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Le Cambodge en bus 25 avril - 5 mai 2003
En avril 2002, je découvre pour la première fois le Cambodge.
Avion jusqu'à Phnom Penh, bateau rapide sur la rivière
qui relie à l'immense lac Tonlé Sap ***
pour rejoindre Siem Réap, puis retour à Phnom Penh et Bangkok
par les mêmes moyens qu'à l'aller. Trois semaines à
visiter les deux pôles privilégiés du royaume. Un
temps infini comparé au temps du tourisme culturel qui avale le
pays en 4 ou 5 jours.
Tout comme eux, j'ai visité le Musée National, construit
à l'époque de la présence française, qui regroupe
une statuaire sublime du VI° au XIV° siècle ; j'ai parcouru
le Palais-Royal et la Pagode d'Argent. Je me suis abstenu d'aller frissonner
devant les reliques d'un passé à peine dépassé.
Il faut des témoignages pour que les générations
nouvelles se souviennent. Nous savons, rien ne sert de verser dans le
morbide insoutenable d'une curiosité déplacée. Qui
est allé à Auschwitz reste hanté pour la vie de ce
que les hommes sont capables de faire aux hommes.
Tout comme les incorrigibles flâneurs curieux de l'art, je parcours
15 jours durant les merveilles léguées par une civilisation
disparue, le livre de Maurice Glaize à la main pour comprendre
et voir, aidé en cela par une incomparable universitaire venue
tout exprès de France pour lire et commenter.***
***
J'ai aperçu la vie de tous les jours, avec en plus des images sur
papier glacé, les bruits, les odeurs, la chaleur, la poussière
rouge, le supportable et l'insupportable qui dérange dans une recherche
esthétique.
Que dire aujourd'hui en 2003 au retour de ce nouveau voyage. J'ai cru
percevoir alors, en avril 2002, la vie des gens. Je comprends à
présent que je n'étais pas venu pour cela. J'étais
venu voir dans leur contexte les restes architecturaux d'une civilisation.
Une curiosité intellectuelle confirmée par la vision et
l'approche matérielle.
C'est pour la survie d'un de ces Cambodgiens que je suis revenu. Cela
modifie la démarche et la capacité de perception. J'ai ressenti
douloureusement ce que je n'avais pas vu ou ce que j'avais vu superficiellement,
trop accaparé par une certaine vision du beau.
Il faut parler de Raksha Ung, que l'on appelle Cha ou Cha Cha, ***
puisqu'il est la raison de ce deuxième voyage.
En 2002, à la demande de l'hôtel où je suis descendu
à Phnom Penh, Cha est venu me chercher à l'arrivée
du bateau sur le Tonlé Sap à quinze kilomètre de
Siem Réap. Ce sont des renvois d'ascenseur entre la capitale et
le principal centre touristique qui permettent de "placer" et
donc de faire travailler des chauffeurs de taxi ou de moto.
Cha, le gringalet voûté, à vingt-cinq ans vieilli
avant l'âge, d'une réserve si distante que la réserve
britannique en devient méridionale, mais dont le sourire triste
a quelque chose de radieux ; Cha, le conducteur de moto, qui pour son
sourire, devient le chauffeur en chef de l'universitaire distinguée
qui, elle, sait le faire parler pendant que Kim, un de ses copains, me
conduit *** ; Cha dont le rêve irréalisable
est d'aller un jour à l'université pour y poursuivre une
licence d'anglais, langue qu'il parle fort bien avec un accent parfaitement
britannique.
Il n'a plus de père, chinois assassiné par les Khmers rouges
; il n'a plus de mère, khmère disparue dans la tourmente
; seule lui reste sa grand-mère maternelle, une rayonnante vieille
dame, veuve à la tête rasée qu'il a retrouvée
un jour, presque par hasard, à l'âge de 7 ans au retour de
quatre années passées dans un camp de réfugiés
en Thaïlande.

Il a appris là, le Thaï et des rudiments d'anglais. Á
son retour, l'aide internationale est sa chance, celle d'une éducation
en orphelinat, éducation que la plupart des enfants "normaux"
n'ont jamais reçue. Cha dans sa discrétion, nous cache longtemps
pourquoi il doit finir son travail de chauffeur - travail de survie- avant
dix-huit heures. Puis nous découvrons qu'il va tous les soirs donner
des leçons d'anglais à des orphelins pour qu'ils aient,
eux aussi, une part de chance.
C'est tout simple. Raksha est devenu notre fils.
