|
Norman LEWIS
in La nuit du dragon, 1951
|
Angkor fut découvert par des missionnaires du XVIe
siècle, mais ses ruines ne furent décrites dans leur totalité
qu'en 1859 par Mouhot. Elles sont probablement les vestiges de constructions
humaines les plus impressionnants du monde. Comme aucun Européen
n'a jamais pu se satisfaire de l'attitude des Cambodgiens qui expliquèrent
à Mouhot que les ruines " s'étaient faites d'elles-mêmes
", la question de leur origine donna lieu à des spéculations
sans fin dans les livres érudits.
A son apogée, vers la fin du mie siècle, l'empire khmer
englobait non seulement le royaume actuel du Cambodge, mais aussi des
territoires de la péninsule malaise, de la Birmanie, du Siam
et de la Cochinchine. Pour des raisons pratiques et métaphysiques,
la capitale a toujours été située aux environs
d'Angkor. D'importantes ruines khmères sont éparpillées
dans la forêt sur un rayon de cent kilomètres. Les principaux
monuments sont le mausolée colossal d'Angkor Vat, les vestiges
de la cité d'Angkor Thom avec son incroyable partie centrale,
le Bayon ainsi que quelques fondations et temples disséminés.
Quelques-uns ont des formes pyramidales, mais tous sont construits selon
un plan rectangulaire, orienté avec soin, et comportant une porte
à chaque point cardinal. Des espaces vides les séparent
car la notion de permanence n'était requise que pour les édifices
religieux, et seuls ces derniers étaient bâtis de pierres
et de briques. Tous ces bâtiments furent érigés
entre le IXe et le XIIe siècle.
Les savants de la fin du XIXe siècle prétendirent, suivant
une logique implacable, qu'il avait fallu trois cents ans pour construire
Angkor Vat, alors que le chiffre généralement admis de
nos jours est de trente ans. Les divergences d'opinions sur la date
de la fin de la construction des autres temples portaient sur plusieurs
siècles. Un conflit tout aussi acharné entre les différentes
théories se déroulait autour de la fonction de ces bâtiments
et l'identité des sculptures. Le temps résolut bien des
énigmes et plus d'une théorie s'est effondrée par
la découverte de stèles sur lesquelles des monarques de
l'époque avaient enregistré non seulement leurs réalisations,
mais aussi leurs objectifs. Ainsi, Udayadityavarman II précisait
qu'il avait bâti le Baphuon, alors centre d'une ville antérieure
à Angkor Thom, " parce qu'il s'était souvenu que
le centre de l'univers était marqué par le mont Meru et
qu'il lui semblait bon que sa capitale ait un Meru en son centre ".
Cette déclaration est une clé qui permet de mieux comprendre
la situation. Chaque construction khmère se voyait gouvernée
par un symbolisme extravagant. Le premier roi khmer, de retour de Java,
se débarrassa de la tutelle de ce royaume insulaire et unifia
le Cambodge sous son propre pouvoir, se déclarant lui-même
Dieu. Sous les traits de Shiva, il se donna le titre de " Maître
de l'Univers ". Il fut donc contraint d'ordonner son royaume, ou
du moins sa capitale, selon des plans préétablis - fournis
en l'occurrence par la mythologie bouddhiste. L'univers bouddhiste comprend
une montagne centrale appelée Meru, entourée d'océans
et qui soutient les cieux. En dernier lieu, un haut mur de rocher forme
la frontière délimitant l'espace. En réalité,
l'univers bouddhiste est plus complexe que ceci, mais il y avait alors
des limites de construction à ce symbolisme que le roi ne pouvait
dépasser. Il fit bâtir une colline artificielle, de grandes
douves autour de la ville, et le mur. Tout ceci contribua probablement
à le convaincre qu'il était vraiment un dieu. C'était
prendre ses désirs pour des réalités à l'échelle
cosmique.
