Norman LEWIS
in La nuit du dragon, 1951

 

 

 

 

 


 

Angkor fut découvert par des missionnaires du XVIe siècle, mais ses ruines ne furent décrites dans leur totalité qu'en 1859 par Mouhot. Elles sont probablement les vestiges de constructions humaines les plus impressionnants du monde. Comme aucun Européen n'a jamais pu se satisfaire de l'attitude des Cambodgiens qui expliquèrent à Mouhot que les ruines " s'étaient faites d'elles-mêmes ", la question de leur origine donna lieu à des spéculations sans fin dans les livres érudits.

A son apogée, vers la fin du mie siècle, l'empire khmer englobait non seulement le royaume actuel du Cambodge, mais aussi des territoires de la péninsule malaise, de la Birmanie, du Siam et de la Cochinchine. Pour des raisons pratiques et métaphysiques, la capitale a toujours été située aux environs d'Angkor. D'importantes ruines khmères sont éparpillées dans la forêt sur un rayon de cent kilomètres. Les principaux monuments sont le mausolée colossal d'Angkor Vat, les vestiges de la cité d'Angkor Thom avec son incroyable partie centrale, le Bayon ainsi que quelques fondations et temples disséminés. Quelques-uns ont des formes pyramidales, mais tous sont construits selon un plan rectangulaire, orienté avec soin, et comportant une porte à chaque point cardinal. Des espaces vides les séparent car la notion de permanence n'était requise que pour les édifices religieux, et seuls ces derniers étaient bâtis de pierres et de briques. Tous ces bâtiments furent érigés entre le IXe et le XIIe siècle.

Les savants de la fin du XIXe siècle prétendirent, suivant une logique implacable, qu'il avait fallu trois cents ans pour construire Angkor Vat, alors que le chiffre généralement admis de nos jours est de trente ans. Les divergences d'opinions sur la date de la fin de la construction des autres temples portaient sur plusieurs siècles. Un conflit tout aussi acharné entre les différentes théories se déroulait autour de la fonction de ces bâtiments et l'identité des sculptures. Le temps résolut bien des énigmes et plus d'une théorie s'est effondrée par la découverte de stèles sur lesquelles des monarques de l'époque avaient enregistré non seulement leurs réalisations, mais aussi leurs objectifs. Ainsi, Udayadityavarman II précisait qu'il avait bâti le Baphuon, alors centre d'une ville antérieure à Angkor Thom, " parce qu'il s'était souvenu que le centre de l'univers était marqué par le mont Meru et qu'il lui semblait bon que sa capitale ait un Meru en son centre ".

Cette déclaration est une clé qui permet de mieux comprendre la situation. Chaque construction khmère se voyait gouvernée par un symbolisme extravagant. Le premier roi khmer, de retour de Java, se débarrassa de la tutelle de ce royaume insulaire et unifia le Cambodge sous son propre pouvoir, se déclarant lui-même Dieu. Sous les traits de Shiva, il se donna le titre de " Maître de l'Univers ". Il fut donc contraint d'ordonner son royaume, ou du moins sa capitale, selon des plans préétablis - fournis en l'occurrence par la mythologie bouddhiste. L'univers bouddhiste comprend une montagne centrale appelée Meru, entourée d'océans et qui soutient les cieux. En dernier lieu, un haut mur de rocher forme la frontière délimitant l'espace. En réalité, l'univers bouddhiste est plus complexe que ceci, mais il y avait alors des limites de construction à ce symbolisme que le roi ne pouvait dépasser. Il fit bâtir une colline artificielle, de grandes douves autour de la ville, et le mur. Tout ceci contribua probablement à le convaincre qu'il était vraiment un dieu. C'était prendre ses désirs pour des réalités à l'échelle cosmique.

Ces divinités autoproclamées étaient curieusement dépendantes de l'observance du culte par leurs successeurs et leurs sujets. C'était l'amplification grotesque d'une croyance fondamentale qui d'ailleurs sous-tend beaucoup de religions orientales et selon laquelle le destin des morts est lié à celui des vivants ; ces derniers doivent présenter aux âmes des défunts des offrandes régulières pour qu'elles demeurent prospères et heureuses dans leur monde. Cette idée, ancrée dans l'esprit des rois khmers, se traduisait par des réalisations à une échelle démesurée. Le roi érigeait des temples et consacrait des statues à ses parents divinisés, laissant derrière lui des inscriptions implorant ses successeurs à suivre son exemple. Son immortalité, avoue le roi Yacovarman sur une stèle, dépend du maintien de ce culte. Ainsi, ces divinités n'étaient pas comparables aux dieux intouchables de l'ancien monde méditerranéen. Un roi-dieu négligé sombrait dans le néant. Il n'était plus alors qu'un des innombrables esprits oubliés pour qui les gens pieux dressaient de petits sanctuaires devant les maisons.

