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Le processus d'acculturation des peuples indochinois a duré plusieurs siècles et certaines périodes furent davantage propices à la propagation du Brahmanisme grâce à ses missionnaires, qu'ils fussent brahmanes (brahmana), monarques (râja) ou lettrés (pandita).
* La première phase d'acculturation daterait des débuts de l'ère chrétienne et elle se serait poursuivie jusqu'au IIe siècle de notre ère.
Les preuves de ces faits nous sont révélées par les découvertes de l'archéologie, puisque les poteries de cette époque mises à jour ont été influencées par les styles de l'Inde et que, parmi les objets découverts, plusieurs d'entre eux provenaient de l'Ouest de la péninsule indochinoise, ayant été importés par des marchands indiens.
* La seconde phase d'acculturation s'avère plus précise quant à sa datation, puisqu'elle remonte à l'an 250 de notre ère. Elle fut suscitée suite aux relations qui s'établirent avec le roi Murunda de l'Inde, le roi Meou-louen, à l'instigation du roi Fan Tchan du royaume du Fou-nan. Murunda régnait alors sur le Gange et il reçut une ambassade du Fou-nan conduite par l'un des parents de Fan Tchan. En retour, il fit présent de quatre chevaux des Yue-tche ou Indo-Scythes au souverain du Fou-nan.
* Enfin, la troisième phase survint suite aux conquêtes de Samudragupta en Inde du Sud, soit entre 335 et 375. Ces conquêtes eurent pour conséquence la soumission du souverain Pallava, le descendant des Pahlava ou Parthes, et de ses vice-rois. Dès lors, l'aristocratie méridionale dut s'exiler vers les états de la Péninsule indochinoise, essentiellement au Fou-nan. Cette migration eut des répercussions fâcheuses. Ainsi, au Fou-nan, en 357, l'Indo-Scythe T'ien-tchou Tchan-t'an (Tchan-t'an ou Candan étant un titre en usage chez les Indo-Scythes) s'empara du pouvoir pour instaurer une nouvelle dynastie indo-scythe. L'influence des Indo-Scythes sera telle que les images préangkoriennes du dieu solaire Surya (lequel est représenté avec une tunique courte, des bottillons et une ceinture zoroastrienne) et du dieu Visnu portant une coiffure cylindrique sont d'inspiration iranienne.
Dès lors, les contacts avec l'Inde se développèrent de la péninsule de Malaisie jusqu'au plateau de Korat situé en Thaïlande du Nord-Est. Cependant, les voies d'accès que prirent les Indiens pour se rendre en Asie du Sud-Est restent incertaines. Selon Georges Coedès, trois hypothèses restent envisageables, résumons-en la teneur :
1) les Indiens seraient parvenus par bateau du sud de l'Inde en Malaisie, puis en Thaïlande, par les îles d'Andaman et de Nicobar ou bien par Nicobar et Achin. Dès lors, ils auraient pu se diriger vers :
a) Takua Pa en Thaïlande méridionale
b) Kedah, en Malaisie. Ensuite, ils auraient suivi les itinéraires pédestres existant entre Kedah et Singora (côte orientale de la Thaïlande) ou vers Patalung. Ils se seraient également dirigé vers Ligor puisqu'un ancien centre du Brahmanisme indien y est attesté, ensuite vers Nakhon Si Thammarat, Bandon et Kraet Chumpon. Une autre route est également attestée en raison des nombreux objets archéologiques découverts : celle qui va de Takua Pa à Chaiya.
2) De l'Inde centrale on peut se rendre à Martaban, à Moulmein ou encore à Tavoy en Birmanie. Ensuite, il faut franchir les montagnes et passer par les "Trois Pagodes" pour redescendre vers le delta du Menam Chao Praya via Kanchaburi. Cet itinéraire a été utilisé dès l'époque préhistorique ainsi que l'a démontré H. G. Quaritch Wales. Enfin, du Menam, il est possible de se rendre au plateau de Korat ou au Cambodge.
3) De l'Inde, les Indiens se seraient dirigés vers la Chine à travers l'Assam, la Haute Birmanie et le Yunnan, pour redescendre ensuite vers la Péninsule indochinoise.
Les premières inscriptions indochinoises datent des IVe-Ve siècles. Les principaux royaumes où se développa un proto-Brahmanisme furent le Champa, le Fou-Nan, l'ancien Cambodge et les royaumes de la péninsule malaise. Ultérieurement, les royaumes thaïs. Afin que le lecteur puisse se faire une idée de l'évolution du Brahmanisme au cours des âges, nous avons indiqué quelles ont été les traits spécifiques de cette religion en tenant compte des données épigraphiques et archéologiques les plus récentes. Ainsi, nous traiterons successivement des royaumes du Champa, du Fou-nan, de l'ancien Cambodge, des Etats de la Péninsule malaise, de Dvarati, de Srivijaya et des Thaïs.
Les premières inscriptions sanskrites du Champa remontent au règne de Bhadravarman, soit à la fin du IVe siècle. C'est avec Fan Hou-ta, fils et successeur de Fan Fo, que l'on a coutume d'identifier le roi Bhadravarman.
Selon A. Bergaigne (Inscriptions sanskrites du Champa et du Cambodge - N° XXI) et Louis Finot (Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient N° II), son nom apparaît dans les inscriptions de Quang-nam et dans le Phu-yên qui dateraient des environs de l'an 400.
Ce roi aurait été le fondateur du premier sanctuaire brahmanique de Mi-sön, sanctuaire dédié au culte de Siva Bhadresvara qui se trouvait représenté sous la forme d'un linga royal ou phallus symbolisant la réunion de la personne du roi Bhadravarman avec le dieu.
Une autre inscription que l'on considère comme la plus ancienne de l'ancien Champa est celle de Dông-yên-châu. Son texte est rédigé en langue chame et en vieil indonésien. Il y est fait mention du Nâga du roi, le dragon royal, ce qui constitue une référence évidente au Brahmanisme de l'Inde, puisque les nâga sont considérés comme des entités surnaturelles dont le culte remonte à l'Inde pré-aryenne.
Le premier document épigraphique relatif au Fou-nan est l'inscription sanskrite de Vô-canh, située dans la région de Nha-trang, près de la côte orientale du Vietnam central. On la date généralement de la fin du IIIe siècle av. J.C.. Elle serait brahmanique, car il y est fait mention d'un verset du Ramâyâna sanskrit de Valmiki.
La capitale du Fou-nan était Vyadhapura, "la cité des chasseurs" sise dans l'actuelle province de Prei Veng (Cambodge). (c. AP : la ville était proche de la colline de Ba Phnom située à 69 km à l'est de Phnom Phen sur la nationale 1. Il reste sur cette colline de 180 mêtres qui domine la plaine un réservoire taillé dans le grès. Les habitants parlent du Prasat Banchey).
L'épigraphie recense également deux autres inscriptions brahmaniques datant des Ve et VIe siècles :
1) une inscription visnuite dite de Kulaprabhavati, épouse du roi Kaundinya Jayavarman mort en 514
2) une inscription de leur fils, le prince Gunavarman. Le texte de l'inscription témoigne de la présence de la secte indienne des Bhagavata ou Pañcaratra au Fou-nan, secte visnuite ayant envoyé des missionnaires en Asie du Sud-Est dès les premiers siècles de notre ère.
Le roi Kaundinya Jayavarman était connu à la Cour de Chine, puisque l'Histoire des Ts'i méridionaux et l'Histoire des Leang rapportent que deux ambassades furent envoyées par lui à la Cour de Chine en 484 et en 503. La première ambassade fut confiée à un moine bouddhiste, Nagasena. Celui-ci fut chargé de remettre à l'Empereur de Chine deux stupa d'ivoire. Interrogé sur les religions du Fou-nan, ce moine répondit que <<la coutume du pays du Fou-nan est de rendre un culte au dieu Mahesvara. Le dieu descend sans cesse sur le mont Mo-tan.>>>. On a identifié Mahesvara au Siva indien, ce qui atteste de la présence des cultes sivaïtes au Fou-nan.
L'Histoire des Souei fait mention de l'ancien Cambodge. Elle rapporte qu'un sacrifice humain était accompli sur la montagne Ling-kia-po-p'o, le Lingaparvata de l'épigraphie sanskrite, par le roi lui-même. Ce sacrifice avait lieu durant la nuit en l'honneur du dieu de la montagne P'o-to-li, la divinité nationale des Kambuja, les ancêtres des actuels Khmers. En fait, il s'agissait d'un culte autochtone préaryen où le roi s'identifiait au dieu de la montagne.
Si le roi offrait au dieu un homme en sacrifice, c'était pour célébrer l'alliance entre le dieu et sa personne. Le Brahmanisme, religion qui a toujours prôné le pacifisme, ne put interdire ce type de rite puisqu'il était le garant de la fonction royale. C'est pourquoi il se poursuivit tardivement - au cours des années 1910-1930, avant la dernière guerre mondiale, dans la principauté de Battambang, ce rite aurait encore été pratiqué.
Sous le règne d'Isanavarman Ier, ce fut le Sivaïsme qui imposa son hégémonie à toutes les sectes du Brahmanisme. C'est de ce règne que date l'inscription de Sambor Prei Kuk datée de 627 de notre ère où il y est fait mention pour la première fois de la secte sivaïte des Pasupata.
D'autre part, le Visnuisme est attesté par l'inscription de Kuk Prah Kot qui mentionne les dons offerts à Cakratirthasvamin, l'un des aspects de Visnu. Cependant, durant ce règne s'amorça un syncrétisme des cultes ainsi qu'en témoignent trois inscriptions de cette époque faisant l'éloge du Harihara, c'est-à-dire de l'image mixte des dieux Visnu et Siva. Le culte du Harihara fut instauré en Inde par Sankaracarya. Durant un séjour à Maïsur, Sankara visita le Harihara et son célèbre temple dédié au culte de Visnu. Mais les brahmanes qui en avaient la garde lui refusèrent l'entrée dans le temple sous le prétexte qu'il portait un collier de graines de myrobolan. Sankara expliqua aux brahmanes qu'il n'existait aucune différence entre Visnu et Siva. Les desservants du temple finirent par accéder à sa requête mais, à leur grande surprise, la statue de Visnu avait changé d'aspect, la partie gauche étant à l'image de Siva et celle de droite à l'image de Visnu.
Le culte voué au Harihara bénéficia de la faveur des Brahmanistes de toutes les sectes ainsi que l'atteste l'inscription de Vat Prei Val. Cependant, à la mort de Jayavarman Ier en l'année 681, l'ancien Cambodge dut se diviser en deux états : le Tchen-la de terre et le Tchen-la de l'eau.
