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L'amour de l'estampe

Une petite route parcourant le Kochersberg à travers vignes et vergers. A droite un arbre-silhouette sur fond de soleil couchant et un peu plus loin au creux d'un vallon le village alsacien avec son inévitable "rue principale". On pense alors à l'imagerie d'Hansi, si forte au coeur des Alsaciens . La petite route pourrait être celle qui mène à la douce quiétude des nostalgies, issue de l'imaginaire fécond. Mais non ; ce chemin parfois chargé de terre en période de labours, combien de fois l'ai-je parcouru en dix ans ? Toujours avec ce bonheur secret d'aller chercher en son extrémité des heures de sérénité, de confiance retrouvée.

La lourde porte de bois, difficile à ouvrir, grince, la cloche à l'extrémité d'un long fil tinte clair : Scharrachbergheim était le jardin d'Adrien et de Monique, sa compagne.

Jardin du coeur mais aussi jardin derrière la maison, blotti à côté de l'église, planté d'essences rares où les floraisons s'égrennent au fil des mois. Conçu comme un tableau par l'immense variété des feuillages, des formes, des couleurs ; un jardin d'esthète qui n'avait rien à envier à l'art du jardin Japonais.

Et puis la maison, modeste, très modeste mais combien de sculptures, de beaux objets, de pierres trouvées au hasard de promenades, de dessins, de livres... un bonheur pour la vue, le toucher et la connaissance.

Adrien Schaeffer était "amateur d'Estampes" au sens d' "aimer" l'estampe, l'ensemble des gravures réunies au fil des ans en faisait un collectionneur averti. Il était de ces hommes qui leur vie durant se passionnent pour un univers, considérant leur métier comme une "fonction", leur passion comme une "nécessité". Quel plaisir avions-nous à découvrir une nouvelle estampe ou revoir celles contenues dans les cartons soigneusement rangés.

Chaque gravure avait une relation avec la précédente et la suivante, indépendemment du sujet et de l'auteur, simplement par affinité émotionnelle. Ainsi au fil des heures, du dialogue à la contemplation, le temps prenait une densité peu commune, la qualité des silences était à l'image de la qualité d'un noir dans une gravure de Hamaguchi, d'une brume dans une pointe sèche de Gunnar Norrmann.

Nous avions conscience du privilège vécu, senti, car nous savions que ces plages de sérénité liées à la contemplation étaient des respirations hautement essentielles… pour l'amateur et pour l'artiste.

Un collectionneur possède mais partage, fait aimer et découvrir : rend sensible à la qualité à la fois émotionnelle et technique.

Il y avait chez Adrien Schaeffer une défense de la grande tradition sans toutefois renoncer aux formes d'expression contemporaines. Sans tradition on ne fait n'en de bien, mais s'il n y a que la tradition c'est la mort, l'art vivant est un subtil dosage entre "héritage culturel et technique" et "recherche". Ainsi Marc Tobey cotoye Rodolphe Bresdin ; Henri Moore voisine avec Albrecht Dürer,

Les exagérations souvent liées à certaines formes d'Art Contemporain dans les années 70 ont été pour lui une grande question ; désemparé face à cette folklorisation de la culture ; intellectualismes dramatiquement vides, et surtout des arts de dérision qui étaient si bien pontifiés à Cassel et dont Beuys paraissait être le grand maître.

Ce sentiment d'isolement face aux mouvances actuelles était une peine. Celle de voir également l'absence d'intérêt porté à l'estampe dans les expositions. Cette Alsace, articulation essentielle pour la diffusion de la gravure dès le XV° siècle (Urs Graf, Dürer, Engelmann ... ) était devenue bien décevante si ce n'est à Mulhouse la "Biennale" ainsi que l'Artothèque naissante. A Strasbourg l'association "Estampe du Rhin" tenta quelques années durant de réveiller le monde de la gravure.

En fait, la spécificité confidentielle de la gravure s'accorde apparemment mal à notre époque portée sur l'instant, l'éphémère; ce décalage douloureux était ressenti comme une faille à combler. Adrien Schaeffer avait cependant confiance et accueillait volontiers qui voulait connaître cette image particulière, image manuelle qui par sa profondeur et son intimité s'adresse au coeur.

Prendre en main une estampe c'est "vivre l'image", c'est retrouver, le temps d'un regard la plénitude de l'instant ; c'est savourer plutôt que consommer.

Ainsi cette superbe gravure de Hamaguchi "La Noix". Tout simplement une noix sur fond noir dans lequel apparaît une croisée ; en suspension elle vit, nous fascine. La contempler c'est créer le silence, le recueillement, suspendre le temps à la frontière du noir et du blanc à mi-chemin entre conscient et inconscient.

Seul un véritable amateur d'Estampes arrive à cette force de communication dans le partage car il n'est motivé ni par l'argent ni par la gloire, seulement par l'amour.

De ce fait, un créateur, un graveur en particulier se fortifie au contact des grandes oeuvres. Son propre travail est reçu par le collectionneur pour sa valeur intrinsèque, pour sa charge poétique, Nous sommes quelques uns; Erwin Heyn, Joseph Strub… à avoir senti que dans les moments de doute et d'incertitude, le contact avec une telle richesse permettait de redonner l'élan nécessaire au dépassement.

Adrien Schaeffer avait souhaité voir exposée une partie de sa collection, Aussi quel bonheur de découvrir aujourd'hui cette présentation, cet itinéraire initiatique, cette mise en lumière d'un jardin intime.

Que Monique Fuchs soit remerciée d'avoir, avant les autres, su découvrir ici des forces vives qui réchauffent le coeur… et puisse cette exposition permettre à d'autre d'être attentifs à la gravure.

Le petit village de Scharrachbergheim résonne de mille silences, de carillons, de noirs et de blancs, de bonheurs partagés et, avec les années, d'un coeur égratigné. La petite route passe toujours au pied du Mont Scharrach où nous allions contempler les pins en évoquant Rilke... elle poursuit son chemin vers les Vosges, Un jour un poète demandait à une petite fille ce qu'elle préférait de la lune ou du soleil. A son haussement d'épaules, le poète lui dit préférer la lune qui à la capacité de briller même lorsqu'il fait nuit !

La gravure est peut-être cette lune qui brille comme une étoile.

La petite fille regardait les étoiles.

Je vais te confier un secret : dans une gravure tu peux faire un très beau voyage.

à Dole, octobre 1987
Dominique Sosolic', graveur

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dominique sosolic' : texte d'octobre 1987