Aussi le roi vouait-il tous ses efforts à la conservation de son immortalité précaire. La mégalomanie royale atteignit son paroxysme avec Jayavarman VII. Ta Prohm, construit pour abriter l'image et l'essence divine de la reine mère et de 260 divinités mineures, exigeait pour son entretien le service de 79 365 personnes, dont 5 000 prêtres. La vaisselle d'or nécessaire pesait cinq tonnes et le temple vivait des revenus de 3 140 villages. Les obligations du roi envers son père le poussèrent à construire Prah Khan. Cette fois, selon la stèle découverte en 1939, 430 divinités mineures furent représentées avec le vieux roi ; il s'agissait de nobles qui, pour services rendus, avaient reçu cette consécration et avaient été élevés à titre posthume au rang de divinité. La responsabilité de l'entretien de cette construction revint à 5 324 villages, soit au total 97 840 personnes. Parmi les dépendances de Prah Khan se trouve le petit sanctuaire de Neak Pân, construit sur ces lacs artificiels rectangulaires et austères que les Khmers aimaient tant creuser et qui, selon une légende hindoue, symbolisent un lac, situé quelque part dans l'Himalaya, qui possède des pouvoirs purificatoires extraordinaires. Sa construction n'était pas le résultat de quelque vanité poétique, mais respectait une formule qui lui conférait 1a valeur intrinsèque du lac authentique. De cette façon, le roi khmer s'épargnait la quête insensée chère aux empereurs chinois de sites mythiques semblables.

Tout ceci n'était qu'enfantillages qui, par un petit effort d'imagination, peuvent animer des objets inertes ; pour eux un balai devenait un cheval. Mais les jeux pratiqués par les rois du Cambodge s'appuyaient sur un pouvoir monstrueux et effrayant. Neak Pân, bien sûr, n'était qu'une bagatelle pour l'époque et n'avait probablement nécessité le travail que de quelque dix mille hommes, pendant peut-être trois ou quatre ans.

Pourtant le roi n'était - et ne pouvait - jamais être satisfait. Mû par des forces irrésistibles, il reconstruisit sa capitale de telle façon que le Baphuon - microcosme de Meru - ne soit plus le centre géométrique de la ville. Cela impliqua la construction d'une nouvelle montagne sacrée, l'extension des fossés et des murs entièrement neufs. Après seulement dix ans de règne, 13 500 villages, soit une population de 306 372 hommes, travaillaient à ce projet. La nouvelle montagne sacrée était le Bayon, le monument le plus singulier d'Angkor. Ce fut la dernière œuvre de Jayavarman - les travaux commencèrent vers 1190 - et elle marqua l'apogée de la puissance khmère, annonçant par là même son déclin. Depuis ses tours, soixante-quatre répliques géantes du visage du roi, identifié à Bouddha, sourient avec une satisfaction sauvage vers les quatre coins du royaume. Même Pierre Loti, qui ne connaissait rien de l'histoire du Bayon, le trouva sinistre.

Avec une volonté inaltérable, servant leur folie, les rois khmers en appelaient à la population entière dans le seul but d'assurer, de façon directe ou indirecte, la continuité de leur culte insatiable. Dans les premiers temps, la base économique de cette expansion avait été assurée par la mer intérieure de Tonlé Sap, près de laquelle les capitales successives avaient été bâties et qui, aujourd'hui encore, contient tant de poissons qu'à la saison sèche, lorsque les eaux atteignent leur niveau le plus bas, les rames des bateliers s'y heurtent. La mer de Tonlé Sap fournissait de la nourriture à toute la population par l'entremise de quelques pêcheurs seulement. Le roi s'assura donc que leurs heures libres soient occupées par un travail rentable. Un peuple agricole, travaillant intelligemment un sol fertile - on se rappelle les Mayas précolombiens -, peut vivre confortablement sur une base de quarante ou cinquante jours de labeur par an. Mais inévitablement un mauvais génie intervient afin que les trois cents autres jours de l'année soient consacrés à des oeuvres impressionnantes mais parfaitement inutiles.

