Georges CŒDES
Les Etats hindouisés d'Indochine et d'Indonésie
II
L'HINDOUISATION
1. DÉFINITION DE L'HINDOUISATION. - 2. LES PREMIERS TÉMOIGNAGES SUR L'HINDOUISATION DE L'INDE EXTÉRIEURE — 3. LES CAUSES DE L'EXPANSION HINDOUE. - 4. LE MODE DE FORMATION DES PREMIERS ÉTABLISSEMENTS HINDOUS. - 5. LES POINTS DE DÉPART ET LES VOIES DE L'EXPANSION HINDOUE. - 6. LE DEGRÉ DE PÉNÉTRATION DE LA CIVILISATION HINDOUE DANS LES SOCIÉTÉS AUTOCHTONES.
1. Définition de l'hindouisation.
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L'histoire de l'expansion de la civilisation, indienne vers l'Est n'a pas encore été retracée dans son ensemble. On commence à en connaître les résultats dans les divers pays pris isolément, mais sur son origine, son processus, ou en est encore réduit aux hypothèses. Je ne prétends pas, dans les pages qui vont suivre, donner la solution de ces problèmes, mais seulement rassembler les résultats acquis et fixer quelques traits généraux, communs à tous les royaumes hindouisés de l'Inde extérieure.
Pour la commodité de l'exposition, j'ai jusqu'ici employé les termes « hindouisation », « expansion de la culture indienne », comme s'il s'agissait d'un fait historique simple, survenu à une époque déterminée. Cette vue demande à être précisée. Il ressort du chapitre précédent que les rapports entre l’Inde propre et l'Inde extérieure remontent à l'époque préhistorique, mais à partir d'une certaine date, ces rapports ont eu pour résultat la fondation de royaumes hindous sur la péninsule indochinoise et dans l'Archipel. Les plus anciens vestiges archéologiques que ces Etats nous ont laissés ne sont pas nécessairement les témoins de la première vague civilisatrice. Il est vraisemblable, a priori, que les prêtres qui consacrèrent les premiers sanctuaires brahmaniques ou bouddhiques et les lettrés qui rédigèrent les premières inscriptions sanskrites avaient été précédés par des navigateurs, commerçants ou émigrants, fondateurs des premiers établissements hindous. Ces établissements, à leur tout, n'avaient pas toujours été créés de toutes pièces, et dans bien des cas (Oc Eo en Cochinchine, Kuala Selinsing à Perak, Sempaga à Célèbes, etc.), ils avaient été installés sur des sites néolithiques, que les navigateurs venus de l'Inde fréquentaient peut-être depuis un temps mémorial.
La venue des Hindous en Indochine et dans les îles ne saurait donc être comparée à celle des Européens en, Amérique, car ils n'étaient pas dans ces parages des inconnus découvrant des terres nouvelles. A une certaine époque qu'il faut essayer de dater; à la suite de circonstances qu'on peut tenter de déterminer, un afflux de commerçants et d'émigrants, jusqu'alors isolés, a eu pour résultat la fondation de royaumes hindous pratiquant les arts, les coutumes et les religions de l'Inde et faisant usage du sanskrit comme langue sacrée.
« Il semble, écrit A. FOUCHER (1.Art gréco-bouddique du Gandhâra, II, p. 618.) , que de nombreux émigrants, — pareils à ceux qui envahissent encore actuellement l'Afrique orientale — n'aient rencontré devant eux que des populations sauvages d'hommes nus. Ce qu'ils ont implanté dans ces riches deltas ou ces îles
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fortunées, ce n'est rien moins que leur civilisation ou du moins sa copie ; ce sont leurs moeurs et leurs lois, leur alphabet et leur langue savante, c'est tout leur état social et religieux, avec une image aussi approchée que possible de leurs castes et de leurs cultes. En résumé, il ne s'agit pas ici d'une simple influence, mais dans toute la force du terme, d'une véritable colonisation».
On verra plus loin ce qu'il faut penser de cette, « colonisation » dépourvue de liens politiques avec la métropole. Quant aux autochtones, leur nudité n'est pas plus un critère de « sauvagerie » qu'elle ne l'est pour les Montagnards du Laos ou du Viêt-nam. On a vu précédemment que les Hindous n'avaient pas trouvé devant eux des « sauvages » sans aucune espèce de culture, mais au contraire des gens doués d'une certaine civilisation, qui n'était pas sans traits communs avec celle de l'Inde pré-aryenne. La rapidité et la facilité avec lesquelles les Hindous aryanisés propagèrent la leur s'expliquent sans doute en partie par le fait que, dans les moeurs et les croyances de ces immigrants, les autochtones retrouvaient sous un vernis hindou un fonds commun à toute l'Asie des moussons.
Il ne s'agissait donc ni d'un contact entre inconnus, ni même d'un premier contact. Si l'hindouisation de l'Inde extérieure apparaît, aux environs du début de l'ère chrétienne, comme un fait nouveau, c'est que les Hindous qui n'en étaient pas à leur premier voyage, mais arrivaient en plus grand nombre, étaient accompagnés pour la première fois par des éléments cultivés capables de répandre les religions et les arts de l'Inde avec la langue sanskrite. L'hindouisation de l'Inde extérieure est la continuation, au delà des mers, de cette « brahmanisation » ayant son foyer primitif dans l'Inde du Nord-Ouest et qui « commencée bien avant le Buddha se continue de nos jours au Bengale comme dans le Sud »(1.L. DE LA VALLÉE POUSSIN, Dynasties et histoire de l'Inde, p. 360 ; V. aussi M. N. SRINIVAS, A note on sanskritization and westernization, Far Eastern Quaterly, XV, 1956, p. 481. — V. RAGHAVAN, Variety and Integration in the pattern o' Indian culture, Ibid, p. 497. — J. F. STAAL, Sanskrit and Sanskritization, J. Asian Studies, XXII, 1963, p. 261-275.). Et, en fait, les plus anciennes inscriptions sanskrites de l'Inde extérieure ne sont pas de beaucoup postérieures aux premières inscriptions sanskrites de l'Inde propre.