Ces divinités autoproclamées étaient curieusement
dépendantes de l'observance du culte par leurs successeurs et
leurs sujets. C'était l'amplification grotesque d'une croyance
fondamentale qui d'ailleurs sous-tend beaucoup de religions orientales
et selon laquelle le destin des morts est lié à celui
des vivants ; ces derniers doivent présenter aux âmes des
défunts des offrandes régulières pour qu'elles
demeurent prospères et heureuses dans leur monde. Cette idée,
ancrée dans l'esprit des rois khmers, se traduisait par des réalisations
à une échelle démesurée. Le roi érigeait
des temples et consacrait des statues à ses parents divinisés,
laissant derrière lui des inscriptions implorant ses successeurs
à suivre son exemple. Son immortalité, avoue le roi Yacovarman
sur une stèle, dépend du maintien de ce culte. Ainsi,
ces divinités n'étaient pas comparables aux dieux intouchables
de l'ancien monde méditerranéen. Un roi-dieu négligé
sombrait dans le néant. Il n'était plus alors qu'un des
innombrables esprits oubliés pour qui les gens pieux dressaient
de petits sanctuaires devant les maisons.
Aussi le roi vouait-il tous ses efforts à la conservation de
son immortalité précaire. La mégalomanie royale
atteignit son paroxysme avec Jayavarman VII. Ta Prohm, construit pour
abriter l'image et l'essence divine de la reine mère et de 260
divinités mineures, exigeait pour son entretien le service de
79 365 personnes, dont 5 000 prêtres. La vaisselle d'or nécessaire
pesait cinq tonnes et le temple vivait des revenus de 3 140 villages.
Les obligations du roi envers son père le poussèrent à
construire Prah Khan. Cette fois, selon la stèle découverte
en 1939, 430 divinités mineures furent représentées
avec le vieux roi ; il s'agissait de nobles qui, pour services rendus,
avaient reçu cette consécration et avaient été
élevés à titre posthume au rang de divinité.
La responsabilité de l'entretien de cette construction revint
à 5 324 villages, soit au total 97 840 personnes. Parmi les dépendances
de Prah Khan se trouve le petit sanctuaire de Neak Pân, construit
sur ces lacs artificiels rectangulaires et austères que les Khmers
aimaient tant creuser et qui, selon une légende hindoue, symbolisent
un lac, situé quelque part dans l'Himalaya, qui possède
des pouvoirs purificatoires extraordinaires. Sa construction n'était
pas le résultat de quelque vanité poétique, mais
respectait une formule qui lui conférait 1a valeur intrinsèque
du lac authentique. De cette façon, le roi khmer s'épargnait
la quête insensée chère aux empereurs chinois de
sites mythiques semblables.
Tout ceci n'était qu'enfantillages qui, par un petit effort d'imagination,
peuvent animer des objets inertes ; pour eux un balai devenait un cheval.
Mais les jeux pratiqués par les rois du Cambodge s'appuyaient
sur un pouvoir monstrueux et effrayant. Neak Pân, bien sûr,
n'était qu'une bagatelle pour l'époque et n'avait probablement
nécessité le travail que de quelque dix mille hommes,
pendant peut-être trois ou quatre ans.
Pourtant le roi n'était - et ne pouvait - jamais être satisfait.
Mû par des forces irrésistibles, il reconstruisit sa capitale
de telle façon que le Baphuon - microcosme de Meru - ne soit
plus le centre géométrique de la ville. Cela impliqua
la construction d'une nouvelle montagne sacrée, l'extension des
fossés et des murs entièrement neufs. Après seulement
dix ans de règne, 13 500 villages, soit une population de 306
372 hommes, travaillaient à ce projet. La nouvelle montagne sacrée
était le Bayon, le monument le plus singulier d'Angkor. Ce fut
la dernière uvre de Jayavarman - les travaux commencèrent
vers 1190 - et elle marqua l'apogée de la puissance khmère,
annonçant par là même son déclin. Depuis
ses tours, soixante-quatre répliques géantes du visage
du roi, identifié à Bouddha, sourient avec une satisfaction
sauvage vers les quatre coins du royaume. Même Pierre Loti, qui
ne connaissait rien de l'histoire du Bayon, le trouva sinistre.