Le royaume s'étendit dans toutes les directions, se couvrit de rizières alimentées par un système d'irrigation performant et réunies par un réseau de routes avec par intervalles des relais bien équipés pour recevoir les buffles et les éléphants employés comme bêtes de somme, de même que leurs maîtres. En plus des fondations religieuses, le grand roi constructeur Jayavarman VII bâtit également 102 hôpitaux, oeuvre probablement influencée par le fait qu'il était lui-même lépreux. Il ne manqua pas d'écrire sur la grande stèle de Prah Khan le catalogue détaillé des médicaments dont les hôpitaux disposaient. Cela représentait une organisation impressionnante, contrôlée par une vaste machine d'Etat qui, avec son armée de comptables munis de livres de Jugement dernier, relevait les travaux de chaque individu dans le souci d'une production maximale. On est quasiment certain qu'il y avait une force de police et que les esprits des jeunes avaient été soigneusement façonnés par les prêtres au plein accomplissement de leur devoir. L'Empire khmer n'était rien moins qu'un empire totalitaire.

Un mystère inutile perdura autour de sa chute, qui entraîna l'abandon d'Angkor. On l'a souvent attribuée à une spectaculaire action divine. Mais les faits sont bien plus simples. Ils sont rapportés par un voyageur chinois, Zhou Daguan, qui avait visité Angkor alors que sa décadence était déjà bien amorcée et que, les carrières de pierres s'épuisant, la passion de construire était retombée. II semble que les Khmers, attaqués par représailles par les Siamois, se virent obligés d'appliquer les principes d'une guerre totale. " Ils disent, raconte Zhou Daguan, que durant la guerre avec les Siamois, tout le monde était obligé de se battre " ; on remarque que Daguan parle d'obligation et il ajoute que, si certains purent échapper à la conscription, ce furent certainement les dizaines de milliers de serviteurs des temples qui maintenaient le culte royal. Si le rapport selon lequel l'armée khmère était forte de plusieurs millions d'hommes est exact, elle devait alors être, et de loin, la plus grande armée du monde à l'époque. Mais ces paysans arrachés à leurs rizières et sommés d'endosser l'uniforme devaient se battre avec peu d'enthousiasme et la guerre se prolongea jusqu'à la défaite.

En même temps, les canaux d'irrigation furent abandonnés et les rizières dont dépendait la vie d'une population entière retournèrent rapidement à la forêt. Le système hautement productif des rizières irriguées fit place à la culture du riz en bandes, fléau actuel de l'Indochine qui exige le brûlis annuel de la forêt. C'est une méthode qui nécessite un minimum de main-d'oeuvre et qui était donc séduisante pour une nation en guerre, mais dont les résultats sont maigres et décroissent rapidement. Le résultat ultime fut la stérilisation du sol par son épuisement. Le déclin, une fois amorcé, ne pouvait plus être arrêté. La déconfiture fut totale lorsque le vainqueur introduisit le bouddhisme apostolique du petit véhicule, la religion du renoncement, de la retraite, de la tranquillité, qui effaça totalement les cultes pervertis des rois divins. Ce fut la plus subtile des paix de Carthage.

Il est possible que les ruines d'Angkor soient plus impressionnantes que la ville elle-même l'avait été à son apogée. Le temps a merveilleusement travaillé le grès qui devait paraître très agressif lorsqu'il venait d'être taillé. Le vandalisme, les morsures du soleil et de la pluie ont contribué à adoucir cette symétrie excessive, ce symbolisme omniprésent, ces répétitions que je trouve si irritantes dans l'art oriental. A l'évidence, la magie des nombres obsédait, tout comme la manie de glorifier, sous des formes artistiques, les anciennes superstitions. Les Khmers devaient penser que s'il était bon d'ériger une statue de Vishnu ou d'une davata, il devait être cinquante fois mieux d'en élever cinquante. Les adeptes de la magie ne semblent jamais convaincus de l'efficacité finale de leurs pratiques.

