NOTES ETHNOGRAPHIQUES SUR DIVERSES TRIBUS
du Sud-Est de l'Indo-Chine
(1)
Par M. A. LAVALLEE
Ancien attaché à l'Ecole française d'Extrême-Orient
extrait du bulletin EFEO, tome I, 1901, Hanoï ((Bnf - Gallica : EFEO 1901 N0093376_PDF_1_456 )

 

BOLOVEN


Les Boloven constituent, par leur nombre et leur état social, la plus importante des tribus établies entre le Mé-kong et la Sé-kong. Leur type se rapproche beaucoup de celui des Laotiens auxquels ils ont emprunté de nombreuses coutumes : port du sampot, coupe des cheveux, etc. La plupart parlent couramment le laotien, conséquence de leurs relations commerciales très suivies avec les riverains du Grand Fleuve.

Leurs tradition font venir tous les Khà (2) du pays de Vieng-Chan, emmenés par les chuong, magiciens armés d'une épée enchantée. En tête marchaient les Radeh et en queue les Boloven. Ceux-ci, épuisés par la fatigue et la maladie, ne purent dépasser la région où ils sont maintenant fixés et s'y établirent. Il est curieux de constater que cette légende se retrouve, presque trait pour trait, chez les Niaheun et qu'il existe, chez tous les Khà occidentaux, une vague idée d'une origine septentrionale. Il se pourrait, en effet, que cette race ait été refoulée vers le Sud par l'expansion des Thai.

Les Boloven se nomment eux-mêmes " Djourou" . Les Laotiens donnent comme étymologie du mot loven ou boloven l'absurde légende suivante :      un chef laotien acheta jadis d'un chef djourou le droit de suzeraineté moyennant le don d'une bague que le Laotien reprit ensuite par artifice, d'où le nom donné au Djourou : « il a perdu la bague », en laotien : là vèn.

Les villages ne sont pas reliés administrativement entre eux. Les chau muong de Saravane et de Khan-thong-gnai représentent l'autorité supérieure ; les groupements de population, sont administrés, pour les affaires de municipalité ou de simple police, par des chefs dont 1a hiérarchie descendante est la suivante : Kagnong louang, Kagnong ao, Kagnong louk, Kagnong muong,

(1) Ces notes sont extraites d'un rapport adressé an Directeur de l'École française d'Extrême-Orient par M. A. Lavallée, le Ier août 1900. On trouvera dans le second rapport annuel de M. Finot des renseignements sur le voyage de notre collaborateur; dont nous publions d'ailleurs l'itinéraire, et un aperçu de ses résultats au point de vue archéologique et linguis- tique (N. de la R.).               •              .
(2) Khà, sauvage, en laotien.

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Kagnong lan, les petit, villages n'ayant pas des magistrats d'ordre inférieur.Les dignités sont héréditaires.

Les Boloven cultivent, pour vendre aux Laotiens, du tabac, de la ramie et: dans la région Nord, du cardamone dont le commerce enrichit le pays ;ils nourrissent de riz de montagne, comme presque tous les Khà. Leurs rizière, sont constituées dans la foret au moyen de "brûlés"qu'on abandonne au bout de deux ou trois ans pour procéder un nouveau défrichement. L'industrie de cette tribu est nulle; tous les tissus viennent d'Europe par l'intermédiaire des Laotiens et des Chinois.
Les Boloven, comme tous les sauvages, n'ont qu'une vague idée de l'existence d'un être supérieur ; ils ne rendent hommage qu'aux esprits malfaisants dont ils voient l'intervention partout. Aucune maladie ne leur parait naturelle ; elle est d'après eux, toujours causée par l'action néfaste d'un esprit, qu'on s'efforce d'apaiser par toutes sortes de sacrifices. Cette croyance existe d'ailleurs presque à un semblable degré, chez les Laotiens et même chez les Annamites. Lorsqu'une personne est malade, c'est-à-dire, pour les Laotiens et les sauvages, possédée par un esprit, on fait venir un sorcier qui exorcise le démon auquel on offre un sacrifice un peu de viande, des oeufs (souvent vidés d'avance), des fruits, que les Laotiens confient, sur un petit radeau, au courant du fleuve et que les Khà déposent simplement sur les routes.

Une conséquence de cette attribution à une puissance maligne de tous le, maux physiques est l'absence presque absolue d'une médication rationnelle; je n'ai vu employer chez les Kola, en guise de remède, que le sang de poulet, en frictions extérieures.

La terreur des influences malfaisante est l'origine de ce khalam (1) commun à toute la région sauvage et qui y rend la vie si désagréable pour le voyageur qui se heurte à chaque instant au réseau inextricable de ces défenses de faire ou dépasser. Lorsqu'un village ou une maison est en état de khalam, l'entrée en est absolument interdite à tout étranger. Les causes du khalam sont multiples disette, guerre, cérémonie religieuse, maladie, enterrement, etc.

(1) Khalam, Maniant néfaste, qui porte malheur, interdit (en laotien); c'est le tabou des Océaniens.

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Les grands khalam, pour la disette et la guerre, durent trois lunes, pendant lesquelles les villages de la tribu restent en interdit. Les Boloven, chez lesquels la civilisation fait de sérieux progrès, n'ont gardé l'interdit que pour les maisons seulement, lorsque le sorcier y pratique ses incantations pour guérir un malade.
Je n'ai pas pu obtenir de renseignements au sujet des rites usités chez les Boloven au moment de la naissance et qui paraissent se réduire à fort peu de chose. Les mariages se concluent de la façon suivante : le jeune homme qui désire une jeune fille fait demander aux parents la permission de la visiter. Si ceux-ci agréent la demande et si la fille est consentante, les jeunes gens sont laissés complètement libres de se fréquenter, sans que personne les surveille. Les fiançailles n'ont pas de durée fixe ; on procède généralement au mariage lorsque le vin de riz pour les réjouissances est prêt. Le chef du village sacrifie un poulet, puis examine les entrailles. Si l'appendice (?) est bien dans un plan perpendiculaire à l'intestin, les présages sont bons ; s'il s'incline à droite ou à gauche, c'est un signe néfaste et l'union n'est pas célébrée. En cas de réussite, le mariage se trouve de fait conclu ; il ne resté plus qu'à absorber six jarres de vin de riz et de copieuses victuailles fournies, par moitié, par chacun des nouveaux époux. Il ne se donne de dot d'aucun côté. En cas d'adultère, le coupable est condamné à douze ticaux d'amende si la personne lésée est du commun peuple, et à vingt ticaux si elle appartient à la famille d'un chef. L'amende est la même pour la séduction d'une jeune fille. La mari qui surprend sa femme en flagrant délit a le droit de tuer les coupables.

