LE CULA-KANTANA-MAGALA
LA FÊTE DE LA COUPE DE LA HOUPPE

d'un prince royal à Phnôm-Pénh, le 16 mai 1901
Par M. ADHÉMARD LECLERE
Résident de Phnôm-Pénh

extrait du bulletin EFEO, tome I, 1901, Hanoï (Bnf - Gallica : EFEO 1901 N0093376_PDF_1_456 )
(cf. AP : l'état du texte imprimé ne permet pas d'être certain de la transcription des mots sanskrits ou cambodgiens)


On vient, pour la seconde fois, depuis deux mois, de célébrer à Phnôm-Pénh le Chol kant Mongkol (p. Cùlà-kantana-magala) ou «la fête de la coupe de la houppe » d'un prince royal (réachéa hotra rajaputra ou plus simplement, màchas, maître ou seigneur). Cette cérémonie est aussi dite dans le langage de la cour : Chamraun kor prah sak « honorable rasage des cheveux sacrés » ou sôkant chok « beau rasage de la houppe », quand il s'agit d'un prince ou d'une princesse, fils ou fille du roi régnant. Quand il s'agit d'un enfant de l'obaréach (s.uparâja), l'expression est moins haute: kesakant, « coupe de la chevelure». Quand il 's'agit d'un fils ou d'une fille de dignitaire ou de gens du peuple, la terminologie est moins noble encore, car elle est entièrement empruntée au langage vulgaire, kôr chuk « rasage de la houppe » ou kôr sàk , « rasage des cheveux ».

La cérémonie du rasage de la houppe me parait correspondre au neuvième des dâça-karman ou « dix rites », et au keçânta, tonsure, dont il est parlé au livre II, çloka 65 du Mânava-dharma-çâtra : ce samskara ou sacrement brahmanique devait être reçu par les Brahmanes dans leur seizième année, par le Ksatriyas dans leur vingt-deuxième, et par les Vaiçias dans leur vingt-quatrième aimée. Encore y a-t-il cette différence entre la cérémonie indienne et la cambodgienne que celle-là a pour objet de ménager sur le sommet du crâne la mèche que celle-ci a justement pour but de couper. Or cette mèche est aux yeux des Hindous, la marque caractéristique de l'homme qui est resté dans le monde par opposition à celui qui a embrase la vie religieuse. Tandis que le sacrement de Manu fait un laïque, la cérémonie cambodgienne ne tendrait à rien moins qu'à faire un moine. Nous ne serions pas éloignés de penser que l'influence du Bouddhisme n'a pas été étrangère à la modification d'une pratique tout d'abord empruntée au rituel brahmanique.

Le keçanta n'est d'ailleurs que la seconde coupe de cheveux prescrite par Manu. La première, le cudakarman est la quatrième des samskaras dont il est question dans le Mânava-dharma-çâtra (II, 35) et le premier des daça-karman ou «dix rites«s. Elle doit avoir lieu pour les Brahmanes dans la première année qui suit la naissance. Ce sacrement a été conservé au Cambodge, comme au           

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Siam, au Laos, en Birmanie, et y porte le nom de kôr sàk prey « rasage des cheveux sauvages«, c'est-à-dire des premiers cheveux, des cheveux venus sans culture avant le rasage). Cette cérémonie de la première tonsure, — de la tonsure des tout petits enfants, me dit une femme, -doit rituellement avoir lieu,à la fin du premier mois et s'étend à toute la chevelure. Elle est suivie de beaucoup d'autres rasages qui ne sont pas rituels, mais qui ménagent, — ou qui devraient ménager — une houppe de cheveux au sommet de la tête. Cette houppe ou chuk ne devrait jamais être rasée, mais seulement écourtée quand elle est trop longue. En fait, elle est rasée presque tous les mois au cours des premières années de l'enfant avec tout le reste de la chevelure, soit par mesure de propreté, soit afin de renforcer la racine des cheveux plus tard, Souvent à partir de trois ou quatre ans après la naissance, quelquefois à partir de deux ou trois ans avant le kôr chuk, on la laisse pousser toute ronde et d'un diamètre d'environ huit centimètres. Quand les cheveux ont atteint une certaine longueur en cet endroit, on les tord, on les noue et on en fixe le noeud à l'aide d'une épingle d'or, d'argent, de cuivre ou d'une aiguille de porc-épic. On rase tous les mois, quelquefois plus souvent, les autres cheveux, et, tout autour de la houppe, on épile une petite ligne large de deux millimètres à peine qui est dite ray-chuk. Les gens coquets fixent autour de ce toupet une petite couronne de fleurs blanches du méaly, dite phong phka, et rien n'est joli comme une petite tête rasée, que surmonte une petite houppe correctement nouée et entourée d'une couronne blanche de fleurs toujours fraîches et odorantes. C'est cette houppe, conservée, soignée pendant plusieurs années, souvent ornée d'une épingle de grande valeur et d'une couronne de fleurs, que nous avons vu ces jours derniers tomber rituellement sous le rasoir.    

Les Khmers racontent que cette cérémonie de la tonsure des enfants à l'âge de puberté a été instituée par Prah Iso (Içvàra-Civa) : ils prétendent que ce grand dieu rasa lui-même la chevelure de Prah Kénés (Ganeça), son fils, alors âgé de onze ans, sur le sommet du phnôm Kailàs (mont Kailâsa) où se trouve son paradis. C'est, ajoutent-ils, pour cette raison que le réanma ou pavillon qui sert à l'aspersion purificatrice est, pour les princes et les princesses,dressé au sommet d'un mont artificiel dit phnôm Kaibis.

La première fête royale du rasage de la houppe a été célébrée cette année au palais de l'Obaréach ou sous-roi ; elle a duré trois jours, — du 15 au 17 mars, – et le rasage de la houppe a eu lieu le dernier jour qui était un thugay sao, c'est-à-dire un jour placé sous la protection du régent de la planète Saturne (Cani), un samedi par conséquent. On a, ce jour-là, coupé et rasé la houppe d'une jeune fille âgée de 15 ans, la princesse Tuch ou Pinnora ; d'un jeune garçon âgé de 13 ans, le prince Nhœp ou Kayouri ; d'une petite fille âgée de onze ans, la princesse Nguy ou Sophannavong, tous trois enfants de l'Obaréach : puis de deux fillettes, enfants de hauts dignitaires appartenant à la cour du sous-roi et que le prince débonnaire avait jointes aux trois petits enfants royaux.           
La seconde fête a duré sept jours, du 13 au 19 mai, et le rasage de la houppe a eu lieu le 16, un tungay Prahassanuley , c'est-à-dire un jeudi, jour placé sous


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la protection du régent de la planète Jupiter (Behaspati). Ce jour là, on a coupé et rasé la houppe d'un machas ou  Kçatriya plus grand dans la hiérarchie cambodgienne, puisqu'il s'agissait du prince To ou Chandalekha (Croissant-de-lune), âgé de 13 ans, et fils (le premier avant-dernier fils) du luong mâchas chivit, du roi et maître de la Vie, S. M. le râja Prah Noroudàm, roi du Kàmpuchéa ou Cambodge.

Ces deux fêtes, royale ou sous-royale, qui, à deux mois de distance, avaient le même objet, ont été célébrées dans la saison favorable aux grandes solennités. Cette saison s'étend du premier jour de la lunaison de Bas (p. Phussa), au dernier jour de la lunaison de Pissak (p. Vesakha), déduction faite des lunaisons de Méak et de Chutr (p. Mâgha et Citta), qui sont considérées comme néfastes ; cette période favorable allait, cette 'année, du 21 décembre 1900 au 17 mai 1901, mais ne comprenait pas les jours tombant entre le 20 janvier et le 17 février et entre le -20 mars et le1 7 avril 1901.

Elles ont de plus été célébrées au cours de deux des jours propices biens connus des Cambodgiens : un samedi, jour de Saturne, et un jeudi, jour de Jupiter. Le premier de ces deux jours passe pour favorable au succès des solennités rituelles, le second est dit particulièrement protégé par les decas de tons les paradis. Trois autres jours de la semaine, en dehors de ces deux, sont encore propices : le dimanche ou jour du Soleil (Aditya), parce qu'il procure longue vie ; le mardi, jour de Mars (Mangala), parce qu'il maintient la paix ou donne la prospérité et la victoire en temps de guerre ; enfin le Vendredi, jour de. Vénus (Cukra) parce qu'il procure toutes sortes de nourritures savoureuses. Les seuls lundi, jour de la Lune (Soma), et mercredi, jour de Mercure ( Budha). sont défavorables, le premier parce qu'il procure les maladies, les chagrins et d'autres ennuis, le second parce qu'il procure des malheurs, l'anxiété et des ennuis provenant d'inimitiés avec autrui.