Dès lors, le Sivaïsme et le Visnuisme prospèrent indépendamment l'un de l'autre. Cette époque de troubles ne nous a légué que peu d'inscriptions. Tout d'abord, celle du Baray datée de 713 de notre ère où il y est fait mention d'un brahmane Saiva originaire du Madhyadesaja en Inde du Nord, qui épousa la fille de Jayavarman Ier, la princesse Sobhajaya.
En 802, Jayavarman II inaugure l'institution du Devaraja. Avec cette nouvelle institution, le roi devait être considéré comme un dieu par ses sujets et le dessein d'un tel culte était de rompre les liens de vassalité avec le royaume de Java, mais aussi d'unifier l'ancien Cambodge. Le suksmantaratman du roi, son moi subtil, était d'ailleurs symbolisé par le linga de Siva, en l'occurrence un phallus de pierre. Tout en étant fidèle au Sivaïsme, Jayavarman II ne cachait pas sa sympathie pour le Visnuisme. Ainsi, avait-il fait venir à sa Cour un purohita visnuite de la secte des Bhagavata, le Bhagavata Kavi. Or, les purohita avaient pour fonction d'être les conseillers et les guides spirituels des monarques fidèles au Brahmanisme indien. C'est pourquoi le Bhagavata Kavi devint ultérieurement le guru de son fils et successeur, le futur roi Jayavarman III. Du fait de l'éducation religieuse qu'il reçut de Bhagavata Kavi, Jayavarman III, qui régna de 850 à 877 de note ère, fut le modèle même du monarque visnuite tout en prenant soin de perpétuer les rites sivaïtes du culte du Devaraja instauré par son père.
Indravarman Ier (877-889 de notre ère) renoua, quant à lui, avec la tradition du Sivaïsme autochtone et il dédia sa première fondation, le temple de Prah Kô, à la mémoire de ses ancêtres royaux. Son guru attitré fut Sivasoma, l'un des disciples du sage Sankaracarya de l'Inde, ainsi que le rappelle le texte d'une inscription de Prasat Kandol Dom. A cette époque, les liens entre les cultures indochinoises et indiennes étaient toujours solides. Sri Nivasa Kavi, un prêtre Visnuite, fut à l'origine de la venue de Sivasoma au royaume du Cambodge, le pays de Kambu.
Sous Yasovarman Ier (889-900 de notre ère), le Brahmanisme fut sujet à de grandes mutations. Ce roi fonda de nombreux asrama ou monastères voués à des divinités différentes du panthéon sivaïte. Seul un asrama visnuite fut dédié à Narayana-Visnu. Au reste, Sivaïtes et Visnuites fréquentaient les mêmes monastères alors que les sectes commencèrent à s'organiser et à affirmer l'originalité de leurs dogmes. Ainsi, les Sivaïtes se divisèrent-ils en Saiva et en Pasupata, alors que parmi les Visnuites furent fondés les ordres des Vaisnava, des Pañcaratra, des Bhagavata et des Satvata. Précisons, toutefois, que leur opposition n'était que dogmatique et qu'il n'y eut jamais de réel conflit entre ces sectes. De surcroît, il apparut deux nouvelles formes de syncrétisme : l'une entre les partisans du Sivaïsme et du Visnuisme et l'autre entre les Bouddhistes et les Sivaïtes.
Sous le règne de Rajendravarman (944-968 de notre ère), Angkor devint la capitale de l'ancien Cambodge. Plusieurs fondations visnuites au cours de son règne nous sont signalées par les inscriptions de Kuk Slà Kèt, de Vat Kdai Skie et de Thvar Kdei. Un fait remarquable se produisit durant cette période : les Bouddhistes adoptèrent les rituels du Brahmanisme et vouèrent un culte singulier aux vingt-sept Naksatra, c'est-à-dire aux vingt-sept constellations disposées sur le cercle de l'écliptique. Le Brahmanisme contemporain de Thaïlande accorde toujours un vif intérêt à un tel culte. Nous pouvons dire, en l'occurrence, qu'il s'agit du premier témoignage de ce que nous qualifierons ultérieurement de Brahmanisme influencé par le Bouddhisme.
L'inscription de Pràsàt Trapan Run datée de 1006 de notre ère atteste à nouveau le renouveau du syncrétisme entre le Sivaïsme et le Visnuisme sous le règne de Jayaviravarman. Mais, en 1010 de notre ère, Suryavarman prit Angkor pour y régner jusqu'en 1050. Au cours de son règne se perpétua le culte du Dieu-roi, mais les prêtres qui officièrent en devinrent les membres de sa propre famille, ainsi que le précise l'inscription de Sdok Kak Thom. Dès lors, ce sera le Sivaïsme qui deviendra la religion dominante et le premier guru du roi sera un brahmane sivaïte du nom de Yogisvarapandita.
Une inscription de Lopburi, au Siam, datée de 1022-1025 de notre ère, nous apprend que les prêtres de trois religions coexistaient pacifiquement à cette époque. En effet, à Lopburi, résidaient des bhiksu du Mahayana, des Sthavira (les précurseurs du Bouddhisme du Theravadâ), des brahmanes adeptes du yoga et des tapasvi yogi (yogi cultivant le Tapas - la génération du feu interne destinée à purifier le karma). La mention de brahmanes adeptes du yoga se rapporte à une tradition commune à l'ensemble des peuples de la Péninsule indochinoise. En l'occurrence, il s'agit des Râsî Dad Tan, les ermites et yogis de la forêt. Les Râsî, dont le nom est une altération du sanskrit rsi, sont apparus dès le IIIe siècle dans les régions situées au nord de la Thaïlande, de la Birmanie et du Laos. Puis, ils parcoururent l'ensemble des régions de la Péninsule durant plus de onze siècles ; car, à partir du XVe siècle, ils devinrent sédentaires et choisirent de se retirer dans les jungles de ces contrées. Au XIXe siècles, la présence de Rasi est encore attestée en Thaïlande et au Cambodge. Plusieurs récits historiques, dont les Annales du Siam, font état de ces personnages quasi mythiques.
Jayavarman VII libéra son pays de l'occupation chame et se fit sacrer roi en 1181. Son règne, lequel dura de 1181 à 1220 de notre ère, inaugura la rupture avec le modèle indien du Brahmanisme pour lui substituer un Bouddhisme qui aurait intégré les principaux rites du Brahmanisme. En effet, ce monarque était un fervent Bouddhiste et au thème du Devaraja, le dieu-roi, il imposa celui du Buddharaja, c'est-à-dire du Buddha-monarque qui a pour attributs les quatre faces du Boddhisattva Avalokitesvara. Les ascètes Râsî et les prêtres Saiva durent se résigner à rejoindre les monastères bouddhiques, ainsi que l'atteste l'inscription de Prah Khan. C'est de cette époque que date la transmission de pratiques brahmaniques aux moines bouddhistes, pratiques que l'on observe toujours parmi les moines de l'ordre Mahanikay (yoga, amulettes, yantra ou diagrammes magiques, gâthâ et mantra ou formules magiques, exorcisme...).
Cependant, le Brahmanisme bénéficiait toujours d'un grand prestige, au moins auprès du monarque et de sa Cour. Celui-ci, en effet, fit venir un brahmane du Narapatidesa, l'actuelle Birmanie, du nom d'Hrisikesa et appartenant au clan brahmanique des Bharadvaja, lequel fut promu d'emblée au rang de Purohita, c'est-à-dire de chapelain royal. C'est à partir de son règne que s'instaura le Brahmanisme de Cour dont les enseignements et l'ésotérisme furent réservés strictement à l'élite de l'aristocratie. A la mort de Jayavarman VII en 1220, les fidèles du Brahmanisme, plus précisément les Sivaïtes et les Râsî, manifestèrent une vive réaction d'hostilité à l'égard du Bouddhisme promu au rang de religion nationale et officielle. Ceci s'exprima par le grattage des visages du Buddha sur les bas-reliefs, lesquels furent remplacés par des Linga de Siva et des images de Râsî en prière.
Srindravarman (1296-1307 de notre ère) se convertit, quant à lui au Bouddhisme de Ceylan, mais il dut très tôt abdiquer en faveur de Srindrajayavarman, se heurtant à une vive opposition du clergé brahmanique. Srindrajayavarman conserva le pouvoir de 1307 à 1327, année où lui succéda le roi Jayavarmaparamesvara. Durant le règne de ce monarque, le Bouddhisme de Ceylan fit de nombreux émules dans l'ancien Cambodge, réduisant l'influence du Brahmanisme à l'observance des rites de la Cour.
Jayavarmaparamesvara fut assassiné par son propre jardinier, un dénommé Neay Trasak Phaem qui s'empressa d'épouser la fille du monarque légitime. En 1346, Nivanapada, le fils du jardinier régicide, succéda à son père. Mais le roi thaï Ramadhipati, fondateur du royaume d'Ayudhya, prit Angkor en 1353 et ce ne fut qu'en 1358 qu'un prince khmer, Suryavamsa Rajadhiraja, monta sur le trône de l'ancien Cambodge. En 1370, une nouvelle attaque des guerriers Thaïs eut pour conséquence la mort de ce khmer et la prise du pouvoir par un prince thaï. Le prince khmer Chau Ponhea Yat fit mettre à mort ce souverain étranger. A nouveau, en 1431, Paramaraja, un prince thaï, pilla la cité d'Angkor, puis s'empara des attributs sacrés du Brahmanisme et du pouvoir royal khmer pour les transporter dans la cité d'Ayudhyâ, la capitale de son propre royaume.
Il fallut attendre l'année 1528 pour que le prince Ang Chan Ier (de 1528 à 1566 de notre ère), après avoir repoussé les troupes Thaïes, installe sa nouvelle capitale à Lovek. Il redécouvrit le site de Yasodharapura qui était abandonné depuis plus d'un siècle et il fit sculpter des bas-reliefs à Angkor entre 1546 et 1566 de notre ère.
Un retour au Brahmanisme s'en suivit. Ce fait est attesté par une inscription datée de 1577 réalisée à l'instigation de la reine, la mère de Satha Ier. Le texte de l'inscription loue l'oeuvre de restauration d'Angkor Vat accomplie par Satha Ier et la cité d'Angkor y est qualifiée de Brah Bisnulok, c'est-à-dire de saint Monde de Visnu. Une autre inscription de 1579 fait mention de l'accomplissement de rites brahmaniques : <<Douze jours après la naissance, un dimanche, furent réunis S. M. la reine, le Rajaguru, l'astrologue et les grû brahmanes, en vue de la cérémonie de l'imposition du nom. S. M. daigna conférer à son royal enfant le nom bénéfique de Brah Paramarajadhiraja. >>.