Ensemble, nous mettons au point son rêve d'université. Je
comprends alors une fois de plus ce que rêve veut dire pour devenir
réalité. Tout est si simple pour nous en Occident. Nous
avons en naissant des droits que personne ne conteste, ils sont une réalité
sanctionnée par la loi. Ici, comme je l'ai déjà vécu
au Maroc, c'est une tout autre chose. Problème de taille à
régler : Cha, orphelin n'a aucun papier d'identité, pièce
maîtresse pour ouvrir un compte en banque. Commence une course-poursuite
: chef coutumier de son village pour affirmer qu'il est bien un tel, né
d'un tel et d'une telle, dans tel village ; police pour superviser ; plusieurs
directeurs de je ne sais quoi pour confirmer et chaque fois pour un papier,
un tampon, une signature, une main tendue et une somme d'argent à
y verser. Car la corruption, est-il besoin de le dire, est la principale
industrie du pays. Je suis absent de toutes ces démarches, je suis
de loin. Ma présence ou même la seule connaissance de ma
présence ferait tendre les deux mains ! Quatre jours et un certain
nombre de dollars pour obtenir un certificat d'existence dont je garde
une précieuse copie.
Moins d'une heure pour ouvrir le compte en banque dans une atmosphère
feutrée, amusée et bienveillante. Le jeune banquier, en
face de moi est attentif ; il a compris, et discret encourage Cha à
lui poser toutes les questions nécessaires. Ce qui nous paraît
évident est un monde inconnu pour Cha, un peu mystérieux
et même peu être inquiétant.
Le voilà paré, octobre peut arriver. D'ici là, il
aura une carte d'identité et rien ne pourra s'opposer à
son entrée à l'université. Il possède les
diplômes requis et l'argent pour payer son inscription. Il devra
cependant quitter Siem Reap pour se rendre à Phnom Penh. Mais Buddha
dans sa grande sagesse en décide autrement : le gouvernement, en
août, prend la décision d'ouvrir une université à
Siem Reap. Sage décision. Cha peut poursuivre sur place ses petits
métiers pour manger tous les jours : conduite des touristes à
moto, service et gardiennage de nuit dans une pension. Le premier lui
assure le minimum nécessaire, le second lui permet de coucher gratuitement
en plein air dans un endroit protégé. Encore une découverte
: qui veut survivre à la nuit doit avoir un endroit clos où
fermer les yeux.
C'est pour voir Cha que j'entame ce second périple et pour voir
aussi Kim qui appelle au secours. Je ne vais plus découvrir des
uvres d'art, je vais vers des humains dont l'un est notre fils.
Cela change complètement la démarche et me dicte naturellement
d'aller par voie de terre. C'est une forme de folie douce mais pour connaître
un fils, il faut commencer par connaître sa terre.
Bangkok - Poipet - Sisophon - Siem Reap
Départ à 7 h 30, arrivée à 19 heures
Rien à dire jusqu'à la frontière. La Thaïlande
déroule ses routes occidentales, ses champs cultivés, sa
verdure en bonne santé. Je n'y prête pas véritablement
attention. Quatre heures pour parcourir un peu plus de trois cents kilomètres.
Tout cela est si naturel, banal en somme.
Comme si on tournait une page, tout change d'un coup, d'un seul, à
la frontière. Poipet : " si vous entrez au Cambodge par cette
ville, préparez-vous à la stupéfaction totale. Pilonnée
par les Khmers rouges jusqu'en 1996, Poipet a conservé l'aspect
d'un lieu transitoire, proche du bidonville " Lonely Planet. C'est
peu dire ! Cela relève plutôt du : " toi qui entre ici
perd tout espoir ".
Le contraste est si violent que montré dans un documentaire, on
le prendrait pour une charge, presque une grossière propagande.
Il faut s'imaginer passant sans transition d'une Suisse proprette à
une décharge publique incontrôlée. Le mot n'est pas
trop fort. Celui d'abandon non plus. Il faut le retenir.
En face de moi une large avenue à doubles voies défoncées,
envahies d'ordures, de poussière, où tout est déglingué.
Cette même sinistre impression que donnait l'entrée dans
les pays de l'Est soviétisé. Et cette même léthargie,
et ce même regard absent des fonctionnaires que l'on dérange.
Pas un sourire des passants, pas même celui des vendeurs de n'importe
quoi pour attirer la clientèle. Curieuse impression, curieuse première
impression d'abandon et des choses et des gens. Comme si tout devient
d'un coup sans importance, comme si rien n'a d'existence.