Les jours favorables au rasage de la houppe appartiennent donc à trois lunaisons séparées l'une de l'autre par des lunaisons néfastes, mais qui correspondent à des mois qui font partie de nos saisons d'hiver et de printemps. Ces jours propices seraient au nombre de 90 si les lundis et mercredis n'étaient pas défavorables ; en fait il y a, dans cette période et par an, seulement 77ou 78 jours favorables à la célébration de la cérémonie du rasage de la houppe.
C'est au cours de ces 77 ou 78 jours que, par tout le Cambodge, le Siam, le Laos et la Birmanie, les rois, les princes, les grands, les petits dignitaires et les gens du peuple célèbrent cette fête réglée par un rituel que j'ai sous les yeux. Elle est, par tous ces pays, l'occasion de grandes réjouissances, de réunions de famille, d'un certain concours de peuple quand il s'agit des princes ou des grands, de festins toujours ; car elle est, pour tout le monde bouddhiste, une sorte d'initiation, de proclamation publique que l'enfant va prendre place sinon au rang des grandes personnes, du moins au rang des adolescents dont la tenue et la démarche doivent être correctes. Le jeune homme, souvent encore un enfant, n'ira plus se rouler sur les tas de sable et la jeune ou petite fille cessera

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de jouer avec les garçons ; le jeune homme se tiendra dorénavant parmi les hommes et la jeune fille restera parmi les femmes. J'estime que cette solennité a remplacé dans le monde bouddhique la cérémonie de l'investiture du cordon dans le monde brahmanique et qu'elle y tient lieu de la prise de la robe prétexte dans le monde romain.    
 
Quoiqu'il en soit de cette opinion, le kôr chuk « rasage de la houppe » est une fête rituelle obligatoire pour tout le monde, indispensable pour les princes et les princesses, et qui détermine l'entrée des jeunes garçons et des jeunes filles dans le monde des grandes personnes. Enfin nul enfant ne peut ou ne doit être reçu dans un monastère en qualité de samner ou nên, c'est-à-dire de novice, avant d'avoir reçu cette sorte de sacrement.  

On voit par là que cette cérémonie est de premier ordre, et. qu'elle mérite, d'être décrite par le menu. Il a été dit plus haut qu'elle ne peut être célébrée que dans les lunaisons de Bos, de Phalkun et de Pisakh (p. Phussa, Phagguna et Vésakha , c'est-à-dire au cours des 10e, 12e et 2e lunaisons de l'année astronomique qui commence à l'équinoxe de printemps, ou bien les 2e, 4e, et 6e lunaisons de l'année civile qui, au Cambodge, commence le 1er jour du mois de Mikkasêr (p. Maggasira), cette année le 22 novembre 1900. J'ajouterai qu'elle ne peut être célébrée pour chacun des enfants que dans le cours de leurs 9e, 11e, 13° ou 15e année, jamais avant et jamais après sans manquement, et encore jamais au cours des années paires qui sont considérées comme néfastes. En outre, le jour ne peut être arbitrairement choisi par les parents des enfants ; ce soin est réservé aux horapâthakas ou horaçariyas, qui sont des astrologues ou bien aux simples açariyas, qui sans être des devins de métier, sont en possession des diagrammes et des tables nécessaires à la découverte de ces jours. Le jour favorable pour chacun des enfants, l'heure propice au cours desquels les influences mauvaises ne viendront pas troubler ou compromettre la cérémonie, ne peuvent être découverts qu'à l'aide de calculs assez compliqués dont les éléments sont fournis par la position dans le ciel des astres le jour de la naissance, et de certaines étoiles dites favorables, par l'âge de l'enfant et le millésime de l'année où il est né, par le chiffre correspondant aux quatre éléments (terre, eau, feu, air) qui président aux jours. On écarte les deux jours de la semaine qui sont dits amagalas ou néfastes dont j'ai parlé plus haut, et on choisit le jour thong chay ou du « drapeau victorieux « parmi les cinq jours de la semaine qui sont dits mangalas, ou propices, en prenant, si le calcul a donné un jour néfaste, celui qui est le plus près, soit avant, soit après, mais selon que les fractions, s'il y en a eu, ont indiqué plutôt l'un que l'autre.    
      .
Ne pouvant pas donner la description des deux kôr chuk, celle que je vais donner ici sera la description de la cérémonie célébrée au palais du roi Noroudâm. Elle donnera, je l'espère, une idée assez juste des deux fêtes si on veut bien, par la pensée, ramener à des proportions beaucoup moindres, pour ce qui concerne celle célébrée au palais de l'obaréach, la pompe que je vais essayer de décrire.

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1. — LE MONT KAILASA

On avait élevé dans la première cour du palais royal,entre la salle publique des danses (roung réam) et le mur d'enceinte au sud, devant la maison en fer du roi, un phnôm ou mont Kailâsa, image du pic célèbre de Himâlaya. où, disent les livrés sacrés de l'Inde et du Cambodge, le dieu Çiva règne en son paradis et a célébré le kôr chuk de son fils Ganeça.

Au centre de ce paradis, - ce détail n'est pas inutile, et nous verrons tout à l'heure pourquoi - se trouve une source d'eau sacrée, toujours alimentée par
les nuages ; de cette source s'échappe une rivière qui, après avoir, en cataracte haute et bruyante, battu de ses flots une énorme roche dite kabal maharéach (maharaja-kapâla, le crâne du grand roi),continue de descendre la montagne, traverse l'Inde sous le nom de Gangà, puis l'océan profond sans mêler ses eau douces aux eaux salées de la mer, et va se perdre dans les enfers où règne Yama avec ses Yam phum bal (Yama-bhûmi-pâlas), ou gardiens du monde de Yama et ses damnés à la fois tourmenteurs entourmentés.

Ce phnôm Kailas ou mont. Kailâsa est figuré ici par un échafaudage en bois haut, de six à sept mètres, supportant un treillis serré de lamelles de bambous ; le tout est entièrement recouvert de cotonnades blanches assez habilement brossées de longues traînées bleues et brunes pour donner l'impression d'un sommet montagneux formé d'énormes roches grises. L'une au sommet est argentée et une autre est dorée. Dans les sinuosités, on a planté des branches d'arbres qui figurent des arbustes,des touffes d'herbes- et de fleurs ; dans les trous qui sont des sortes de repaires, on a placé des animaux en carton : tout en haut, un réachéasay (p. râjasiha) ou lion royal tout doré, un éléphant blanc entièrement argenté ; en bas, je trouve une tigresse allaitant trois ou quatre petits, un chameau, une girafe, des cerfs, un sanglier, une biche, tout cela très naturaliste, trop naturaliste même, grossièrement fait, mais curieux cependant dans l'ensemble.

Au sommet du phnôm, sur une plate-forme de cinq à six mètres carrés, on a élevé un petit pavillon ou réanma à quatre faces, dont le toit, supporté par quatre belles colonnes de bois doré, est semblable aux jolis campaniles dorés qui ornent le faite de certains temples bouddhiques, - principalement le Véath nokor de Phnôm Pénh et les édicules que ce beau monastère contient. Ce pavillon ou réanma est garni de rideaux en soie rouge discrètement brochés jaune, qui sous les chauds rayons d'un beau soleil parvenu au tiers de sa course, font un effet charmant quand, malgré les embrasses d'or qui les lient aux quatre colonnes du toit, ils se gonflent sous la petite brise qui souffle par dessus les murs d'enceinte du véang royal. A l'est et au flanc de ce pavillon, on a posé, sur un petit bâti, un grand bassin de cuivre recouvert d'un coupon de soie blanche ; ce bassin est, muni d'un long tube fixé à sa base, fermé par un robinet, et qui s'achève en pomme d'arrosoir. Ce récipient est rempli d'eau prise au Mékong et figure la source d'eau sacrée qui se trouve au sommet du Kailâsa, comme je l'ai dit plus haut.

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Autour de ce phnôm , on a dressé sept chhatt ruol, parasols étagés, qui sont des mâts plus hauts que le mont Kailàs et qui portent, enfilés les uns au dessus des autres, neuf parasols rouges agrémentés de dorures et d'autant plus petits qu'ils sont plus hauts.

Un raidillon, dont la base est à l'ouest, sans contourner entièrement le phnôm, en gravit le flanc nord, et conduit du sol au sommet. Ce sentier est recouvert d'une natte étroite et longue comme un tapis d'escalier, et, sur cette natte, on a étendu une cotonnade blanche qui part de la salle où le jeune prince ira, avant l'aspersion, échanger son beau costume de brocart d'argent contre un langouti et une écharpe blanche de coton, et qui conduit au pied du pavillon ou réanma. Il s'élève entre les sinuosités du phnôm, gardé par des demi-dieux de carton, homme et femme, que Çiva a chargés de la surveillance des sentiers sacrés qui conduisent à son paradis.

Un cordon préservateur fait de sept fils de coton vierge non tordus et chargé de puissance par les religieux du Buddha qui ont prié dessus, entoure le phnôm, et doit éloigner de lui les esprits mauvais qui pourraient être tentés de s'en approcher pour compromettre le succès de la cérémonie.

Au bas, trois petits abris sont dressés. On y voit des autels et sur ces autels des offrandes. Elles sont destinées aux devas des paradis bouddhiques, à Viçva­karma le divin architecte, et aux Bodhisattvas qui suivent le bon sentier qui mène à l'arbre de l'omniscience.