Lovek, en janvier 1594, fut prise par les armées siamoises et Satha Ier se réfugia au Laos pour y mourir. Son fils, lui, préféra se réfugier à Srei Santhor, ville qui devint, dès lors, la nouvelle capitale des rois du Cambodge. Les souverains khmers résidèrent désormais à Srei Santhor ou à Oudong. La cité d'Angkor, ne bénéficiant plus du prestige que lui conférait son statut de capitale, devint, dès lors, un lieu de pèlerinage fréquenté par tous les fidèles du Brahmanisme indochinois.
Les premières inscriptions de la Péninsule malaise sont des inscriptions rupestres découvertes à proximité de Pinang et elles dateraient du IVe siècle. En outre, sur le site néolithique de Kuala Selinsing, dans l'actuelle province de Perak, a été découvert un sceau en cornaline où est gravé le nom de Sri Visnuvarman. Il serait antérieur au VIe siècle en raison de son style d'écriture rappelant celle de certains sceaux d'Oc Eo découverts au Cambodge. L'Histoire des Leang fait mention du royaume de Lankasuka ou "Lang-ya-sieou", royaume qui entra en contact avec la Chine en 515 de notre ère et qui serait apparu dès le IIe siècle. Le territoire de ces contrées était limitrophe au nord avec le P'an-p'an, territoire riverain du golfe du Siam qui envoya une ambassade en Chine en 424-453 de notre ère. En ce qui concerne le P'an-p'an, l'écrivain chinois Ma Touan-Lin, dans son récit le Tch'e-t'ou ou pays de la Terre Rouge, donne une brève description de ce royaume au VIIe siècle. Il y précise qu'à la Cour du roi du P'an-p'an, un certain Li-fou-to-si K'iu-t'an, résidaient de nombreux brahmanes en provenance de l'Inde. A sa cour, on voit beaucoup de brahmanes en provenance de l'Inde pour mettre à profit sa munificence. Au bas de l'estrade est un boeuf d'or couché, abrité par un dais qu'accompagnent de très riches éventails. Quelques centaines de brahmanes assis sur deux rangs vis-à-vis les uns des autres, à droite et à gauche de l'estrade, assistent à l'audience royale.
Il y eut des influences hindoues en Malaisie depuis l'aube de l'histoire mais l'hindouisme de l'histoire malaise a peu de traits communs avec l'hindouisme pratiqué de nos jours.
Le brahmanisme qui prospéra sur la péninsule malaise avant la venue de l'Islam au quinzième siècle était une religion aristocratique destinée à soutenir l'autorité de la classe dirigeante qui provenait de l'Inde. L'influence du brahmanisme de cette période est transparente dans la langue et la littérature malaise traditionnelle wayang kulit et dans diverses cérémonies telles que les mandi safar et les puja pantai du Kelantan.
Au contraire du brahmanisme ancien, l'hindouisme pratiqué en Malaisie aujourd'hui est celui des colons qui vinrent en ce pays dès le dix-neuvième et qui fournirent la base de la classe moyenne actuelle. Ils étaient, pour la plupart, originaires du Tamil Nadu, et adeptes du Sivaïsme du sud de l'Inde, en particulier des sectes vouant un culte à Murugan ou à Subramaniam.
Après la destruction du Fou-nan à la fin du VIe siècle, fut fondé le royaume de Dvaravati. Dvaravati se situait très exactement dans la partie centrale de l'actuelle Thaïlande et ce royaume se maintint jusqu'aux XIe - XIIe siècles.
La disparition de Dvaravati est toujours sujette à maintes controverses entre les spécialistes. En l'occurrence, trois thèses sont défendues :
1) Dvaravati aurait été conquis par l'armée birmane du roi Aniruddha (1044-1077 de notre ère)
2) Dvaravati fut détruite par l'armée khmère de Suryavarman Ier (1002-1050 de notre ère)
3) Dvaravati fut détruite par l'armée khmère de Jayavarman VII (1181-1218 de notre ère)
La population de Dvaravati était pour l'essentiel composée de Mônes. Néanmoins, quelques Thaïs s'étaient déjà introduits dans ce royaume. Ce royaume nous intéresse moins que les autres royaumes indochinois dans la mesure où la religion dominante était le Bouddhisme theravadin, ce qu'attestent de nombreuses inscriptions pâlies avec la formule Ye Dhamma. C'est cependant en Thaïlande qu'ont été découvertes les plus anciennes images du dieu Visnu en Asie du sud-est. Notamment un Visnu qui porte une conque avec sa main abaissée sur la hanche gauche et qui daterait du Ve siècle. En outre, entre les VIIe et IXe siècles, Dvaravati produisit de nombreuses oeuvres d'art représentant les anciennes divinités du Brahmanisme, ce qui implique qu'un culte brahmanique ait été en vigueur à cette époque et en ces contrées. L'archéologie de la Thaïlande révèle, de même, que le Brahmanisme fut pratiqué à Si Tep dans la province de Petchabun, à Dong Si Mahapot où se trouvent les ruines de sanctuaires brahmaniques, dont un pinacle qui ressemble étrangement à celui de Mamallapuram en Inde du sud-est. On a également découvert des statues de Visnu et une statue de Ganesa haute de 1,70 m. dans le centre de Muang Pra Rot, à Prachinburi. Ce sont des statues de Visnu, à Rubon Ratchathani, en Thaïlande du Nord-Est, en amont de l'estuaire du Takuapa où se trouve le groupe du Pra Narai ou Narayana. En outre, des statues de Siva, de Visnu portant un chapeau octogonal, un Krsna datant d'avant le VIIIe siècle, des statues de Surya, des Sivalinga (plusieurs phallus de Siva trouvés à Si Tep et à Dong Si Mahapot) et un Trisula ou "trident de Siva" ont été également découvertes. Toutes ces découvertes attestent de la présence de cultes brahmaniques à Dvarati, bien que cela ne fut pas la religion dominante.
Srivijaya imposa jadis sa domination à tout l'archipel indonésien de la fin du VIIe siècle au XIVe siècle, soit pendant près de sept siècles. Sa capitale, selon Georges Coedès, se situait à Palembang, dans l'actuelle île de Sumatra, mais selon d'autres historiens, elle se serait située à Chaiya, en Thaïlande méridionale. Nous connaissons, au moins, deux inscriptions de Srivijaya en Tamil, l'une datant du IXe siècle à Takuapa et l'autre à Wat Mahathat Nakhon Si Thammarat. Toutes deux indiquent la présence d'Indiens en provenance du sud de l'Inde établis dans la partie méridionale de l'actuelle Thaïlande. D'autre part, un Siva à quatre bras et un Kubera assis sur un trône ont été découverts à Satingpra.
En Thaïlande, tout comme au Cambodge, depuis le début du XVIIe siècle, la pratique du Brahmanisme orthodoxe d'origine indienne fut réservée à l'élite aristocratique. Quant au Brahmanisme populaire, il se scinda en divers courants, en particulier :
1) le Bouddhisme theravadin brahmanisé, lequel ne put exercer son culte que sous le couvert du Bouddhisme theravadin, ses prêtres étant d'ailleurs d'anciens bonzes de la secte Mahanikay ou d'anciens Dhutanga (moines bouddhistes et ermites des forêts) que l'on qualifie d'âcâry
2) la lignée du Kalasaparampara, secte fondée en Inde au cours du XIVe siècle par le guru Meykantatevar. Elle fit des émules en Thaïlande et au Cambodge, ne prenant d'ailleurs pas en considération les différences de castes
3) les nombreuses paramparaou filiations de grû , toutes issues de l'ancien Cambodge, la plupart d'entre elles étant des filiations familiales qui succédèrent aux brahmanes de l'Inde.
4) le Brahmanisme Sivaïte des Râsî Dad Tan, les adeptes du yoga
5) certaines filiations de brahmanes indiens
Au cours du IIIe siècle de notre ère, de nombreux ascètes itinérants firent leur apparition au nord de la Péninsule indochinoise. Cette mouvance se poursuivit jusqu'au XVe siècle, période où ils mirent un terme à leur errance pour s'exiler au cúur des jungles inhospitalières. L'hypothèse qui demeure la plus plausible relativement à leur contrée d'origine reste le Yunnan chinois, plus exactement le pays des douze mille royaumes.
En cette contrée se développa très tôt une forme syncrétique du culte Sivaïte qui avait amalgamé à ses propres rites ceux du chamanisme autochtone et du Tantrisme indien. Les preuves de l'existence de cette religion apparue à l'issue de la Préhistoire asiatique nous sont apportées par les découvertes de Linga ou phallus de Siva identiques à ceux de l'Inde pré-aryenne et proto-aryenne.
Déjà, au XIIIe siècle, lors de son périple en Chine, Marco Polo constata combien était grande l'influence des sorciers au pays de Zardandan, l'actuel Yong-Tchang et Yunnan sud-occidental. Ainsi, de la fin de la Préhistoire jusqu'à ce siècle, un système magico-religieux se serait perpétué durant cette longue période, et cela sans aucune interruption. Les premiers Râsî auraient introduit les rites et l'ésotérisme de cette religion parmi les peuples de la Péninsule indochinoise en migrant en direction du sud, à partir du Yunnan.
Plus prêt de nous, en 1926, Pierre Lefèvre-Pontalis, spécialiste des pratiques magiques indochinoises, remarquait dans ses notes sur les amulettes siamoises que toutes les informations des voyageurs ont confirmé le témoignage de Marco Polo quant aux régions avoisinantes le Zardandan, à sa sorcellerie et à son Tantrisme. Les annales siamoises et khmères donnent une description saisissante du mode de vie des Râsî Dad Tan, les Rishi de la forêt. Elles rapportent qu'ils menèrent une vie ascétique au cúur des jungles hostiles peuplées d'animaux sauvages et qu'ils ne consommaient qu'une nourriture frugale. Pour tous vêtements, ils portaient des braies et une sorte de bonnet phallique pour recouvrir leur chignon, le tout confectionné avec la peau d'un tigre qu'ils devaient avoir occis de leurs propres mains. Un tel acte était révélateur de leur renoncement à toutes les activités mondaines. En outre, le bonnet phallique symbolisait le Linga du dieu Siva, tout comme le tigre est la figuration idéale de la puissance surnaturelle du dieu.
Au cours de leurs périples au cúur des contrées indochinoises, les Râsî Dad Tan dispensèrent leurs enseignements à tous ceux qui acceptaient de devenir leurs disciples. On prétend qu'ils étaient d'habiles architectes et urbanistes, car ils édifièrent de grandes citées dont la renommée ne fit que croître.