L'hindouisation doit donc s'entendre essentiellement comme l'expansion d'une culture organisée, fondée sur la conception hindoue de la royauté, caractérisée par les cultes hindouistes ou bouddhiques, la mythologie des Purânas, l'observance des harmaçâstras, et ayant pour moyen d'expression la langue sanskrite. C'est pourquoi au lieu d'« hindouisation », on parle parfois de « sanskritisation ».
Mais naturellement, cette civilisation sanskrite ou indienne, transplantée dans l'Asie du Sud-Est, et dont la seule différence avec la « civilisation sanskrite » du Bengale et des pays dravidiens est peut-être le fait qu'elle s'est propagée par voie maritime, tandis que l'autre s'est propagée par voie de terre et en quelque sorte par « osmose », cette civilisation indienne de l'Asie du Sud-Est qu'on appelle suivant les pays « indo-khmère, indojavanaise, etc. », est naturellement celle que l'on peut connaître par les documents épigraphiques et archéologiques. C'est celle d'une élite, et non celle de l'ensemble de la population dont les croyances, le mode de vie sont encore très insuffisamment connus. Tant qu'on n'en saura pas davantage, il sera vain d'essayer d'arbitrer le conflit opposant ceux pour qui les sociétés indigènes ont conservé sous un vernis indien l'essentiel de leurs caractères originels, à ceux pour qui elles se sont intégrées dans une société de type indien (1.Sur ces discussions entre sociologues et indianistes, v. F. D. K. BOSCH, a Local Genius » en oud-javaansche Kunst. Med. Inst. Amsterdam, 1952. — G. CŒDÈS, Le substrat autochtone et la superstructure indienne au Cambodge et à Java, Cahiers d'hist. Mondiale, I, 2, oct. 1953.)
2. Les premiers témoignages sur l'hindouisation
de l'Inde extérieure.
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On a voulu trouver dans un passage de l' Arthaçâstra, traité de politique et d'administration du brahmane Kautilya, le ministre de Chandragupta (fin du IVe —début du IIIe siècle av. J.-C.), la preuve que la colonisation ainsi entendue de l'Inde remonte au moins jusqu'à l'époque des empereurs Maurya. L. Finot (2 Les origines de la colonisation indienne en Indochine, BEFEO., XII, 8, p. 1-4.) a fait justice de cette théorie basée sur un texte dont l'antiquité, sous sa forme actuelle, n'est rien moins que certaine. Même ancien, l' Arthaçâstra qui recommande simplement au roi de « peupler un pays vieux ou neuf en enlevant le territoire d'un autre ou en dégorgeant le trop-plein du sien », ne prouverait d'ailleurs pas grand'chose, et serait moins explicite que les Jâtakas avec leurs récits de navigateurs et le Râmâyana (3. S. Lévi, Pour l'histoire du Râmâyana, Journal Asiatique, janv.-fév. 1918, p. 80 et suiv.) qui mentionne Java et peut-être Sumatra. Le Niddesa, texte canonique pâli qui remonte au plus tard aux tout premiers siècles de l'ère chrétienne, est déjà mieux renseigné : il énumère une série de toponymes sanskrits ou sanskritisés dont l'identification avec des localités de l'Inde extérieure a été proposée par SYLVAIN LÉVI (4.Ptolémée, le Niddesa et la 13,Et. Asiat. EFEO., I I, p. 1-55.) Dans l'état actuel des connaissances, ni les documents archéologiques et épigraphiques, ni les sources étrangères ne permettent de remonter plus haut que le Niddesa. Voici d'ailleurs, en anticipant quelque peu sur le chapitre suivant, quels sont les plus anciens témoignages sur l'existence de royaumes hindous dans l'Inde extérieure.
En Birmanie, — abstraction faite de la mission religieuse des moines bouddhistes Sona et Uttara que l'empereur Açoka aurait envoyés au IIIe siècle av. J.-C. à Suvannabhûmi, le « pays de l'or » généralement identifié, à tort ou à raison, avec l'ancien pays môn, et plus particulièrement avec la ville de Thatön, — on n'a aucun vestige de la pénétration indienne avant les fragments du canon pâli trouvés à Môza et à Maungun, sur l'ancien site de Prome, et datant des environs de 500 ap.J.-C. (1.Cf. infra, p. 122.)
Dans le Bassin du Ménam, le site de P'ra Pathom et, plus à l'ouest, celui de P'ong Tük (2.Cf. infra, p. 123.) sur la rivière de Kanburi, ont livré des soubassements d'édifices et des sculptures bouddhiques de style Gupta et post-Gupta (3.La période Gupta commence dans l'Inde au IV' siècle ap. J.-C. A P'ra Pathom on a trouvé plusieurs « roues de la Loi » en pierre qui représentent la vieille tradition aniconique du bouddhisme, mais qui, vu leur décor, ne sont pas antérieures au VI' siècle. V. G. CŒDÈS, Une roue de la Loi avec inscription en poli provenant du site de P'ra Pathom, Artibus Asiae, XIX, 1956, p. 221.), et une statuette de Buddha en bronze qu'on a cru d'abord appartenir à l'école d'Amarâvati (4. « Amarâvati, située non loin de l'embouchure de la Krishnâ, écrit A. FOUCHER (Art gréco-bouddhique, II, p. 617), semble avoir été l'un des grands ports d'embarquement de l'influence gréco-bouddique pour son exportation en Indochine et dans l'Insulinde ».L'école d'Amarâvatî fleurit dans l'Inde du 11e au IV' siècle ap. J.-C. C'est à elle qu'appartiennent les images du Buddha, généralement debout, vêtu d'une robe monastique plissée, qui constituent dans bien des cas les plus anciens témoignages tangibles de la venue des Hindous dans l'Inde extérieure. Ces images représentent le Buddha Dipankara, dont le nom évoque les îles (dîpa, dvîpa), et qui semble avoir été le protecteur des gens de mer (A. FOUCHER, Iconographie bouddhique, p. 77-84). Sur la datation et l'origine indienne ou singhalaise des images du Buddha , dites d'Amarâvati dans l'Asie du Sud-Est, V. MIRELLA LEVI D'ANCONA, Amarâvati, Ceylan and the three " imported bronzes", Art Bull., XXX IV, 1952. — P. DUPONT, Les Buddha dits d' Amardvall en Asie du Sud-Est, Proc. XXIII«, Congrès Orient., Cambridge, 1954, p. 269.),
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ce qui aurait permis de remonter au IIIe ou au IVe siècle ap. J.-C., mais qui est en réalité sensiblement plus tardive (1. Sans parler d'une lampe alexandrine en bronze (Ch. PICARD, La lampe alexandrine de P'ong Tuk (Siam), Artibus Asiae, XVIII, 1955. p. 137-149), témoin de relations avec l'Occident qui peuvent remonter à l'époque où les Chinois mentionnent le voyage de musiciens et d'acrobates romains de Birmanie en Chine (120 ap. J.-C.), et la soi-disant « ambassade » de Marc-Aurèle (166 ap. J.-C.).