Bref tout cela était léger, fait de toiles peintes et de carton ; et, cependant, le le jour du kôr chuk, sous le beau ciel bleu où couraient de grands nuages blancs, sous les rayons chauds du soleil qui fondait tous les détails défectueux en un ensemble fastueux, au milieu de tout ce peuple khmer accouru de toutes les parties du royaume, au bruit de la musique des Cambodgiens et des Tagals, en présence des grands et des petits dignitaires vêtus et coiffés à l'antique, tout cela était féerique, grandiose et non sans majesté.

II. - LES TROIS JOURS PRÉPARATOIRES

Les trois jours qui ont précédé celui du rasage de la houppe, c'est-à-dire les 13, 14 et 15 mai, douze religieux, -autant qu'il y a de mois dans l'année,— sont venus de Véath Olalom, le principal monastère de Phnôm-Pénh, y compris leur chef, le sômdach prah sangkréach (le haut et saint dignitaire du sangha royal) s'installer dans le Prah tinéang téréa vinichchay, qui est la « salle du trône et des dieux décidants (conseillers)« sur un tapis placé le long des piliers de droite (1) qui soutiennent la partie centrale du toit, et assez loin du trône bouddhique. Ils ont le dos tourné au Sud, afin d'avoir l'épaule droite à l'Est et l'épaule gauche à l'Ouest. Entre le trône bouddhique et la place

(1) La droite est le côté qui se trouve à la droite d'une personne assise sur le trône

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qu'ils occupent, on a élevé un autel, plutôt une sorte de lit carré très-bas, fait d'un cadre de bois formant ciel, et supporté par quatre colonnes; cet autel est recouvert de cotonnade blanche ainsi que les colonnes'et le ciel. On y trouve, au centre, une courte et massive statue de Çiva à huit bras ; devant cette statue cinq aiguières d'eau parfumée et consacré par des prières qui doit servir à l'ablution purificatrice qui aura lieu, après le rasage de la houppe puis quatre conques marines agréablement ornées de dorure; une'paire de ciseau de forme antique et damasquinée d'argent ; quatre rasoirs à manches d'or, d'argent, de cristal et de corne de rhinocéroce ; trois anneaux d'or ou kiéryat passées dans un grand anneau de sbau frais , l'herbe à chaume des Cambodgiens qui est, dit-on, le kusa des livres sacrés sur lequel, étant assis au pied de l'arbre de la bodhi, Siddhârtha Gautama devint Buddha. J'y vois encore deux petits sachets de soie : l'un, me dit-on, contient un étui en or dans lequel on a placé une feuille d'or très mince, dite suvannapatta, portant les titres donnés au roi le jour de son couronnement ; l'autre contient un étui semblable renfermant une feuille d'or sur laquelle est écrit le nom du jeune prince, Chandalekha.

Derrière le trône bouddhique qui est relativement simple, quoique doré, orné de deux étages de Garudas disposés en cariatides et surmonté des sept. parasols qui forment pyramide et qui sont un des attributs de la royauté khmère, on aperçoit le trône brahmanique. Large, haut, majestueux, il est fait de trois vaisseaux d'inégale grandeur qui semblent emboîtés l'un au dessus de l'autre, dont les angles s'achèvent en flammes hardies. Il est surmonté d'un dais, orné de rideaux liés aux colonnes par des embrasses d'or, à toiture pyramidale, très ouvragé et très élégant malgré la lourdeur de sa base. Ce trône, ainsi que précédent est entièrement recouvert de feuilles légères d'or délicatement appliquées sur le bois au préalable sculpté.

En face des religieux, on voit sur une natte blanche, un épais tapis et, à la tête de ce tapis, un petit coussin accoudoir en soie blanche brodée d'argent. De chaque côté de ce coussin et un peu en avant, on a placé deux bay sey qui sont des offrandes aux devas, et, à quelques pas, juste au centre de la salle. entre les religieux et la place que le jeune prince occupera, est une représentation rituelle du mont. Meru. C'est une des couches intérieures d'un tronc de bananier maintenue debout par un pieu ,et enveloppée d'une magnifique étoffe de soie qui s'achève en une pointe au sommet de laquelle on a placé un anneau d'or enrichi d'un gros diamant, le mani royal.
Autour de cette représentation rituelle mais très conventionnelle du mont Meru, on voit des plateaux d'or remplis de fruits.

Quatre Bakous ou brahmanes qui sont, avec le Roi, les officiants de cette solennité sont vêtus à l'antique d'une sorte de chemise dite aau phay, longue, en mousseline claire, à manches larges et longues, ouverte sur le devant et dont le col, les bords et les manches à l'endroit où se portent les anneaux de bras sont ornés de galons d'or; ils ont les cheveux longs et noués en torchon ,derrière la

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nuque. Les religieux du Buddha ont le dos à l'est, assis sur des nattes posées en face du tapis que doit occuper le prince Chandalekha. Prés des Bakous sont disposés à portée de leurs mains, d'abord deux conques marines toutes blanches qui sont les trompes antiques qui doivent marquer les dernières phases de la cérémonie, et dont le son a la propriété d'éloigner les esprits mauvais ; puis quatre ping-pang qui sont de tout petits tambourins dont une bille de pierre attachée à une ficelle, vient simultanément, quand on agite l'instrument, frapper les deux peaux ; enfin quatre krap ou castagnettes en bronze de forme antique.   
         .
Tout autour des piliers qui soutiennent la toiture centrale de la salle du trône, mais à l'intérieur, je distingue un cordon préservateur de coton vierge fait de sept fils non tordus en tout semblable à celui qui enceint le phnôm Kailâsa. Ce cordon après avoir décrit un parallélogramme long, et avoir passé au travers de l'autel de Çiva, repose à terre devant les religieux du Buddha et s'achève en une couronne épaisse dite ambas khlok qu'on a placée sur un petit lit de cotonnade blanche. Nous verrons plus loin comment ce cordon acquiert la propriété préservatrice q'on lui attribue, quel est son rôle et quel est celui de la couronne de coton vierge.

Vers cinq heures du soir, heure à laquelle ces religieux pénètrent dans la salle du trône et prennent place sur les nattes préparées pour eux, par la porte centrale du Nord une longue procession, que je décrira au paragraphe suivant, sort du palais royal, et entraîne le prince Chandalekha assis sur le yânamât (1), qui est une sorte de lit bas à dossier entièrement recouvert de plaques d'or. Ce cortège qui compte au moins 800 figurants fait le tour du Moukhha prah léau une place royale qui est située au nord du palais, puis rentre dans le véang par la porte centrale de l'Est et se répand dans la première cour autour du phnôm Kailâsa.

Le prince passe directement de son yânâmât sur une estrade où le reçoit le roi : puis, suivi de toutes les femmes de la cour et des suivantes vêtues de blanc, il. entre dans le palais par une porte qui se trouve située tout près de phnôm Kailâs, en marchant sur une natte recouverte d'une cotonnade blanche, traverse les appartements et gagne la salle du trône. Il y pénètre par une porte située à la gauche (2) du trône brahmanique et, pendant que sa suite de femmes s'arrête au fond de la salle, et que les Bakous, qui sont allés au devant de lui, sonnent de la conque marine afin d'éloigner les génies malfaisants, il vient, précédé par eux, s'asseoir sur le tapis préparé, pour lui, en face des religieux et s'accouder sur le petit oreiller de soie blanche brodée dont j'ai parlé plus haut. Le roi, qui le suit, prend place sur un coussin, placé à quelques mètres du trône bouddhique, au milieu de la salle. Les Bakous s'asseyent à la gauche du récipiendaire de

(1) Des mots sanskrits yâna, véhicule, et amâtya. ministre. Amâtya-yâna, véhicule, (escorté par les) ministres.    
 (2) A la droite si on regarde le trône.

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manière à ne tourner le dos ni aux religieux ni aux prince qui ont pris place un peu en arrière et au-dessous du néophyte. 
 
Celui-ci, sur l'avis du principal Bakou incline sa petite tête aux trois quarts rasée, et ornée du kiér (1) qui est un tout petit makata qui enferme la houppe, puis, sans lâcher un seul instant la feuille de latanier dorée dont il sera parlé plus bas, il joint ses deux mains ouvertes, les porte lentement à la hauteur du kiér et salue le roi, les religieux du Buddha, l'autel élevé à Çiva et le mont Meru. C'est le sâmpah solennel et rituel, l'anjali des livres hindous. La musique cambodgienne se fait entendre au dehors sous l'espèce de marquise qui précède la salle du trône.

Un Bakou allume les bougies de cire d'abeilles et le prince Chandalekha se penche en avant, s'appuie des deux ondes sur le coussin.de soie blanche brochée et y demeura les mains jointes dans la position respectueuse des fidèles au temple.