Ainsi, deux Râsî demeurant dans un asram auraient édifié, d'après les annales siamoises, la citée de Lambun ou Haripuñjay en Thaïlande, après avoir exhorté la Reine Chamatevi à quitter la citée de Labpurí pour venir résider en ces lieux plus propices. Ils avaient également une parfaite maîtrise de certains procédés thérapeutiques, en particulier, de l'alchimie métallique, de la phytothérapie, des massages curatifs, du yoga, de la balnéothérapie, des formules magiques (gâthâ et mantra), de l'exorcisme, des arts de la fascination. A tout cela, s'ajoutaient les pratiques divinatoires et la culture des siddhi ou pouvoirs psychiques et surnaturels. De nos jours, les Râsî Dad Tan sont vénérés avec ferveur par l'ensemble des Thaïlandais, car ceux-ci les considèrent comme les Patriarches de leur culture et les saints protecteurs du Royaume.
En raison du caractère hétérogène du polythéisme du Brahmanisme indochinois, l'étude du panthéon s'avère être d'une grande complexité. Mais au préalable, il importe de préciser quelles sont les notions essentielles à la compréhension de ce type de polythéisme.
Examinons tout d'abord les notions relatives au Monde et aux êtres vivants. Tout d'abord, nous devons savoir que le Brahmanisme indochinois admet l'idée que la constitution de l'Univers est similaire à celle des êtres vivants. De plus, l'univers se divise en trois mondes, les Trai Bhûmi (litt. Ýles trois terresÝ), qui sont respectivement :
1) le Monde du sans forme ou Arupa bhûmi (monde de la pensée)
2) le Monde du désir sensuel ou Kama bhûmi
3) le Monde de la forme ou Rupa bhûmi (monde matériel)
A l'intérieur de chacun de ces Trois Mondes, nous trouvons, au demeurant, plusieurs régions dénommées Terres ou bhûmi en siamois. La littérature religieuse classique du Brahmanisme en dénombre trente et uneÝ:
L'Arupa bhûmi
Akasanañcayatana bhûmi - le domaine de l'infinitude de l'espace / Viññanañcayatana bhûmi - le domaine de l'infinitude de la pensée / Akiñcaññayatana bhûmi - le domaine du néant /
Nevasaññanasaññayatana bhûmi - le domaine sans notion et sans absence de notion. (Soit quatre bhûmi)
La Kama bhûmi
Naraka bhûmi - les Enfers /
Tiracchana bhûmi - la Terre des animaux /
Pretavisaya bhûmi - la Terre des Preta ou fantômes (les Phî) /
Asurakaya bhûmi - la Terre des Asura ou génies malicieux /
Manussa bhûmi - la Terre des hommes (notre Terre) /
Catummaharajika bhûmi - la Terre des quatre grands rois des quatre Orients /
Tavatimsa bhûmi - la Terre des trente-trois dieux (avec Indra à leur tête) / Yama bhûmi - la Terre de Yama (le dieu de la mort) /
Tusita bhûmi - la Terre des Satisfaits /
Nimmanarati bhûmi - la Terre de ceux qui se délectent de leurs fantasmes/ Paranimmitavasavatti bhûmi - la Terre de ceux qui disposent des fantasmes des autres.
(soit onze bhûmi)
La Rupa bhûmi
Brahmaparisajja bhûmi - la Terre de la compagnie des Brahma / Brahmapurohita bhûmi - la Terre des Brahma Purohita /
Mahabrahma bhûmi - la Terre des grands Brahma /
Parittabha bhûmi - la Terre des dieux d'éclat inférieur /
Appamanabha bhûmi - la Terre des dieux d'éclat limité /
Abhassara bhûmi - la Terre des dieux rayonnants /
Parittasu bhûmi - la Terre dieux au bien-être inférieur /
Appamanasubha bhûmi - la Terre des dieux au bien-être illimité / Subhakinha bhûmi - la Terre du bien-être /
Vehappala bhûmi - la Terre des êtres comblés par la rétribution / Asaññasatta bhûmi - la Terre des êtres sans notions /
Aviha bhûmi - la Terre des petits êtres /
Atappa bhûmi - la Terre des êtres sans échauffement /
Sudassa bhûmi - la Terre des êtres de bonne apparence -
Sudassi bhûmi - la Terre des êtres supérieurs.
(soit seize bhûmi)
De ces Trois Mondes, les brahmanes connaissent une interprétation exotérique et une interprétation ésotérique. D'un point de vue exotérique, les Trois Mondes sont considérés comme des régions de l'Univers où sont censés demeurer les dieux, les génies, les entités surnaturelles, l'humanité, les animaux, etc. Mais, si l'on s'en tient à l'interprétation ésotérique, les Trois Mondes se rapportent aux trois corps de l'anatomie occulte, à savoir le corps physique ou Rupa bhûmi, le corps astral ou Kama bhûmi, le corps mental ou Arupa bhûmi.
A l'époque où les Aryens envahirent le sous-continent indien, leur religion était pour l'essentiel un culte voué aux dieux guerriers, à savoir Indra et les dieux contrôlant les éléments naturels tels que Surya, le Soleil - Candra, la Lune - Agni, le feu - Vayu, le vent...ÝÝ
Cependant, avant même qu'ils n'envahirent l'Inde, il existait déjà depuis plusieurs siècles un culte archaïque voué aux déesses mères. Ce culte était pratiqué dans les régions à civilisations agricoles, en particulier dans la vallée de Kathmandou, dans l'Assam, l'Orissa, ainsi qu'au Bengale.
Presque toutes les communautés agricoles pratiquaient alors le matriarcat en raison de la notion de fertilité que l'on reconnaissait à la femme depuis la Préhistoire. Les Aryens adoptèrent, après leur arrivée en Inde, le culte des déesses mères sous l'épithète de Sapta Matrka, c'est-à-dire les Sept Mères et parfois même d'Asta Matrka, les Huit Mères.
Durga Saptasati et les origines mythiques des Sapta Matrka.
L'un des documents sanskrits relatifs au culte de la Mère divine, la Durga Saptasati ou poème des sept cents vers en l'honneur de Durga, relate le combat qui opposa Durga au démon Raktabija. Durga, pour vaincre son rival manifesta sa toute puissance sous l'aspect de ses sept formes divines, les Sept Mères, lesquelles sont nommément Brahmi ou Brahmani, Mahesvari, Kaumari, Vaisnavi, Varahi, Narasimhi ou Camunda, Aindri ou Indrani. Ainsi que leurs dénominations l'indiquent, il s'agit des sept Sakti des dieux Brahma, Isvara, Kumara ou Skanda, Visnu, Narasimha et Indra.
En Inde, les Sapta Matrka sont associées, sur les bas-reliefs des temples dédiés à Siva, à deux autres divinités : le dieu Ganesa à tête d'éléphant, dieu du savoir, de la magie et de la connaissance, et Virabhadra, une divinité mineure qui personnifie le courroux de Siva. Virabhadra dont l'apparence est terrifiante puisqu'il est représenté avec trois yeux et une guirlande de crânes, tient dans chacune de ses quatre mains un arc, une flèche, une épée et une massue.
Le culte des Sapta Matrka en Thaïlande, au Cambodge et au Laos.
Les Sept Mères se composent d'une série d'images où les divinités sont d'apparence humaine avec un faciès zoomorphe, hormis Mahesvari, alors que les Sapta Matrka de l'Inde ont un aspect anthropomorphe, hormis l'une d'elle à visage de bovidé.
_ ViciTr Navan : la mère à tête de dragon - divinité tutélaire des enfants nés un dimanche, jour du Soleil (Brah AdiTy Surya);
_ Vanna Nan Grañ : la mère à tête de cheval - divinité tutélaire des enfants nés un lundi, jour de la Lune (Brah Candr - Candra);
_ Yaksa Parisuddhi : la mère à tête de buffle - divinité tutélaire des enfants nés un mardi, jour de Mars (Brah Angar - Angaraka);
_ Samal Das : la mère à tête d'éléphant - divinité tutélaire des enfants nés un mercredi, jour de Mercure (Brah Budh - Budha);
_ Kalo Duk : la mère à tête de cerf - divinité tutélaire des enfants nés un jeudi, jour de Jupiter (Brah Brhas - Brhaspati);
_ Yaksa Nan Yawv : la mère à tête de buffle - divinité tutélaire des enfants nés un vendredi, jour de Vénus (Brah Sukr - Sukra);
_ Eka Laiya : la mère à tête de tigre - divinité tutélaire des enfants nés un samedi, jour de Saturne (Brah Sawr - Sani)
Le culte des déesses Mères fut très tôt intégré au corpus des rites du Brahmanisme indochinois primitif. Sur l'ensemble de la Péninsule indochinoise, son existence est partout attestée, particulièrement sur les édifices du temple khmer de Bantay Srei où figure un bas-relief du groupe des Sept Mères au cúur des galeries Nord IV. Leurs images ont deux ou quatre bras et elles sont représentées sur leurs vahana respectifs, leurs montures.
Aux deux extrêmes du bas-relief sont figurés deux Devata, dont l'un est supposé être le dieu à tête d'éléphant Ganesa. De nos jours, le groupe des Sept Mères n'est plus associé aux dieux Ganesa et Virabhadra, mais au Yaksa Vessuvan, une sorte de génie bienveillant dont la statue gigantesque orne l'enceinte de l'un des plus prestigieux monastère de Bangkok, le Vat Brah Keaw ou Temple du Buddha d'Emeraude. Au reste, son image est double, puisqu'un Vessuvan anthropomorphe et un Vessuvan thériomorphe à visage de Yaksa sont inclus dans la série des Yantra du groupe des Sept Mères.
En règle générale, chacune des images de Vessuvan encadre les sept divinités du Sapta Matrka, se substituant aux dieux indiens Ganesa et Virabhadra. Les deux figurations de Vessuvan s'explique par le jeu des analogies planétaires qui existe entre le groupe des Sapta Matrka et les sept planètes de l'astrologie brahmanique. En effet, aux sept planètes de l'astrologie indochinoise (saturne, jupiter, mars, soleil, vénus, mercure et lune) sont associées deux autres divinités, lesquelles sont censées symboliser les núuds lunaires ascendant et descendant ainsi que les éclipses de Soleil et de Lune. Il s'agit précisément de Ketu, la queue du dragon lunaire, et du Yaksa Rahu, la tête du dragon lunaire. Ce groupe de neuf divinités (les sept planètes auxquelles sont adjoints Rahu et Ketu) est qualifié de Navagraha ou neuf Graha en sanskrit et de Debyata en siamois. En l'occurrence, les deux Vessuvan se substituent à Rahu et Ketu afin de compléter les correspondances symboliques suggérées entre le groupe des Sept Mères et le Navagraha. Ainsi, le Vessuvan à visage de Yaksa se substitue-t-il au Yaksa Rahu, alors que le Vessuvan à visage humain ne serait qu'une émanation de Ketu. De nos jours, les déités du Sapta Matrka sont toujours vénérées avec dévotion et elles sont considérées comme les entités protectrices des nouveau-nés et des femmes enceintes.