Il est assez difficile d'obtenir des renseignements exacts au sujet des cérémonies auxquelles on procède au moment de la mort : le cadavre est immédiatement porté hors de la maison et déposé sous une sorte de catafalque ; tout le village réunit et l'on absorbe bruyamment force vin de riz, sans doute pour distraire la douleur des parents. L'inhumation n'est pas, non plus, accompagnée de. cérémonies lugubres et ressemble plutôt à une fête comme, d'ailleurs, les crémations laotiennes. Le corps n'est jamais incinéré. Les tombes, très éloignées les lieux habités, par crainte des influences malignes, sont soigneusement entourées et surmontées d'une légère construction en bois. Les Boloven croient à une vie future sur la nature de laquelle ils semblent cependant peu fixés ; ils ne paraissent pas avoir l'idée de récompenses et de peines dans l'autre monde, comme conséquence de la conduite de l'individu.

Les Boloven sont beaucoup plus hospitaliers que les Laotiens : leurs sala ( maisons des voyageurs) sont bien entretenues, toujours pourvues d'eau et de nattes ; l'arrivée d'un voyageur de marque dans un village est l'occasion d'une fête accompagnée d'une forte absorption de vin de riz, auquel il faut goûter; sous peine de manquer à tous les usages. Cette dégustation solennelle se retrouve chez les Niaheun et chez beaucoup d'autres tribus. Le vin de riz se prépare de la façon suivante : on prend de la

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balle de paddy et du riz décortiqué qu'on mélange dans une jarre avec un peu d'eau et un levain ad hoc. On bouche hermétiquement la jarre et on laisse fermenter pendant deux ou trois ,mois. On ajoute de l'eau au moment de consommer. On aspire le liquide avec un rotin percé introduit jusqu'au fond de la jarre. Le goût n'est pas désagréable.

NIAHEUN

Les Niaheun, comme les Boloven, croient être venus du Vieng-Chan il y a très longtemps, conduits, eux, par les pha sài, espèce de sorciers parents des chuong. Ce sont les pha sài, croient-ils, qui leur ont fixé leur résidence et leur dialecte, tous les Khà formant jadis un seul peuple et parlant la même langue.

Les Niaheun diffèrent totalement des Boloven comme aspect physique (fig. 47 et 48). Les hommes ont souvent des traits fort réguliers et sont même quelquefois d'une beauté remarquable ; leur teint est très foncé ; ils portent les cheveux longs, souvent crêpelés, particularité qui ne se rencontre jamais chez les races mongoliques. Leur type parait supérieur à celui des femmes. qui est moins affiné.Le costume masculin est des plus rudimentaires : un simple pagne auquel on ajoute, par les temps frais, une couverture jetée sur les épaules. L'industrie des Niaheun est absolument nulle : ils achètent chez les Alak les étoffes dont ils se couvrent et aussi leurs bijoux, y compris les colliers de perles venus d'Europe par la voie d'Annam. Les Niaheun ont: cherché à excuser leur indolence en déclarant néfaste le tissage des étoffes qui leur aurait été interdit par les pha sài au moment de leur exode du Vieng-Chan.

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Leur organisation sociale est la même que celle des Boloven et est toute patriarcale. Leurs usages ad mettent le rachat de tous les crimes et délits. L'amende pour un vol est du triple de la chose volée, dont un tiers au profit du juge (chef du village); pour un meurtre, elle était du double de valeur de l'homme, soit de deux à quatre barres d'argent (1) ; les coupables ne pouvant jadis payer étaient vendus. Les affaires criminelles se règlent maintenant chez le fonctionnaire français chargé de l'administration de la province. L'amende pour adultère, partagée entre les deux coupables, est de cinq buffles ; elle est de trois buffles, pour répudiation non motivée, du même nombre pour séduction suivie de grossesse. Dans ce dernier cas, la jeune fille supporte également la  moitié de la peine, pareil acte portant malheur au village. En tout cela, les droits des femmes sont absolument égaux à ceux des hommes.

Les errements pour les mariages sont les mêmes que chez les Boloven : liberté complète aux fiancés, divination par les entrailles d'un poulet. Les funérailles présentent le même caractère et sont également l'occasion d'une absorption immodérée d'alcool.

Les causes de khalam sont innombrables et l'entrée des villages est à chaque instant défendue aux étrangers ; les coutumes locales punissent de trois barres d'amende la violation de cette défense : c'était jadis un casus  belli. J'ai dù, pour me conformer aux. usages, éviter les villages Niaheun que j'ai rencontrés, tout le pays étant en interdit par suite de mauvaise récolte. La raison du khalam en temps de disette est qu'on craint que le génie du riz ne s'en aille avec l'étranger, au départ de celui-ci, ce qui empêcherait toute récolte subséquente.

(1) 30 à 60 piastres)


ALAK

L'Alak a les traits moins fins mais l'apparence plus robuste que le: Niaheun ; il porte également les cheveux longs ais'ramenés et coupés droit sur le front; "à la chien". Son costume est tout aussi sommaire pour le sexe masculin ; les femmes portent une longue jupe qui cache les seins et descend au-dessous des genoux. (Fig. 49).

L'Alak est un artisan habile qui fournit à ses indolents voisins Niaheun leurs bijoux et jusqu'à leurs vêtements, qui s'échangent contre du bétail. Il a même un certain sens artistique : quelques pipes à eau, cadeaux de jeunes gens à leurs fiancées, et des peignes en bambous sont assez finement fouillés, à remarquer également quelques lourds bracelets en cuivre ciselé, qui ne se font plus d'ailleurs. Les maisons alak sont grandes, solides et ornées avec art.. (Fig. 50).