Alors un âchar (p. âcariya) s'approche des moines et leur demande de vouloir bien dire la triple salutation au Buddha, les trois augustes refuges, les cinq préceptes sacrés, afin que tous ceux qui sont là profitent de cette récitation. Les religieux du Buddha, vêtus de jaune, c'est-à-dire de deuil, inclinent la tête et, tout de suite la face cachée derrière un écran, dans le grand silence de la salle, alors que toute l'assistance a les mains jointes leurs voix s'élèvent très claires et très nette : Namo tassa Bhagarato Arahato Sammasambuddhassa, « Salut à lui le bienheureux, le saint, le sage parfaitement accompli« et toute l'assistance répète cette formule. Deux fois encore, les religieux la répètent et deux fois les assistants la disent après eux en un murmure un peu confus, qui rappelle les répons des fidèles aux litanies dans nos églises chrétiennes un soir de Salut.
Un silence se fait, puis la voix des religieux reprend pour dire les prah traysarranaganas (Sri-sarana-gamanam) qui sont comme une sorte de credo
bouddhiste, les trois refuge.que doit désirer un fidèle :Baddham saranam gacchami «En Buddha je me réfugie«, et 1a foule répète cette formule ; Dhammam saranam gacchami, « En la Loi je me réfugie«, et l'assistance répète cette phrase : Sangham saranam gacchami « En l'assemblée je me réfugie«,et la foule répète! encore. Les religieux recommencent deux fois cette récitation toujours coupée par celle des fidèles, mais en faisant précéder la deuxième des mots dutyam pi « deuxièmement » et la troisième fois des mots tatiyam pi « troisièmement ».

Le chef des religieux demande alors: - « Maintenant, vous désirez entendre les cinq préceptes.» - « Nous désirons les entendre » répond l'âcariya.
Alors les douze religieux récitent les cinq préceptes sacrés ou sal pram (pancasilam), qui sont aussi dits les cinq abstinences (veramani)
Pânâtipâta veramani sikkhàpadam

(1) Prononcez Kieu

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Adinnâdânâ veramani, etc.
Kâmesu micchâcârâ veramani, etc.
Musâvâdâ veramani, etc.
Surâ-meraya-majjapamâdatthânâ veraman, etc.

C'est-à-dire qu'il faut s'abstenir de tuer, de voler, de commettre des impuretés, de mentir, de boire des liqueurs alcooliques.
Le dernier des cinq préceptes ou commandements sacrés dit, l'achar s'avance encore vers le chef des religieux en se tramant sur les genoux à l'aide des mains et des pieds, appuie les coudes à terre, joint les mains ouvertes, salue de la tête et demande que les religieux fassent entendre les trois parittas ou protections.
Vipâttipatibâhâya, sabbasampattisiddhiyâ
Sabba dukkhat -bhaya - raga - vinâsâya, parittam brâthat mangalam

c'est-à-dire : « Pour écarter l'infortune, pour obtenir toute prospérité, pour anéantir toute douleur, toute crainte, toute maladie, récitez l'auspicieuse (formule de) protection. » .
Chacune des trois formules qui ne diffère l'une des autres que par l'emploi dans chacune d'elle de l'un des trois mots que j'ai placés entre une double parenthèse (cf. AP qui ont été placés ici à la suite), est dite trois fois par les religieux.

Les trois parittas étant récités, l'achar, en langue pâlie et d'une voix haute et par deux fois, prie les devas des mondes de la forme, ceux des montages et des précipices, de l'atmosphère et des astres, des îles et des continents,. ceux qui habitent les arbres, les forêts, les maisons et les champs, les dieux de la terre, etc., de venir assister à l'exposition de la Loi.

Alors les religieux répètent trois fois la salutation au Buddha, et disent les 7 parittas favorables qui sont des textes d'exorcisme extraits du Suttapitaka,
la deuxième collection des livres sacrés du Bouddhisme. Cette récitation dure environ une heure. Quand elle est achevée, le jeune prince, sur un avis des Bakous salue son père, les religieux, l'autel de Çiva, le mont Meru et se retire dans ses appartements. Les religieux reçoivent quelques présents au nom du roi, puis se lèvent et regagnent leur monastère, les uns derrière les autres, le chef en tête et se suivant dans l'ordre indiqué par l'ancienneté et leur entrée en religion.
Le roi, le premier jour, a assisté aux récitations des religieux du Buddha ; mais trop vieux, malade, fatigué, il n'a pu faire de même les deux jours suivants. Il est demeuré dans son appartement. Il n'a pas davantage reçu à la porte du palais la procession du matin qui a précédé d'une heure le rasage. de la houppe, afin d'être dispos pour cette cérémonie et pour celle de l'aspersion, et le soir, il n'a pas paru lors de la procession qui a précédé la cérémonie du khuan dont il sera parlé à la fin de cet article   

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III.       LA PROCESSION

Le cortège du prince Chandalekha, le jeune néophyte royal, était très curieux, plein d'enseignements sur le passé, la gloire d'autrefois, la splendeur des anciennes cérémonies royales, avant les guerres avec le Siam et l'Annam, avant la prise de Lovuek et l'arrivée des Européens qui ont apporté tant de nouveautés en Extrême-Orient que tout l'archaïsme en est affecté, que tout le pittoresque en est corrompu, et que le style national s'abatardit. Ce cortège () cependant a beaucoup conservé du passé, malgré tout le nouveau, tout le disparate qui s'y mêle. Je vais essayer de le décrire ici.

J'ai dit plus haut qu'il comprend environ 800 personnes ; qu'on en juge.
Une compagnie de 100 soldats manillais et cambodgiens,vêtus de pantalons blanc, de vareuses d'un bleu foncé et coiffés du casque d'ordonnance, pieds nus, se suivant à la file indienne, sur deux lignes, ouvrent la marche, le fusil chasse­pot sur l'épaule, la baïonnette au canon.

Entre ces deux lignes de cent soldats — la garde manillo-cambodgienne du roi -un corps de musique française dont les 12 exécutants, à deux ou trois unités près, sont cambodgiens et dont le chef est un vieux Manillais, s'avance avec ses gros, ses énormes instruments de cuivre, ses cymbales et sa grosse casse. Ces douze musiciens sont chaussés, mais vêtus et casqués comme les soldats de la compagnie qui les encadre.

A cinquante mètre de ce corps de musique s'avancent quatre pièces de quatre montées sur de vieux affûts, et traînées chacune par six artilleurs cambodgiens vêtus comme les soldats, mais coiffés de képis déformés en drap bleu foncé à liseré bleu tendre.

Derrière cette batterie, à cinquante mètres encore, paraissent sept éléphants aux belles longues défenses d'ivoire cerclées chacune de trois larges anneaux d'or travaillés par les plus habiles orfèvres du roi. Ils figurent les sept planètes connues des anciens, le soleil, et la lune compris, qui président aux jours de la semaine. Sur le dos des quatre premiers et retenus par des croupières de cuivre on a placé des krê snêng ou palanquins sans roof ; sur chacun des deux palanquins qui tiennent la tête est assis, les jambes croisées, un danseur costumé et masqué en Yaksa, et sur chacun des deux suivants est un autre danseur costumé comme les Yaksas, mais masqué en singe et muni d'une longue queue flexible. Ils montrent à la foule leurs masques grimaçants, leurs dentures féroces, leurs bouches terribles, chez les Yaksas armés de défenses de sanglier. Avec des contorsions violentes, des mouvements brusques, saccadés du corps, de la tête et des bras, ils entrent date leur rôle de tourmenteurs des hommes et menacent de leurs glaives courts la foule qui rit de leur colère et qui brave leurs menaces.
Les trois derniers éléphants, dont l'un sert habituellement de monture au roi, ne portent que leurs cornacs armés du kangvè ou croc qui sert à réprimer. leurs écarts. Ceux-ci sont vêtus de brocart d'or, à l'antique, et coiffés du casque

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persan qui rappelle avec son cache-nuque rouge celui des Sarrasins au temps dos Croisades.

Derrière les sept éléphants, entre deux lignes de cavaliers vêtus à l'antique, coiffés du casque persan et montés sur des chevaux sellés et bridés à la mode birmane, marche le capitaine de la compagnie de soldats dont le costume et la casquette ressemblent beaucoup à ceux d'un officier de marine.
Puis viennent deux files de porteurs d'étendards ; 70 porteurs de drapeaux. liés à la hampe ;  48 porteurs d'étendards de forme triangulaire liés à la hampe, dits de la victoire ; 48 porteurs d'oriflammes vertes, dites makara, 18 porteurs d'oriflammes jaunes dites du scolopendre et 20 porteurs de pavillons blancs. Toutes les hampes de ces étendards. ou drapeaux.

sont terminés par une flèche sous laquelle pend une crinière jaunâtre, et tous les porteurs sont vêtus de casaques rouges, du sampot khmér en soie, et coiffés du bonnet qui serre la tête. Ces 390 hommes qui autrefois étaient put rén ou gardiens par corvées, se suivent en file indienne sur deux longues lignes. Ils soutiennent, eu outre de leurs drapeaux, deux longues cordes de bourre de coco d'environ 509 mètres chacune, qui paraissent n'avoir d'autre fonction que d'empêcher la confusion et de maintenir les hommes à la distance réglementaire. 

Entre ces deux lignes de porte-étendard, parait un corps de 16 musiciens cambodgiens jouant des instruments français, en tout pareil au corps de musique déjà décrit. Leur chef est un Manillais.

