NORMAN LEWIS
in La nuit du dragon, 1951
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Dans la fraîcheur d'une fin d'après-midi, je rendis visite
aux missionnaires locaux. Comme j'avais entendu parler de leurs activités
dans la région du Dak-lac, j'étais curieux de voir ces gens
qui enseignaient aux Moï convertis le chant harmonique. Ils distribuaient,
en signe de bénédiction, des bérets de laine aux
enfants.
M. Jones, le missionnaire, était un Américain grand, mince
et barbu, qui ressemblait à un fermier de la Nouvelle-Angleterre
dans une peinture de Grant Wood. Il arborait une expression de béatitude
sévère. Son épouse donnait cette même impression
d'être l'heureuse gardienne d'une formule simple qui soulageait
des doutes et malheurs du monde. Je ne crois pas qu'un Jones ait jamais
lutté contre un ange. Ils ne pouvaient pas comprendre non plus
l'attitude pessimiste de certains prophètes puisque la pratique
et la propagation de leur religion n'étaient pour eux que plaisir
et satisfaction, offrant d'autre part nombre d'occasions d'affirmer leur
ego.
Ils vivaient dans la plus belle villa de Ban-mê-thuôt et utilisaient
pour leur tâche deux voitures et un avion.
Les pasteurs de la mission évangélique américaine
refusaient pour eux-mêmes un régime de sauterelles et de
miel sauvage. On me raconta qu'ils avaient l'habitude d'arriver dans un
pays avec plusieurs tonnes de boîtes de conserve prévues
pour durer le temps de leur séjour. A propos de l'aménagement
luxueux de sa villa, M. Jones prit soin de m'assurer que c'était
là l'ordinaire des coloniaux français. De plus, disait-il,
sa femme et lui dormaient souvent dans la jungle. Il continua, affirmant
que tous deux aimaient et admiraient immensément les Français,
faisant leur maximum pour coopérer. En fait, ils étaient
plus appréciés que la mission catholique romaine qu'on avait
bannie de diverses régions pour ses activités politiques.
Sur ce point, le pasteur supposait que les catholiques s'étaient
trop intéressés au bien-être des autochtones, sans
parler de leur salut spirituel - chose que la mission évangélique
américaine ne faisait jamais. J'attendis, mais en vain, la citation
commençant par " rendre à César ", et m'efforçai
de ne pas dire au pasteur que les autorités françaises (je
pense qu'elles avaient tort) tenaient universellement les missionnaires
pour des agents de Washington. En cela, les Français faisaient
preuve d'un manque de compréhension de l'esprit américain,
arguant avec une simplicité toute latine que, puisque les missionnaires
faisaient peu de convertis - et aucun dans la partie bouddhiste du pays
-, pourquoi restaient-ils ?
Répondant à mes questions sur l'état de ses travaux,
le pasteur dit qu'ils avançaient malgré des difficultés
incroyables. La langue était à elle seule un problème.
Comme dans un grand nombre d'idiomes en Extrême-Orient, l'inexistence
de notions abstraites engendrait les difficultés les plus effrayantes
lorsqu'il fallait traduire les Ecritures saintes. Ne donnant qu'un exemple,
il cita le texte : " Dieu est amour ". En rhadès, il
n'existe pas de mot pour " Dieu ". En fait, ces gens ne comprenaient
rien sans de longues explications. Et puis, il n'y avait pas non plus
de mot pour " amour ". Finalement, le texte traduit devenait
: " Le Grand Esprit n'est pas fâché. " On supposait
ainsi que le message passait, mais pas comme on l'aurait souhaité.
- Vous pouvez imaginer, disait-il, le genre d'effort que cela représente
lorsqu'on visite un village pour la première fois et qu'il faut
aménager sa demeure. Avant de commencer quoi que ce soit avec eux,
nous devons construire notre propre maison de prière. On leur dit
qu'on n'entrera dans aucune des maisons ayant été souillées
par le sang d'un sacrifice païen. Une fois la maison construite,
et cela nous coûte cher - je veux dire, en monnaie d'échange
comme le sel -, nous y entrons et tentons de prêcher le Christ crucifié
et sa Résurrection à tous ceux qui sont présents.
Le pasteur ajouta qu'il emportait toujours des images de la crucifixion
afin de les distribuer, car il avait remarqué que les indigènes
s'intéressaient à toute technique nouvelle de sacrifice
par le sang. Certains d'entre eux avaient l'habitude de venir dans l'espoir
d'assister à une cérémonie où ils trouveraient
ce que le pasteur appelait " leur maudit alcool ", et lorsqu'ils
ne voyaient pas de jarres dans les environs, ils repartaient.