Les statues brahmaniques de Si T'ep sur le Nam Sak ne sont peut-être pas aussi anciennes que je l'avais cru en les publiant pour la première fois en 1932 (2.Etudes d'orientalisme (Mélanges Linossier), p. 159-164. Voir à ce sujet : P. Dupont, Vishnu mitrés de l'Indochine occidentale, BEFEO., XL I, p. 233-254.), mais les inscriptions provenant du même site ne peuvent être
postérieures aux Ve-VIe siècles ap. J.-C.(3. Indian Art and Lettres, 1936, p. 66 et 85. Cf. B. CH. CHHABRA, Expansion of Indo-Aryan culture, J. As. Soc. Bengal, Letters, I. 1935, p. 54-55).Une statuette
de Buddha en bronze d'influence Gupta et pouvant remonter au IVe siècle a été trouvée dans la région de K'orat (4.Journal Siam Soc., XXI, 1928, pl. 18).
Au Cambodge, les Chinois placent au fer siècle ap. J.-C. la fondation par le brahmane Kaundinya du royaume de Fou-nan, avec lequel ils entrèrent en relation dans la première moitié du IIIe siècle ap. J.-C., époque à laquelle remonte la plus vieille des quatre inscriptions sanskrites que nous a léguées ce pays (5.Pour le Fou-nan, le Champa, la Malaisie et l'Insulinde, voir les références au chapitre suivant). La statuette en bronze de Poseidôn trouvée à Tra-vinh (Cochinchine) et inspirée par la célèbre statue de Lysippe sur l'isthme de Corinthe (6.Ch. PICARD, A figurine of Lysippan type from the Far East. The Tra Vinh bronze « Damer », Artibus Asiae, XIX, 1956, p. 342-352.), et les objets variés provenant des fouilles
d'Oc Eo, dans l'Ouest cochinchinois, au Sud du Phnom Bathé, dont l'un des plus anciens est une médaille d'or à
l'effigie d'Antonin le Pieux datée 152 ap. J.-C.(1.L. MALLERET, L'archéologie du delta du Mékong, III, Paris, 1962, p. 115.) , ne
constituent pas à vrai dire des témoignages sur l'hindouisation ; mais cette médaille romaine voisine à Oc Eo avec d'autres objets proprement hindous, notamment des intailles et des sceaux avec inscriptions sanskrites qui datent de la même époque et des siècles suivants (2.Sur les trouvailles faites à Oc Eo, cf. G. CODES, Fouilles en Cochinchine. Le site de Go Oc Eo, Artibus Asiae, X, 1947, p. 193-199. — L. MALLERET, La trace de Rome en Indochine, Actes XXII° Congrès Orient, Istambul, 1951, p. 332 (avec bibliographie très complète); L'archéologie du delta du Mékong, Paris, 4 vol. 1959-1963 (Publ. EFEO).
Du royaume de Champa, sur la côte du Viêt-nam actuel, les Chinois commencent à parler à partir de 190-193 ap. J.-C. Le plus ancien vestige archéologique trouvé jusqu'à présent en pays cham est le Buddha de Dông-düông (Quang-nam) qui est un des plus beaux spécimens de l'art dit d'Amarâvatî (3.V. ROUGIER, Nouvelles découvertes chames au Quang-nam, Bull. Comm. Arch. Indochine, 1912, p. 212-213 ; BEFEO., XI, p. 471 ; XXI, p. 72. — A. K. COOMARASWAMY, Hist. of Indian and Indonesian art, p. 197.), mais qui est en réalité d'influence Gupta et date au plus tôt du IVe siècle.
Sur la Péninsule Malaise, les Chinois mentionnent de petits États hindouisés à partir du IIe siècle ap. J.-C. Les inscriptions sanskrites n'y remontent pas au delà du IVe (4. Signalons pour mémoire que des fragments de vases attiques remontant aux IVe-Ve siècles avant l'ère chrétienne ont été trouvés à Tengku Lembu (Perlis), J. Mal. Br. RAS., XXV, 1952, p. 187).
Dans l'Archipel, les inscriptions sanskrites du Mûlavarman dans la région de Kutei, à Bornéo, datent du début du Ve siècle ap. J.-C., et celles de Pûrnavarman, dans la partie occidentale de Java, du milieu du même siècle. Mais certaines images du Buddha sont plus
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anciennes, notamment celle qui a été découverte à Célèbes (1.Cf. supra, p. 24.), qui est la plus vieille et qui répond à la tradition d'Amarâvatî et de Ceylan (IVe-Ve siècles ?), celle qui a été trouvée dans le Sud de la province de Jember (Java oriental) (2.W. Conx, Buddha in der Kunst des Ostens, Leipzig, 1925, p. 28.) d'influence singhalaise (IVe-VIe siècles), et enfin le Buddha de la colline de Seguntang à Palembang (Sumatra) (3.F. M. SCHNITGER, The archaeology of Hindoo Sumatra, Leyde, 1937, pl. I).