Derrière ce corps de musiciens viennent .27 licteurs vêtus de beaux sampot en soie du pays, vêtus aau de soie noire, la tête nue, et porteurs de faisceaux de treize rotins dont douze sont liés autour d'un bâton peint en rouge et dont le treizième est fixé sur le cercle formé par les douze premiers. Les 27 licteurs représentent collectivement le droit d'appliquer les peines de justice, mais ils figurent aussi par leur nombre les 27 mansions lunaires ; les douze rotins des faisceaux figurant les douze lunaisons de l'année et le treizième rotin la treizième lunaison qu'il faut intercaler dans l'année tous les deux ou trois ans sous le nom tutiyâsâth, deuxième âsâth (p. âsâtha), lunaison qui est la cinquième de l'année astronomique anormale et la huitième bis de l'année civile anormale de treize lunaisons. (1)

Derrière les licteurs, à cinquante mètres environ et toujours entre les deux

(1) Je dis 8e bis et non 9e lunaison parce que dans les années de 13 mois le premier mois (pathamâsâth) et le deuxième mois d'asâth (tuiyâsâth) sont, quand on date une pièce officielle, indiqués le premier par un 8 et un zéro et le second par deux 8 placés l'un au-dessous de l'autre ; cela afin que les mois, du même nom portent toujours le même numéro, que l'année ait 12 mois, ou qu'elle en ait 13. Il est facile de saisir la raison pratique de ce procédé.

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files des porte-étendards, viennent les-nations : les Malais et les Chams réunis un même groupe de 200 homme, coiffés de turbans, vêtus de langoutis longs ou courts drapés sur le pantalon large, avec plus cent petits garçons qui, très gravement et coiffés de turbans ou de calottes à broderie d'or, marchent sur plusieurs files ; cette nation est précédée de ses musiciens qui battent des tambourins larges mais courts, dont la peau est une peau de buffle très tendue à l'aide de chevilles et de ficelles. 

Les Chinois suivent à cinquante pas.. Ils sont peu nombreux, n'ont pas revêtu leurs costumes de gala,  mais ils sont précédés de leurs musiciens qui jouent des airs criards sur des flageolets grêles et qui choquent des cymbales larges énervantes.

Puis c'est un groupe de quatre musiciens khmers, dont trois frappent des tam-tams et dont le dernier bat une sorte de grosse cuve en bronze, avec un marteau de bois enveloppé d'un linge à cinquante pas environ, et, derrière ce petit groupe, s'avancent sept batteurs de ping-pang ; puis, sur quatre rangs, 200 dignitaires cambodgiens vêtus du sampot et de la veste de cérémonie qui brille et parait dorée, le tout recouvert de la chemise ouverte sur le devant. dite aau phay, qui est en mousseline fine garnie de galons d'or. Leur tête est coiffée du rômphak blanc qui est une calotte basse en carton posée sur la tête, maintenue par une cordelette qui se noue sous le menton et qui s'achève en une pointe longue d'environ 0 m 40. Ils portent tous un lotus rouge à la main droite.

Derrière ce groupe de dignitaires, s'avance un corps de musiciens cambodgiens qui battent tout en marchant des instruments siamois portés sur des bambous par des gens du peuple.

Derrière ceux-ci s'avance un nouveau groupe de 200 dignitaires cambodgiens également porteurs de lotus rouges, en tout semblable au premier, puis un corps de batteurs de longs tambourins qui ont la forme d'une amphore haute de 0 m 80, suspendus à la ceinture. La membrane de ces tambourins est en peau de serpent. Ce groupe est composé de Cambodgiens vêtus d'étoffes à carreaux bleus et écharpes larges en en même étoffe négligemment jetées sur épaule gauche à la mode écossaise, et leur tête est ceinte du haut turban birman. Ils figurent les nations des Pégouans des Kolas et des Avas, qui, étaient assez nombreux au Cambodge et au Siam. Devant ce groupe, un danseur comique marche, danse, saute et se contorsionne à la grande joie de la foule.

Derrière viennent, sur deux lignes, 26 porteurs de lourds parasols rouges, 20 porteurs de pavois ronds et 20 porteurs d'autres pavois en forme d'écran de religieux ; puis, entre ces divers porteurs, s'avance gravement la Mayurichhatt, une dame vêtue à. l'antique et qui porte en ses deux mains un petit parasol (chhatt) fait de plumes de paon (sk. mayûra) prises sous la gorge ou sur le dos de l'oiseau. Elle est vêtue d'un magnifique langouti qui brille comme une feuille d'or et qu'elle porte long comme une jupe. Ce langouti est maintenu à la taille par une large ceinture.en or dont la boucle, sur le devant, porte un très beau

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et très gros brillant entouré de douze autres plus petits. De ses épaules tombe par derrière comme une chape, à quelques pouces du sol un long manteau, dit shay puk, fait d'une seule pièce de brocart d'or hindou échancrée pour le cou et dont les deux côtés de l'échancrure sont ramenés sur la poitrine et couvrent tout juste les seins. Par dessus ce manteau, une sorte de lourde et large rivière d'ornements d'or liés les uns aux autres par des chaînettes également en or, dite say nuom, recouvre à demi les épaules, un peu la poitrine et le dos. Des bracelets pour les poignets et des bracelets pour les bras, des bagues à tous les doigts, des anneaux de cou-de-pied, de splendides et longues boucles d'oreilles, tous ces bijoux en or, et une très belle couronne d'or habilement travaillée, dite kabangna , garnie de nombreux brillants relèvent encore son beau costume. Elle marche doucement, la taille cambrée, haut les seins, le regard à vingt pas, fière et, disent les Cambodgiens « gracieuse comme une apsarâ ». C'est elle qui «ouvre la route au prince » et qui, finalement, avec son parasol de plume de paon, qui est une sorte d'amulette, écarte de lui les influences mauvaises.

Derrière elle, à dix pas et toujours entre les porteurs de pavois, s'avance le yânâmât d'or ou palanquin à dossier où le prince Chandalekha se tient, assis à la mode hindoue, le dos appuyé à un petit coussin de soie blanche. Ce palanquin est porté « au-dessus des têtes » par huit hommes du peuple et escorté des douze plus hauts dignitaires, du royaume, tous vêtus de sampots et de vestes brillantes comme de l'or, de la longue chemise ou aau phay dont j'ai parlé plus haut et coiffés du rômphak blanc. Le prince Chandalekha est vêtu à l'antique d'un sâmpot chirabup de brocart d'or hindou relevé entre les jambes à la cambodgienne qui forme culotte et qui cache à demi un pantalon dit kho hatthonghvang également en brocart, qui descend à mi-jambes. Sa veste ou chhlang prahângk à aile de pigeon sur les épaules, ailes dites enttanou (p. Inda-dhanu, arc d'Indra ou arc-en‑ ciel) parce qu'elles forment un arc avec les épaules, vaut 2000 piastres. Elle est ornée de galons, de paillettes d'or, et ajustée à la taille et aux bras. Une lourde et magnifique ceinture d'or à la boucle ornée de plusieurs gros diamants, dite klem khat, serre sa taille. Sa houppe de cheveux est enfermée dans un kiér qui est un petit makuta d'or fin, travaillé au palais, ciselé et orné de diamants. Il tient à la main comme on tient une verge une feuille de latanier dorée dont l'extrémité a été pliée de manière à former un angle droit, et sur laquelle on a gravé au burin des formules d'exorcisme. Ses bras, ses jambes sont chargés de gros anneaux d'or très ouvragés ; tous ses doigts sont rituellement ornés de bagues à gros chatons enchâssant des pierres précieuses ; le sângrâr ou cordon brahmanique se croise sûr le dos et. sur  la poitrine où il supporte un gros et large bijou d'or dit chipéch , orné d'une belle pierre précieuse; il porte en sautoir sur l'épaule gauche et sous l'aisselle droite, deux grosses et lourdes chaînes d'or et un ruban fait de petites plaques d'or, soit ovales soit carrées, longues, finement ouvragées et reliées les unes aux autres pour trois chaînons. Le cortège à ce moment est très beau.

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Derrière le yânâmât du prince Chandalekha marchent cent femmes du palais aux cheveux coupés en brosse, vêtues de splendides sampot en soie du.pays qui après avoir fait le tour de la poitrine, retombe derrière, en cascade, presque jusqu'à terre ; conformément aux enseignements du rituel, elles portent toutes entre leurs mains jointes une fleur de lotus ronge. Parmi elles, un certain nombre de petites filles, trente on quarante,'marchent gravement, leur petite tête aux trois quarts rasée, la houppe bien nouée et retenue par un épingle d'or appuyée sur une petite couronne faite'des fleurs blanches du mêaly.

Puis viennent quatre dames du palais, vêtues en européennes de robes trop courtes et décolletées qui laissent voir, avec une partie du dos, les épaules et les avant-bras; elles sont chaussées de bottines de toile blanche et coiffées, malgré leurs cheveux courts, de chapeaux de paille déformés mais rouverts de fleurs artificielles fanées ; elles s'éventent consciencieusement à la mode de l'Occident avec des éventails en papier. Telles qu'elles sont ces quatre femmes qui déparent la procession, avec leurs gorges brunes et leurs bras trop foncés, représentent les dames de l'Europe, des Françaises peut-être, venues pour rendre hommage au roi du Cambodge et au prince Chandalekha, son fils.