La chaussée qui mène à Angkor Vat est donc flanquée, à intervalles réguliers, de couples de naga - des serpents à sept têtes. Je ne trouve pas ces serpents particulièrement décoratifs, je préfère de loin les lions couchés qu'on trouve par centaines. Ces serpents représentent le reptile sous lequel s'était abrité le Bouddha. Ils sont donc, de nature, protecteurs et il est nécessaire d'en placer autant que possible. Le fait cependant que la majorité d'entre eux soient brisés ou manquants m'apparaît comme un avantage esthétique certain.

La chaussée conduit exactement au centre de l'ensemble architectural. Il ne pouvait en être autrement puisque toute considération architecturale est subordonnée au symbolisme ; détourner cette approche formelle, changer d'angle, aurait mis en péril l'équilibre de l'univers ou du moins du royaume, comme par un jeu de conséquences magiques. Quoi qu'il en soit, la meilleure vue d'Angkor Vat est celle que l'on a de l'autre côté des douves, depuis un des angles de ces dernières. Immédiatement, la tyrannie des paires assorties se brise. Les tours, aux étages nombreux, telles des coiffes de danseuses hindoues, se regroupent avec une douce majesté. Le Vat se forme depuis le lac et sa base est constituée d'un portique long et bas. Au-dessus, les lignes continues des toits s'élèvent, s'appuyant les unes aux autres, surmontées des tours qui sont gaies malgré l'harmonie triste des couleurs passées. Un reflet de lotus brisé s'étend sur les eaux stagnantes du lac.

Et ce seul édifice pourrait contenir tous les monuments de la Grèce antique.

A l'intérieur du Vat, d'innombrables déesses et danseuses célestes, impersonnelles et aimables, posent sur les bas-reliefs qui parcourent les murs de la galerie. Elles ont toutes exactement la même taille et la même silhouette, les mains et les bras figés dans l'une des douze positions symboliques. Comme l'art khmer n'est jamais érotique - on se souvient de La Rochefoucauld qui disait que là où l'ambition pénètre, l'amour revient rarement -, elles ne montrent pas le développement de la poitrine ni de la hanche si caractéristique des personnages de l'art indien.

La vie, triomphante, est représentée dans une série de sept tableaux. Le dieu ou le roi, parti à la chasse, arbore la pose figée d'un danseur tirant sur un daim, lui-même représenté avec un grand réalisme. Les princes et les guerriers victorieux paradent - le succès est identifié à la vertu - avant l'ascension au ciel, leurs têtes montrées de trois quarts, et se superposent l'un l'autre, la main gauche sur la poitrine et la droite sur les hanches. Rien, pourtant, ne semble plus réaliste que les bas-reliefs des vaincus ou des damnés, naturellement désignés pour l'enfer. Les positions de ces corps piétinés par des cavaliers et déchiquetés par des fauves proviennent d'une observation et d'une copie minutieuse de la vie. Seuls les démons ont droit à la pose hiératique.

Mais c'est quand l'artiste donne libre cours à son inspiration et représente le citoyen ordinaire dans sa vie quotidienne qu'il nous dévoile tout son talent. La solennité processionnelle s'efface, tout comme le sourire glacé de la puissance. Les paysans et les pêcheurs présentent des membres gras et grotesques, des visages rudes et clownesques. D'une licence allègre, l'artiste peint leur bouffonnerie tandis qu'ils marchandent des tripes au marché, massacrent des cochons, regardent en minaudant des combats de coqs, rendent visite à un chiromancien. Certains ont le visage des démons que les artisans des églises médiévales ont sculptés sur des reliefs presque invisibles pour se soulager de toutes les représentations insipides de la vertu. Les gens vulgaires d'Angkor sont montrés s'adonnant à leurs plaisirs sur le Tonlé Sap - faisant des cabrioles sur le pont d'une jonque, ou courbés sur un jeu d'échecs. Habillés comme pour les grands jours, ils portent tous une veste courte. Pendant ce temps, un bateau passe avec ses
passagers de haut rang, tous bien assis, très à la mode dans leur semi nudité, qui regardent de côté et sourient avec un air de béatitude raffinée, certains que tôt ou tard ils finiront sur la liste d'honneur des dieux mineurs.