Avec une volonté inaltérable, servant leur folie, les
rois khmers en appelaient à la population entière dans
le seul but d'assurer, de façon directe ou indirecte, la continuité
de leur culte insatiable. Dans les premiers temps, la base économique
de cette expansion avait été assurée par la mer
intérieure de Tonlé Sap, près de laquelle les capitales
successives avaient été bâties et qui, aujourd'hui
encore, contient tant de poissons qu'à la saison sèche,
lorsque les eaux atteignent leur niveau le plus bas, les rames des bateliers
s'y heurtent. La mer de Tonlé Sap fournissait de la nourriture
à toute la population par l'entremise de quelques pêcheurs
seulement. Le roi s'assura donc que leurs heures libres soient occupées
par un travail rentable. Un peuple agricole, travaillant intelligemment
un sol fertile - on se rappelle les Mayas précolombiens -, peut
vivre confortablement sur une base de quarante ou cinquante jours de
labeur par an. Mais inévitablement un mauvais génie intervient
afin que les trois cents autres jours de l'année soient consacrés
à des oeuvres impressionnantes mais parfaitement inutiles.
Le royaume s'étendit dans toutes les directions, se couvrit de
rizières alimentées par un système d'irrigation
performant et réunies par un réseau de routes avec par
intervalles des relais bien équipés pour recevoir les
buffles et les éléphants employés comme bêtes
de somme, de même que leurs maîtres. En plus des fondations
religieuses, le grand roi constructeur Jayavarman VII bâtit également
102 hôpitaux, oeuvre probablement influencée par le fait
qu'il était lui-même lépreux. Il ne manqua pas d'écrire
sur la grande stèle de Prah Khan le catalogue détaillé
des médicaments dont les hôpitaux disposaient. Cela représentait
une organisation impressionnante, contrôlée par une vaste
machine d'Etat qui, avec son armée de comptables munis de livres
de Jugement dernier, relevait les travaux de chaque individu dans le
souci d'une production maximale. On est quasiment certain qu'il y avait
une force de police et que les esprits des jeunes avaient été
soigneusement façonnés par les prêtres au plein
accomplissement de leur devoir. L'Empire khmer n'était rien moins
qu'un empire totalitaire.
Un mystère inutile perdura autour de sa chute, qui entraîna
l'abandon d'Angkor. On l'a souvent attribuée à une spectaculaire
action divine. Mais les faits sont bien plus simples. Ils sont rapportés
par un voyageur chinois, Zhou Daguan, qui avait visité Angkor
alors que sa décadence était déjà bien amorcée
et que, les carrières de pierres s'épuisant, la passion
de construire était retombée. II semble que les Khmers,
attaqués par représailles par les Siamois, se virent obligés
d'appliquer les principes d'une guerre totale. " Ils disent, raconte
Zhou Daguan, que durant la guerre avec les Siamois, tout le monde était
obligé de se battre " ; on remarque que Daguan parle d'obligation
et il ajoute que, si certains purent échapper à la conscription,
ce furent certainement les dizaines de milliers de serviteurs des temples
qui maintenaient le culte royal. Si le rapport selon lequel l'armée
khmère était forte de plusieurs millions d'hommes est
exact, elle devait alors être, et de loin, la plus grande armée
du monde à l'époque. Mais ces paysans arrachés
à leurs rizières et sommés d'endosser l'uniforme
devaient se battre avec peu d'enthousiasme et la guerre se prolongea
jusqu'à la défaite.
En même temps, les canaux d'irrigation furent abandonnés
et les rizières dont dépendait la vie d'une population
entière retournèrent rapidement à la forêt.