Derrière ces quatre Européennes, marchent cent suivantes vêtues de langouti blancs portés longs et d'écharpes blanches qui, rejetées sur l'épaule gauche retombent presque jusqu'à terre. Comme les dames, leurs maîtresse, elles portent entre leurs mains jointes des fleurs de lotus rouge et s'avancent lentement quatre par quatre sur vingt-cinq rangs.

A quelques pas derrière, également sur quatre files, suivent trois ou quatre cents khonang ou femmes de dignitaires, et parmi elles un grand nombre de petits enfants, toutes vêtues de leurs plus beaux costumes, le sein couvert de leurs plus belles écharpes, les cheveux fraîchement taillés, la démarche noble et fière. La plupart sont vieilles, mais il y en a de jeunes et qui sont certainement les plus beaux spécimens de la race.

Enfin, derrière ce dernier groupe de femmes, vient la foule du peuple qui suit gaiement, heureux de voir cette solennité que les aïeux ont vue.   

Cette procession fait la pradaksinâ rituelle et antique, c'est-à-dire la circumambulation à droite autour de l'objet que l'on veut honorer, — ici la salle dit trône où doit avoir lieu le rasage de la houppe, — en imitation du mouvement que le soleil et toutes les planètes accomplissent, disent les livres sacrés, autour du mont Meru.

Cette procession qui a eu lieu tous les soirs des 13, 14 et 14 mai, a été répétée le matin du jour où le rasage de la houppe a eu lieu (le 16 mai), et le soir du même jour, à l'occasion d'une cérémonie inattendue dont je parlerai en terminant.

IV. - LE RASAGE DE LA HOUPPE

Le jeudi matin, la pradaksinâ, commencée à huit heures, était achevée à neuf. Le prince Chandalekha descendait alors de son yânâmât d'or entre le

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phnôm Kailâsa et la salle publique des danses, franchissait la grille, et pénétrait dans le palais précédé de la porteuse du mayurichhatt avec toute sa suite de femmes et de suivantes. Là, dans une salle préparée pour lui, des habilleuses l'attendaient ; il se livra à elles et, en un instant les coutures des manches trop étroites et trop ajustées pour être tirée furent défaites, ses beaux vêtements de brocart d'Or hindou furent enlevés. et remplacés par de non moins beaux vêtement de brocart d'argent. Les habilleuses enferment la poitrine, cousent les manches étroites, remettent la ceinture d'or, remplacent par un sângvar d'argent le sângvar d'or que le prince portait à la procession, lui passent en sautoir ses chaînes d'or et se retirent après avoir jeté sur le néophyte un dernier regard d'habilleuse. La khun Thann qui, après la fille aînée du roi, -la mâchas Fâ -, est la Ictus grande dame du palais et qui est aussi âgée que S. M. Noroudâm, vient examiner le prince Chandalekha, s'assure que tout est bien sur lui, et donne le signal du départ pour la salle du trône.

La roi prend la tête, appuyé sur sa canne à pommeau d'or, et le prince marche à sept pas derrière lui. Il est suivi de la mayurichhatt et de deux suivantes vêtues à l'antique ; l'une d'elles porte un sabre, l'autre une boite à bétel en or et un éventail à long manche qui a la forme d'un écran de religieux. A la porte, deux Bakous déclarent au  roi que l'heure propice au rasage de la houppe approche et, sur un signe du roi, font entendre les conques marines. Le cortège pénètre dans la salle et les dames du palais, sauf les trois dont je viens de parler, s'arrêtent au fond de la salle et se groupent à gauche du trône brahmanique. Le jeune prince s'assied à la place que j'ai décrite, devant les religieux, de l'autre côté du trône de bananier langé qui figure le mont Meru. Le roi s'assied un peu plus haut sur un coussin bas, en face des quatre Bakous qui sont à demi couchés à terre à l'endroit que j'ai dit ci-dessus et les trois dames en costume antique prennent place derrière le prince. Tous les objets que j'ai déjà énumérés sont là : mais la paire de ciseaux, les quatre rasoirs à manche d'or, d'argent, de cristal ou de corne de rhinocéroce ont été retirés de sur l'autel de Çiva et figurent sur un plateau d'or posé en face du prince et entre les deux haysey. Une aiguière d'or qui était aussi, la veille et les jours précédents, sur l'autel de Çiva est posée entre le mont Meru et le plateau ; elle contient l'eau consacrée et parfumée avec laquelle on lavera la tête du prince, entre la coupe de la houppe et le rasage de ce qui en restera.

Les princes ont pris place dans la travée, à l'endroit qu'ils occupaient la veille et les mandarins se sont groupés au milieu de la salle. Derrière eux sont les Européens, dont une douzaine de dames.

Les femmes du palais qui n'ont pas pu pénétrer dans la salle sont restées dans les pièces voisines, et, quand on prête l'oreille, on entend un léger bruit de foule silencieuse. 
  
Le cordon mystique et préservateur (p. parittasuttam)dont j'ai déjà parlé passe maintenant par les mains jointes des douze religieux du Buddha. C'est leur vertu de moines et surtout celle des paroles sacrées qu'ils vont tout à l'heure

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prononcer, sur la demande de l'âcariya, qui, comme un fluide magnétique, glissera sur le cordon préservateur et lui donnera la propriété d'éloigner les génies mauvais et les influences contraires. Sur un petit coussin de soie blanche, posé entre les religieux et l'autel de Çiva, je vois la couronne de coton vierge, l' âmbas khlok, qui tient encore au cordon protecteur et qui sera posée sur la tête du prince aussitôt après l'aspersion d'eau consacrée au sommet du mont Kailâsa .
A ce moment, le roi se lève de son lit bas, s'approche du Résident supérieur et du Résident de Phnôm-pénh et leur présente le jeune prince ; pendant que ces deux personnages regagnent leurs places, en avant de la colonie française où contrairement aux usages du royaume qui interdisent de s'asseoir plus haut que le roi, quelques sièges, -fauteuil et chaises,  - ont été placés, deux des quatre Bakous, par deux fois, font entendre les conques marines.

Alors le prince, assis à terre, se tourne vers son père, porte les mains jointes à la hauteur de son front et s'incline devant lui ; il salue de même les religieux, l'autel de Çiva et le mont Meru.

Un âcariya, en se traînant sur les genoux et sur les mains, s'approche du chef des religieux et le prie de faire entendre les formule sacrées.
Toute l'assistance joint les mains et les voix des moines s'élèvent dans la salle pour le salut au Buddha : Namo tassa etc. Ils continuent par le credo bouddhique : Buddham saranam gacchami, etc, qui est dit les « Trois refuges » ; puis par les cinq sul (silas) ou défenses : Pânâtipâta veramani, etc ; enfin par la proclamation des vertus ou kun (gunas) des Trois joyaux qui sont le Buddha, la Loi, l'Assemblée des religieux : Iti pi so Bhagarâ araham sammâsambuddho vijjâcaranasampanno, etc., « voyez le Bienheureux, le Saint, le Sage parfaitement accompli, doué de science et de vertu»: iti pi so dhamma, etc., « voyez la Loi. etc». Puis viennent neuf stances en l'honneur du Buddha, lesquelles célèbrent les neuf principales victoires qu'il a remportées sur Mâra, sur Alavako Yaksa, sur le terrible éléphant Nâlagiri, sur le voleur Aûgulimâla, sur la femme Cincamânavikâ, sa calomniatrice, sur l'hérétique Saccaka Nigrantha, sur Nando­pananda, roi des dragons, et sur le dieu Brahmà. Chacune de ces stances qui compte quatre vers, s'achève par celui-ci : Tantejasâ bharanta te jayamangalânii, c'est-à-dire : que j'aie le pouvoir en vertu duquel le Buddha triomphe ainsi, et un semblable succès.

Pendant que les religieux récitent ces formules sacrées, un Bakou s'approche du prince Chandalekha qui, les coudes appuyés sur le coussin blanc, lui présente sa tête. Le Bakou retire l'épingle d'or qui retient le kiév sur la houppe et la remet à un de ses collègues qui la dépose sur un vase d'or à pied, puis il enlève le kiév et le remet à un autre collègue qui le place près de l'épingle. La houppe ou chuk apparaît alors : le bakou la dénoue, la sépare en trois parties (l'une pour Brahmà, l'autre pour Visnu, la troisième pour Çiva (1) qu'il glisse succes‑

(1) On dit aussi que l'une est pour le Buddha, la seconde pour la Loi, la troisième pour les Moines.