Il est 13 heures. Est-ce l'heure et la chaleur ? Apparemment non. Pour
nous attendre, les formalités réglées, une camionnette
de type transit. Le gentil organisateur cambodgien avec une vague excuse
entasse nos bagages et nous demande d'en faire autant de nos personnes.
18 étrangers et autant de bagages
pour une distance d'une
heure de temps. Et ce gentil organisateur se met dans une colère
monstre lorsqu'on lui fait remarquer que deux véhicules ne seraient
pas un luxe mais une question de sécurité. Il veut rien
savoir, ce n'est pas son problème si un pont s'est écoulé
et que son car de luxe ( !!! une épave) est bloqué là
à nous attendre. Et il disparaît injurieux pour couper court.
Début d'une ballade de 152 Km dans le plus pur style far west.
Une heure de route qui fut un jour de l'époque française
goudronnée et qui le reste autour des trous, à un train
d'enfer, sans freins apparents, à poursuivre tout ce qui se roule
devant soi pour le noyer de notre poussière en le dépassant
dans n'importe quelle condition. 70 Km en une heure, un record absolu.
Á peine le temps, accrochés comme nous le pouvons, d'enregistrer
ce qui nous entoure. Je suis frappé tout de même par le contraste
de la nature. La couleur verte s'est arrêtée à la
frontière, les cultures aussi. Plus rien qu'une sorte de savane
grise parsemée de quelques arbres. Ce paysage va tenir de la rengaine
sur des centaines de kilomètres dans les jours à venir.
Je ne garde pas le souvenir d'habitat sur cette portion de route.
Sur les derniers kilomètres, le transit soulève des nuages
de la poussière rouge collante de la piste. Ouf !
Crachotis ! Toux ! Arrêt devant le pont effondré sous le
poids d'un semi-remorque qui attend là depuis plus de deux semaines
que les autorités prennent des décisions. Au train où
vont les choses et surtout l'argent pour faire les choses, cela risque
de prendre du temps. (en juin 2004, le pont est toujours effondré,
mais un passage a été pratiqué dans le cours d'eau).
Passage délicat à pied avec armes et bagages dans le marigot,
heureusement à sec. Le car de luxe, épave avancée,
attend là les 18 rescapés. Chacun pense heureux : enfin
un siège (défoncé) pour les 80 Km restants. Optimistes,
nous comptons en Km. À l'arrivée, plus de 4 heures après,
devenus tas de poussière, cassés en deux, nous saurons qu'il
faut au pays sans espoir compter en heures. Au régime maximum de
trente kilomètres par heure
C'est une terrible impression que de regarder pendant 4 heures un paysage
identique à lui-même, où le gris domine. Á
décharge, la saison des pluies n'a pas commencé, le pays
est sec. Mais pourquoi l'est-il plus que son voisin ? La richesse d'une
plaine ne s'arrête pas à une frontière. Cela me pose
une telle interrogation que la première réaction à
mon retour est de regarder un atlas dans l'espoir d'y trouver une réponse
géographique ou climatique. Je n'ai rien découvert qui justifie
cette différence. Reste l'explication que les rizières cambodgiennes
ne sont pas entretenues en dehors de la saison des pluies et que l'eau
n'est pas gérée !
110 Km de piste défoncée juchée à deux ou
trois mètres au-dessus de la plaine. Poste d'observation de premier
ordre ; mais qu'y a-t-il à voir si ce n'est une plaine sans fin,
plate, sans la moindre colline, le moindre relief et qui donne l'impression
de se traîner lamentable. Ce ne sont ni les trous du chemin, ni
ceux du siège qui me donnent cette vision norme ; ce n'est pas
non plus la fatigue évidente. C'est l'abandon par contraste sans
doute avec la Thaïlande proche. Comment un peuple peut-il abandonner
à ce point sa terre et s'abandonner lui-même ?
Fourbu, à l'entrée de Siem Réap, je fausse compagnie
au groupe, saute sur une moto-taxi que je dirige en tapant sur l'épaule
droite ou gauche du chauffeur pour me rendre à l'Orchidae Guest
House. Je connais la ville heureusement ; lui l'habitant, qui ne comprend
visiblement pas les sons que je profère, enfilerait bien sans fin
toutes les rues qu'il trouve devant lui.
Kim qui fait le guet, m'arrache de la moto et me berce dans ses bras
en un mouvement perpétuel. Manifestation de joie improbable dans
cette Asie où toute réaction est contrôlée.
Est-ce sa façon de dire son immense espoir d'être "
sauvé " ? Cha, lui, est à l'université.