Le système hautement productif des rizières irriguées
fit place à la culture du riz en bandes, fléau actuel
de l'Indochine qui exige le brûlis annuel de la forêt. C'est
une méthode qui nécessite un minimum de main-d'oeuvre
et qui était donc séduisante pour une nation en guerre,
mais dont les résultats sont maigres et décroissent rapidement.
Le résultat ultime fut la stérilisation du sol par son
épuisement. Le déclin, une fois amorcé, ne pouvait
plus être arrêté. La déconfiture fut totale
lorsque le vainqueur introduisit le bouddhisme apostolique du petit
véhicule, la religion du renoncement, de la retraite, de la tranquillité,
qui effaça totalement les cultes pervertis des rois divins. Ce
fut la plus subtile des paix de Carthage.
Il est possible que les ruines d'Angkor soient plus impressionnantes
que la ville elle-même l'avait été à son
apogée. Le temps a merveilleusement travaillé le grès
qui devait paraître très agressif lorsqu'il venait d'être
taillé. Le vandalisme, les morsures du soleil et de la pluie
ont contribué à adoucir cette symétrie excessive,
ce symbolisme omniprésent, ces répétitions que
je trouve si irritantes dans l'art oriental. A l'évidence, la
magie des nombres obsédait, tout comme la manie de glorifier,
sous des formes artistiques, les anciennes superstitions. Les Khmers
devaient penser que s'il était bon d'ériger une statue
de Vishnu ou d'une davata, il devait être cinquante fois mieux
d'en élever cinquante. Les adeptes de la magie ne semblent jamais
convaincus de l'efficacité finale de leurs pratiques.
La chaussée qui mène à Angkor Vat est donc flanquée,
à intervalles réguliers, de couples de naga - des serpents
à sept têtes. Je ne trouve pas ces serpents particulièrement
décoratifs, je préfère de loin les lions couchés
qu'on trouve par centaines. Ces serpents représentent le reptile
sous lequel s'était abrité le Bouddha. Ils sont donc,
de nature, protecteurs et il est nécessaire d'en placer autant
que possible. Le fait cependant que la majorité d'entre eux soient
brisés ou manquants m'apparaît comme un avantage esthétique
certain.
La chaussée conduit exactement au centre de l'ensemble architectural.
Il ne pouvait en être autrement puisque toute considération
architecturale est subordonnée au symbolisme ; détourner
cette approche formelle, changer d'angle, aurait mis en péril
l'équilibre de l'univers ou du moins du royaume, comme par un
jeu de conséquences magiques. Quoi qu'il en soit, la meilleure
vue d'Angkor Vat est celle que l'on a de l'autre côté des
douves, depuis un des angles de ces dernières. Immédiatement,
la tyrannie des paires assorties se brise. Les tours, aux étages
nombreux, telles des coiffes de danseuses hindoues, se regroupent avec
une douce majesté. Le Vat se forme depuis le lac et sa base est
constituée d'un portique long et bas. Au-dessus, les lignes continues
des toits s'élèvent, s'appuyant les unes aux autres, surmontées
des tours qui sont gaies malgré l'harmonie triste des couleurs
passées. Un reflet de lotus brisé s'étend sur les
eaux stagnantes du lac.
Et ce seul édifice pourrait contenir tous les monuments de la
Grèce antique.
A l'intérieur du Vat, d'innombrables déesses et danseuses
célestes, impersonnelles et aimables, posent sur les bas-reliefs
qui parcourent les murs de la galerie. Elles ont toutes exactement la
même taille et la même silhouette, les mains et les bras
figés dans l'une des douze positions symboliques. Comme l'art
khmer n'est jamais érotique - on se souvient de La Rochefoucauld
qui disait que là où l'ambition pénètre,
l'amour revient rarement -, elles ne montrent pas le développement
de la poitrine ni de la hanche si caractéristique des personnages
de l'art indien.