Les Sept Mères, Me Joea en siamois, sont les sept manifestations de la Mère divine, Uma Devi, Brah Uma Bhahgahvahti en siamois, la parèdre et Sakti de Siva. De plus, à chacune des Sept Mères est associé un jour de la semaine. Selon le jour de la naissance d'un enfant, les Thaïs considèrent que l'une des Sept Mères ainsi que la planète dominante de ce jour présideront à sa destinée. Pour le protéger de toute influence négative tout autant que de l'agressivité des entités surnaturelles, un diagramme magique ou Yantra à l'image de l'une des Sept Mères est disposé à proximité du berceau. Enfin, des fils sacrés reliés à cette image entourent le berceau, lesquels symbolisent le cordon ombilical, mais aussi le lien astral qui unit la déesse au nouveau-né.
Vessuvan, le génie tutélaire des nouveau-nés, a pour fonction d'écarter les Phî (fantômes) qui pullulent autour de leurs berceaux dans l'intention de leur ôter la vie. Nous supposons qu'il serait une représentation indochinoise du Kuvera indien, le gardien du Nord chargé de protéger l'humanité des maux suscités par la gent des esprits démoniaques. Toutefois, sa nature s'avère peu précise, car il relève simultanément de la classe des Phi ti, c'est-à-dire des êtres surnaturels bienveillants, et de celle des Yaksa, les géants mythiques qui s'opposèrent aux dieux dans les récits mythiques.
Parmi les Sept Mères, les deux plus importantes sont sans nul doute celles à têtes de bovidés, c'est-à-dire la Yaksa Parisuddhi et la Yaksa Nan Yawv. Leur seule présence dans le groupe siamois des Me Joea atteste l'origine archaïque du culte voué aux Sept Mères, car leur culte dérive de la hiérogamie avec la Grande Déesse Mère agraire, culte que l'on peut dater de la préhistoire asiatique.
Ainsi que le remarque Mircea Eliade dans son Traité d'histoire des religions, il s'agit toujours d'une vache qui procrée et vivifie la Création. En Inde, il s'agit de la déesse Aditi, la mère des dieux suprêmes, laquelle est représentée, elle aussi, sous les traits d'une vache. De plus, sous la forme du taureau, la divinité génésique Rudra s'est unie à Prisni, une déesse-vache aux proportions cosmiques et une telle spécificité génésico-taurine de la déesse de la fécondité universelle est déjà attestée dans l'Inde prévédique. Ce qui se rattache aux thèmes Ciel pluvieux-Taureau-Grande Déesse qui aurait constitué l'un des éléments d'unité de toutes les religions protohistoriques de l'aire euro-afro-asiatique. Précisons, enfin, que le taureau de l'Inde et le buffle de l'Asie du Sud-Est relèvent d'un symbolisme commun lié au culte de la fécondité de la Terre-Mère. En l'occurrence, nous pouvons parler deÝmaternité tellurique car l'image du buffle se substitue ici à celle de la Terre-Mère, la protectrice des enfants, mais aussi l'origine de toute vie. Ce thème date de l'époque védique puisqu'il est écrit dans l'Atharva Veda (XVIII, 4, 48) : <La Terre est une mère ; je suis fils de la Terre, mon père est Parjanya... Nés de toi, les mortels retournent en toi... >
Les traités d'astronomie et d'astrologie de l'Inde, de Thaïlande, du Cambodge et du Laos font mention de deux groupes planétaires :
1 - Les Saptagraha - les saPt Grawahh (siamois)- les sept planètes du système solaire : |
|||
Planètes |
Sanskrit |
Siamois |
Khmer |
Saturne |
Sani |
Brah Sawr |
phkay Saw |
Jupiter |
Brhaspati |
Brah BrhaspaTi |
phkay Proheas |
Mars |
Angaraka |
Brah Angar |
phkay Angkear |
Soleil |
Surya |
Brah AdiTy |
preah Atit |
Vénus |
Sukra |
Brah Sukr |
phkay Sok |
Mercure |
Budha |
Brah Budh |
phkay Pouth |
Lune |
Candra |
Brah Candr |
preah Chan |
2 - Les Navagraha (sanskrit) Nab Grawahh (siamois) - les neuf planètes ; soit les saPt Grawahh auxquelles sont adjoints les deux génies du cycle lunaire que sont les planètes obscures Rahu, génie des núuds lunaires descendants et Ketu, le génie des núuds lunaires ascendants
Les neuf Debyata sont identiques aux Navagraha de l'Inde, c'est-à-dire au groupe classique des neuf planètes auxquelles ont été associées très tôt les principales divinités rectrices. Depuis les Parisista des Véda, les Navagraha se composent de cinq planètes Budha / Mercure - Sukra / Vénus - Mangala / Mars ou parfois Angaraka - Brhaspati / Jupiter - Sani / Saturne. A ces cinq planètes, ont été ajoutés pour compléter la liste des Navagraha les deux luminaires, Ravi - Surya - le Soleil et Candra - la Lune, ainsi que les deux Devata des núuds lunaires Rahu et Ketu. Dès la plus haute antiquité asiatique, les Navagraha furent à l'origine d'un culte qui se traduisit par des mythes et des croyances relatives aux influences planétaires sur la végétation ou sur la conduite des êtres vivants. Par ailleurs, l'archéologie atteste de l'ancienneté des représentations indochinoises des Navagraha, puisque la frise du bâtiment d'Ak Yom au Cambodge, frise datée de 1001 de notre ère grâce à une inscription dédiée à Siva, se compose du groupe classique des Navagraha.
Les dieux planétaires des Navagraha se fondent sur un système particulier de l'astrologie indienne : le système géocentrique, lequel s'avère plus ancien que le système héliocentrique moderne. Le système géocentrique substitue la Terre au Soleil de telle sorte que les Hindous classent les planètes selon l'ordre de leur distance décroissante par rapport à la Terre. Nous trouvons, ainsi, dans l'ordre successif les planètes Saturne, Jupiter, Mars, le Soleil, Vénus, Mercure et la Lune. Les divinités des núuds lunaires, Rahu qui est la tête du Grand Dragon lunaire et Ketu qui en est la queue, sont adjointes aux Graha en qualité de planètes sombres. Ainsi, les éclipses de lune ou de soleil auraient pour cause l'hostilité du démon Rahu envers les deux luminaires.
Selon l'astrologie indochinoise, les planètes ont une emprise conjoncturelle bénéfique ou maléfique sur les êtres. Ainsi, Jupiter, Vénus, la pleine Lune et Mercure seraient bénéfiques ; alors que Saturne, Mars, le Soleil, la nouvelle Lune et, dans certains cas, Mercure peuvent se révéler des planètes maléfiques. Tout cela est relatif à la notion de Karman, c'est-à-dire à la destinée. Aussi, le karman est-il placé sous les auspices du dieu Brah Budh ou Mercure, alors que les huit autres divinités du Navagraha en modifient la nature en fonction des événements ou Karaka qui pourraient survenir. Littéralement, en sanskrit, le terme Karaka a le sens d'action et de cause.
Tableau des événements de la vie en rapport avec les Navagraha |
Sanskrit |
Siamois |
Planètes |
archétypes - événements |
Surya |
AdiTy (Brah) |
Soleil |
Paternité / Pitri (le Père) |
Candra |
Candr (Brah) |
Lune |
Maternité / Matri (la Mère) |
Angaraka |
Angar (Brah) |
Mars |
Proches parents / Bhrtari (le Frère) |
Budha |
Budh (Brah) |
Mercure |
Activité / Karman (l'action) |
Brhaspati |
Brhas (Brah) |
Jupiter |
Progéniture / Putra (le Fils) |
Sukra |
Sukr (Brah) |
Vénus |
Mariage / Kalatra (l'Epouse) |
Sani |
Sawr (Brah) |
Saturne |
Longévité / Ayu (le feu intérieur) |
Rahu |
Rahu (Brah) |
Tête du Grand Dragon |
Relations maternelles / Matamaha (la grand mère) |
Ketu |
KeTu (Brah) |
Queue du Grand Dragon |
Relations paternelles / Pitamaha (le grand père) |
A chacun des neuf Debyata, une orientation précise est assignée sur le Dharmacakra, la Roue de la Loi. Cela est établi de telle manière que huit des Debyata soient situés à chacun des points définissant les huit orientations de la Roue et que le neuvième, Ketu, réside au centre. Les Debyata, tout comme les Navagraha de l'Inde, sont représentés sur leurs vahana, c'est-à-dire sur leurs montures célestes. Cette tradition remonte à la plus haute antiquité du Brahmanisme indochinois, puisqu'ils y sont figurés ainsi sur la frise d'Ak Yom.
Par ailleurs, il existe un système d'analogies établies entre les dieux planétaires, les couleurs, les jours de la semaine, les phonèmes des syllabaires siamois, l'ancienne écriture khaum des Khmers, les signes du zodiaque et les cinq dhâtu ou éléments cosmiques. Le système des dhâtu s'inspire de la philosophie du Vaisesika, laquelle développa un mode d'explication du monde établi sur les vertus que l'on assigne aux éléments créateurs du cosmos. Selon le Vaisesika, l'atome possède un caractère éternel car il est réel et sans cause. De surcroît, il n'est pas sujet à l'altération ou à la dissolution qui surviendrait à la fin des temps, seuls les éléments composés seraient sujets à la décomposition. La matière est formée de quatre sortes d'atomes : ceux de la terre, ceux de l'eau, ceux de feu, ceux de vent alors que le cinquième élément, l'éther cosmique ou âkâsa (akâs en siamois), n'est pas de nature atomique puisqu'il est de même nature que l'espace illimité où se propage le son créateur.
Candra, le Brillant, est la divinité de la lune. Ses représentations sont
toutes masculines. Candra est né du barattage de la mer de lait, l'océan
cosmique. Les grû (prêtes et magiciens du Brahmanisme indochinois
contemporain) donnent pour explication aux phases lunaires une
consomption dont Candra serait atteint, effet consécutif à une malédiction
prononcée contre lui par le dieu de l'écriture Daksa, car ayant épousé les
27 filles de ce dernier, c'est-à-dire les 27 constellations Naksatra du cercle
de l'écliptique, il avait donné sa préférence à l'une d'elles, Rohinî
(Aldebaran). Selon l'iconographie indienne, Candra tient une fleur de lotus
bleue dans chaque main. De plus, ses attributs sont de couleur blanche et
son vahana céleste est l'antilope, le mrga.
Brah Angar en siamois, le Tison, aussi nommé en sanskrit Bhauma,
Karttikeya, Lohita ou Mangala, est vénéré en qualité de dieu de la guerre et
de la colère. Il évoque parfaitement les attributs martiaux de l'Arès des
anciens Grecs. En tant que chef de guerre, il est le modèle du Ksatriya
(Khattiyo en siamois) dont les membres appartenaient à l'antique caste des
guerriers et souverains. Selon Mac Farland, son nom, une altération du
sanskrit Angaraka, signifierait <<charbons ardents>> et <<cendres>>.