En somme, rien de tout cela ne nous fait remonter
plus haut que PTOLÉMÉE IIe siècle ap. J.-C.) (4.L'édition à consulter pour l'Inde et l'Extrême-Orient est celle de L. RENOU, La Géographie de Ptolémée, l'Inde (VII, 1-4), Paris, Champion, 1925. Pour les essais de « redressement » de la carte de Ptolémée et d'identification des noms géographiques de l'Inde transgangétique, cf. surtout : G. E. GERINI, Researches on Ptolemy's Geography of Eastern Asia, Londres, 1909 ; A. BERTHELOT, L'Asie ancienne centrale et sud-orientale d'après Ptolémée, Paris, Payot, 1930 ; A. HERRMANN, Das Land der Seide und Tibet fin Lichte der Antike, Leipzig, 1938. Les résultats basés sur des calculs mathématiques sont très décevants, et seule la philologie a permis jusqu'ici d'obtenir des identifications satisfaisantes.) dont la
nomenclature géographique, pour l' Inde transgangétique, est déjà remplie de toponymes à consonance sanskrite, alors qu'au siècle précédent POMPONIUS MELA, PLINE l'Ancien, et le Périple de la Mer. Erythrée (5.Suivant J. PIRENNE, La date du Périple de la Mer Erythrée, Journal Asiat., CCXL IX, 1961, p. 441, ce texte daterait des environs de l'année 230 A.D., et serait par conséquent postérieur à Ptolémée.) ne connaissent encore que d'une façon très vague un pays de l'or, « Chrysê », situé au delà des bouches du Gange.
Malgré cela, G. FERRAND, croyant à tort que Java était déjà hindouisée en 132, et supposant « que l'hindouisation des Javanais n'a pu s'effectuer que lentement, au cours de longues années », en concluait que « les débuts de l'hindouisme dans l'Inde transgangétique et en Indonésie doivent être antérieurs à notre ère » (6. J. Asiat., juillet-août 1919, p. 20. — L'identification Ye-tiao = Yavadvîpa (Java) admise par G. FERRAND (Ibid., nov.-déc. 1916, p. 520). a été combattue par R. STEIN, Le Lin-yi, cf. infra, p. 104, n. 7... Cette conclusion ne s'impose pas avec une telle évidence, si l'on se rappelle ce qui a été dit de l'ancienneté et de la permanence des contacts entre l'Inde propre et les pays au delà du Gange. Il aura suffi d'un afflux plus grand de commerçants et d'immigrants, accompagnés de religieux ou de lettrés, pour déclencher très vite la fondation de royaumes hindous là où il n'y avait auparavant que des tribus aborigènes. La plus ancienne inscription sanskrite du Fou-nan n'est postérieure que d'un siècle et demi à la date fixée par les Chinois pour la fondation du Fou-nan par l'union d'un brahmane et d'une femme nue. Il me paraît donc prudent de dire simplement que la colonisation hindoue, intense aux IIe-IIIe siècles de notre ère, porta tous ses fruits au IVe et au Ve.
On peut ajouter que la présence, sur la côte du Viêt-nam central et à Célèbes, d'images du Buddha de provenance indienne antérieure au Ve siècle, est une preuve de l'ampleur des voyages qui, dès les premiers siècles de l'ère chrétienne, portèrent les Hindous jusqu'à l'extrême limite que devait atteindre leur colonisation.
3. Les causes de l'expansion hindoue.
Quelle raison attribuer à cet essor maritime d'un peuple pour qui la traversée de « l'eau noire » et le contact avec les barbares Miecch a entraînent souillures et pollution (1.C'est du moins une croyance assez répandue. Mais, à ce sujet, M. J. Filliozat veut bien me signaler un passage du Mrigendrâgama » qui suppose licites les voyages sur mer pour conquêtes ou par intérêt et prescrit l'emploi d'un feu clair pour les rites afférents » (Publ. Inst. Pondichéry, n° 23, 1962, p. 76) ? On en a recherché les causes lointaines au IIIe siècle av. J.-C., dans la sanglante conquête du Kalinga, sur la côte orientale de l'Inde, par Açoka, et dans l'exode de population qu'elle aurait provoquée : mais on est en
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droit de se demander pourquoi les effets ne s'en seraient fait sentir que trois siècles après. Tout au plus peut-on supposer que les fuyards, s'il y en eut, ouvrirent la voie à une émigration postérieure plus importante.
On a songé à la pression exercée sur la masse de la population hindoue par les invasions des Kushânas au premier siècle de l'ère chrétienne (1.L. DE LA VALLÉE POUSSIN, L'Inde aux temps des Mauryas et des barbares, Grecs, Scythes, Parthes et Yue-tchi (Histoire du Monde, VI, I), Paris, 1930. — Cf. S. Lévi, Kanishka et S'âtavâhana, J. Asiat., janv.-mars 1936, p. 94.), ce qui serait chronologiquement plus admissible. Mais ce n'est là qu'une supposition que n'est encore venu étayer aucun fait précis.
On a aussi émis l'hypothèse que des aventuriers indiens de haute caste aient pu venir chercher fortune outre-mer (2.C. C. BERG, Hoofdlijnen der Javaansche Litteratuur-Geschiedenis, Groningen, 1929.) Mais ce n'est qu'une hypothèse.
Par contre, on possède une série d'indices montrant que l'expansion hindoue aux premiers siècles de l'ère chrétienne est d'origine commerciale.
Le contact établi entre le monde méditerranéen et l'Orient à la suite de la campagne d'Alexandre, la fondation dans l'Inde de l'empire d'Açoka et plus tard de celui de Kanishka, la naissance en Occident de l'empire des Séleucides et de l'Empire romain avaient donné au commerce des « denrées de luxe » un essor que déploraient les moralistes latins du Ier siècle (3.E. H. WARMINGTON, The commerce between the Roman Empire and India, Cambridge, 1928. — G. JOUVEAU-DUBREUIL, L'Inde et les Romains, Paris, 1921. — H. G. RAWLINSON, Intercourse between India and the Western world, Cambridge, 1916. — M. P. CHARLESWORTH, Trade-routes and commerce of the Roman Empire, Cambridge, 1926. — J. FILLIOZAT, Les échanges de l'Inde et de l'Empire romain aux premiers siècles de l'ère chrétienne, Rev. hist., janv.-mars 1949 ; — dans son compte-rendu du présent ouvrage (Journal Asiat., CCXXXV II, 1949, p. 368), le même auteur donne d'intéressants détails sur le commerce de la cinnamome ou cannelle. — Cf. aussi : sur le commerce du camphre et autres denrées : O. W. WOLTERS, The Po-ssu pine trees, Bull. School Orient. and Afric. Stud., XXIII, 1960, p. 323-350, et BUDDHA PRAKASH, Pilrastkadapa, Artibus Asiae, XXIV, 1961, p. 399-402). Or, les épices,
les bois de senteur (santal, bois d'aigle), les résines parfumées (camphre, benjoin) comptent parmi les produits spécifiques des pays et des îles au delà du Gange : Takkola, le «marché des cardamomes », Karpûradvipa « l'île du camphre », Narikeladvipa, « l'île des cocotiers », et tant d'autres toponymes sanskrits analogues, montrent quel genre d'intérêt attirait les Hindous vers ces régions.