La vie, triomphante, est représentée dans une série
de sept tableaux. Le dieu ou le roi, parti à la chasse, arbore
la pose figée d'un danseur tirant sur un daim, lui-même
représenté avec un grand réalisme. Les princes
et les guerriers victorieux paradent - le succès est identifié
à la vertu - avant l'ascension au ciel, leurs têtes montrées
de trois quarts, et se superposent l'un l'autre, la main gauche sur
la poitrine et la droite sur les hanches. Rien, pourtant, ne semble
plus réaliste que les bas-reliefs des vaincus ou des damnés,
naturellement désignés pour l'enfer. Les positions de
ces corps piétinés par des cavaliers et déchiquetés
par des fauves proviennent d'une observation et d'une copie minutieuse
de la vie. Seuls les démons ont droit à la pose hiératique.
Mais c'est quand l'artiste donne libre cours à son inspiration
et représente le citoyen ordinaire dans sa vie quotidienne qu'il
nous dévoile tout son talent. La solennité processionnelle
s'efface, tout comme le sourire glacé de la puissance. Les paysans
et les pêcheurs présentent des membres gras et grotesques,
des visages rudes et clownesques. D'une licence allègre, l'artiste
peint leur bouffonnerie tandis qu'ils marchandent des tripes au marché,
massacrent des cochons, regardent en minaudant des combats de coqs,
rendent visite à un chiromancien. Certains ont le visage des
démons que les artisans des églises médiévales
ont sculptés sur des reliefs presque invisibles pour se soulager
de toutes les représentations insipides de la vertu. Les gens
vulgaires d'Angkor sont montrés s'adonnant à leurs plaisirs
sur le Tonlé Sap - faisant des cabrioles sur le pont d'une jonque,
ou courbés sur un jeu d'échecs. Habillés comme
pour les grands jours, ils portent tous une veste courte. Pendant ce
temps, un bateau passe avec ses
passagers de haut rang, tous bien assis, très à la mode
dans leur semi nudité, qui regardent de côté et
sourient avec un air de béatitude raffinée, certains que
tôt ou tard ils finiront sur la liste d'honneur des dieux mineurs.
Des cormorans et des hérons y sont également dépeints,
se disputant une prise avec des pêcheurs sous l'oeil menaçant
des crocodiles à fleur d'eau. Les Khmers usèrent abondamment
de la faune et de la flore dans leurs décorations. L'aspect anarchique
des arbres est soumis à une stylisation byzantine tandis que
les animaux qui s'y cachent sont représentés avec un naturalisme
comparable à celui de l'art rupestre paléolithique. La
pulsion qui anima l'art des cavernes est plus ou moins identique à
ce qui a pu produire ces kilomètres de bas-reliefs. Leur but
était magique, leur effet décoratif assez accidentel.
Angkor Vat était le temple funéraire de Suryavaram II
divinisé sous l'apparence de Vishnu, et toutes ces sculptures
représentant des êtres vivants remplaçaient les
holocaustes funéraires pratiqués dans les premiers temps.
Que le plaisir esthétique n'eût aucune influence semble
prouvé par le fait que de nombreuses scènes sont sculptées
avec un soin scrupuleux en des endroits quasi invisibles - dans le cas
de Bayon, ce sont les fondations souterraines de l'édifice qui
ont été gravées.
Ta Prohm, que Jayavarman VII avait construit pour abriter les cultes
rendus à sa mère et qui avait nécessité
le labeur de 79000 de ses sujets, devait recevoir pendant une heure
les trente touristes venus du Siam.
Le temple se dresse sur un sol plat et n'offre aucune vue spectaculaire
sur Angkor Vat, ni les surprises architecturales de Bayon. Il a donc
été préservé comme une réserve naturelle
où le conflit prodigieux entre les ruines et la jungle perdure
" sous contrôle ". Cette agression monstrueuse est le
spectacle favori de la plupart des visiteurs des ruines.