Le jeune Alak est coquet et soigne particulièrement sa parure. Les élégants, portent autour du cou un collier formé d'un gros fil de cuivre enroulé et qui atteint souvent dix centimètres de hauteur. C'est là un, véritable carcan qui gène les mouvements de la tête et blesse par son poids ; d'autre part, le vert de gris qui se forme à l'intérieur cause des inflammations de la peau qui forcent à abandonner temporairement cette parure primitive. Les oreilles percée, de trous énormes dans lesquels on introduit des objets les  plus hétéroclites : bouts d'os, de bois, tronçons de roseau, écheveaux de fil rouge. Les douilles vides de carabine et de revolver sont particulièrement appréciées pour cet usage. Les femmes paraissent. moins coquettes : elles portent seulement des colliers formés de plusieurs rangées de petites perles, généralement de couleur verte. Aucun bijou n'est en or ni en argent, le contact de ces deux métaux.Les

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portant malheur. Cette Superstition peu banale n'est pas sans compliquer étrangement les transactions avec cette peuplade, la monnaie d'argent n'étant pas admise.

Les Alak sont encore plus esclaves du khalam que les Niaheun. Il est néfaste d'aller toucher un cochon l'après-midi. Le fan (cervulus Muntjac) est maléfique au premier chef non seulement on ne peut en manger, mais l'introduction d'un seul morceau de le bête dans un Village, expose les habitants aux maux les plus épouvantables. La corne de rhinocéroce porte également malheur. En revanche, l'entrée des villages n'est jamais interdite aux étrangers, comme chez les Niaheun mais on leur y donne rarement l'hospitalité. Les filles Alak peuvent également épouser des gens d'une autre tribu (ce qui est interdit chez les Niaheun) et on les voit même s'unir, rarement d'ailleurs, avec des Laotiens.

Lorsqu'un Alak est malade, il sacrifie un buffle ou une vache au démon qui le tourmente. On plante, pour la circonstance, une colonne en forme de carafe très allongée, à laquelle on attache la victime qu'on immole à coups de lance. Tout le village et même les villages voisins sont invités pour le festin qui s'ensuit et qui est accompagné d'une vaste absorption de vin de riz défendue en temps ordinaire. Les Villages sont semés de colonnes, qui restent debout pour rappeler ces sacrifices, et les crânes des victimes sont soigneusement conservés dans la maison du sauvage qui a fait les frais de la fête : il n'est pas rare d'en compter une dizaine fixés dans la toiture. Inutile de signaler les effets de cette médication bizarre et que les Khà croient souveraine ; si.elle est suivie de la mort du malade, l'Alak explique cet accident en disant « Je me suis trompé : j'ai sacrifié un buffle et l'esprit voulait une vache ». Le principe reste sauf.

L'organisation sociale est la même que chez les Boloven et les Niaheun, mais chaque village est encore plus isolé et presque hostile à ses voisins. L'administration de chaque groupe est dévolue à plusieurs notables dont il-faut l'accord unanime pour résoudre une question. Aussi la moindre affaire ne peut-elle être réglée qu'après des palabres interminables, auxquels tout le village prend part, se réservant d'ailleurs de n'exécuter que les décisions qui recueillent l'approbation à peu prés unanime de la population. Les traits caractéristiques de l'esprit du sauvage sont la méfiance et l'inertie ; j'ai eu toutes les peines du. monde à me procurer, à Kassang Fé Dan (fig. 50), quelques spécimens de l'industrie locale ; à mes propositions d'achat, on répondait : "Les Européens qui vous ont précédé, ici, n'ont jamais demandé semblable chose : nous craignons que vous n'ayez un but caché de nature à nous nuire".

Le mariage, chez les Alak, est entouré des mêmes cérémonies que chez les Niaheun et les Boloven. mais le mari est ici tenu de fournir une dot d'ordinaire quatre buffles ou deux jarres du Cambodge. Le rachat des offenses se pratique comme chez les Niaheun : le viol est puni de trois tamlungs (douze ticaux) d'amende, l'adultère de deux tamlungs à la charge de l'amant. l'amende pour le vol est du double de la chose volée ; pour le meurtre, elle était du double de la valeur de l'homme, comme chez les Niaheun.

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Les traditions des Alak se bornent à ceci : ils viennent du Nord et habitaient jadis la région de Ban Dan Na Lao( (près de Song-khône). Quant à l'origine de leur race, la légende raconte qu'aux anciens temps les Laotiens et les Khà habitaient, réunis en un seul peuple, les îles de la mer (?) où ils se trouvaient confinés. Ils eurent, un jour, envie de voir du pays. Une corde très longue en cuir de buffle fut préparée et le meilleur nageur la porta à la côte du continent où il la fixa. Les insulaires se mirent alors à l'eau en se soutenant au câble ; mais, celui-ci venant à se briser, ceux qui étaient passés les premiers se trouvèrent séparés de leurs frères. C'est des premiers que descendent les Khà, les autres sont devenus les Laotiens ! L'histoire ne dit rien des autres peuples, d'ailleurs presque inconnus des Alak qui n'ont de relations qu'avec leurs voisin, de l'Ouest. Je ne parle pas de leur idées sur les Européens qui leur paraissent une variété de magiciens, d'essence ultrahumaine !

LAVÉ

Je n'ai pu recueillir les traditions ni noter les moeurs des Lavé, faute de pouvoir trouver un sujet assez intelligent et parlant suffisamment le Laotien. A toutes mes questions, les sauvages que j'interrogeais répondaient : Je ne sais pas. Cette peuplade parait très inférieure au point de vue intellectuel.

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Son type physique et sa langue la rapprochent des Boloven. Les cheveux sont souvent coupés à la laotienne, les vêtements sont ceux des Niaheun et des Alak (fig. 51).