Des cormorans et des hérons y sont également dépeints, se disputant une prise avec des pêcheurs sous l'oeil menaçant des crocodiles à fleur d'eau. Les Khmers usèrent abondamment de la faune et de la flore dans leurs décorations. L'aspect anarchique des arbres est soumis à une stylisation byzantine tandis que les animaux qui s'y cachent sont représentés avec un naturalisme comparable à celui de l'art rupestre paléolithique. La pulsion qui anima l'art des cavernes est plus ou moins identique à ce qui a pu produire ces kilomètres de bas-reliefs. Leur but était magique, leur effet décoratif assez accidentel. Angkor Vat était le temple funéraire de Suryavaram II divinisé sous l'apparence de Vishnu, et toutes ces sculptures représentant des êtres vivants remplaçaient les holocaustes funéraires pratiqués dans les premiers temps. Que le plaisir esthétique n'eût aucune influence semble prouvé par le fait que de nombreuses scènes sont sculptées avec un soin scrupuleux en des endroits quasi invisibles - dans le cas de Bayon, ce sont les fondations souterraines de l'édifice qui ont été gravées.

Ta Prohm, que Jayavarman VII avait construit pour abriter les cultes rendus à sa mère et qui avait nécessité le labeur de 79000 de ses sujets, devait recevoir pendant une heure les trente touristes venus du Siam.

Le temple se dresse sur un sol plat et n'offre aucune vue spectaculaire sur Angkor Vat, ni les surprises architecturales de Bayon. Il a donc été préservé comme une réserve naturelle où le conflit prodigieux entre les ruines et la jungle perdure " sous contrôle ". Cette agression monstrueuse est le spectacle favori de la plupart des visiteurs des ruines.

Vomis par le bus de l'hôtel, les trente touristes plongeaient dans un demi trot en direction des cavernes de ce labyrinthe rectangulaire. Pendant quelques instants, le bruit de leurs pas résonna sur les dalles, et fut absorbé ensuite dans le silence de ces immensités sombres et éclatées. Je ne les croisai plus jusqu'au moment de rentrer.
Ta Prohm est un cataclysme stoppé en plein mouvement. L'invasion de la forêt ne l'a pas brisé, mais s'y est déversée, et les nombreuses cours sont devenues des cavités, des trous dans le faux plancher de la jungle. Par endroits, les cloîtres sont très sombres, là où les fenêtres sont bouchées par de l'humus ou les racines des arbres. Sinon, ils sont éclairés d'une lumière d'aquarium, filtrée par les écrans de lianes vertes.

En entrant dans les cours, on pénètre dans un monde végétal nouveau ; non pas celui des branches et des feuilles qui nous est familier, mais celui des racines. Ta Prohm ressemble à une galerie exposant une variété infinie de coupes transversales illustrant la vie mystérieuse et souterraine des plantes. Des arbres immenses sont enracinés sur les toits écrasés, leur tronc élancé échappant à la vision ; ici, on peut étudier confortablement la trame de ces embrouillaminis secrets conspirant en faveur de leur croissance titanesque. En bas, donc, poussent les racines pâles, boursouflées et noueuses. Une certaine rudesse se dévoile à nos yeux ; une évocation des cordes de lave, une parodie des membres bouffis de monstres de foire, honteusement révélés. Les racines suivent les contours de la maçonnerie, dupliquent les piliers et pilastres, sans jamais former de pont au-dessus des fossés, mais préservent toujours un contact doux et vivant avec la pierre en surface. Leur masse donne une apparence burlesque aux motifs architecturaux qu'elles recouvrent. Ce n'est que lorsque le végétal a fixé son étreinte que la lutte implacable commence. Comme les racines épaississent, leur prise se contracte. Des blocs entiers de maçonnerie cèdent alors et semblent brandis dans l'espace.

Les murs craquent, en partie arrachés, maintenus en suspension comme un corps sur un gibet, sauvés de la désintégration par l'étreinte des racines. D'autres souches apparaissent soudainement, crèvent la dalle, errent sur une vingtaine de mètres comme des boas constricteurs monstrueux avant de replonger à travers la pierre. Une tour isolée résume en son sommet l'exubérance de la forêt vierge : fougères, sous-bois et figuiers géants tissent un rideau de lianes qui retombe devant les visages statuaires et laisse s'échapper une volée de perruches à l'approche d'un humain.

Le temple n'est que partiellement déblayé. On déambule dans des couloirs identiques, des cours toutes semblables - le plan en est aussi répétitif que celui d'une bibliothèque - et tout à coup s'élève un mur de dix mètres, comme un raz de marée végétal où se noient des danseurs célestes aux gestes pleins de grâce.