Brah Brhaspati est identique au Zeus des anciens Grecs. Il détient,
d'ailleurs, les mêmes attributs symboliques que son homologue grec, en
particulier la foudre, car il est maître du tonnerre et symbolise le Pouvoir de
domination. En Inde, on le vénère comme le Seigneur de la prière.
D'autre part, la révolution de sa planète a donné lieu à la formation du
cycle de douze années et de celui de soixante années, ce dont se sont
inspirés les grû qui sont astrologues en adaptant le cycle sexagésimal au
zodiaque indochinois qui prend en considération la révolution sidérale de
Jupiter, soit une période de 11 ans 314 jours 839 ou approximativement
douze années.
Le dieu Brah Sukr est vénéré comme le Devata de la planète Vénus. Le
sens littéral de son nom est le Blanc. En Inde, il est représenté avec un
coffre à trésors et selon la mythologie, il aurait été le précepteur des Asura, ceux qui s'opposent aux dieux, en obtenant de Siva un procédé pour
les mettre à l'abri de l'attaque des dieux. Il est similaire au Lucifer qui
portait une émeraude sur le front, l'étoile du matin des traditions ésotériques occidentales.
Brah Sawr, le Devata de la planète Saturne est identique au Sani indien (le
Lent). D'après l'iconographie indienne, il est représenté tenant un trident,
un arc et une lance, les trois attributs symboliques de sa fonction. La
planète Saturne est souvent considérée comme néfaste car elle a une
influence déterminante sur la destinée des êtres. Les brahmanes indiens dont la spécialité est l'astrologie consultent souvent le Sanicakra oucercle de Sani. Il s'agit d'un mode de divination composé d'un cercle découpé en vingt-sept sections égales, lesquelles représentent les vingt-sept mansions lunaires et les vingt-sept Naksatra ou constellations de l'astronomie brahmanique. Sur ce cercle, Sani se déplace avec lenteur, son orbite se situant autour du Soleil. La littérature brahmanique des grû considère également Brah Sawr comme une entité des plus maléfiques qui soient. Sa dénomination siamoise est une altération du sanskrit Sauri en raison du fait que Saturne était considéré comme le fils du Soleil, le dieu Surya ou Brah AdiTy. Brah Sawr, nom de la planète Saturne en siamois, est dérivé du sanskrit Sauri (en sanskrit Sauri est un nom au masculin), alors que Saura désigne un fils du soleil (Surya).
Selon l'Hindouisme et le Brahmanisme des grû, Rahu symboliserait les éclipses de soleil, alors que Ketu constitue l'idée opposée : les éclipses de
lune. Selon la mythologie indienne, Rahu aurait été décapité par Visnu,
alors qu'il consommait l'amrta, l'élixir divin d'immortalité, qu'il avait
dérobé. C'est la raison pour laquelle son image ne se compose que d'une
tête, d'un bouclier et d'un glaive dans l'iconographie siamoise.
Rahu et Ketu sont deux divinités planétaires des Navagraha ou groupe des neuf planètes du Brahmanisme, lesquelles, traditionnellement, en Inde tout comme en Asie du sud-est, sont considérées comme des divinitéssombres.
Déjà, dans l'Inde antique, il se trouvait des mythes cosmologiques relatant leur création. Les éclipses, d'après certains de ces mythes, auraient pour cause l'hostilité du démon Rahu envers les deux luminaires. Visnu l'aurait châtié d'avoir dérobé l'ambroisie ou Amrta, l'élixir d'immortalité, en tranchant son enveloppe corporelle en deux tronçons : une tête, qui garde le nom de Rahu et une queue, Ketu, littéralement le signe, lesquels symboliseraient les núuds ascendant et descendant du cycle lunaire. Rahu, en conséquence de cette sanction, chercherait à dévorer le Soleil et la Lune, raison pour laquelle son image se compose seulement d'une tête, d'un bouclier et d'un glaive, sans aucun tronc. Cette image, au demeurant, est commune à l'iconographie siamoise des grû où seul son visage est représenté, sans mâchoire inférieure, dévorant la Lune.
Rahu, selon l'Hindouisme moderne et le Brahmanisme indochinois des grû,
symbolise avant tout les éclipses de Soleil visibles au sud-ouest en phase
ascendante, alors que Ketu symbolise, à l'inverse, les éclipses de Lune en
phase descendante.
La divinité du solstice d'hiver, Ketu, est considérée comme étant laqueue du dragon descendant. Elle est également le núud descendant de
la lune. Selon l'iconographie indienne, Ketu est représenté tenant d'une
main la massue et chevauchant un vautour sa monture céleste. Parfois, il conduit un char de guerre attelé à huit chevaux de couleur verte. Le silence que les grû lui associent est plus précisément une absence de phonèmes. Il fait référence au silence qui précède ou qui suit l'émission d'une formule magique, une gâthâ ou un mantra. En effet, les phonèmes sont reconnus pour être les archétypes des entités divines et les prononcer reviendrait à évoquer l'une de ces entités. Ketu, divinité du solstice d'hiver, symbolise à la fois le núud lunaire descendant et les éclipses de Lune.
En astrologie indienne et indochinoise, Rahu et Ketu sont considérés
comme des points fictifs disposés sur le cercle de l'écliptique. Leurs
positions, que les anciens brahmanes indochinois surent très tôt calculer,
doivent être prises en considération dans l'élaboration du thème de
naissance. Précisons que les sept planètes Graha (Saturne, Jupiter, Mars,
Soleil, Vénus, Mercure et Lune) se meuvent sur le Cakr Rasi (le cercle de
l'écliptique où sont disposées les 27 constellations) d'ouest en est en
parcourant les douze signes du Zodiaque selon l'ordre suivant : 1 Mesa 2
Vrsabha 3 Mithuna 4 Karka 5 Simha 6 Kanya 7 Tula 8 Vrscika 9 Dhanus
10 Makara 11 Kumbha 12 Mina. Au contraire, Rahu et Ketu se déplacent
selon un mouvement rétrograde sur le Cakr Rasi, soit en sens inverse des
autres planètes et d'est en ouest, selon cet ordre : 1 Mina 2 Kumbha 3
Makara 4 Dhanus 5 Vrscika 6 Tula 7 Kanya 8 Simha 9 Karka 10 Mithuna
11 Vrsabha 12 Mesa. De plus, Rahu et Ketu se situent toujours à 180° l'un
de l'autre, ce qui facilite leur calcul, car lorsque l'on connaît la position de
l'un on obtient aisément la position de l'autre en ôtant ou en ajoutant 180°.
Le thème des Lokapala ou Gardiens de l'univers était déjà développé en
Inde bien avant qu'il ne fût incorporé aux traditions religieuses de l'aire
culturelle indochinoise. Ils sont également connus sous les épithètes de
Dikpala et Dignatha en sanskrit. Les récits mythiques du Brahmanisme de
l'Inde font mention, en règle générale, de quatre Lokapala, lesquels sont les
gardiens des quatre orients ou dis, dont les royaumes respectifs se
situent au-dessous du mythique mont Meru où demeurent les dieux.
En fait leur nombre a toujours été fluctuant, puisque dans l'Atharva Veda
(III.27) il était déjà question de six Lokapala, ajoutant aux quatre orients le
Nadir et le Zénith. Dans ce texte, nous relevons la disposition suivante des
Lokapala sur la Roue des quatre orients:
Lokapala |
orientations |
symboles |
|
|
|
Agni (le feu) |
EST |
un serpent noir |
Indra (le roi des dieux) |
SUD |
un serpent strié |
Varuna |
OUEST |
la vipère Prdaku |
Soma |
NORD |
le boa Svaja |
Visnu |
Zénith |
le serpent Kalmasa |
Brhaspati (Jupiter) |
Nadir |
le serpent blanc Svitra |
Nous sommes en présence d'un symbolisme ophique qui n'est pas sans rappeler l'Ouroboros des Gnostiques alexandrins, le serpent qui se mord la queue. En l'occurrence, les serpents sont l'image même de l'univers créé, lequel fut très tôt symbolisé en Inde par un cercle en opposition avec la terre identifiée à un carré.
Ultérieurement, dans la littérature de l'Hindouisme classique il y sera fait
mention de huit Lokapala. Ceux-ci règnent sur les quatre points cardinaux
et les quatre points intermédiaires de la Roue céleste, le Cakra Rasi (litt. la
Roue des constellations). Les lois de Manu, le Mahabharata et quelques
Purana donnent la liste suivante:
Lokapala |
orientations sur la Roue des constellations |
Kubera |
NORD |
Varuna |
OUEST |
Indra |
EST |
Yama |
SUD |
Vayu |
NORD-OUEST |
Soma ou Isana |
NORD-EST |
Nrrti ou Surya |
SUD-OUEST |
Agni |
SUD-EST |
Le Bouddhisme theravadin donnera aux Lokapala une toute autre
acception. En effet, Les dieux du Bouddhisme sont en grande partie hérités
du Brahmanisme qui a précédé son introduction sur la Péninsule
indochinoise, du moins pour les étages célestes inférieurs du monde.
Au-dessus de ces étages inférieurs viennent les dieux des étages célestes
superposés. En premier lieu les quatre Lokapala gardiens du monde et du
Dhamma du Bouddhisme. Plusieurs textes bouddhiques, dont le Trai
Bhûmi Brah R'van, en donnent la liste suivante :
Lokapala |
orientations sur le Dharmacakra |
Dhatarattha (Dhrtarastra) |
EST |
Virulhaka (Virudhaka) |
SUD |
Virupakkha (Virupaksa) |
OUEST |
Vessavana (Vaisravana) |
NORD |
Ces gardiens du monde sont en partie différents de ceux du Brahmanisme archaïque. Ainsi, Dhatarattha règne sur une suite de Gandhabba (Gandharva), génies musiciens souvent assimilés aux démons Asura et aux Yakkha (Yaksa). Virulhaka règne sur une classe de monstres, les Kumbhanda et Virupakha sur les nâga, les dragons du sous-sol terrestre et des eaux. Vessavana, aussi nommé Kubera, est assisté des Yakkha, génies protecteurs ou dangereux, souvent cannibales, lesquels hantent fréquemment les forêts et les zones désertiques.
Le Traibhûmi Brah R'van, dans une description très imagée du séjour des dieux, fait également mention de quatre Monarques parmi les Devata, les dieux. Leurs fonctions y sont clairement précisées car il y est dit qu'Indra a chargé les quatre Monarques des Devata de gouverner sur tous les cieux et la terre et qu'il les a nommés, pour cette raison, les quatre gardiens du monde.