- Pourtant, nous n'abandonnons pas la bataille. Il n'y a rien de plus
doux à mes oreilles que la voix d'une de ces âmes pauvres,
ignorantes et trompées, pour laquelle nous nous sommes tant démenés
et avons tant prié, qui vient vers nous et nous dit, " quand
je mourrai, vous planterez une croix sur ma tombe et non un crâne
de buffle ". Là, c'est une vraie victoire, dit le pasteur.
Et pendant un instant une réelle lueur de pionnier brilla dans
ses yeux.
Je demandai si aucune tribu s'était jamais montrée intolérante
vis-à-vis de ses sermons. Le pasteur répondit que non, au
contraire. Le problème était que les autochtones n'acceptaient
que trop facilement n'importe quelle révélation tant qu'ils
avaient le droit de l'intégrer à leurs propres croyances.
Il ne pouvait tout simplement pas leur faire comprendre que Dieu était
" jaloux ", autre terme qui ne s'inscrivait pas dans leur langue
et qu'il tentait d'expliquer des heures durant. Après avoir entendu
un sermon, l'attitude la plus répandue consistait à proposer
l'inclusion de l'esprit nouveau dans leur panthéon, parmi les esprits
de la terre, de l'eau, du tonnerre et du riz. Ils suggéraient ensuite
une grande cérémonie qui devrait être offerte par
le pasteur. Un certain nombre de buffles et de jarres seraient sacrifiés
et le nouvel esprit serait ainsi invité à se présenter.
- On n'arrive vraiment pas à leur démontrer combien ces
sacrifices sont stupides et pervers. Encore aujourd'hui, nous avons vu
des autochtones boire dans les champs et lorsqu'ils nous ont aperçus
dans la voiture, ils sont venus en courant nous offrir de l'alcool. Pouvez-vous
imaginer cela ? Nous avons parfaitement reconnu ces gens à qui
nous avons déjà donné auparavant des instructions
dans leur propre langue, d'après un petit manuel que nous avions
mis nous-mêmes au point.
Le pasteur me mit alors un livre entre les mains. Il contenait, d'après
la page de titre, trente hymnes, un chapitre sur la prière, une
explication de vingt-six termes religieux, un résumé bref
de l'Ancien et du Nouveau Testament ainsi qu'un manuel d'église
sur les devoirs des prédicateurs, portant sur le baptême,
la communion, la consécration, la liturgie du mariage et le symbole
des apôtres. Tout était en langue rhadès, avec des
omissions lexicales caractéristiques concernant des mots tels que
Dieu, amour, haine ou jalousie. Une prouesse formidable, en effet !
En abordant le sujet des plantations et de leurs effets sur les ouvriers
- puisque les coolies travaillant treize heures par jour et sept jours
par semaine ne pouvaient à l'évidence prendre part à
la prière -, le pasteur modéra son attitude. Seul le concernait
l'équilibre spirituel des autochtones et leur condition matérielle
ne l'intéressait nullement. On pouvait dire une chose en faveur
des plantations. Au moins, les hommes travaillant là-bas étaient
à l'abri de la tentation. L'idée du pasteur était
que les conditions d'existence de l'homme en ce monde n'avaient que peu
d'importance tant que ce dernier avait acquis le trésor inestimable
de la foi. Quand Jésus dit : " Celui qui croit en moi sera
sauvé ", il ne se référait pas à cette
vie. Naturellement, si l'un de ses chrétiens venait à rencontrer
un problème, il essaierait de communiquer avec lui, pour autant
que cela n'ennuyât pas les Français. Je réalisai rapidement
que le pasteur se désintéressait totalement des autochtones
en tant que communauté. Il ne se préoccupait que de "
nos chrétiens (nous les aimons comme des enfants) ". Il collectionnait
les âmes avec un plaisir plus redoutable qu'un collectionneur de
timbres.
Il semblait curieux qu'un évangéliste du XXe siècle
rejoigne son prédécesseur Borri, le jésuite du XVIIe,
siècle, dans sa croyance en la valeur d'une foi unique et exclusive.
Borri était scandalisé et déprimé par le fait
que des gens qui n'avaient pas bénéficié de la conversion
présentent malgré tout la majorité des vertus chrétiennes.
" [..,] Certains, vivant d'aumônes, professent la pauvreté
; d'autres font uvre de miséricorde en soignant les malades
[...] bénévolement ; certains s'engagent dans une oeuvre
pie, comme la construction de ponts par exemple, ou d'autres ouvrages
d'utilité publique comme l'élévation de temples.
[...] D'autre part, quelques omsaii (prêtres) qui prétendent
savoir soigner les animaux, guérissent avec compassion éléphants,
buffles et chevaux, ne demandant aucune récompense, étant
satisfaits de ce qu'on leur donne en toute liberté [...] à
tel point qu'un homme arrivant dans ce pays pourrait être facilement
persuadé qu'il y eût là une présence chrétienne
en des temps ancestraux ; tant le diable s'efforça de nous imiter.