J'ai trois jours devant moi pour faire le point avec Cha et comprendre
la signification profonde des transports de joie de Kim ? Grand moment
" d'ouverture des yeux ". Même si nous sommes totalement
attentifs, présents, nous ne pouvons pas savoir et encore moins
prévoir car nous sommes incapables d'imaginer la réalité,
handicapés par le manque d'expérience qui ouvre à
la connaissance des pays pauvres. Et pourtant, j'en ai déjà
parcouru des pays pauvres, en voie de sous-développement ! Trois
jours pour en prendre la dimension.
Je décide de rester dans le modeste Guest House afin, surplace,
de découvrir la vie de Cha et de son ami Kim et aussi par le fait
même la vie des autres. Vie dont je ne sais rien de plus que ce
qu'ils ont bien voulu dévoiler l'an dernier. En fait, rien.
Ce guest house est tenu par un chinois bonhomme, visiblement apprécié
des jeunes qui vivent là. Son fils se contente d'être né
avec une certaine courtoisie à l'égard de ceux qui l'entourent
mais fat comme qui croit être quelque chose. [(" Travailler
")] là consiste à être totalement disponible
de 4 h 30 du matin à l'heure où le dernier client se retire
dans sa chambre, répondre aux questions, prendre les commandes,
servir, nettoyer, laver, se relever la nuit pour ouvrir le portail à
l'attardé perdu dans son rêve fumeux. C'est aussi conduire
à moto les clients qui le demandent. C'est faire tout, à
tout moment. Naturel, si c'est un métier. Et c'est là où
nous tombons des nues avec nos belles idées toutes faites selon
lesquelles tout travail mérite salaire. Avant d'aller plus loin,
j'insiste, le patron est un homme honnête et visiblement gentil.
Contre toute cette activité, chacun a le droit de coucher avec
sa propre literie sous un auvent pour se protéger de la pluie éventuelle.
Chacun peut utiliser l'eau pour se laver et laver son linge. Un point,
c'est tout. Je ne mets même pas un point d'exclamation car les bras
m'en tombent. Toute cette activité est gratuite contre la sécurité
du sommeil. Je découvre tout cela en tentant de comprendre l'angoisse
de Kim.
Pour une raison que j'ignore Kim n'a pas ou plus de moto personnelle.
Il doit la louer à son patron. Froidement les résultats
: lorsqu'un jeune se voit attribuer un client ou lorsqu'il en trouve un,
il gagne six dollars pour une journée de travail à piloter
son client dans le site d'Angkor. Et ce n'est naturellement pas tous les
jours que le client afflue en basse saison ou lorsque le policier Bush
décide d'une guerre ou lorsque la maladie qui effraye l'Occident
s'attrape en Asie.
Six dollars. Une commission de 1 dollar est retenue par le patron qui
est censé apporter la clientèle, l'essence de la journée
coûte 1,25 d. Il reste 3,75 d, pour entretenir la moto, manger peu,
s'habiller parfois, se soigner à la dernière extrémité
C'est possible dans un régime de survie et en implorant
Bouddha d'avoir au moins un client tous les trois jours. Cela devient
un régime de mort lorsqu'il faut louer la moto 3 dollars ! Reste
alors 0,75 dollar pour mourir à petit feu. C'est le cas de Kim.
Il fallait que je m'installe là, sans confort, pour faire parler
les uns et les autres, insister, recouper, faire préciser, attentif
à la dignité de chacun. Kim s'était réfugié
dans un monastère, prêt à devenir moine pour manger.
Á l'annonce de ma venue, il a quitté les moines pour revenir
et se laisser transporter de joie à mon arrivée. J'en ai
encore la gorge qui se sert.
Certes, Kim, 100 % Cambodgien, n'est pas un actif ; certes, il a abandonné
au bout de trois mois les cours d'anglais pratique que nous lui avions
offert pour une année ; certes, il n'est pas comme son copain d'orphelinat
Cha qui se bat avec détermination et volonté. Certes. Que
faire puisque je le connais ? Le laisser crever ou repartir vers son destin
de faux moine ? Nous avons tenu un conseil de guerre avec Cha, le patron
et quelques autres, déterminé le prix de la moto de seconde
main capable de fonctionner au moins trois ans et calculé ce qu'il
faudrait pour des raisons de dignité que Kim rembourse chaque jour
de travail. Nous décidons 1,5 dollar par jour d'activité
et souhaitons l'espoir d'un client étranger tous les trois jours
et le reste du temps le transport des Cambodgiens pour gagner le minimum
pour manger. Il faudra 500 journées de travail pour récupérer
le prix de la moto et pour avoir un jour de quoi la remplacer. C'est moi
qui rajoute cela, lui n'a pas pensé si loin. Il croit qu'il me
rembourse l'avance. Lui, il sait qu'avec 2, 25 dollars par jour, s'il
décide de s'accrocher, il peut s'en sortir. Son sort est entre
ses mains.