Mais peut-être leur attrait eût-il été moins grand si elles n'avaient eu aussi la réputation d'être douées d'une richesse en or, dont la géographie grecque et latine avait recueilli le lointain écho.
« Je voudrais, écrit SYLVAIN LÉVI (1.K'ouen-louen et Dvipântara, Bijdr., 88, 1931 p. 627.), à propos de Kanakapurî, « la ville de l'or » dans le Dvîpântara, souligner le rôle que la recherche de l'or a joué dans l'expansion hindoue en Indochine et en Indonésie ; ce ne sont pas seulement les appellations classiques de Suvarnabhûmi et de Suvarnadvîpa qui en témoignent ; les noms de fleuves et de rivières enregistrés par PTOLÉMÉE dans ses Tables évoquent, sous de multiples altérations d'origine dialectale, qui décèlent peut-être la variété d'origine des chercheurs d'or, le « fabuleux métal » que les sables indonésiens n'ont pas cessé de charrier. C'est l'or qui a attiré l'Inde vers l'Eldorado de l'Extrême-Orient ».
Pour nous, à qui le XIXe siècle a révélé les riches gisements de Californie et d'Afrique du Sud, la capacité aurifère de l'Inde extérieure ne paraît pas justifier pareille «ruée ». Mais l'or était alors beaucoup plus rare, et, — fait important qui ne semble pas avoir été mis
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en relation avec l'hindouisation de l'Inde extérieure —, l'Inde venait, peu avant le début de l'ère chrétienne, de perdre sa principale source d'importation du métal précieux.
Elle l'achetait en effet en Sibérie, d'où les caravanes le lui apportaient par la route traversant la Bactriane ; et les grands mouvements des peuples d'Asie centrale aux deux derniers siècles avant l'ère chrétienne (1. L. DE LA VALLÉE POUSSIN, loc. cit.) eurent précisément pour résultat de couper cette route et de priver l'Inde de l'or dont elle avait besoin. C'est la raison pour laquelle au premier siècle ap. J.-C., elle chercha à importer de l'empire romain ces monnaies dont son sol a livré tant de spécimens (2.R. SEWELL, Roman coins found in India, J. Roy. As. Soc., 1904, p. 591-638. — W. W. TARN, Greeks in Bactria and India, p. 106-109. — P. MEILE, Les Yaoanas dans l'Inde tamoule, J. Asiat., 1940-1941, p. 86-87. — La liste la plus récente et la plus complète a été donnée par le Dr WHEELER dans Ancient India, 2, p. 116-121.), et dont une partie devait être fondue pour l'usage courant. Mais l'empereur Vespasien (69-79 A. D.) ayant réussi à arrêter cette fuite de numéraire qui portait un grave préjudice à l'économie impériale, il n'est pas impossible que le désir de trouver une autre source ait été l'une des raisons de l'exode des aventuriers vers la « Chersonèse d'Or ».
Leurs lointains voyages outre-mer se trouvèrent d'ailleurs favorisés par deux circonstances de natures fort différentes.
La première est d'ordre matériel ; ce fut le développement des marines indiennes et chinoises (3.Sur les premières relations entre l'Inde et la Chine par voie de mer, cf. P. PELLIOT, in T'oung Pao, XIII, 1912, p. 457-461, et K. A. KANTA SASTRI, The beginnings o/ intercourse between India and China (Ind. Hist. Quart., XIV, 1938, p. 380-387) dont les conclusions sont peut-être discutables, mais qui donne des références. — Cf. aussi l'important article de WANG Gurvowv, The Nanhai trade, a study of the carly history of Chinese trade in the South China sea, J. Malayan Br. RAS., XXXI, 2, 1958.) , et la
construction de ces jonques de haute mer pouvant transporter de 600 à 700 passagers, dont la construction empruntait la technique en usage dans le golfe Persique (1.P. PELLIOT, Textes chinois concernant l'Indochine hindouisée, Et. Asiat. EFEO., II, p. 261.). La description détaillée qu'en donne un texte chinois du IIIe siècle ap. J.-C. (2.Ibid., p. 255.) montre que leur gréement longitudinal permettait peut-être l'allure « au plus près », innovation capitale dans l'art de la navigation. On sait d'autre part que vers le milieu du Ier siècle de l'ère chrétienne, le pilote grec HIPPALOS avait découvert l'alternance périodique des moussons, que les Arabes connaissaient mais tenaient secrète. Il en résulta un prodigieux essor du commerce maritime entre l'Inde et les ports de la mer Rouge, porte de l'Occident. « Il faut descendre quatorze siècles plus tard, écrit S. Lévi (3.L'Inde civilisatrice, p. 156. ), pour rencontrer une révolution économique comparable à celle-ci, quand les découvertes des Portugais changent de fond en comble les voies commerciales de toute l'Asie ». Les communications, par voie de mer, de l'Inde avec les terres et les îles de l'Est ne purent manquer d'en être affectées.
L'autre circonstance, d'ordre moral, fut le développement du bouddhisme : en abolissant pour ses adeptes les barrières des castes et le souci exagéré de la pureté raciale, il supprimait du même coup, pour les Hindous convertis à la nouvelle religion, les entraves que la crainte d'une pollution au contact des barbares mettait précédemment à leurs voyages maritimes.