"
Il y avait pourtant un remède à cet état de fait
déconcertant, car " Là est la contrée de la
Terre appelée Cochinchine, qui ne manque de rien pour être
un morceau de Paradis, si seulement Dieu envoyait ici-bas un grand nombre
de Ses anges, ainsi nomme-t-on entre autres saint Jean Chrysostome, les
hommes apostoliques et les prédicateurs de l'évangile. Avec
quelle facilité la foi se répandrait alors dans ce royaume,
[...] car il n'est nul besoin ici de se déguiser ou de se cacher
; ce peuple accepte les étrangers dans son royaume et se montre
heureux de voir chacun vivre selon sa propre religion. [...] Ils ne fuient
pas devant l'étranger, comme cela se fait dans d'autres nations
orientales, mais au contraire le considèrent largement, sollicitent
sa personne, estiment ses marchandises et prônent sa doctrine ".
Le voeu de Borri se réalisa. Les anges, les apôtres et les
prédicateurs de l'évangile débarquèrent en
grand nombre, et ce fut sous le prétexte de protéger le
peuple contre l'oppression annamite que fut entreprise la conquête
française du pays.
*****
(
) C'est un pasteur qui m'apprit, bien involontairement
d'ailleurs - quoique cela fût plus tard énergiquement confirmé
par un officier français -, ce qui arrivait aux Moï qui ne
prévenaient pas les Français d'une présence viêt-minh
dans les parages. Il me dit qu'il revenait de Kontum où il avait
rendu visite à l'un de " ses chrétiens " qu'on
avait justement mis en prison pour cette omission. Il ajouta d'un air
assez indifférent que ce chrétien avait croupi trois mois
en prison et qu'il ne pouvait pas encore utiliser ses bras. Je demandai
pourquoi, et le pasteur répondit d'un ton naturel qu'on avait déboîté
ses bras pendant l'interrogatoire. Y avait-il d'autres chrétiens
en cause ? Bien sûr, près de quatre-vingts avaient été
arrêtés et il estimait que seuls une vingtaine d'entre eux
avaient été pendus. Qui avait fait ça ? Le pasteur
mentionna le nom d'un commandant militaire que j'avais déjà
rencontré. Lui et sa femme, qui le connaissaient personnellement,
trouvaient que c'était un homme absolument charmant. En fait, l'officier
les traitait si bien qu'ils trouvaient difficile de croire qu'il pût
être, eh bien, un peu rude, quand il s'agissait d'affaires disciplinaires.
Il y avait, non loin, une célèbre plantation de thé
et les officiels français, fidèles à eux-mêmes,
n'avaient pas craint de me dire, de façon détournée,
ce qu'ils pensaient des méthodes du propriétaire. Par contre,
les missionnaires n'avaient que louanges pour l'Algérien qui dirigeait
l'endroit et qui leur avait même fourni tout leur mobilier. Cette
situation présentait quelque chose d'assez extraordinaire. Tandis
que les officiels français condamnaient en privé ce qui
était en fin de compte la raison d'être de la colonie, et
admettaient même l'usage de la torture en tournant, dégoûtés,
le dos aux bourreaux, les hommes de Dieu, eux, fermaient les yeux sur
les abus et acceptaient des cadeaux symbolisant la " bonne volonté
" du planteur et peut-être son éventuelle coopération.
Il faut souligner que dans les petits détails de la vie quotidienne,
ils étaient, comme Brutus, des " hommes honorables ",
des modèles de bonne société issus d'une petite ville
américaine, à l'allure proprette et à la vie convenable,
hospitaliers et amicaux, mariés à des femmes qui les auraient
parfaitement secondés, et même remplacés, dans leur
rôle d'élus locaux.
Mais on se demandait déjà si ce catalogue de vertus futiles
et éphémères n'était pas effacé par
une erreur énorme et fondamentale, celle d'ajouter la respectabilité
aux trois vertus de base qui sont la foi, l'espérance et la charité,
et d'en faire la plus importante des quatre. Si quelque événement
déplaisant survenait comme un lynchage ou des tortures, il valait
mieux les ignorer ; c'était bien plus respectable de prétendre
que ces choses n'existaient pas. Agir autrement aurait signifié
" se mêler de politique ", une activité qu'eût
blâmée Ponce Pilate. Je le répète, les missionnaires
évangélistes américains arboraient l'air le plus
heureux du monde.