Vomis par le bus de l'hôtel, les trente touristes plongeaient
dans un demi trot en direction des cavernes de ce labyrinthe rectangulaire.
Pendant quelques instants, le bruit de leurs pas résonna sur
les dalles, et fut absorbé ensuite dans le silence de ces immensités
sombres et éclatées. Je ne les croisai plus jusqu'au moment
de rentrer.
Ta Prohm est un cataclysme stoppé en plein mouvement. L'invasion
de la forêt ne l'a pas brisé, mais s'y est déversée,
et les nombreuses cours sont devenues des cavités, des trous
dans le faux plancher de la jungle. Par endroits, les cloîtres
sont très sombres, là où les fenêtres sont
bouchées par de l'humus ou les racines des arbres. Sinon, ils
sont éclairés d'une lumière d'aquarium, filtrée
par les écrans de lianes vertes.
En entrant dans les cours, on pénètre dans un monde végétal
nouveau ; non pas celui des branches et des feuilles qui nous est familier,
mais celui des racines. Ta Prohm ressemble à une galerie exposant
une variété infinie de coupes transversales illustrant
la vie mystérieuse et souterraine des plantes. Des arbres immenses
sont enracinés sur les toits écrasés, leur tronc
élancé échappant à la vision ; ici, on peut
étudier confortablement la trame de ces embrouillaminis secrets
conspirant en faveur de leur croissance titanesque. En bas, donc, poussent
les racines pâles, boursouflées et noueuses. Une certaine
rudesse se dévoile à nos yeux ; une évocation des
cordes de lave, une parodie des membres bouffis de monstres de foire,
honteusement révélés. Les racines suivent les contours
de la maçonnerie, dupliquent les piliers et pilastres, sans jamais
former de pont au-dessus des fossés, mais préservent toujours
un contact doux et vivant avec la pierre en surface. Leur masse donne
une apparence burlesque aux motifs architecturaux qu'elles recouvrent.
Ce n'est que lorsque le végétal a fixé son étreinte
que la lutte implacable commence. Comme les racines épaississent,
leur prise se contracte. Des blocs entiers de maçonnerie cèdent
alors et semblent brandis dans l'espace.
Les murs craquent, en partie arrachés, maintenus en suspension
comme un corps sur un gibet, sauvés de la désintégration
par l'étreinte des racines. D'autres souches apparaissent soudainement,
crèvent la dalle, errent sur une vingtaine de mètres comme
des boas constricteurs monstrueux avant de replonger à travers
la pierre. Une tour isolée résume en son sommet l'exubérance
de la forêt vierge : fougères, sous-bois et figuiers géants
tissent un rideau de lianes qui retombe devant les visages statuaires
et laisse s'échapper une volée de perruches à l'approche
d'un humain.
Le temple n'est que partiellement déblayé. On déambule
dans des couloirs identiques, des cours toutes semblables - le plan
en est aussi répétitif que celui d'une bibliothèque
- et tout à coup s'élève un mur de dix mètres,
comme un raz de marée végétal où se noient
des danseurs célestes aux gestes pleins de grâce.
Quelques signes de vie existent encore dans les temples et les mausolées
d'Angkor, outre la présence sinistre et nauséabonde de
myriades de chauves-souris. Des gens viennent en cet endroit autrefois
interdit et brûlent de l'encens devant les bouddhas, qui sont
probablement des représentations idéalisées de
divers membres de l'aristocratie khmère. Des groupes de bonzes
déambulent parmi les ruines. Ils portent les inévitables
ombrelles jaunes et parfois des appareils avec lesquelles ils se prennent
en photo dans le décor sacré, pour la plus grande joie
de leurs amis restés au monastère.
Je passai les dernières heures du jour près du lac de
Sram Srang. Les Khmers creusaient toujours des lacs artificiels immenses.