KASENG

Les Kaseng ont à peu près le même type que les Lavé ; leur dialecte, si j'en juge par le peu qu'il m'a été permis d'étudier, a les plus grandes affinités avec le dialecte alak. Je n'ai pu recueillir qu'un vocabulaire tout-à-fait élémentaire et j'ai essayé vainement d'obtenir quelques renseignements sur les usages et les légendes de cette tribu, les rares individu que, j'ai pu rencontrer à Attopeu ne connaissant que quelques mots de laotien.


HALANG

Les Halang ou Sélang ne possèdent que six villages, échelonnés sur la première moitié de la route d'Attopeu à Kon-Toum. Ils ont le même type physique que les Lavé et le même costume primitif ; leur langue diffère sensiblement des dialectes occidentaux et semble parente du sédang ; leurs facultés

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intellectuelles paraissent avoir été quelque peu développées par leur contact journalier avec les marchands laotiens.

Les Halang savent travailler le fer, mais ne connaissent pas le métier à tisser : ils fabriquent une étoffe grossière avec une espèce d'écorce que l'on bat pour l'assouplir et qui donne un tissu assez résistant. Toute autre industrie est, disent-ils, incompatible avec la recherche de l'or, leur principale occupation. Ils se servent, pour ce dernier travail, de grands plats en bois. façonnés au coupe-coupe, qu'on remplit de la vase des rivières et qu'on agite dans l'eau jusqu'à ce que l'or reste seul au fond. Ce procédé primitif ne donne d'ailleurs que des bénéfices dérisoires : dix cents par jour et par travailleur. Les sauvages paient l'impôt avec une partie de cet or et échangent le reste contre les marchandises que leur apportent les laotiens. Ils n'en font point de bijoux.

Les légendes halang racontent qu'à l'origine tous les Khà formaient une' nation groupée sur les rives de la Sé-San. Or, en ce temps-là. vivait au Vieng-Chan un magicien (pha sài) renommé pour sa grande science, lorsque des géants, hauts de huit coudées, venus de "Lanka" (1) envahirent le pays qu'ils ravagèrent et emmenèrent prisonnier le propre frère du magicien. Celui-ci, épouvanté devant ces adversaires plus forts que ses enchantements. s'enfuit, descendant le Mékong en pirogue avec sa femme et ses enfants. Mais, en arrivant à khône, la pirogue fut engloutie dans la cataracte, et la femme et les enfants se noyèrent. Le magicien. sauvé par miracle, continua à descendre le Mékong jusqu'à la Sé San qu'il remonta, si bien qu'il tomba un jour chez les Khà qui s'emparèrent de sa personne et le réduisirent en esclavage. Mais lui, voulant montrer sa puissance, transforma un jour les enfant de ses maîtres en fruits divers puis leur rendit leur forme primitive, ce qui effraya fort ces gens qui résolurent de se débarrasser de leur esclave. Il y avait en ce moment, dans un village voisin, un chef que les génies avaient rendu riche de la façon suivante : étant un jour à la pèche, il ramena plusieurs fois avec son filet une mâchoire de cuivre qui, rejetée à l'eau, réapparaissait toujours. A la fin, étonné de ce prodige, il prit la mâchoire et la rapporta chez lui. La nuit qui suivit, il rêva que cette mâchoire parlait et lui ordonnait de construire un temple où il la déposerait, moyennant quoi il lui suffirait de désirer quelque chose pour être exaucé. L'heureux pécheur obéit et n'eût désormais qu'à souhaiter les plus grandes richesses pour les obtenir. On vint lui offrir en vente le pha sài dont on demandait un prix exorbitant : cent buffles, cent plats d'airain. cent sabres, etc., que ce lui fut un jeu de donner grâce à la précieuse mâchoire. Il ignorait cependant les merveilleux talents de son esclave que celui-ci lui fit d'ailleurs immédiatement connaître. Envoyé puiser de l'eau pour la préparation du vin de riz offert à ses anciens maîtres, il s'amusa à rendre solide cette eau qu'il se mit à découper en tranches. A la vue de ce prodige, son nouveau maître, reconnaissant un être supérieur, lui rendit

(1) Ceylan, dans le Râmâyana

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sur le champ la liberté et y ajouta le don de ses quatre filles comme épouses. Accepté bientôt comme chef suprême par tous les sauvages, le pha sài leur fixa leur langue, leur résidence et leur industrie particulière (la recherche de l'or pour les Halang), ce qui se rapporte aux tradition des Niaheun. Cette légende a également des relations avec celle que m'ont racontée les Boloven.

Comme chez tous les sauvages, les coutumes halang admettent le rachat des délits et des crimes, selon un tarif fixé d'avance. Les cérémonies civiles sont peu nombreuses. La naissance n'est accompagnée d'une fête que chez les gens riches. Pour le mariage, il ne se donne aucune dot ; tout se borne à une vaste absorption de vin de riz et à quelques cadeaux de part et d'autre.On ne peut répudier sa femme sans lui verser une indemnité égale à la valeur de sept esclaves. Les Halang riches épousent souvent par anticipation des fillettes qui restent dans leur famille jusqu'à l'âge de puberté, mais dont ils doivent, dès lors, assurer l'entretien. La polygamie est la règle chez les chefs.

A la mort, le cadavre est porté hors de la maison et placé sous un catafalque. Il n'est enterré après un délai allant jusqu'à huit jours dans les familles riches. L'inhumation est accompagnée d'un grand festin où l'on mange porcs et buffles arrosés de vin de riz. On fait aussi des sacrifices de buffles au démon en cas de maladie. Les Halang croient à une vie future, avec récompenses et châtiments, sur la nature desquels ils n'ont d'ailleurs pas d'idée bien arrêtée. Ils croient à un être suprême et surtout aux génies, larves et fantômes, qui remplissent tout.

Les épidémies de choléra sont fréquentes dans cette région et causent, par suite de l'incurie des sauvages, un nombre de décès effrayant : la moitié de la population disparaît. Elles restent d'ailleurs confinées dans un cercle très restreint, grâce à l'isolement des villages. Il faut voir dans ces épidémie la principale cause de l'affaiblissement de plusieurs tribus, réduites à deux ou trois villages. Les Halang, eux-mêmes, ne comptent guère maintenant plus de deux mille individus.