*****
En ce qui concerne les conversions, les évangélistes
n'eurent pas plus de succès que les Portugais, les Espagnols ou
les Français qui les avaient précédés. Comme
les Laotiens se montrent peu doués pour l'abstraction, que ce soit
dans leur langue ou dans leur religion, ils ne comprennent pas la subtilité
des concepts religieux occidentaux. Ils prennent passionnément
toutes choses au pied de la lettre. Le premier commandement du christianisme
comme du bouddhisme étant " Tu ne tueras point ", ils
ne peuvent supporter d'exceptions comme la peine capitale ou la guerre
" juste " ; la casuistique les rebute. De plus, le bonze, chef
spirituel des paysans parmi lesquels il travaille et vit, en vertu de
l'observance rigoureuse des principes de sa religion, possède toute
la considération qu'aurait, en Occident, un champion de boxe. Le
bonze donne l'exemple de la renonciation la plus complète et inspire,
par respect, l'abnégation des villageois. Les Laotiens, donc, bien
que tolérants à l'extrême, ne se montrent guère
impressionnés par la valeur d'un soi-disant chef spirituel qui
se présente à eux riche en possessions matérielles.
Cette attitude négative s'amplifie et devient aversion lorsque,
et c'est souvent le cas, les hommes d'Eglise occidentaux passent la majeure
partie de leur temps à la chasse dans un pays où les animaux
devraient mourir de vieillesse. Je crains que, là où les
dominicains austères et les jésuites échouèrent,
il n'y ait pas d'espoir pour les évangélistes. Pourtant,
les missionnaires étaient loin de se décourager. Les Méo
de la montagne, non loin de Vientiane, tout comme les Moï des plateaux
vietnamiens, n'avaient pas rejeté l'Evangile. Dans ces contrées,
les peuples montagnards primitifs semblaient donc promis à l'évangélisation.
Parmi de joyeux amateurs de grand air comme les Méo, aucun risque
de manquer une conversion en chassant ! Et si le missionnaire possédait
plus de biens terrestres, c'était le signe d'un ai (esprit) plus
fort, il était donc avantageux de l'imiter. Avant que les Méo
puissent s'occuper de religion ou d'abnégation, ils doivent d'abord
forger une civilisation confortable et prospère. Mais la cime de
leurs montagnes n'offre pas la moindre chance d'assouvir une quelconque
soif de richesses.
Le missionnaire s'était rendu chez les Méo et était
très satisfait de leur accueil. Les Méo, disait-i1,
étaient des enfants merveilleux. A ce stade de développement,
les tribus étaient très accueillantes et se pliaient facilement
aux lubies de l'étranger complaisant ; tout le village s'était
rassemblé pour l'écouter attentivement tandis qu'il prêchait.
Il me sembla que si le missionnaire avait parlé en méo,
c'eût été un geste important et je lui demandai s'il
l'avait fait, ou s'il s'était contenté du laotien que la
plupart des Méo comprenaient.
- Ni l'un, ni l'autre, dit-il, j'ai prêché en anglais, et
d'après la façon dont mes mots furent reçus, je crois
avoir semé quelque chose là-haut.
En traitant si témérairement la barrière de la langue,
en l'escamotant, on peut douter que l'évangéliste ait réussi
à communiquer aux Méo quoi que ce soit d'un point de vue
chrétien. Mais sa performance n'était autre que la reductio
ad absurdum d'une situation remontant aux premiers missionnaires jésuites.
Le fossé entre les langues, la pensée et la tradition était
trop large et trop profond. Le père Buzome, par exemple, premier
missionnaire envoyé en Indochine par la Compagnie de Jésus
à Macao, se montrait, était-ce possible, encore moins efficace.
Il avait prêché en s'aidant de phrases que lui avaient préparées
à l'avance les interprètes du bateau qui l'avait amené
et il célébra quelques baptêmes. Ce ne fut que par
hasard, alors qu'il assistait à un spectacle burlesque dans lequel
on jouait son rôle, qu'il découvrit à son grand désarroi
que les convertis n'avaient aucune idée de ce que signifiait le
christianisme. L'un des acteurs, habillé pour figurer le prêtre,
avait un immense estomac artificiel. Un garçon l'assistait. Le
jeu consistait à demander au garçon " s'il voulait
entrer dans le giron des Portugais ? " Le garçon répondait
favorablement et l'acteur l'engouffrait alors dans l'estomac artificiel,
répétant la scène plusieurs fois, pour le plus grand
amusement des spectateurs.
Avec horreur, le père Buzome comprit que l'invitation à
entrer dans le ventre des Portugais reprenait précisément
la phrase dont il usait quand il demandait aux convertis potentiels s'ils
acceptaient la chrétienté. Ainsi, par ce jeu linguistique,
le père n'avait fait qu'enfermer la religion dans un ridicule secret.
Les Méo, au moins, ne ressentirent probablement qu'un léger
étonnement face au discours inintelligible de l'évangéliste.
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