Entre deux voyages

 


 

Je viens de découvrir au sens plein le Cambodge en le parcourant en bus, camionnette... sur des routes qui souvent ne méritent pas même le nom de piste. Succession de trous, de bosses, de ponts effondrés, de boue plus glissante que le verglas. Mais cela permet d'enregistrer la nature, l'habitat, la vie.

L'an dernier, j'avais sauté de Phnom Phen à Siem Reap ; je n'avais pas pris conscience de l'état réel du pays, trompé par le vernis à peine occidental que l'on y a plaqué pour ne pas dépayser les touristes cultureux. J'avais perçu l'abandon des masses paysannes.

Cette année pour ne pas voir, car c'est souvent insupportable si l'on a conscience, il aurait fallu être aveugle. Les masures (un côté photogénique certain) s'alignent le long de ce qui tient lieu de route, les gens y vivent un âge de presque pierre sous le regard du passant. Cha, notre fils cambodgien, a fini par avouer que les familles paysannes ont environ 1 dollars par jour pour survivre (cela me paraît confirmé par la CIA qui toute population confondue note 1500 dollars par an et par personne). Toute cette population ne meurt pas parce que le riz pousse (1 fois par an, alors que du temps des Khmers, c'était 4 fois par an !) et que le Tonlé Sap, la mer intérieure, regorge de poissons. Quand à l'aide internationale publique ou privée où va-t-elle ?
Je rentre avec une interrogation fondamentale : toute cette histoire d'un peuple Khmer, bâtisseur, civilisateur n'est-elle pas en réalité une belle fable ? À la même époque au Vietnam, mais sur une durée plus longue, les Cham ont construit des sites impressionnants ; ils se sont battus avec les Khmers et réciproquement. Au 14° les Cham disparaissaient corps et biens. On en retrouve quelques tribus dans le delta du Mékong qui ont même oublié leur religion pour devenir une secte musulmane.
Dans ces deux cas de civilisation, ne faut-il pas plutôt voir l'expression d'une certaine "élite" asservissant des populations à leur vision de grandeur. Cette "dégénérescence" n'est-elle pas au fond la victoire de tous ces esclaves, au sens propre du terme car comme à Rome, il y avait plus d'esclaves forcés à construire que de citoyens. À regarder ces peuples, on peut se poser la question.
La royauté et l'aristocratie sans oublier les politiques continuent à gouverner et à piller le Cambodge. Tout un peuple serf, conditionné par des siècles d'asservissement, vit son sort sans réaction. Le Bouddhisme y a sa part, mais il n'est pas possible que cette apathie ne soit que religieuse (on paye dans ce monde les vies passées). De façon neutre, il faut aussi se poser la question : que voulaient faire les Khmers rouges si ce n'est un peuple nouveau ?
L'impression de débâcle et d'abandon de soi-même par tout un peuple est impressionnante. Et, il faut bien constater, sans les chinois commerçants aucune transaction ne se ferait dans le pays. C'est sous doute pour cette raison que les Khmers rouges ont commencé par les éliminer pour régénérer une population qui n'en demandait pas tant.

Un touriste de passage ne voit rien de cette réalité, il garde l'image de la grandeur, du raffinement, du merveilleux. Et cela, qui existe bien, n'est qu'une illusion qui ne résiste pas à la vie concrète. Avoir cette énergie-là pour regarder en témoin et agir si peu que ce soit.

J'espère que ce qui précède ne va pas... "d'indifférence à tout ce qui m'entoure quand les mêmes choses ne se mettent pas à m'agacer prodigieusement". Ce serait trop dommage !
Je vais laisser le temps passer pour faire, peut-être, une relation de ce voyage. On verra.