THÉ

Les Thé forment un petit groupe de deux villages, éloignés l'un de l'autre de quatre kilomètres. Ils paraissent proches parents des Halang. Leurs cimetières sont curieux : ils sont entourés d'une rangée de statues, taillées dans un tronc d'arbre et figurant grossièrement un personnage assis, la tête dans les mains, dans l'attitude de la méditation. L'ensemble est d'une bizarrerie mélancolique. (Fig. 52).


DJIARAI
Les Djiarai constituent la plus importante des tribus sauvages : leurs villages, très nombreux, s'étendent sur un espace de deux cents kilomètres, des Halang aux Radeh. Leur type physique est peut-être légèrement supérieur à celui de

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leurs voisins, mais leur état de civilisation est tout aussi rudimentaire. Leurs moeurs sont très libres et l'ivrognerie est très en honneur. Il en résulte une dégénérescence de la race : dans chaque village djiarai que j'ai visité, j'ai rencontré un ou deux idiots.

La langue des Djiarai offre de grandes affinités avec le cham et le malais ; mais il ne semble pas, étant donné leur niveau ethnique actuel, que les Djiarai aient jamais participé à la civilisation du Champa auquel ils durent seulement être longtemps assujettis. Au moins, la vallée du Song-Ba fut-elle occupée par les Cham qui y laissèrent ces monuments mystérieux, signalés par les sauvages, et que ceux-ci entourent maintenant d'une vénération superstitieuse.

On ne peut consulter à ce sujet les traditions djiarai qui n'existent pas. J'ai interrogé en vain les notables de Pley-Kleng : ils n'ont aucune idée de leur origine ni de leur histoire. Le R. P. Guerlach n'a pas été plus heureux dans ses voyages aux villages du Sud.

Les Djiarai font un commerce assez actif d'étoffes, tissées par leurs femmes. Des jupes de celles-ci, non cousues, sont souvent curieuses, étant formées d'un tissu blanc par places, ailleurs rouge, puis bleu et quadrillé l'ensemble est bizarre: on dirait que le vêtement est rapiécé. Ils fabriquent également de beau sabre,s à long manche en cuivre repoussé.
Chaque village djiarai est, comme partout dans cette légion, indépendant de son voisin. Il n'y a aucune espèce d'autorité centrale. L'influence des patao,

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desquels je vais parler, ne s'exerce que sur leur entourage immédiat. Leur nom même est inconnu dans les villages du Nord.

Rois du feu et l'eau. — J'ai pu recueillir à Kon-Toum des renseignements précieux sur les fameux rois du feu et de l'eau, (Patao Ngo, et Patao Ya en djiarai ; Hoà Xa et Thuy Xa en annamite ; Sadet Theung et Sadet Loum en laotien). Voici ce que racontent les sauvages : un homme riche, nommé Xêp, conservait deux lingots de fer, un gros et un petit. Avec ce dernier, de nature magique, son existence se trouvait identifiée ; de telle sorte que tous les changements que subissait ce morceau de fer retentissaient sur la vie même de son propriétaire. Aussi ce dernier le gardait-il avec un soin jaloux sans confier à personne le redoutable secret. Un jour, son fils vint lui demander un des lingots pour se forger un sabre : « Aie bien soin de prendre le gros», dit le père qui, fort occupé, ne put se déranger. Le fils, examinant les deux morceaux de fer, trouva le plus petit d'un travail plus commode et l'emporta, oublieux de l'ordre de son père, dont, rentré au logis, il se mit à forger le fétiche. Or, sous l'action du feu et du marteau, le fer développait une telle chaleur qu'il consumait jusqu'à l'enclume, au grand étonnement des assistants. Un esclave qui se trouvait à côté, fendant le rotin destiné à confectionner le fourreau du sabre, vint à se couper et une goutte de son sang tomba sur la lame qui jeta un éclair éblouissant. L'esclave, soudain inspiré, déclara alors que ce sabre était un fétiche et exigeait sa propre mort, en holocauste, comme réparation de l'insulte qui lui avait été faite. Les assistants, frappés d'un soudain respect pour cet homme qui interprétait les ordres des génies, lui offrirent un repas d'honneur, à l'issue duquel il commanda d'apporter le sabre qui était toujours incandescent. Se précipitant sur l'arme, il la saisit avec les dents. Aussitôt, une lueur aveuglante s'éleva, un gouffre s'ouvrit qui engloutit l'esclave, et le fer redevint instantanément froid. La lame magique, dont personne n'osa reprendre la forge, fut conservée depuis dans l'état fruste où elle se trouvait. (La légende ne dit rien du sort du nommé Xép). La garde de cette arme est confiée au roi du feu et c'est là l'épée magique des Djiarai. Le roi de l'eau ne conserve qu'une tasse (?) et le rotin que travaillait l'esclave; il est moins considéré.

Il n'y a pas trace d'anciens manuscrits Cham : personne n'en signale l'existence.

Les fétiches sont conservés dans une petite case voisine de l'habitation du grand prêtre. Jamais le sabre ne sort de son enveloppe : ce serait la fin du monde ; il est donc improbable, qu'on consente à le montrer de bonne grâce à un Européen. Les patao ne se font d'ailleurs voir qu'avec répugnance aux voyageurs et le protocole de leurs audiences est très compliqué.

Les rois paraissent au même niveau ethnique que les autres sauvages dont ils mènent la vie. Ils sont très redoutés : on leur attribue le mauvais oeil. Aussi chacun évite-t-il leur rencontre ; ils toussent pour annoncer leur venue et permettre aux gens de se cacher. Ils jouissent d'immunités et de privilèges extraordinaires, mais leur autorité n' s'étend pas au-delà des quelques villages qui

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avoisinent leur résidence. Ils sont entourés de nombreux dignitaires, chargés de multiples fonctions. Ils ne doivent jamais mourir de mort naturelle : cela détruirait leur prestige. Lorsqu'ils sont gravement malades, les anciens délibèrent et, s'ils juge que le grand prêtre ne peut guérir, ils le tuent à coups de lance. Son cadavre est incinéré, les cendres sont pieusement recueillies et honorées publiquement pendant cinq années. Une partie est remise à la veuve qui les conserve dans une urne qu'elle doit s'attacher et porter sur le dos, lorsqu'elle va pleurer sur la tombe de son mari.