Je parle de Kim comme un témoin scandalisé devant une tranche
de vie qui laisse les touristes indifférents. Leur seule excuse,
c'est qu'ils ne savent pas et que leur conscience ne les chatouille pas
de dépenser plus de 100 dollars pour une nuit d'hôtel aux
normes de leur dignité ou même de râler parce qu'on
leur impose un chauffeur. Tous ces gens qui les servent ne les assassinent
pas ; ils font preuve là d'un grand mérite qui j'espère
leur est compté en " mérites " pour leur réincarnation
future.
Cha.
Je sais que Cha est propriétaire de sa moto qu'il a fini de rembourser
au précédent et très généreux propriétaire
du guest house. Il travaille tout le jour, va le soir à l'université
et trouve le temps pendant la nuit d'étudier l'histoire des Khmers
et des temples. Pourquoi ? Il a décidé, puisqu'il aura d'ici
à trois ans son diplôme d'Anglais, de devenir un des guides
officiels de Siem Réap. S'il y parvient
et c'est là
qu'il faut écouter, il faut entendre ce " si " et ne
pas le laisser passer comme superflu. Cela le serait chez nous, ce serait
preuve de doute ou de modestie. Ici, il faut apprendre à demander
: " pourquoi, si ? ". Cha est parfaitement capable de devenir
guide, il en a les capacités. Alors ? Je demande plusieurs fois
: " pourquoi si, ". J'apprends ce que je n'aurai jamais su autrement.
Le diplôme est gratuit, c'est un examen, mais il coûte 500
dollars. C'est le prix qu'il faut payer à l'autorité corrompue
pour recevoir le papier mérité.
La corruption provoque chez moi une réaction quasi hystérique.
Á ce stade, elle me rend fou de façon irraisonnée.
Peut-on s'asseoir sur ce principe évident qu'il ne faut jamais
l'accepter et qu'accepter c'est se corrompre avec le corrompu ? Cha aura
son diplôme bientôt. Il pourra alors gagner 15 dollars nets
par jour de travail (comprendre déduction faite de la commission
de 5 à 10 dollars pour l'hôtelier) et faire un peu de bien
autour de lui, et par-dessus tout s'occuper de sa grand-mère. Cela
vaut sans doute que j'oublie mes grands principes d'enfant gâté
et que je me corrompe.
Deux exemples, deux scandales. Celui de la survie des uns pour l'enrichissement
des autres. Il y a longtemps que mon cur s'est bronzé pour
éviter de se briser trop souvent. Il reste la rage et la volonté
de témoigner. Peut-être faut-il chercher là la clef
de ce que j'appelle l'abandon des habitants. Ces trois jours sont la clef
du Royaume.
Je l'ai eue sans cesse en mémoire le temps que je me suis accordé
pour revoir le Bayon, rayonnant de ces " mille visages " et
complètement solitaire. Seul touriste ou presque, plus de troupeaux
derrière un guide. Ils reviendront en octobre pour consommer de
la culture. Cha en vivra, je l'espère. Kim conduira sa moto s'il
n'a pas entre-temps abandonné. Impression d'un grandiose inutile
à Angkor Wat, aboutissement final de la folie de quelque prince
mégalomane. Constructions fabuleuses qui à défaut
de suggérer le " pourquoi " appellent le " comment
". De même ce " comment " à parcourir la plaine
pour aller saluer la grand-mère. Comment au pied d'un réservoir
qui fut de 2 Km sur 8, et dont la moitié est encore en eau, comment
fait-on pour ne récolter qu'une fois le riz alors qu'à la
haute époque Khmère, il était récolté,
donc cultivé, trois à quatre fois par an. Comment ne pas
voir que les maisons le long de la piste, malgré leur côté
photogénique, sont en bout de course, que l'eau croupie et les
ordures qui les entourent sont un danger de mort (statistiques CIA 2002
: mort de 64 enfants nés vivants sur mille contre 29 en Thaïlande
-et 4,4 en France ; espérance de vie des femmes 59.5 ans, des hommes
54.81 ans), comment ne pas remarquer les animaux dont on compte les côtes.