On est ainsi amené à se représenter l'expansion de la civilisation hindoue vers l'Est au début de l'ère chrétienne comme résultant, au moins pour une grande part,
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d'entreprises commerciales, d'un afflux continu de navigateurs, recrutés à l'origine dans ce milieu des « marchands de mer », dont tant de types sont dépeints dans la littérature bouddhique ancienne et qui semblent avoir eu pour le Buddha Dîpankara « calmant les flots » une dévotion particulière (1.SYLVAIN LÉvi, Les marchands de mer et leur rôle dans le bouddhisme primitif, Bull. Assoc. Amis de l'Orient, oct. 1929, p. 19-39.) « Un grand nombre de récits du Jâtaka, écrit SYLVAIN LÉVI (2.Manimekhald, divinité de la mer. Bull. Lettres Acad. Belgique, 1930, p. 282. CL Ind. Hist. Quarterly, VII, 1931, p. 173 et 371.), ont trait à des aventures de mer ; la mer et la navigation tenaient manifestement une grande place dans la vie de l'Inde à l'époque où ces récits furent imaginés ».
4. Le mode de formation des premiers établissements hindous.
Par quel processus les commerçants en quête des épices et les aventuriers à la recherche de l'or parvinrent-ils à constituer des communautés assez homogènes et assez fortement organisées pour donner naissance à de véritables royaumes hindous ?
On ne peut essayer de s'en faire une idée qu'en observant ce qui s'est passé ailleurs et dans d'autres temps, mais dans des circonstances analogues.
G. FERRAND a écrit sur l'hindouisation de Java plusieurs pages qui contiennent sans doute une bonne part d'imagination, mais qui peuvent être appliquées avec quelques réserves aux autres pays de l'Inde extérieure. J'en citerai quelques extraits (3.Le K'ouen-louen, J. Aslat., juillet-août 1919, p. 15 et suiv.) :
« La réalité a du être à peu près ceci : deux ou trois navires de l'Inde naviguant de conserve arrivent de proche .en proche jusqu'à Java. Les nouveaux venus
entrent en relation avec les chefs du pays, se les rendent favorables par des présents, par des soins donnés aux malades et par 'des amulettes. Dans tous les pays de civilisation primitive où j'ai vécu, du golfe d'Aden et de la côte orientale d'Afrique à la Chine, les seuls moyens efficaces de pénétration pacifique restent partout les mêmes : cadeaux de bienvenue, distribution de médicaments curatifs et de charmes préventifs contre tous les maux et dangers, réels et imaginaires. L'étranger doit être et passer pour riche, guérisseur et magicien. Personne n'est à même d'employer de tels procédés aussi adroitement qu'un Hindou. Celui-ci se prétendra sans doute d'extraction royale ou princière, ce dont son hôte ne peut qu'être favorablement impressionné.
« Immigrés en cette terra incognita, les Hindous ne disposent pas d'interprète. Il leur faut donc apprendre la langue indigène qui est si différente de la leur et surmonter ce premier obstacle pour acquérir droit de cité chez les Mlecch'a. L'union avec des filles de chef vient ensuite (1.Sur les mariages mixtes, attestés par divers textes, cf. infra, p. 53.), et c'est alors seulement que l'influence civilisatrice et religieuse des étrangers peut s'exercer avec quelque chance de succès. Leurs femmes indigènes, instruites à cet effet, deviennent les meilleurs agents de propagande des idées et de la foi nouvelles : princesses ou filles nobles, si elles en affirment la supériorité sur les moeurs, coutumes et religions héritées des ancêtres, leurs compatriotes ne pourront guère y contredire.
« Pour la diffusion de ces nouveautés sociales, morales et religieuses, le javanais n'a pas de termes équivalents, ne les connaissant pas. Il a donc fallu imposer la terminologie indienne dans tous ces domaines, — terminologie
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dont on use encore en Indonésie après deux millénaires ».
G. FERRAND base cette reconstitution hypothétique sur son expérience personnelle de la pénétration islamique chez les Sakalaves de Madagascar. Un bon connaisseur du monde indonésien, R. O. WINSTEDT, paraphrase ce passage dans son Histoire de la Malaisie (1.History of Malaga, J.Branch. RAS., XIII, 1935, p. 18; Indian influence in the Malay world, J. Royal Asiat. Soc., 1944, p. 186.) , et y ajoute d'autres rapprochements : « Avec le temps, écrit-il, quelques-uns de ces Hindous prirent femmes dans les grandes familles indonésiennes et introduisirent les conceptions indiennes de la royauté, exactement comme mille ans plus tard des Tamouls musulmans se marièrent dans les familles des Sultans et des Bendaharas de Malacca. L'arrivée des Hindous en Malaisie semble avoir été très analogue à l'arrivée postérieure des Musulmans de l'Inde et du Hadramaut, le brahmane et le kshatriya prenant la place que devait usurper le Sayid ».
Tel fut sans doute le premier stade de l'hindouisation. Entreprises individuelles ou corporatives de caractère pacifique et sans plan préconçu, plutôt qu'émigration massive qui aurait modifié bien davantage le type physique des populations austro-asiatiques et indonésiennes de l'Inde extérieure. C'était, en gros, l'opinion de N. J. KROM (2.N. J. KROM, Hindoe-Javaansche Geschiedenis, La Haye, 1931.), à laquelle on a objecté qu'il était difficile, pour des Indiens rassemblés dans des comptoirs côtiers, d'avoir avec les sociétés indigènes de l'intérieur des contacts de nature à exercer une influence culturelle quelconques.(3. F. H. VAN NAERSSEN, Culture contacts and social conflicts in Indonesia, S. Asia Inst., 1946 ; De aanvang van het Hindu-indonesische accUlturatte process, Orientalia Neerlandica, 1948, p. 414-422 ; Het sociaal aspect van acculturatie in Indonesia, Z aire, juin 1948.).
Mais, après ces marchands et en quelque sorte dans
leur sillage, il faut faire une large place à des éléments cultivés, appartenant aux deux premières castes, sans quoi l'on ne comprendrait pas l'éclosion de ces civilisations de l'Inde extérieure, profondément imprégnées de religion hindoue et de littérature sanskrite. A cet égard on a émis l'hypothèse que des brahmanes, réputés pour leurs pouvoirs magiques d'après les dires des marchands, aient pu être appelés par des chefs indigènes pour augmenter leur pouvoir et leur prestige (1.J. C. VAN LEUR, Indonesian trade and society, La Haye, 1955.). On en a d'ailleurs la preuve pour le premier royaume sur lequel les Chinois donnent des renseignements précis : au Fou-nan, quelques fonctionnaires étaient des Hindous, reconnaissables à ce qu'ils avaient pour nom de famille le terme ethnique Tchou (2. Abréviation de T'ien-Tchou, "l'Inde". Cf. P. PELLIOT, Le Fou-nan, BEFEO., III, p. 252, n. 4.) par lequel les Chinois désignaient les gens originaires de l'Inde. Il n'est d'ailleurs pas certain que ces émigrants, d'un rang social plus élevé que les premiers navigateurs, aient tous été de purs Hindous de vieille souche aryenne. Parmi eux devaient se trouver bon nombre d'Anaryens qui, dans ces pays neufs et vis-à-vis des autochtones, avaient beau jeu pour prétendre appartenir à des classes sociales qui les eussent reniés dans l'Inde propre.