Le " patao" mort, on lui cherche un successeur dans sa famille. (déterminé par la ligne-féminine). Les sauvages donnent à ce sujet trois versions
1- Les parents se cachent dans la foret, on les cherche : le premier trouvé est élu ;
2- Élection par les anciens :
3- Les jeunes gens de la famille dorment tous à la maison commune. Un ancien vient doucement au milieu de la nuit et interroge : « Qui sera grand- prêtre ? ». Un des dormeurs, suggestionné par l'Esprit, répond : "Moi" et est choisi. Le lendemain, il trouve, noué à son poignet, un fil de coton apporté par les dieux en confirmation de leur volonté.
La. seconde version parait la plus plausible ; c'est d'ailleurs, celle qui est le plus souvent donnée.
Le roi du feu est pris dans la famille des Xeu, le roi de l'eau dans la famille des Racham.


BAHNAR

Les Bahnar, tribu importante, paraissent constituer le noyau d'un groupe ethnique auquel devraient être rattachés les Sédang, les Halang et les petites tribus voisines : Gelar, Habau, Bengao. Il paraissent même apparentés aux Djiarai dont la langue est un mélange de mots bahnar et de mots cham. Le dialecte bahnar diffère sensiblement des dialectes occidentaux avec lesquels, il a peu de mots communs.

L'industrie des Bahnar est, comme celle de leurs voisins, encore dans l'enfance. Ils ne fabriquent guère que quelques étoffes, d'ailleurs fort solides. Leurs maisons sont très peu soignées, sales et mal entretenues, à l'exception de la maison commune, à la construction de laquelle la plus grande attention est apportée et qui élève très haut dans le ciel son toit décoré. (fig. 53).

La mission de Kon-Toum avait jadis réuni tous les villages bahnar en une confédération qui a cessé d'exister avec l'établissement de notre autorité dans le pays ; les villages sont maintenant indépendants les uns de autres. Le rachat des crimes et des délits se pratique chez les Bahnar comme chez les autres sauvages ; les Bahnar catholiques confient aux Missionnaires le règlement de leurs contestations.

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Les traditions des Bahnar sont fort confuses. Ils croient avoir vécu jadis côte à côte avec les Laotiens qui auraient quitté le pays pour s'établir dans les basses vallées. Il semble, en qu'il y ait eu jadis une colonie laotienne dans cette région : on rencontre beaucoup de mots laotiens en bahnar, malgré l'éloignement des deux races. De plus, il existe chez les Sédang un vaste marécage qui occupe, dit-on, l'emplacement de rizières mises en culture par des Laotiens et au centre duquel se trouverait une île, portant des traces de constructions. Les

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Tây-son se seraient aussi réfugiés dans le pays Sédang, après leur écrasement par Gia-Long, et y auraient fait un assez long séjour.
Les hachettes, pointes de lances, etc, de l'âge de la pierre taillée, se rencontrent fréquemment dans cette région. Les sauvages en font des fétiches.

Rites divers. — Lorsqu'un enfant Bahnar vient au monde, le placenta et le cordon ombilical sont enveloppés dans un lambeau d'étoffe et enterrés au pied de l'échelle qui monte à la maison (laquelle est bâtie sur pilotis, comme les maison laotiennes). On couvre l'emplacement de grosses pièces de bois pour empêcher les porcs de découvrir et dévorer ces restes ; la piochette qui a servi creuser le trou est plantée à côté. La maison devient alors tabou et l'accès en est interdit aux étrangers, aussi bien qu'il est néfaste pour les habitants d'en sortir. Mais, dès le lendemain, l'accouchée fait effort pour descendre l'échelle et enlever la piochette qu'elle remonte à la maison dès lors le tabou est levé.

Si des étrangers se trouvent dans le village quand le moment critique approche, on le prie de sortir au delà de la palissade jusqu'après la délivrance. Si, par accident, l'enfantement se produit sans qu'on ait eu le temps de faire sortir les étrangers, on doit donner à chacun de ceux-ci une poule et une piochette de fer, pour le sacrifice qu'ils doivent faire à leur rentrée chez eux. L'inéxécution de cette dernière formalité porterait malheur à l'enfant.

Il y a une sorte de baptême : on sacrifie une poule, dans le sang de laquelle on trempe deux petites touffes de coton qu'on met ensuite à surnager sur l'eau d'un bassin. On verse quelques gouttes de cette eau dans l'oreille de l'enfant, en lui souhaitant longue vie et prospérité ; ensuite on souffle une fois dans une oreille et trois fois dans l'autre ; puis la fête se termine, comme à ordinaire, par une débauche d'alcool. L'enfant peut dès lors porter des colliers de perle qui étaient néfastes auparavant.

Chez les Bahnar et les Sédang, il n'est pas permis aux fiancés d'avoir des relations avant le mariage, comme cela est toléré chez les sauvages occidentaux : si de semblables relations sont découvertes, les coupables doivent payer solidairement une amende au village. Les mœurs sont d'ailleurs beaucoup plus pures que chez les Djiarai.

Dès qu'un Bahnar a rendu le dernier soupir, les parents commencent à pousser des lamentations, auxquelles les amis et tous les gens du village accourent s'associer. On continue, en battant le tam-tam sur un mode funèbre, jusqu'au moment de l'inhumation. Les parents font là toilette du cadavre qu'ils revêtent de ses habits de fête ; la mâchoire inférieure est soutenue par un fil noué sur le sommet de la tête ; on fixe les bras, étendus le long du corps, et on noue ensemble les deux gros. orteils. On tue ensuite poules et porcs et on fait un grand festin, auquel on fait participer le mort, en lui introduisant dans la bouche un morceau de viande et un peu de vin. Enfin on l'enveloppe dans une natte avec quelques monnaies locales (perles, piochettes), puis on le porte professionnellement au cimetière

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où attend le cercueil, formé d'un tronc d'arbre creusé. Le cadavre y est introduit avec quelques objets (sabre et couteau pour un homme), puis inhumé. On comble la fosse et on place dessus différentes choses dont le mort avait l'habitude de se servir : une arbalète pour un homme, une hotte pour une femme, etc.., avec une tasse pleine d'eau. On construit ensuite un toit pour abriter la tombe qu'on entoure encore d'une clôture (cf. fig. 54). Les cimetières, situés près des villages, sont toujours très bien entretenus.