Quelques signes de vie existent encore dans les temples et les mausolées d'Angkor, outre la présence sinistre et nauséabonde de myriades de chauves-souris. Des gens viennent en cet endroit autrefois interdit et brûlent de l'encens devant les bouddhas, qui sont probablement des représentations idéalisées de divers membres de l'aristocratie khmère. Des groupes de bonzes déambulent parmi les ruines. Ils portent les inévitables ombrelles jaunes et parfois des appareils avec lesquelles ils se prennent en photo dans le décor sacré, pour la plus grande joie de leurs amis restés au monastère.

Je passai les dernières heures du jour près du lac de Sram Srang. Les Khmers creusaient toujours des lacs artificiels immenses. Ainsi, si les plans préliminaires avaient été correctement relevés et si temples et statues avaient été érigés conformément aux traditions autour de la rive ou sur une île centrale, le lac était déclaré purificateur. Pour cette raison, il semble que Sram Srang ait été un lieu prisé pour la baignade, avec sa voie d'accès gigantesque, ses péniches dorées et ses escaliers majestueux, flanqués d'animaux mythiques.

Maintenant les lions étaient sans visage et les naga avaient presque tous perdu la tête. Le sévère rectangle d'antan s'adoucissait dans le tassement des berges solidifiées en de petites péninsules sur lesquelles poussaient des arbres. Des buffles, dont n'émergeait que la tête, se tenaient immobiles dans l'eau lustrale. Quelquefois, ils disparaissaient un instant sous la surface. Des martins-pêcheurs géants passaient comme l'éclair, suivis de leur reflet-, étoiles filantes gémellaires dans un firmament gris-vert. Il y a quarante ans de cela, les Cambodgiens exportaient encore le plumage de ces oiseaux vers la Chine, où il était destiné à la décoration des vestes des mandarins ; on l'échangeait contre de la poterie ou de la soie. Puis vint la mode des matières européennes et le commerce s'effondra.

Un groupe de garçons surgit de nulle part. Ils vendaient des arcs et des flèches. Ils étaient plus beaux et plus musclés que les nobles ou que le peuple représenté dans les bas-reliefs d'Angkor Vat six cents ans plus tôt. A l'époque, les gens travaillaient douze heures par jour, mais à présent ce n'est plus qu'une heure par semaine, quand ils travaillent. Trois ou quatre gamins se cachaient obstinément dans les ruines dans l'espoir naïf de vendre un jour un arc et des flèches à un touriste.

L'un d'eux me surprit car il parlait un français correct ; c'était si rare que j e lui demandai d'être mon guide pour un ou deux monuments que je voulais voir. Par la même occasion, je pensais le questionner sur l'existence de certaines légendes, particulièrement celle du roi lépreux, dernier souverain khmer à survivre dans la mémoire populaire. Le garçon répondit qu'il serait ravi, mais voulait savoir quand. Je lui dis cette nuit, puisque c'était pratiquement la pleine lune, et je pensai alors que je pourrais prendre un pousse-pousse à Siem-Reap pour me conduire à Angkor. Son visage s'assombrit. Il était désolé, cela ne pouvait se faire. Je demandai pourquoi. Est-ce que, la nuit, on ne pouvait pas faire confiance aux bandits reconvertis ? Oh, non ! Ce n'était pas ça ! Au contraire, ils étaient très disciplinés. Sous le commandement de Dap Chhuon, on était plus en sécurité à Angkor qu'à Phnom Penh. Bon ! Alors, qu'est-ce que c'était ?... Les tigres peut-être ? Non, ce n'était pas les tigres non plus... Le fin mot de l'histoire était que la nuit tombée, Angkor devenait le lieu maléfique de néak ta eysaur et de néak ta en - en d'autres mots, les esprits de Shiva et d'Indra.

Ainsi se rétrécissaient, se ratatinaient, comme l'empire lui-même, les puissants dieux brahmaniques de l'Empire khmer. Ils n'étaient désormais que des néak ta - esprits des arbres effrayant les bébés ; guère plus importants que la khmoo pray, mort vile, comme celle des femmes en couches ; que les beisac, âmes affamées des personnes décédées de mort violente qui reviennent d'enfer implorer leur nourriture ; que les smer, qui perdent la raison, devenus loups-garous ; que les srei ap, filles magnifiques qui, se mêlant de magie noire, se transforment par maladresse en tête solitaire munie d'organes digestifs, ne vivant que d'excréments. Les dieux khmers accompagnent ainsi leurs disciples dans le déclin.