Ainsi, si les plans préliminaires avaient été correctement
relevés et si temples et statues avaient été érigés
conformément aux traditions autour de la rive ou sur une île
centrale, le lac était déclaré purificateur. Pour
cette raison, il semble que Sram Srang ait été un lieu
prisé pour la baignade, avec sa voie d'accès gigantesque,
ses péniches dorées et ses escaliers majestueux, flanqués
d'animaux mythiques.
Maintenant les lions étaient sans visage et les naga avaient
presque tous perdu la tête. Le sévère rectangle
d'antan s'adoucissait dans le tassement des berges solidifiées
en de petites péninsules sur lesquelles poussaient des arbres.
Des buffles, dont n'émergeait que la tête, se tenaient
immobiles dans l'eau lustrale. Quelquefois, ils disparaissaient un instant
sous la surface. Des martins-pêcheurs géants passaient
comme l'éclair, suivis de leur reflet-, étoiles filantes
gémellaires dans un firmament gris-vert. Il y a quarante ans
de cela, les Cambodgiens exportaient encore le plumage de ces oiseaux
vers la Chine, où il était destiné à la
décoration des vestes des mandarins ; on l'échangeait
contre de la poterie ou de la soie. Puis vint la mode des matières
européennes et le commerce s'effondra.
Un groupe de garçons surgit de nulle part. Ils vendaient des
arcs et des flèches. Ils étaient plus beaux et plus musclés
que les nobles ou que le peuple représenté dans les bas-reliefs
d'Angkor Vat six cents ans plus tôt. A l'époque, les gens
travaillaient douze heures par jour, mais à présent ce
n'est plus qu'une heure par semaine, quand ils travaillent. Trois ou
quatre gamins se cachaient obstinément dans les ruines dans l'espoir
naïf de vendre un jour un arc et des flèches à un
touriste.
L'un d'eux me surprit car il parlait un français correct ; c'était
si rare que j e lui demandai d'être mon guide pour un ou deux
monuments que je voulais voir. Par la même occasion, je pensais
le questionner sur l'existence de certaines légendes, particulièrement
celle du roi lépreux, dernier souverain khmer à survivre
dans la mémoire populaire. Le garçon répondit qu'il
serait ravi, mais voulait savoir quand. Je lui dis cette nuit, puisque
c'était pratiquement la pleine lune, et je pensai alors que je
pourrais prendre un pousse-pousse à Siem-Reap pour me conduire
à Angkor. Son visage s'assombrit. Il était désolé,
cela ne pouvait se faire. Je demandai pourquoi. Est-ce que, la nuit,
on ne pouvait pas faire confiance aux bandits reconvertis ? Oh, non
! Ce n'était pas ça ! Au contraire, ils étaient
très disciplinés. Sous le commandement de Dap Chhuon,
on était plus en sécurité à Angkor qu'à
Phnom Penh. Bon ! Alors, qu'est-ce que c'était ?... Les tigres
peut-être ? Non, ce n'était pas les tigres non plus...
Le fin mot de l'histoire était que la nuit tombée, Angkor
devenait le lieu maléfique de néak ta eysaur et de néak
ta en - en d'autres mots, les esprits de Shiva et d'Indra.
Ainsi se rétrécissaient, se ratatinaient, comme l'empire
lui-même, les puissants dieux brahmaniques de l'Empire khmer.
Ils n'étaient désormais que des néak ta - esprits
des arbres effrayant les bébés ; guère plus importants
que la khmoo pray, mort vile, comme celle des femmes en couches ; que
les beisac, âmes affamées des personnes décédées
de mort violente qui reviennent d'enfer implorer leur nourriture ; que
les smer, qui perdent la raison, devenus loups-garous ; que les srei
ap, filles magnifiques qui, se mêlant de magie noire, se transforment
par maladresse en tête solitaire munie d'organes digestifs, ne
vivant que d'excréments. Les dieux khmers accompagnent ainsi
leurs disciples dans le déclin.
|