Comment ne pas entendre que la plupart des paysans et leur famille, que
je vois dans les champs à préparer l'arrivée de la
mousson, disposent d'environ un dollar par jour pour vivre. Viennent à
manquer le riz et les poissons miraculeux du Tonlé Sap, nos journaux
s'indigneront-ils, s'interrogeront-ils sur les détournements des
fonds de l'aide internationale ? Car cette aide énorme, où
passe-t-elle ?
Et pourtant les Cambodgiens sourient !
Je serai plus bref sur la suite du périple.
Siem Réap - Phnom Phen : 8 heures ; environ 320 Km
J'ai quelques velléités de visiter Sambor Prey Kuk, "
le plus remarquable ensemble de monuments pré-angkoriens du pays,
avec plus de 100 temples éparpillés dans la forêt
dont certains sont les plus anciens du Cambodge. Capitale du Royaume Chenla
au début du VII° siècle, Sambor Prey Kuk demeura un
important centre d'enseignement pendant la période angkorienne
" Lonely Planet. Visite repoussée à une date ultérieure
lorsque j'apprends qu'il ne faut pas moins d'une heure trente en voiture,
à condition d'en trouver une et trois heures en moto pour atteindre
le site depuis la route principale. Trouver une moto semble plus simple,
mais tout mon enthousiasme fond devant six heures de poussière
et de trous. Distance : 35 km. Qui dit mieux. Cela relève de l'apostolat
missionnaire ; mais cela dit aussi dans quel état d'abandon se
trouvent tous ces territoires et leurs populations.
Je me contente de repérer les collines. Je pense en avoir repéré
trois dont le Phnom Kulen, 487 mètres. Le Phnom, la montagne, est
le lieu cultuel par excellence. Elle domine, elle est l'échelle
vers les cieux, la foudre des dieux l'illumine. Il convient de l'apprivoiser,
elle et tous les génies qui la peuplent. Les temples y font un
double office, celui de concilier les dieux, celui de servir de tombeaux
symboliques aux princes déifiés. Il en va ainsi dans toute
l'Asie du Sud Est.
La voie -officiellement route- perd son revêtement à 20 Km
de Siem Réap, après Roluos, étape incontournable
pour les touristes, pour le retrouver à 80 Km de la capitale. Il
faut ce qu'il faut. Vague reste du passage de la France qui perdure comme
il peut. Parfois quelques débuts de travaux sans doute dus à
quelques politiciens comme prétexte de détournement. Sur
le reste du parcours (220 Km en 7 heures) les restes du passé colonial
ont un bel avenir devant eux et la boue pire que le verglas embouteille
les rares véhicules qui transbordent les marchandises. Morne plaine
grise parsemée de palmiers à sucre, rizières qui
semblent abandonnées, marigaux jaillis des dernières pluies,
quelques concentrations d'habitat à la limite du bidon ville pour
les " grands centres ". Le bus confortable devenu par miracle
minibus potable (pas assez de monde) est lourd de la concentration des
routards sur les secousses qui passent et qui rapprochent de la destination.
On se prend à rêver en récompense d'une bonne bière
au célèbre Globe Bar de Phnom Penh, face au Tonlé
Sap et d'un dîner français au Rendez-vous dans le tout petit
périmètre qui a gardé son atmosphère coloniale.
Sur le parcours arrêt pour se dégourdir les jambes. Deux
incidents révélateurs, l'un de la mentalité du touriste,
l'autre de l'indifférence.
J'aperçois un jeune Allemand de 25 ans environ en train de râler
très fort parce que le bistrotier propose l'eau à deux fois
son prix normal. Il refuse et recherche alentour sa précieuse eau.
Il revient furieux car partout on lui demande deux fois le prix que paye
un Cambodgien. Il râle si fort que j'interviens dans sa langue pour
lui faire remarquer que s'il a les moyens de se payer un billet d'avion,
il peut accepter de payer plus que les autochtones dont le revenu est
à des abysses de distance du sein même si celui-ci est modeste.
La différence peut être considérée comme une
obole. La plupart du temps ce sont les familles qui vendent directement
devant leur porte. Service contre un petit profit avec les Cambodgiens
et gros profits avec les rarissimes touristes qui achètent. Réaction
: c'est du vol, en Allemagne
. Je ne lui ai pas laissé le
temps de finir en lui faisant remarquer le ridicule et surtout en lui
demandant ce qu'il était prêt à faire pour une mendiante,
un enfant dans les bras, accroupie dans un coin de la terrasse à
nous regarder boire et manger. La mendiante, l'enfant
mais ce n'est
pas son problème. Lui, il voyage, il en veut pour son argent. On
devrait supprimer leur passeport à ce genre d'imbéciles
convaincus de leur bon droit !