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sivement dans un des trois anneaux d'or dont j'ai parlé plus haut et noue chaque mèche de cheveux autour de chacun de ces trois anneaux dits kiév yat.
A ce moraine, le roi envoie l'Akkara choenda, qui est son secrétaire et son payeur, chercher le Résident Supérieur et le Résident de Phnôm-Pénh afin qu'ils assistent de plus près à l'opération. Ces personnes s'étant approchées, les formules que j'ai 'énumérées ci-dessus étant dites et l'heure propice étant venue, l'âcariya s'incline vers le chef des religieux et lui demande de réciter le Mahâjaganto ou « grand victorieux ». Les moines élèvent leurs mains jointes sur lesquelles passe le cordon préservateur et commencent ainsi : Jayanto bodhiyâ mâle, etc. Voici une paraphrase cambodgienne de ce texte important : « Comme le Buddha, qui a accru la gloire de la race des Càkyas en prenant place au pied de l'arbre de la grande science, en haut du trône élevé sur une fleur de lotus placée au sommet de la Terre, en mettant en fuite les cohortes du mal, par l'obtention de la perfection, en ouvrant la royale carrière de tous le Buddhas, ô vous, triomphez de vos ennemis et augmentez la gloire de votre race.»

Pendant que les religieux disent cette stance de bons souhaits, un des Bakous approche du roi le plateau d'or qui porte les ciseaux et les quatre rasoirs. Sa majesté louche la paire de ciseaux rituels, puis il prend les ciseaux ordinaires que lui présente un Bakou : « Ces ciseaux vulgaires coupent beaucoup mieux, me dit-on, que les ciseaux rituels.» Alors un des Brahmanes, celui qui a dénoué la houppe, présente au roi une des trois mèches, celle de devant, et le roi la tranche lentement d'un long coup des ciseaux. Il fait de même pour les deux autres mèches de cheveux, et chaque fois un Bakou, après avoir reçu de sa main les cheveux et les anneaux auxquels ils sont noués, les dépose dans un plateau d'or. Les conques marines se font alors entendre.

Un des Bakous prend l'aiguière d'or dont j'ai parlé, placée entre les bay sey et le mont Meru, et la place près du prince ; un autre, prend une poignée de coton vierge sur le plateau, la mouille avec l'eau parfumé de l'aiguière et en baigne longuement ce qui reste de la houppe coupée afin d'attendrir les cheveux et de rendre leur rasage plus facile. Cette opération terminée, un Bakou présente au roi le plateau : le roi touche successivement les quatre rasoirs et fait le simulacre d'en porter un à la houppe du prince. Cependant, il se dispense de donner le premier coup de rasoir que, rituellement, il devrait donner, et les Bakous qui devraient achever l'opération, ne l'achèveront pas. Le roi fait signe à un barbier chinois; celui-ci prend dans sa trousse sale un rasoir anglais et rase tranquillement la tête du prince.

Au moment où est donné le dernier coup, deux Bakous font entendre les conques marines et un, avec la poignée de coton vierge encore humide, essuie la tête du prince.

L'âcariya s'incline vers le chef des religieux, et les moines disent le Bhavatu sabbamangalam, etc, qui est un cri d'allégresse : «Que tu aies toute bonne fortune, et la protection de toutes les divinités ; que par la vertu de tous les Buddhas, de toute la Loi, de toute la Communauté, toute prospérité soit ton partage »

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Les Bakous font alors entendre les conques marines. Le roi et le prince se lèvent, saluent le Résident Supérieur et le Résident de Phnôm-Pénh et se retirent par la porte située derrière et à la gauche du trône brahmanique.

La première partie de la cérémonie, celle du rasage de la houppe est terminée. Reste la seconde partie, c'est-à-dire l'aspersion d'eau consacrée.

V. - L'ASPERSION D'EAU CONSACRÉE

Le Résident supérieur et tous les Européens qui assistaient, dans la salle du trône, au rasage de la houppe, se rendent dans, la salle publique des danses où des sièges ont été placés pour eux. Un instant après leur arrivée, quatre bayadères sortent du palais et viennent danser au pied du raidillon, à l'ouest. Elles dansent quelques minutes sur une large natte recouverte d'une cotonnade blanche, et, sous le soleil qui brille, leurs vêtements de brocart d'or hindou brillent des feux qui scintillent des milliers de paillettes d'or dont leur manteau est couvert. Ce sont les bayadères de Çiva qui, au pied du mont Kailasâ, se réjouissent de voir le rite créé par le grand Deva, s'observer pour le prince Chandalekha. Alors, celui-ci parait précédé du roi son père et vêtu d'un langouti de cotonnade planche, porté long et d'une écharpe blanche posée sur son épaule gauche. Sa tête est nue, mais il a conservé tous ses bijoux, ses trois chaînes d'or ; le sangrar seul, qui ne se porte que sur le costume antique, a été déposé. Il est suivi d'une vingtaine de femmes qui s'arrêtent dans un pavillon situé à l'intérieur de la grille qui enclot les maisons royales, tout près de la porte, sauf sept d'entre elles qui doivent l'accompagner jusqu'au sommet. Deux Bakous portent des plateaux en or dans lesquels sont déposés une demi-douzaine de ces chemises ou manteaux de mousseline que j'ai décrits et que les Mandarins )portent par dessus leurs beaux vêtements ; ceux-ci sont de mousseline d'or.

Pendant que les bayadères s'écartent et que le prince Chandalekha et sa suite de femmes commencent à grimper le sentier qui mène au sommet du mont, le roi s'approche du Résident Supérieur et du Résident de Phnôm-Pénh et leur demande de vouloir bien l'accompagner, pour y procéder aux ablutions de son fils. Le Résident supérieur et le Résident de Phnôm-Pénh acceptent et tous trois se dirigent vers le petit raidillon que le prince monte lentement. Les quatre bayadère qui avaient repris leurs danses s'écartent de nouveau, cette fois pour rentrer dans le palais, et le roi fait signe à un Bakou de lui donner son manteau de mousseline d'or, mais alors se produit un petit incident. La khun Thann, une des plus vieilles dames du palais et la mère des princes Duong Chàkr, décédé, Makhavan, Phanuvongs et des princesses Kantha, Sumavadey, Phankangam, prie le roi de ne pas revêtir le manteau au bas de la montagne sacrée de peur qu'il n'embarrasse sa marche et ne cause sa chute ; le roi veut le revêtir de suite parce qu'il est rituel de le revêtir en bas, avant de s'aventurer dans le sentier du mont : lakhun Thann insiste vivement les mains jointes, le roi hésite, mais enfin il se rend à l'observation, saisit le bras de l'oknha Akkara Choenda, son secrétaire

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et son paveur, et commence à gravir le raidillon, entre les roches, les bêtes fauve, et les gardiens des sentier sacrés. Le Résident supérieur et le Résident de Phnôm-Pénh le suivent, et, derrière eux, viennent les Bakous.

Parvenu au sommet, le jeune prince, sur un signe du Bakou qui l'y a précédé, grimpe sur le réanma et s'y assied le visage tourné à l'Est. Le roi revêt le manteau de mousseline d'or et, comme lui, le Résident supérieur et le Résident de Phnôm Pénh devraient en revêtir de semblables mais on n'ose pas les leur proposer et c'est vêtus à l'européenne qu'ils accompliront le rite de l'aspersion. Le roi soutenu par deux Bakous, monte les quelques marches qui permettent d'arriver. à la hauteur du prince, ouvre le robinet du récipient et l'eau du Mékong, la « mère des eaux » qui est, comme son nom l'indique, le Gange cambodgien, coule sur sa tête, sur ses épaules et sur tout son corps. C'est l'aspersion première de la purification par l'eau sacrée du grand fleuve, qui, lui aussi, comme le Gange indien, vient de la grande chaîne de I'Himâlaya.

Alors, le roi reçoit une aiguière d'or, une des cinq kanti qui rappellent les cinq rivières qui coulent de l'Himalaya dans l'Inde, et qui tout à l'heure encore étaient sur l'autel et on répand l'eau consacrée et parfumée sur la tête et les épaules du prince, puis il revoit une seconde aiguière en argent et en verse de même le contenu. Le Résident supérieur monte près du roi, reçoit une aiguière d'or et en verse l'eau sur le prince; puis c'est le tour du Résident de Phnôm Pénh qui verse le contenu de deux aiguières d'argent.

Les conques marines se font entendre par deux fois et tout en bas, les deux corps de musique fondus en un seul jouent une marche triomphale.
Un Bakou s'approche du prince, essuie rapidement sa face avec une serviette blanche et le roi pose sur la tète.de son fils la couronne de coton vierge et blanche dite âmbas khlok.

La cérémonie est achevée. Le roi appuyé sur l'oknha Akkara Choenda et sur le résident de Phnôm Pénh descend le raidillon à petits pas tremblants, remercie le Résident supérieur et tous les Européens de l''avoir assisté à la cérémonie, reçoit leurs félicitations et se retire en ses appartements.

VI. - LA PRÉSENTATION AU PEUPLE

Mais le roi a décidé de donner une marque publique de la prédilection qu'il a pour le prince Chandalekha, et de le montrer au peuple coiffé du makuta royal d'or, qu'il a lui-même coiffé le jour de son couronnement. C'est une faveur dont ont joui les princes Hàssakan, décédé, Duong Chàkr, décédé en Algérie, les princesses Fâ, fille de la vraie reine, celle qui est décédée il y a plus de trente ans, et deux ou trois autres encore.