Pendant six nuits, les amis veillent dans la maison du mort avec les parents, pour les empêcher de se livrer sur eux-mêmes à des actes de désespoir. Chaque jour, les parents vont pleurer sur la tombe ; verser de l'eau dans la tasse et fumer avec la pipe du mort dont on refoule la fumée dans un bambou creux enfoncé en terre à la tête du cercueil, comme si le défunt pouvait encore en savourer le parfum. Au bout d'un an, on fait encore une cérémonie commémorative ; puis l'oubli s'étend sur les morts.

Les Bahnar croient à un être suprême et à une vie future, où les bons seront récompensés et les méchants punis. Ils placent à l'entrée du paradis deux grosses pierres qui se rapprochent et écrasent celui qui est indigne d'être élu.


En cas de maladie, on offre, comme partout, des sacrifices aux génies malfaisants. On attribue souvent le mal à l'envoûtement d'un ennemi qu'il s'agit de découvrir. Dans ce cas, et en général lorsqu'un méfait a été commis et qu'on ignore le coupable, on fait venir le sorcier qui procède à l'épreuve des oeufs, pudoh kutap ir : il prend un œuf entre le pouce et l'index ; on lui nomme l'un après l'autre les villages soupçonnés, puis les habitants du village d'abord découvert. Les œufs éclatent au nom du village où se trouve le coupable, puis au nom même de celui-ci. La personne désignée et mise à l'amende peut demander l'épreuve de l'eau. Voici comment celle-ci se pratique : on plante deux pieux dans une rivière ; puis, à un signal, l'accusateur et l'accusé plongent, en se main-. tenant à ces pieux : celui qui sort le premier la tête a tort et paie l'amende.


SÉDANG

Les Sédang, retranchés dans leurs montagnes et leurs épaisses forêts comme dans une citadelle, ont conservé intactes leurs moeurs primitives et féroces. Leur principale occupation est la guerre. Les villages ha-lang, thé et les villages annamites de la frontière sont continuellement sous le coup de leurs incursions. J'ai trouvé toute la région, de la Sé-Sou aux Djiarai, terrorisée par un récent raid de ces pillards : les habitants n'osaient sortir qu'en troupe et armés, les villages étaient couverts par des abattis d'arbres et des plantations de chausse-trapes en bambou aiguisé.

Il faudrait, pour soumettre ces forbans, des sacrifices hors de proportion avec le but à atteindre. Les montagnes, les forêts, les torrents sont autant de défenses naturelles qui couvrent la forteresse moi. les forêts surtout, permettant des embuscades continuelles et rendant impossible la concentration d'une colonne

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expéditionnaire qui aurait d'ailleurs toutes les peines du monde à se ravitailler, empêcheront longtemps encore l'occupation du pays.

Il est rare que les Sédang s'attaquent aux villages mêmes : ils cherchent surtout à surprendre et à enlever les gens isolés sur la route ou dans les champs. Ceux qui résistent, les vieillards, les débiles sont tués et chaque guerrier donne un coup de lance au cadavre, dont on mange le foie. Les sujets robustes, les femmes, les enfants sont emmenés en esclavage. Le retour des " pirates" au village s'acompagne de grandes fêtes, où ceux qui ont tué sont l'objet d'honneurs particuliers.

En dehors de ces traditions de meurtre et de pillage, les moeurs des Sédang ressemblent à celles de leurs voisins et ils obéissent aux mêmes coutumes. Ils sont évidemment dans le même état moral où étaient les sauvages soumis avant qu'on eût réussi à supprimer leurs luttes intestines. Les prisonniers ne sont pas maltraité ; il parait même qu'on n'abuse pas des femmes qui sont vendus comme esclaves dans les tribus voisines, pour un prix égal à celui de quatre à six buffles, en moyenne quarante piastres. Une superstition atroce exige qu'au moment de la construction de la maison commune d'un village, qu'on jette un prisonnier dans le trou qui doit recevoir la principale colonne, celle qui porte les fétiches ; on descend ensuite cette colonne sur sa tête, la réduisant en bouillie. C'est le seul cas où la vie des prisonniers ne soit pas respectée. Un Sédang lui-même peut devenir esclave par suite de dettes ou parce qu'il est désigné par le sorcier comme coupable de maléfice.
La principale industrie des Sédang est la fabrication des armes, lances, boucliers, qu'ils ornent avec amour. Ils font aussi quelques étoffes et de jolis ouvrages en vannerie ainsi que des pipes en cuivre d'une forme originale.

RADEH

Les Radeh appartiennent à la famille malayo-sauvage et sont proches parents des Djiarai par la langue. Leur type physique est plutôt inférieur ; les traits sont irréguliers, la peau très foncée, les cheveux souvent crêpés. Leurs habitation sont sales et mal entretenues comme chez les djiarai. Leur industrie, assez développée, consiste surtout dans le tissage d'étoffes de coton aux couleurs harmonieusement diversifiées. Ils fabriquent aussi des lances, des coutelas et des arbalètes. Ils cultivent le riz, le maïs, le cotonnier, le bananier, le papayer, les patates. Ils font avec les Annamites des échanges de cire, peaux, cornes de cerf et rotin contre des gongs et des marmites en bronze. Les Radeh de l'intérieur ont quelques éléphants qu'ils emploient au transport des marchandises en Annam d'où ils rapportent surtout du sel dont ils sont très friands.

Le villages sont administrés chacun par un chef qui connaît des affaires importantes ; il en réfère pour un crime au phu de Ninh-Hoa, chez les Moi du versant annamitique, et an chef nommé Me Çaoe pour les villages du versant occidental. Ce chef Me Çao. a une grande influence dans cette dernière région ; on cite avec admiration ses richesses.