La liste des Lokapala donnée par les Purana et les Lois de Manu a servi de
modèle aux grû et brahmanes indochinois. Nous la retrouvons dans les
traités de magie des grû avec toutefois quelques variantes relatives à
Kubera, lequel est fréquemment remplacé par Vaisravana. Ainsi,
Vaisravana réside-t-il au nord-est au lieu du nord, alors que Soma demeure
au nord plutôt qu'au nord-est. La liste la plus commune des Lokapala selon
le Brahmanisme indochinois est la suivante :
Lokapala des grû |
termes sanskrits |
orientations |
1 Brah Indr |
Indra |
EST |
2 Brah Blein |
Agni |
SUD-EST |
3 Brah Yomraj |
Yama |
SUD |
4 Brah Narayan |
Narayana |
SUD-OUEST |
5 Brah Birun |
Varuna |
OUEST |
6 Brah Bay |
Vayu |
NORD-OUEST |
7 Brah Somraj |
Soma |
NORD |
8 Brah Baisrban |
Vaisravana ou Kubera |
NORD-EST |
Particularités des huit gardiens de l'Univers
Brah Indr / Indra
Brah Indr / Indra est considéré comme le chef des huit Lokapala, et plus généralement celui de tous les dieux. Il a conservé clairement les fonctions, attributs et noms de l'Indra védique. L'iconographie indienne le représente couvert de bijoux, coiffé du turban royal ou de la tiare cylindrique, avec le foudre ou vajra, le disque, la hache et le croc du cornac. La ville d'Indra, Amaravati, est située auprès du mont Meru. Son char est le Jaitra, leVictorieux et son étendard, Ketu (Ketu signifie également bannière, queue - l'un des Debyata porte d'ailleurs ce nom, l'interprétation ésotérique en est que la planète Ketu, s'oppose à la planète Rahu, et que ces deux planètes sombres sont toujours à 180° l'une de l'autre dans le système héliocentrique), est le Vaijayanta grâce auquel il peut détruire les Asura, lesanti-dieux.
Dans l'épopée, le rôle guerrier d'Indra transparaît aussi clairement que son aspect de bienfaiteur de l'humanité. Il personnifie le pouvoir de la foudre, de l'énergie ainsi que les espaces cosmique et terrestre. En qualité de dieu de l'orage et de dispensateur des eaux nécessaires à la croissance des cultures, il fut vénéré dès l'époque védique. De plus, il reflète les vertus de la jeunesse, en particulier celles de l'héroïsme et de la force juvénile. Il accourt sur son char attelé de chevaux bais pour combattre les monstres de l'univers. On dit qu'il aime consommer le Soma qu'il déroba à son père, le sage rsi Kasyapa.
Le canon bouddhique pâli a conservé l'image d'Indra sous le nom de Sakka, le Puissant, lequel se situe en fait aux antipodes de l'Indra védique, puisqu'il y est décrit comme une sorte d'archange, serviteur et dévot du Buddha Sakya Muni. Son nom fait référence au peuple indo-scythe, une ethnie aryenne établie très tôt en Inde à laquelle appartenait le Buddha Sakya Muni (litt. le Sage des Sakya - c'est-à-dire les Indo-Scythes). De ce point de vue, nous pouvons dire qu'Indra est le modèle même du dieu et du héros des peuples proto-aryens.
L'iconographie des grû représente Indra sur sa monture, l'éléphant blanc
Airavata ou Eravana aux trente-trois têtes. Ces trente-trois têtes
symbolisent les trente-trois dieux du Brahmanisme sur lesquels règne
Indra. Enfin, Indra serait l'ancien maître des dragons nâga. Or, en
Thaïlande tout comme au Cambodge, les éléphants sont considérés comme
appartenant à l'espèce des dragons aquatiques.
Agni / Brah Blein
Brah Blein, dont le nom est une altération siamoise de la divinité khmère Brah Bloeun, est l'homologue du dieu indien du feu Agni.
En Thaïlande, au Laos et au Cambodge, Agni demeure une expression du
feu sous de multiples aspects : feux terrestres, feux cosmiques, feux
magiques, feux rituels, feux funéraires, feux de la colère, feu de la digestion,
feu de la pensée, mondes célestes, etc. En Inde, la représentation la plus
fréquente d'Agni est celle donnée par le Harivamsa : il est habillé de noir,
avec la fumée comme bannière et armé d'un javelot. Il est pourvu de
quatre têtes et est accompagné de l'aja, le bouc mythique.
Brah Yomraj - Yama Raja
Yama est le souverain des enfers, le dieu sinistre de la mort. En Inde, il est connu sous diverses épithètes : Mrtyu (la mort), Antaka (celui qui met fin), Dharmaraja (le roi de la Loi), car il juge les morts selon les prérogatives d'un roi. Sa résidence céleste se trouve au sud, aux confins de la terre, dans les ténèbres.
Sa monture, selon le Brahmanisme de l'Inde, est un buffle noir, forme sous
laquelle l'iconographie le représente parfois. Ses armes sont la massue gada
et le núud pasa avec lequel il capture ses victimes à leur décès. Il est vêtu
de vêtements rouges et porte un diadème.
Brah Narayan - Narayana
Narayana serait dans les Veda associé au Purusa, alors que dans les Lois
de Manu, il serait la manifestation du Brahman. Son association avec Visnu
apparaît pour la première fois dans le Mahabharata. L'origine de son nom
reste un mystère. Il s'agirait du séjour des eaux cosmiques d'après la
tradition, ce qu'admet Zimmer. Pour le professeur Jean Boisselier,
Narayana a comme sens premier le fils de l'homme originel.
En vérité, Narayana est une personnification de l'énergie cosmique et du
pouvoir créateur divin, raison pour laquelle il a été très tôt assimilé à Visnu,
l'un des principaux dieux de l'Hindouisme. Dans les traités siamois des grû,
son intervention en faveur des Devata est fréquente. Ainsi, il s'oppose à
Dav Bali, le roi-démon des Asura-Yaksa, dans le traité des Brah Bhûmi
(traité des seigneurs du sol)
La déesse Nan Kvak est vénérée par tous ceux qui se livrent au négoce en Asie du sud-est et son image est considérée comme un présage excellent. Sur cette image, elle exécute un geste délicat de la main qui doit exhorter tous ceux qui l'aperçoivent à découvrir la maison de commerce placée sous son emprise bienfaisante. Il existe trois manières de rendre hommage à la déesse Nan Kvak :
1) en traçant un yanTr (yantra) avec de l'encre de chine sur un tissu, lequel sera suspendu au-dessus de la porte d'entrée de l'officine de commerce
2) en représentant son image sur un morceau de bois de section carrée (image gravée ou peinte)
3) en se procurant une racine van ya destinée à son culte
Iconographie de Nan Kvak: son yanTr, sa statuette, ses images
Sur son yantra (dessin magique d'origine indienne) et sur les images qui la représentent, la déesse est assise au cúur d'une fleur de lotus aux huit pétales sur lesquels est écrit en écriture Khaum (ancienne écriture khmère) le mantra mani qui se compose de la formule DU MA NI BHOGAM JAN.
Le van ya de Nan Kvak est la racine d'une plante sauvage rare qui lui est consacrée, plante aux couleurs vertes et rouges, l'Eucharis. Ceux qui ne peuvent acquérir la racine, la remplacent par une image de la déesse gravée sur une plaque métallique ou peinte sur une feuille de papier de riz.
En Thaïlande, au Laos et au Cambodge, il est fait grand cas des Phî ou Preta, c'est-à-dire des fantômes. Nous distinguons plusieurs classes de ces entités surnaturelles en fonction de leur nature intrinsèque, les principales étant les suivantes:
1 les Phî Krahsoen qui se nourrissent de déchets organiques et qui sont réputés dévorer les cadavres.
2 les Phî Krahhân qui sont de nature agressive.
3 les Phî Hlvn Hlâv Hlek qui portent une barre de fer.
4 les Phî Pî Sâc (en pâli les Pisaca) qui sont censés provoquer les souffrances des hommes et des animaux.
5 les Phî Seoea ou fantômes-papillons; ils sont également considérés comme les gardiens des lieux sacrés.
6 les Phî Bân ou esprits des ancêtres (litt. les fantômes de la maison).
7 les Phî Pâp ou esprits chasseurs.
8 les Phî Ray ou entités féroces.
9 les Phî Pâ Khaw Sin ou les esprits esclaves de leurs passions.
10 les Phî ti ou les entités surnaturelles bienveillantes.
De nombreuses légendes se rapportent aux Phî et, en milieu rural, de nos jours, il est fréquent que des villageois racontent avoir vu des Phî au cours d'une marche en forêt ou bien à proximité d'une maison hantée. Ils les décrivent comme des êtres surnaturels dotés d'une forte corpulence, mais ayant une tête minuscule. De plus, pour manifester leur présence aux intrus qui oseraient s'approcher de leur demeure, ils émettent des bruits perçants. En principe, les Phî ne font montre d'aucune agressivité envers les hommes, hormis certaines classes, tels les Phî Krahhân, les Phî Pî Sâc et les Phî Ray dont il faudra se protéger en récitant des stances sacrées ou gâthâ. En outre, la récitation de ces stances, selon la morale bouddhique, octroierait des mérites tant au récitant qu'au Phî, ce qui devrait ultérieurement améliorer sa condition et le libérer de ses chaînes. D'ailleurs, on affirme que les Preta errent par le Monde afin d'acquérir ces mérites.
Les yantra sont de plusieurs natures et il en existe une infinie variété. Ainsi, à côté des yantra représentés sur un carré de papier, de tissu, de cuivre, d'or, nous trouvons une variété de yantra gravés sur des galets, des rochers ou des pierres précieuses. Enfin, le yantra est qualifié de Tahkrut lorsqu'il est associé à une amulette de métal ou de bois.
Définition du yantra
Le yantra est le support d'une déité qu'il faut nourrir par des rites d'adoration, des offrandes et la récitation de formules appropriées. Elle est créée au vrai sens du terme, ainsi que le souligne avec pertinence Jean M. Rivière (Rituel de magie tantrique hindoue - Yantra Chintâmani - Archè - 1976).
En Thaïlande, nous ne trouvons pas trace de mandala tel que ceux des Indes et du Tibet. Seuls sont visibles les yantra des grû, des âcâry et des brahmanes de la Cour, tous prêtres de l'antique brahmanisme indochinois. Les caractères permettant de distinguer le yantra indien de son homologue, le yantra siamois, doivent toutefois être soulignés. Les yantra de l'Inde sont des dessins qui s'opposent aux mandala à plusieurs égards : - ils sont tracés sur des matériaux durables : écorces de bouleau, plaques de cuivre, tissus, et maintenant papier ; ils sont donc mobiles et de dimensions réduites. - les représentations qu'ils portent sont linéaires. - le dessin est incisé, soit tracé avec un liquide - une encre - fabriquée à partir de substances variées et parfois surprenantes, tels le sang et la bile d'un cadavre dans certains cas de magie noire.- le dessin est toujours complété par l'inscription de lettres, de bija ou de mantra.