Cette cérémonie de la Présentation d'un prince royal au peuple n'a aucune importance politique aujourd'hui, car elle n'indique pas aux grands dignitaires
du royaume celui qu'ils devront choisir pour successeur du roi, mais elle a une certaine importance domestique, car elle indique le favori de l'heure présente,

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et concède à la mère du prince, la mâm Tat, une certaine influence dont elle saura tirer profit.

La pradaksina du matin et des soirs des 13, 14 et 15 mai est de nouveau célébrée, mais, cette fois, le prince y parait sur son gânâmat revêtu du costume qu'il portait avant le rasage de la houppe et coiffé du makuta royal qui est très beau.

Il passe comme une idole et le peuple, sur son passage, demeure silencieux. sans saluer, debout, alors qu'autrefois, il y a quarante ans, en pareille occasion et chaque fois que le roi sortait„ il était assis dans la poussière du chemin, appuyé sur ses coudes, la tête inclinée n'osant pas regarder celui qui passait. Le prince Chandalekha passe entraîné par son cortège d'honneur, suivi des femmes du palais et des dames des dignitaires, et, malgré la pompe de l'ensemble, malgré, l'auréole de gloire qu'on sent autour de lui, on comprend qu'il marque la fin d'une race, qu'il est le signe dernier d'un passé qui fuit, et qu'on ne reverra plus jamais la fête rituelle du rasage de        la houppe d'un prince royal avec cette splendeur et ce concours de peuple. Et pourtant, toute cette pompe n'est déjà plus que l'ombre de solennités plus grandioses qui. se célébraient en un temps de force nationale, de splendeur et de gloire.

VII. - LA CONSECRATION ou KHUAN

Le jeune prince pénètre dans la salle du trône vers six heures du soir, s'assied sur le tapis où la houppe a été coupée le matin par le roi, et s'appuie sur le même coussin de soie blanche brochée.      
      .
Un Bakou démonte le bay sey et en dépose la couche de tronc de bananier, les offrandes et même l'étoffe sur les bras du prince.

Les religieux ne sont pas revenus pour dire les formules, car leur rôle est fini et tout ce qui va se faire est d'origine brahmanique.

Les princesses sont massées et assises sur des nattes au fond de la salle, un peu en avant du trône brahmanique ou Bossabok ; le roi est assis sur un matelas posé sur une natte à cinq pas du prince et au centre de la salle, à dix pas environ des princesses. Il fume, en attendant le moment propice, un très gros cigare. Les princes sont assis un peu en arrière et au-dessous du prince Chandalekha.

Les ministres ont pris place au milieu de la salle en face des princesses et du roi, mais au-dessous des princes. La foule occupe le fond de la salle, devant la porte d'entrée. Tout ce monde est assis sur des nattes et silencieux. L'heure propice étant venue, les Bakous font entendre les conques marines et le prince Chandalekha s'incline devant la statue de Çiva, puis devant son père. Alors les ministres,1es princes, les princesses et les Bakous se placent sur une seule ligne de manière à former un grand cercle dont le centre est à peu près occupé par le prince et par le roi.

Un des Bakous prend sept popoel qui sont des disques à poignée sur lesquels on distingue les images de Çiva, de Visnu, de Ganeça, d'Indra, etc., et un autre Bakou y fixe des bougies de cire d'abeille ; un troisième les allume et un

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quatrième les fait circuler de mains en mains le long du cercle, en allant de droite à gauche, c'est-à-dire de l'Est au Sud, du Sud à l'Ouest, de l'Ouest au Nord et du Nord à l'Est. Chacun de ceux qui reçoivent le popoel, le prend avec la main gauche qu'il avance vers sa droite, passe la main droite au-dessus de la flamme comme pour en éloigner un papillon et de manière à en chasser la fumée (khuan) vers le prince et le roi. C'est une sorte de pradaksina ou bangvil popoel (tours du popoel) fait par des personnes assises à terre à l'aide d'un objet sacré (le popoel) au sommet duquel on a fixé une bougie allumée de cire molle d'abeille, c'est-à-dire un feu, en l'honneur de ceux qu'on veut honorer. Cette pradaksina du popoel est répétée trois fois et, à la fin du troisième tour, les Bakous font de nouveau entendre les conques marines. Le cercle se brise et ceux qui l'ont formé se groupent comme avant.

Alors un Bakou ramasse les sept popoel et les plante dans un bol de paddy grillé et éclaté, placé devant lui, c'est-à-dire entre lui et le prince qui est en face. Un autre, placé près de lui, l'officiant pour cette partie de la cérémonie, prend une feuille de bétel, y met un onguent fait du suc odorant d'un arbre nommé khrachéh, de camphre, de musc et d'un parfum obtenu de la bulbe d'une espèce de crinum, y ajoute de cette poudre de toilette qui, au Cambodge, remplace la poudre de riz des dames européennes, un peu d'une huile parfumée faite dit -on, de 108 espèces de fleurs (1) et dont l'invention est attribuée à Çiva et à Uma. Cela fait, il enflamme le tout. Il éteint, recommence avec une feuille de bétel qu'il prépare de même, éteint encore et recommence avec une troisième feuille. Avec l'onguent que la première feuille a produit il oint, en l'honneur de Çiva dont le front porte un œil, le front du prince Chandalekha et y dessine une sorte de point d'interrogation renversé dont la boucle est à droite et par conséquent en bas (2). Successivement, avec l'onguent des deux autres feuilles, il marque ses deux mains d'un rond portant un point à son centre en souvenir du cakra sacré.

Alors, un Bakou s:approche, enlève des bras du prince le tronc de bananier, les offrandes et l'étoffe qu'on y a déposés. Un silence se fait, puis le prince se
lève et va s'assoir auprès du roi, sur une natte, le salue les deux mains jointes et. très incliné, demeure devant lui un bon moment. Les conques se font entendre.
Le roi prend alors quelques petits flacons ou kanti d'huile parfumée et consacrée, et après avoir prononcé quelques souhaits de bonheur, il bénit le prince et l'oint à son tour au front et aux creux des mains. Les Bakous font encore entendre les conques marines, puis les castagnettes de bronze, et les pingpâng : les dignitaires, les princes et les princesses, toute l'assistance s'incline.

(1) 108 est un nombre sacré, le nombre des grains du chapelet. le nombre des géants qui portent le nâga à chacune des portes d'Angkor, le nombre des signes du pied du Bouddha, etc.
(2) La boucle serait à gauche pour une fille.

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Le prince Chandalekha salue le roi, se lève, et se retire avec la couronne royale sur la tête.
Le soir, le jeune prince, vêtu d'un beau sampot cambodgien, relevé entre les jambes, le corps nu avec tous ses bijoux et ses trois lourdes chaînes d'or, la tête ornée de la couronne de coton vierge, paraissait dans la salie des danses et venait s'asseoir dans la stalle royale devant le roi, à quelques pas du Résident supérieur.

VIII. -LES BANQUETS

A l'occasion de cette fête, le roi offrit à tous les dignitaires présents, grands et petits une série de banquets qui ont lieu vers neuf heures le matin et le soir entre 6 et 7 heures. Le dernier a eu lieu entre 7 et8 heures du soir et réunissait les ministres, les principaux dignitaires et quelques princes. Le roi n'y parait pas, mais son secrétaire et payeur, l'okaha Akkara Choenda Chlum en fait les honneurs et voici pourquoi.

Il est d'usage, au Cambodge, de faire des cadeaux à l'enfant chaque rois qu'il accomplit ou qu'on accomplit pour lui un grand rite : Kôr sâk preu. Kôc chuk, entrée dans l'ombre ou chaul molop, façon des dents ou therah Thmeng.

Le roi lui-même fait ces cadeaux et les a reçus étant jeune. C'est ce qui explique la présence du secrétaire-payeur du roi. S'il n'est pas là pour donner, il est là pour recevoir. Tous les présents de rouleaux de piastres, de barres d'argent, de lingots d'or sont reçus par lui et jetés dans un bol d'eau parfumée et consacrés où ils se purifient, et un secrétaire qu'il a près de lui inscrit sur un registre le nom des donataires et la somme qu'ils donnent. Ces inscriptions sont faites non dans le but de connaître la plus ou moins grande générosité des dignitaires, mais la somme que le roi devra leur rendre chaque fois qu'ils célébreront une fête semblable et qu'ils l'en informeront.

Une salutation au Buddha, aux Trois Joyaux, aux Devas des paradis bouddhiques, aux dieux brahmaniques, aux Bodhisattvas sur le chemin de la gloire, aux saints, aux régents du Soleil, de la Lune et des planètes, aux génies gardiens du royaume, des provinces, des lieux sacrés et profanes achève le banquet et clôt la fête.

Quant aux religieux, une aumône au pâtra, le réap bat, leur est faite tous les matins par les princesses, conformément au rituel ordinaire. Je n'ai pas à décrire ici cette cérémonie que j'ai décrite dans mon livre sur le Buddhisme au Cambodge.

ADHEMARD LECLERE