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Le rachat des crimes et des délits est d'ailleurs pratiqué. L'amende pour vol est du double de l'objet volé ; elle est de deux buffles pour l'adultère, d'un éléphant pour le meurtre.

Les Radeh n'ont que des notions fort vagues sur leur origine. Ils croient. cependant être venus de très loin au Nord, mais sans pouvoir préciser à la suite de quelles circonstances. Ils possèdent plusieurs chansons, du genre érotique, dont la musique monotone a un charme étrange. Le formulaire des invocations parait soigneusement fixé.

Les Radeh croient à un esprit supérieur qu'ils nomment Yang-du-dè, le soleil, la lune, la terre, l'eau sont également divinisés. On sacrifie au Yang-du-dè pour qu'il accorde à la terre les pluies qui la fécondent et que le soleil tient captives ; on rend hommage à ce dernier et à la lune pour qu'ils écartent des hommes les influences malignes dont ils sont dépositaires. Les éclipses du soleil sont considérées comme un très-mauvais présage et l'on fait un tapage épouvantable pour les faire cesser, résultat fatalement obtenu !

La naissance n'est accompagnée d'aucune formalité. Quand l'enfant a trois mois, on lui donne un nom et l'on fait une grande fête : on sacrifie un cochon et l'on boit plusieurs jarres de vin de riz. On fait une nouvelle fête quand l'enfant atteint l'âge de puberté.

La femme radeh tient la première place dans la famille : c'est elle qui est maîtresse au foyer et qui transmet son nom aux enfants. Qui plus est, c'est la jeune fille radeh qui cherche elle-même un mari dont, usage bizarre, elle fait demander la main par une personne de connaissance commune, toujours du sexe masculin. Si le jeune homme et la famille de celui-ci agréent cette union, la jeune fille vient (au rebours de ce qui se passe chez les Annamites, par exemple), s'installer chez les parents de son fiancé, dont elle essaie de faire la conquête effective. Si elle devient enceinte avant l'expiration d'un délai d'un an, elle a droit au mari gratis ; si, au contraire, cette période d'épreuve se termine sans accident la fiancée est tenue de verser à la famille du jeune homme une dot consistant en étoffes ou en bétail. Le mari va alors habiter avec sa femme chez les parents de celle-ci. La femme peut répudier son mari, s'il a cessé de lui plaire, et en prendre un autre ; mais il lui est interdit de le tromper. La polygamie n'est pas admise.. Si une brouille survient entre les époux et qu'ils viennent à se séparer, ils ne peuvent reprendre la vie commune qu'après avoir sacrifié un porc aux génies irrités. Les ménages vivent en général très unis.

La maladie est attribuée, comme partout, à un génie malfaisant auquel on offre des sacrifices. Les funérailles sont plus décentes que chez les sauvages
septentrionaux et ne s'accompagnent pas, comme chez ces derniers, d'une orgie d'alcool. Le cercueil, fait avec soin, dans la forme des cercueils d'Europe, est. porté jusqu'à la maison mortuaire, où a lieu la mise en bière. Le mort est ensuite conduit, précédé de porteurs de tam-tam et accompagné des parents, jusqu'au champ de repos où il est immédiatement inhumé. On place sur la tombe, qu'on couvre d'un toit, les objets familiers à l'usage du mort. On élève tout autour des

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ATTAPEU


colonnes de bois au sommet desquelles est sculptée soit une marmite (cf. fig. 54). soit l'image grossière d'un singe : la marmite étant un gage d'abondance et le singe devant empêcher ses pareils de ravager les récoltes. L'âme du mort est censée demeurer à la maison familiale tant que le toit qui recouvre la tombe n'est pas construit : dès que ce travail est achevé, l'esprit du défunt déménage et la légère construction élevée sur la tombe lui sert désormais d'abri. Il ne parait pas qu'il existe quelque idée de récompenses ou de peines dans la vie future. L'esprit du mort est vénéré et on lui offre des sacrifices pendant un an, puis la sépulture est abandonnée. Il est néfaste pour les parents du mort de s'absenter de leur village moins d'un mois après l'inhumation.

Bien loin d'attribuer aux mânes des morts une influence tutélaire, on les accuse d'être les auteurs de tous les maux qui frappent leur parenté. En pareil cas, et si les sacrifices que l'on célèbre tout d'abord n'amènent aucune amélioration, on déterre le cadavre dont on jette les ossements à tous les vent, croyant ainsi détruire sa personnalité larvique.
Les mœurs sont en général très douces. On m'a parlé de sacrifices humains qui se seraient faits dans l'intérieur aux funérailles,des grands chefs ; mai, il s'agit là d'un usage exceptionnel qui est maintenant abandonné. Le Radeh
est serviable et montre moins d'avidité que les autres sauvages. Il accueille favorablement l'étranger ; les .villages nourrissent même volontairement des

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annamites vieux on infirmes, que la misère a chassés d'Annam et qui viennent demander asile à ces bons sauvages.
Le tabou ne s'applique jamais à un village entier ; une maison seule est en interdit lorsqu'on y célèbre des sacrifices ou bien en cas de naissance (interdit durant trois jours), ou de mariage (un jour).

Il ne semble pas, pour conclure, que la race sauvage, indolente, superstitieuse, non progressive, soit jamais appelée à jouer un rôle important en Indo-Chine. Il semble même qu'elle restera toujours une force inutilisable pour l'action civilisatrice, à laquelle elle ne créera que des obstacles. Sa piètre vitalité ne lui permettra pas, d'ailleurs, de maintenir son rang au niveau des races plus actives de l'Annam et du Laos, qui l'enserrent et la pénètrent un peu plus chaque jour. Les Annamites surtout, beaucoup plus entreprenants et plus pressés par le besoin que les Laotiens s'infiltrent de plus en plus dans la région sauvage. Ce serait certes un bien pour la colonisation que cet exode s'accentuât sous notre impulsion et que la race sauvage se fondît avec les peuples voisins dans une race métisse qui, résistant mieux que les Annamites et les Laotiens au climat des montagnes, pourrait mettre enfin en valeur toutes les ressources qu'offre ce pays.


A. LAVALLÉE.

 

BASSAC
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PLEIKU
QUI NHON