La vue de cette femme dont visiblement la mendicité n'est pas le
métier mais l'état squelettique, l'enfant dans ses bras
dont les jours sont comptés. Un presque aveugle s'en rendrait compte,
cela laisse mon entourage indifférent. Passe encore pour le patron
du lieu qui finit par oublier avec qui il partage l'espace, mais comment
des jeunes femmes et leurs copains peuvent-ils rester indifférents
devant une mère et un enfant en détresse. Une mère
qui ne tend même pas la main, qui reste là dans l'attente
d'une miette. Quand est-ce que Bernard Couchener inventera l'ingérence
contre l'indifférence, la sanction pour manque d'humanité.
Cette attitude me rappelle une autre scène autour du marché
de Siem Réap où les touristes viennent faire leurs emplettes.
Début d'après-midi torride. Je remarque le manège
d'une vieille femme bien en chair qui orchestre la mendicité d'enfants
de moins de 10 ans qui portent dans leurs bras des tout petits qui ne
doivent pas dépasser les un à deux ans. La police présente
ne bronche pas, les touristes repoussent ce rebus et un français
restaurateur du coin, l'il terne parce que ses affaires marchent
mal, remarque : il y a des petits qu'on ne revoit pas au bout de trois
jours, insolation sans doute. Il vit là depuis 17 ans, et il ne
lui est jamais venu à l'idée de remuer son derrière
pour tenter quelque chose. En France, il serait poursuivi pour non-assistance
à personne en danger. Ici, ce risque n'existe pas ; le marché
des enfants esclaves, qui survivront s'ils en ont la chance, peut perdurer
malgré les prétendues uvres humanitaires qui visiblement
ont d'autres chats à fouetter. Un total abandon de plus. Témoigner.
Phnom Penh
Juste le temps de retrouver l'équilibre de la beauté. Je
me précipite au Musée National pour revoir les statues pré
khmères du VI° et VII° siècles d'une pureté
comparable à la statuaire classique grecque.
Poursuivi par le sort des enfants, nouveau choc le soir pendant que je
dîne. Le propriétaire du restaurant français, comme
d'autres le font pour aider, fait donner un mini spectacle de danses classiques
et populaires. Cela relève de l'aimable patronage et de la bonne
volonté. Les scénettes terminées un homme s'approche
accompagné d'un enfant très beau et me propose sans vergogne
de le prendre en charge pour en faire un coiffeur. Comme un produit à
vendre. En fait un produit à vendre. J'écarte l'homme et
trouve plus tard un moment pour parler avec le patron. Oui, oui, ce responsable
d'orphelinat propose les enfants touchants et encaisse les aides pour
arrondir ses fins de mois. Il faut être prudent avec ses demandes.
Fort bien, mais comment un patron de toute évidence respectable,
impliqué lui-même dans la gestion d'un orphelinat, peut-il
toléré que chez lui un enfant devienne denrée d'appel
ou un produit comestible ? Il tolère parce que malgré tout
cela sauve des enfants. Mais pourquoi ne pas se débarrasser du
responsable véreux ? On y pense. Sorte d'indifférence. Et
l'on s'étonne qu'en France, il ait fallu tant de temps pour qu'on
ouvre les yeux sur les crimes contre l'enfance. Indifférence, porte
de l'abandon.
Phnom Penh - Sihanoukville , 270 Km, 4 heures.
La première route digne de ce nom, toute neuve, conduit vers le
port maritime du pays et vers un rêve avorté. Qui a pu imaginer
de créer de toutes pièces une station balnéaire étalée
sur une dizaine de kilomètres. Certes, les Khmers rouges sont passés
par là, mais comment aurait-on pu remplir les hôtels prévus
sans un aéroport proche ? Á présent cela tient du
désert parsemé de restes de structures avec pour symbole
la carcasse inachevée du gigantesque Independance Hotel. Les routards
y viennent goûter entre deux joints les délices du sable
chaud. Depuis le Mealy Chenda Guest House, la vue sur les îles est
belle et reposante. Mais pour qui ne prise pas l'herbe, cela vaut-il le
détour ? Sans doute comme porte vers la sortie du Cambodge.
Sihanoukville - Krong Koh Kong : 7 heures, environ 250 Km
Ce parcours était encore impossible il y a peu de temps sauf en
4X4 ou par la mer. Une route vient d'être ouverte. Une route ! Les
soubassements d'une route. Après la première saison des
pluies, ce ne sera sans doute plus que ravines ; le revêtement protecteur
a disparu corps et bien. Où ?