Le terme yantra dérive de la racine sanskrite yam, laquelle est tout à fait révélatrice de la valeur réelle qu'on leur accorde, car les grû conçoivent que le yantra contraint une divinité à opérer au bénéfice de son possesseur des prodiges ou des faits surnaturels.
De plus, fait troublant, depuis plusieurs siècles, en Thaïlande et au Cambodge sont qualifiés de yantra les machines volantes et les moteurs (les moyens de propulsion). Ainsi, parmi les manuscrits de la commission des Múurs et Coutumes du Cambodge, commission présidée par E. Porée-Maspero, il se trouve quelques récits du XIIIe siècle où il est question de l'antique citée de Romani, Röm ou Taxila (la Taxila des anciens Grecs) et, y est-il précisé, la métropole de Romani désigne le pays du Buddha constructeur de yantra (moteurs).
Un manuscrit khmer du XIIIe siècle collecté par cette commission, le MZ 3031 de Messieurs Lim Cheng et Angtasson de la Province de Takeo (tous deux membres de la commission), a été traduit par Jean Ellul et Ang Choulean. Il nous relate l'origine mythique des yantra, c'est-à-dire Romani, et se rapporte également au mythe de Ganesa :
Certaines divinités possèdent une tête d'éléphant. Un récit rapporte qu'il y a très longtemps, un roi avait deux fils : l'aîné, Preah Setthi Suos, et le cadet, Preah Phea Kines. Le cadet projeta d'aller étudier les arts magiques à la ville de Röm, mais selon les coutumes de cette contrée, on interdisait aux disciples de la quitter car on craignait que les connaissances secrètes ne fussent divulguées en pays étrangers. Preah Phea Kines se rendit donc à la ville de Röm. Lorsqu'il eut achevé ses études, il fit un tatouage sur son corps des formules magiques Mun vichea(mantra vichea) et, sachant qu'il était interdit aux disciples de quitter cette contrée, il prit la fuite. Quand l'acar (âcâry) fut informé de cela, il envoya une malle magique (un yantra volant selon d'autres versions) pour le décapiter. Preah Phea Kines fut décapité en cours de route. Preah Setthi Suos partit alors à la recherche de son frère cadet et il découvrit son corps au cúur de la forêt. Il respirait encore et Preah Setthi Suos en fut profondément attristé. Il aperçut alors les tatouages sur le corps de son frère qui disaient : récite ces formules, pose une tête sur mon cou, et je serai à nouveau vivant. Preah Setthi Suos vit un éléphant qui venait de mourir. Il lui coupa la tête et la plaça sur le cou de son frère qui reprit vie. Les deux frères gagnèrent ensuite leur contrée d'origine. C'est depuis cette époque que nous faisons tatouer des formules magiques mun akum (mantra agam) et que nous savons réciter le nama seka (rite de salutation à un Devata) au moment du Sdoh Phlom (moment où le grû souffle trois fois sur un patient ou un objet), après les formules qui commencent par OM.
Il nous apparaît que l'interdit de quitter la ville de Röm relève plus d'une épreuve à surmonter que d'un véritable tabou à ne pas enfreindre. En effet, le disciple d'un âcâry ou d'un grû devait (et doit toujours) justifier de ses connaissances, de ses pouvoirs surnaturels (siddhi) et de sa pratique en matière de magie avant de se séparer de son instructeur pour voler de ses propres ailes. La magie est, en effet, un art dangereux que nul grû n'oserait cultiver sans une connaissance approfondie de ses arcanes.
Les supports magiques comprennent les talismans, les amulettes et les diagrammes sacrés, les yanTr en siamois et les yantra en sanskrit. Les yantra de Thaïlande sont dessinés à l'encre sur papier ou sur tissu, sur le sol ou sur les murs d'une habitation à la chaux éteinte (ou à la craie), voire à même la peau en qualité de tatouages. Leur fonction consiste à conjurer les Phi (cause fondamentale de la maladie selon les Thaïlandais), à invoquer les divinités du panthéon brahmanique ou encore à obtenir la maîtrise des siddhi raddhi (les pouvoirs surnaturels).
En théorie, le yantra est tracé suivant un schéma géométrique précis (un carré, un triangle ou un cercle), lequel sert d'assise à d'autres tracés plus complexes : figures animales ou humaines, gâthâ et lettres du syllabaire Khaum (ancienne écriture khmère), chiffres ou diagrammes divers.
Depuis quelques années circulent en Thaïlande de nombreuses publications relatives aux yantra, à leur mode de tracé, à leur consécration et à leurs attributions. Ces ouvrages sont très prisés de tous, mais il ne faut y voir qu'un épiphénomène suscité en conséquence d'un mouvement culturel plus large : le renouveau du Brahmanisme siamois.
Dans le Brahmanisme indochinois, la divination et l'astrologie sont intimement mêlées, et cela à un point tel que nous pouvons parler de techniques de divination astrologiques pour maintes d'entre elles.
Qui plus est, il est à noter qu'il s'agit d'astrologie indochinoise. En effet, cette sorte d'astrologie repose sur la réunion de deux systèmes archaïques d'origines distinctes que les grû ont su habilement formuler en une synthèse originale. L'astrologie indochinoise s'est donc inspirée de procédés chinois et indiens dont elle a retenu les différentes notions en relation avec la segmentation du temps : le cycle zodiacal de l'astrologie chinoise d'une période de douze années et le cycle zodiacal indien d'une année, lequel est construit à partir des cycles périodiques de la lune et du soleil. L'astuce qu'employèrent les âcâry et les grû, est d'avoir assimilé le cycle de Brhaspati (ou de Jupiter), lequel s'érige en un cycle de douze années où s'imposent les divisions joviennes du temps, au cycle de douze années de l'astrologie chinoise. Les grû ont par conséquent remarqué l'aspect auxiliaire évident des deux systèmes qui ne présentent respectivement aucune incompatibilité à ce qu'une synthèse en soit opérée.
L'Inde a, en premier lieu, influencé directement l'astrologie indochinoise. C'est pourquoi il n'est guère surprenant que l'astrologie indienne puisse disposer d'une place considérable dans les calculs astrologiques des grû modernes.
Les grandes divisions indiennes du temps sont fixées par les révolutions de la Lune, du Soleil et parfois de Jupiter, le dieu planétaire Brhaspati. Ces révolutions délimitent celles de la Lune et la nature des treize mois du calendrier lunaire. Quant à celles du Soleil, elles fixent la durée des années, alors que les révolutions de Jupiter permettent de connaître les cycles de douze ou de soixante années. Il en résulte que l'établissement d'un calendrier prenant pour base la combinaison des révolutions de la Lune et de Brhaspati a impliqué la création d'un système complexe pour maintenir une concordance entre les mois, les années et les cycles.
A ce schéma préliminaire de la division du temps s'ajoute l'observation des repères célestes que sont les Naksatra (les vingt-sept constellations) et les Rasi (les douze signes zodiacaux). Les Naksatra sont ici définis comme des secteurs de la ceinture de l'écliptique que l'on a déterminés à partir des groupes d'étoiles visibles à l'úil nu. Traditionnellement, ils sont au nombre de vingt-huit, fait que signale le BrahmajâTi. Néanmoins, les actuels grû ne prennent en considération pour leurs calculs astrologiques et astronomiques que vingt-sept des Naksatra, l'un d'eux, Abhijit, étant d'une amplitude nulle et donc négligeable pour tous les calculs de nos jours.
Les Rasi se rapportent avec exactitude aux douze signes du zodiaque de l'année solaire. Ils sont d'ailleurs identiques à ceux de notre zodiaque occidental, les origines assyriennes et chaldéennes des deux systèmes étant à présent reconnues. Enfin, l'observation des mouvements planétaires détient une place prépondérante, puisque ceux-ci sont les indices des phases cycliques brèves en relation avec les jours de la semaine et les heures de la journée.
Le rite d'offrandes aux dieux ou puja
La puja : un rite d'offrandes et de récitations de gâthâ (formules sacrées - littéralement stances) en l'honneur des Devata, les dieux. Cette pratique religieuse s'inspire de l'antique puja des brahmanes de l'Inde. On distingue seize opérations liées à la puja brahmanique et que l'on peut retrouver dans la puja des grû:
- Après les rites préliminaires, l'officiant s'assied face à l'est ou au nord ; prenant du riz et de l'eau il asperge l'image, dispose à son côté la jarre à eau et l'adore avec des parfums, des fleurs, etc. ;
- Il y a neuf vases, dont huit emplis d'eau, le neuvième de beurre clarifié et de lait.
- Suit le rite d'adoration de la conque blanche contenant l'eau destinée à l'aspersion de l'image ; l'adoration de la cloche, qu'on a frotté de santal. Cet ensemble forme le premier upacara, qu'on dénomme aussi la bienvenue.
- Les suivants sont asana : un siège est approché pour que la divinité puise s'asseoir et l'on amène un récipient plein d'eau comme pédiluve.
- arghya: rite d'offrandes de santal, de fleurs, de baies de tulasi ou pour Siva des feuilles de bilva, et pour Durga la japa ou rose de Chine, de bétel, d'une poignée de riz qu'on dépose dans un bol d'eau - c'est l'élément essentiel des rites d'hospitalité.
- Puis l'officiant se rince la bouche à deux ou trois reprises.
- Ensuite, on lave l'idole à l'aide de la conque et la sèche avec un linge pour la revêtir d'une robe et la ceindre du cordon brahmanique.
- On la munit du signe sectaire tracé au moyen d'une poudre de santal.
- On répand sur elle des fleurs et des feuilles.
- On l'encense avec des substances odorantes qu'on a fait brûler.
- Une lampe alimentée d'huile ou de beurre fondu est allumée.
- On offre de la nourriture que l'image est censée absorber et dont les restes seront distribués aux fidèles ou bien vendus, après prélèvement de la part pour les prêtres.
- On rend hommage par une prostration accompagnée d'une formule.
- On tourne plusieurs fois autour de l'image dans le sens prescrit.
- Après s'être tenus un instant immobiles, les assistants prennent congé.
D'autres puja incorporent l'offrande de miel, de beurre, de lait et de caillé, l'imposition d'ornements sur l'idole et l'invocation à la divinité.
Glossaire des termes siamois |
Bibliographie
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© C.I.R.A.I.A.S.E. - I.I.A. Paris