à
répéter la phonétique puis à chercher à
comprendre et à lire les mots en thaï (ce qui est un progrès
incontestable et qui permet de mieux saisir les tons et les sons). Je
suis fier ; après un bon mois et demi de ce régime, je suis
capable de lire comme un enfant de 6 ans : mod, a, ma ; mod, a, no, man
= maman ! Mon préf me comprend mais ce n'est pas encore le cas des gens
au marché ou dans les magasins. Je les soupçonne d'être
tellement étonnés d'entendre des sons thaïs dans la
bouche d'un farang qu'ils prennent cela pour de l'anglais par nature incompréhensible.
Ce temps d'étude passé -comme un drogué, j'y reviens
souvent dans la journée-, je me tiens au courant du monde par Le
Monde électronique. C'est souvent le moment de me demander ce qui
peut à ce point agiter l'Occident et ce qui a pu m'agiter autrefois.
La distance qui permet de comparer est sans doute le meilleur remède
à l'agitation. La mer, à mes pieds, dans son immense baie,
m'offre en permanence la réalité des choses naturelles.
Second remède efficace.
Quelques lectures axées sur le bouddhisme local (Theravada) que
l'on dit basé sur les plus anciennes écritures concernant
le Bouddha. Enfin, il est largement le temps de prendre du bon temps.
C'est alors la plage à l'ombre mais sans mettre les pieds dans
l'eau de toute façon très peu profonde, une promenade le
long de la baie, une visite au port pour voir les bateaux au retour de
la pêche, un coup de moto pour la plaisir du vent ou, le fin du
fin, un massage qui fait vivre l'instant immédiat dans le bonheur
des chairs pétries avec un doigté dont nos masseurs diplômés
n'ont pas la moindre idée. Une vie équilibrée entre
le plaisir cérébral et le plaisir des sens. Façon
raisonnable d'approfondir les enseignements de Bouddha dans la vie de
tous les jours. Les Thaïs sont tellement agréables à
vivre que ma "solitude occidentale" ne me pèse pas et
si par hasard un farang ou deux se sont perdus dans mon trou, je fuis
pour ne pas devoir supporter ce côté éléphant
dans un magasin de porcelaine. Les natifs doivent me percevoir tout comme
mais, là au moins, je ne m'en rends pas compte grâce à
leur courtoisie légendaire.
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