Mais pour le moment, pour qui aime la jungle, sa solitude, ses verts,
le rouge de la piste, la traversée de 4 larges rivières
en bac, ces 7 heures sont un vrai bonheur. Le dos supporte sans difficulté.
La route longe et pénètre parfois la Chaîne des Cardamones
dont les Phnom s'élèvent à 1700 mètres. Ce
sont les seules vraies montagnes du Cambodge qui ferment la route par
terre vers la Thaïlande. 7 heures pour arriver à présent
directement à la frontière sans plus devoir négocier
le passage en barque de la mangrove entre Krong Koh Kong et Hat Lek. Et
la certitude de pouvoir arriver le soir même vers 19 heures à
Bangkok sans devoir s'arrêter à la frontière fermée.
Mais à quoi servira cette route qui ne traverse aucun village,
aucune ville, dont les bacs pour traverser les quatre rivières
ne peuvent pas transborder les camions. Une route stratégique,
qui s'ouvre vers la richesse de la Thaïlande ? Y a -il des réserves
de bois de teck à exporter ? Aucune réponse à ce
sujet.
Après ces quelques jours de périple, une question revient
sans cesse : pourquoi ce pays est-il à ce point à l'abandon.
Le Laos, pauvre, ne semble pas dans cet état. Le Vietnam est en
pleine expansion, la Thaïlande fait figure de pays riche. La première
réaction est de dire " les Khmers rouges " et de penser
que tout a été dit ! Je suis convaincu que les Khmers rouges
servent de bouc émissaire dans l'esprit des Occidentaux. Je ne
juge pas du terrible génocide, je juge de l'état d'abandon
d'un pays à qui l'on prête un passé prestigieux. Et
dont on découvre un présent misérable qui n'est pas
justifié si l'on tient compte de la manne déversée
par l'Occident : l'essentiel du budget de l'Etat. Que cet argent soit
pillé, cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Mais cela va beaucoup
plus loin et c'est que j'ai essayé de saisir devant cet abandon
profondément ressenti. Abandon des êtres et des choses. Et
cela avec, me semble-t-il l'assentiment général.
Qu'ont voulu les Khmers rouges. Créer un homme nouveau coupé
des racines du passé. Un homme communiste bien sûr, mais
un homme régénéré par rapport au spécimen
existant ou pré-existant. Il y a une idée qui peut être
discutable en soi et des procédés, qui eux, sont criminels.
Les idées sont la plupart du temps des réactions à
des états jugés inacceptables ou intolérables. Vouloir
régénérer, c'est poser le principe de revenir à
une situation antérieure par rapport à une vision du passé
ou nouvelle, toujours par rapport à ce qui pourrait être
par rapport à une grandeur perdue. Et ce peuple abandonné
s'est laissé, presque toujours, tuer sans réagir, sans révolte.
Combien de scènes non dites d'humains attendant inertes le coup
fatal. Y voir une culture religieuse ne me paraît pas adéquat.
L'instinct de vie est plus fort que tout. Pas dans ce cas, comme si l'instinct
même avait été abandonné. Est-ce le fait de
tous les génocides ?
D'où vient ce peuple ? On le dit descendant des incomparables Khmers,
bâtisseurs et combattants qui se sont un temps imposés dans
toutes l'Asie du Sud-Est. Six siècles illustres et six siècles
de déchéance progressive. Un peuple coupé de lui-même,
abandonné par son Roi-Dieu, le Père de la race, le Protecteur,
l'Intercesseur. Ce peut être un début d'explication que la
débilitation de la royauté et de ses attributs magiques.
Plus rien n'a d'importance puisqu'il n'y a plus de vrai guide divin. Les
génies bienfaisants ont abandonné le roi et peuple suit
son sort.
Une autre explication vient à l'esprit. La grande période
khmère repose sur l'esclavage. Comme à Rome, les esclaves
sont devenus plus nombreux que les citoyens. La décadence de Rome
a été irréversible. L'esclave n'est qu'un objet,
la vie sociale ne le concerne pas puisqu'il n'a pas d'existence propre.
Et si toute la grandeur khmère n'était que le fait d'une
élite restreinte mégalomane dirigeant une armée d'esclaves
? Se peut-il que la mémoire collective d'un peuple gomme pour ne
garder que le plus petit commun dénominateur et que ce même
peuple continue à craindre une certaine " élite "
aristocratique et politique spoliatrices tout comme leurs ancêtres
esclaves craignaient leurs maîtres ?
Qui peut le dire ?
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