J'ai indiqué plus haut l'influence du bouddhisme sur l'essor du commerce maritime, et l'on a vu que dans bien des cas, les plus anciens témoins de l'hindouisation sont des images du Buddha Dîpankara, qui jouissaient d'une grande faveur auprès des navigateurs fréquentant les îles du Sud. Le rôle du bouddhisme est indéniable : il semble avoir ouvert la voie, grâce à son esprit missionnaire et à son absence de préjugés raciaux. Mais la plupart des royaumes qui se constituèrent dans
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l'Inde extérieure ne tardèrent pas à adopter la conception çivaïte de la royauté, basée sur le couple brahmanekshatriya et exprimée dans le culte du linga royal (1.F. D. K. Boson, Het Lingga-Heiligdom van Dincla, Tijdsch. Bat. Gen., 64, 1924, p. 227-291. — R. HEINE-GELDERN, Conception of state and kingship in Southeast Asia, Far Eastern Quart., II, 1942, p. 15-30.). « De même qu'en Grèce, écrit K. A. NILAKANTA SASTRI (2.Agastga, Tijd. Bat. Gen., 76, 1936, p. 503.) les colons emportaient avec eux du feu pris au foyer de la métropole, comme un signe de leur attachement filial au pays qu'ils quittaient en quête de nouveaux gîtes, de même les colons hindous emmenaient avec eux un culte, le culte çivaïte dans lequel Çiva jouait le rôle de gardien de l'État, grâce aux bons offices du brahmane chapelain du roi ».
La fondation de tels royaumes, la transformation d'un simple comptoir commercial en un État politique organisé, pouvait s'effectuer de deux façons différentes : ou bien un Hindou s'imposait comme chef à la population autochtone plus ou moins fortement imprégnée d'éléments hindous, ou bien un chef indigène adoptait la civilisation des étrangers et affermissait son pouvoir en s'hindouisant. Les deux cas ont dû se produire, mais dans le premier, et à supposer que la dynastie ait été purement hindoue à l'origine, il est peu probable qu'elle le soit longtemps restée, par suite des mariages mixtes auxquels les Hindous se trouvaient contraints. C'est un mariage de ce genre qui est à l'origine même de la première dynastie du Fou-nan, telle qu'elle est rapportée par les Chinois. Mais l'élévation de chefs autochtones au rang de kshatriya, à la faveur du vrâtyastoma ou rite brahmanique d'admission des étrangers dans la communauté orthodoxe (3.Cf. L. DE LA VALLÉE POUSSIN, Indo-européens et Indo-iraniens (Hist. du Monde, III), p. 168, 169, 174, 178 ; Dynasties et histoire de l'Inde (Ibid., VI, 2), p. 361. — S. LÉvi, Le Népal, I, p. 220. —L. RENOU, Bibliographie védique, 1931, p. 143 et 334.), devait être la règle et l'épigraphie en fournit des exemples. Le roi Mûlavarnam, qui a laissé à Bornéo des inscriptions sanskrites au début du Ve siècle (1.Supra, p. 42 et infra, p. 103.) , avait pour père Açvavarman, dont le nom est purement sanskrit, mais son grand-père portait celui de Kundunga, qui ne l'est certainement pas. Sanjaya, fondateur au VIIIe siècle de la dynastie javanaise de Matarâm (2.Cf. infra, p. 166-167.) , est neveu d'un certain Sanna dont le nom sonne comme la sanskritisation d'un nom javanais.
D'une manière générale, l'armature sociale de l'Inde dominée par le système des castes semble avoir subi de profondes modifications au contact des sociétés indigènes. Les généalogies de l'ancien Cambodge présentent souvent un curieux mélange de noms sanskrits et de noms khmers, qui faisait dire à A. BARTH que les brahmanes du Cambodge « ne paraissent pas avoir été bien scrupuleux à l'endroit de la pureté du sang »(3.Inscriptions sanscrites du Cambodge, p. 159, n. 10. La remarque de BARTH est motivée par un texte du XII siècle, mais ces mélanges de noms s'observent beaucoup plus tôt.) . C'est que ces brahmanes, s'ils voulaient faire souche, étaient bien obligés de donner de sérieuses entorses aux règles de l'endogamie. La possibilité de tels mariages mixtes a été contestée (4.J. C. VAN LEUR, Indonesian trade and society, p. 100.). Cependant, un texte chinois du Ve siècle (5.P. PELLIOT, Le Fou-nan, BEFEO., III, p. 279.) affirme que « dans le royaume de Touen-siun il y a plus de mille brahmanes de l'Inde. Les gens de Touen-siun pratiquent leur doctrine et leur donnent leurs filles en mariage ; aussi beaucoup de ces brahmanes ne s'en vont-ils pas » (6.Le Touen-siun était une dépendance du Fou-nan, probablement sur la Péninsule Malaise, cf. infra, p. 79. — Ce texte reste intéressant, même si ces p'o-lo-men du texte chinois n'étaient pas tous de caste brahmanique.).
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On peut invoquer sur ce point l'exemple de l'Inde du Sud où les brahmanes les plus stricts sont, physiquement parlant, de purs Dravidiens. L. DE LA VALLÉE POUSSIN a esquissé, avec références bibliographiques à l'appui, un vivant tableau du rôle assigné aux brahmanes dans les tribus du Bengale « en procès de brahmanisation », et montre « des brahmanes se mettant au service du clan pour tout le spirituel, soit que la dureté de l'âge de fer les contraigne aux pires concessions, soit que le clan s'adapte vraiment aux exigences d'une orthodoxie complaisante » (1.Dynasties et histoire de l'Inde, p. 361.).
De son côté, S. LÉvi (2.L'Inde civilisatrice, p. 23.) note que le travail du brahmanisme, « religion amorphe, sans chef, sans clergé, sans orthodoxie, sans programme », qui cependant a fait l'unité de l'Inde, se poursuit encore sous nos yeux. « Il annexe sans relâche de nouveaux prosélytes. Les tribus de la jungle aspirent à posséder elles aussi leur brahmane ; amené par séduction ou par razzia, le brahmane commence par reconnaître dans les fétiches du clan un avatar masqué de ses divinités ; il découvre ensuite à l'usage du chef du clan une généalogie qui le rattache aux cycles épiques ; il impose en retour ses pratiques, et surtout le respect de la vache, article initial de son credo ». On peut ajouter que le caractère particulier de la civilisation indienne « dans laquelle la manière de vivre est conforme à une certaine doctrine philosophicoreligieuse, devait fatalement amener son adoption en bloc par l'élite indigène qu'elle attirait. L'adoption de l'hindouisme entraînait celle du genre de vie des Indiens, et l'adoption du genre de vie des Indiens entraînait la pratique de l'hindouisme. Les Indiens apportaient aux chefs indigènes, non pas une administration toute faite, mais une technique administrative pouvant s'adapter, à de nouvelles conditions dans les pays d'outre-mer » (1.G. CŒDÈS, Les peuples de la péninsule indochinoise, p. 55.).
Les inférences que l'on peut tirer de ce qui se passe encore sous nos yeux dans l'Inde (2. Et à Ceylan, cf. J. Fillozat compte rendu du présent ouvrage, Journal Asiat., CCXXXVII. 1949, p. 369.) viennent ainsi confirmer les anciennes sources chinoises, d'après lesquelles les traits communs des pays des mers du Sud sont ceux, non de colonies hindoues de peuplement, mais de sociétés indigènes hindouisées.
« Ainsi, dit W. STUTTERHEIM à propos de Bali (3.Indian influences in Oid-Balinese art, Londres, India Soc., 1935, p. 6.) , apparurent de petits domaines gouvernés par des princes hindous ou hindouisés, où seuls les membres de la Cour devaient avoir du sang hindou dans leurs veines. La masse de la population restait indonésienne. Aujourd'hui le trivamça (les trois castes supérieures) constitue 7% de la population : le reste s'appelle kaula (serviteurs) ou çûdra ».
Ce processus se poursuivit pendant plusieurs siècles à la faveur des échanges que la fondation des premiers royaumes hindous de l'Inde extérieure avait favorisés et intensifiés, et dont inscriptions et textes chinois ont gardé le souvenir. Je dis à dessein « échanges », car il est vraisemblable que, parallèlement aux voyages des Hindous vers les pays d'Orient, il faille à partir d'une certaine époque tenir compte de la venue dans l'Inde de trafiquants indochinois et indonésiens, groupés en « colonies » dans quelques grands ports. Aussi, dans la pénétration de la civilisation hindoue, doit-on sans doute faire place à un élément qu'on semble avoir perdu de vue : je veux parler de l'action des natifs d'Indochine et d'Indonésie qui, de retour après un séjour
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outre-mer, ont dû contribuer pour une large part à répandre dans leurs pays les moeurs et les croyances de l'Inde. S'il est permis d'en juger par ce qui s'est passé récemment en Asie, les modes et les coutumes occidentales, le vêtement, les signes extérieurs de la politesse, le goût de certaines formes d'art, de littérature ou de distraction, ont été introduits plus vite et plus facilement dans la masse par les Asiatiques revenus d'Europe ou d'Amérique que par les Européens eux-mêmes. Il a dû en être de même autrefois dans les pays de l'Inde extérieure, où la pénétration de la culture indienne a peut-être été en partie l'oeuvre d'autochtones épris d'une civilisation supérieure.
Il faut enfin tenir compte de la propension des Hindous à réduire en traités (çdstra) les divers aspects de cette civilisation, depuis le droit (dharmaçâstra) et la politique (arthaçâstra) jusqu'à la recherche du plaisir (kâmaçâstra). Sans prétendre, comme on l'a fait (1.W. F. STUTTEIIEINI, Indian influences in 1hc lands of the Pacifie, p. 4-5. -- F. D. K. Licescur, Hel aragsluk van de Hindoe-Kolonisatie van den Archipel, Leyde, 1946.) , que « l'ensemble de la culture hindoue en Indonésie ait été acquis dans des livres et des manuels, les Hindous eux-mêmes ne jouant qu'un rôle tout à fait insignifiant ou même peut-être nul », il est certain que toute cette littérature technique et didactique en sanskrit a dû grandement faciliter la pénétration de la culture indienne dans les pays d'outre-mer.
Pour conclure ce paragraphe sur le mode de formation des établissements indiens, je crois bon de répéter ce que j'ai dit ailleurs (2.Les peuples de la péninsule indochinoise, p. 57.).
« Dans beaucoup de cas, l'établissement d'un royaume de type indien par le rassemblement sous l'autorité d'un
chef unique, Indien ou indigène indianisé, de plusieurs groupes locaux possédant chacun son génie tutélaire ou son dieu du sol, s'est accompagné de l'établissement, sur une montagne naturelle ou artificielle, du culte d'une divinité indienne étroitement associée à la personne royale et symbolisant l'unité du royaume. Cette coutume, associée à la fondation initiale d'un royaume ou à celle d'une nouvelle dynastie, est attestée dans tous les royaumes indiens d'Indochine. Elle conciliait le culte indigène des génies sur les hauteurs avec la conception indienne de la royauté, et donnait aux populations rassemblées sous un souverain unique un dieu en quelque sorte national, intimement associé ave la monarchie. 0 n a là un exemple typique de la façon dont l'Inde, en répandant sa civilisation en I ndochine, a su faire siens et assimiler des croyances et des cultes, étrangers, un exemple qui illustre la part relative qu'ont prise l'élément indien et l'élément indigène dans la formation des anciennes civilisations indochinoises, et la manière don t ces deux éléments ont réagi l'un sur l'autre ».