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La veille du départ, nous sommes déjà sur les
lieux, prêts. Les sacs sont bouclés, les chaussures de
marche au pied du lit. Le petit-déjeuner est prêt pour
que nous ne perdions pas de temps. Les grands préparatifs des
veilles de jour J.
Le réveil vérifié deux fois au moins doit nous
sortir du lit à quatre heures. À ma grande stupeur, il
sonne à sept heures trente. J'ai pris un comprimé pour
dormir, il a fait effet trop rapidement ! Ce contretemps nous permet
de nous préparer en moins d'une demi-heure. Françoise
oublie son argent. Elle ne s'en rend compte que quelques heures après.
Affaire classée sans suite. Il n'est pas question de revenir
sur nos pas.
A huit heures précises, nous attaquons la première des
trois grandes randonnées que je veux faire en juillet. Cette
première journée reste sans doute la plus épique
de toutes. Dès le premier contact, la montagne nous donne la
règle : on ne joue pas avec elle. Elle a établi depuis
longtemps des règles qu'on ne peut dépasser impunément.
En ce qui nous concerne, un simple rappel, un avertissement si l'on
veut.
Partis de Courchevel - Moriond, nous marchons trois heures pour atteindre
le col de la Platta, limite la plus proche du Parc National de la Vanoise
depuis la station. Nous rejoignons la Platta par le ruisseau du Grand
Pralin, au milieu des remontées mécaniques. Cadre particulièrement
laid à éviter. La vallée de la Rosière qui
grimpe au pied du mont Charvet est à préférer.
Cette seconde voie, plus rapide, moins fatigante pour une mise en forme
a l'avantage de laisser presque immédiatement derrière
soi les ravages de la civilisation.
Approche décevante. La montée jusqu'aux Pyramides s'effectue
au milieu des flancs nivelés, des derniers arbres abattus pour
tracer des boulevards à ski. L'air ? La puanteur des échappements.
Monde du progrès. On pourra bientôt parcourir les régions
les plus reculées en voiture. À quand des trottoirs pour
la gens marcheuse.
Au col de la Platta, nous devons à la limite du parc retrouver
le chemin balisé. Des balises, il y en a, certes. Mais sans doute
pas les bonnes comme nous le constatons quelques heures plus tard. Celles-ci
sont rondes et rouges. Nous découvrirons un peu tard que le drapeau
blanc et rouge est 1a seule balise valable, du moins prévue par
le Parc. Dans le domaine de la balise, l'anarchie préside encore
par endroits. Seule une bonne carte au 25 000° et une boussole permettent
de se diriger en dehors des grands sentiers. Le rêve des marcheurs.
Dure, dure dès le premier jour.
Depuis le col de la Platta, les ronds rouges nous conduisent à
travers moraines et névés vers le col de Chanrossa, puis
aux crêtes de Chanrossa et finissent par se perdre au sommet du
roc Merlet (2 735) Et pour cause ! Samivel en ferait un dessin humoristique
: deux touristes au sommet d'un roc, à la recherche de leur chemin.
Pas tout à fait notre cas. Depuis le Merlet, nous admirons les
lacs du même nom. Nous les dominons de trois cent cinquante mètres.
Notre arrivée impromptue nous découvre, sans danger pour
lui, un homme en train de braconner dans le Parc. Six cents mètres
plus bas, les chalets de la Grande Val : altitude 2I58. Françoise
"râle". Partir de 1650 m., monter à 2 735 pour
redescendre à 2138. Ce sont là les joies de la montagne.
On aime ou on n'aime pas.
En lot de consolation, devant nous s'élancent l'aiguille du Fruit,
la Grosse Tête qui rappelle la dent du Villard, l'aiguille du
Rateau. L'une des grandes joies de la montagne est bien d'avoir devant
soi au sommet de la côte un immense panorama ! Il nous faut bientôt
penser à retrouver une voie praticable pour descendre vers les
chalets de la Grande Val où nous avions innocents décidé
de nous arrêter pour y déjeuner.
Du sommet du Roc Merlet, il n'est pas question de descendre par le rocher,
nous ne sommes pas équipés pour cela. Reste à trouver
un passage plus bas, en rebroussant chemins jusqu'au Pas du Merlet.
Ce n'est pas l'endroit rêvé pour quitter les cimes : un
éboulis abrupte, plus bas, on rattrape l'herbe. Avant de belles
chutes sur l'arrière-train. La position trouvée par hasard,
puis adoptée, en peu de temps nous arrivons sur le sentier que
nous avons aperçu depuis le sommet. Cette façon de descendre
n'est pas la plus recommandée. Dans le cas présent, il
n'y en a pas d'autre : le flanc de la montagne est trop raide pour envisager
un autre mode de progression. C'est le fond verdi et les pieds en feu
que nous atteignons, avec quelques heures de retard sur l'horaire, l'arrêt-repas
prévu. La suite de la journée nous réserve d'autres
surprises.
Les chalets de la Grande Val voisinent avec le sentier qui mène
au refuge de Péclet-Polset. C'est le but de notre première
journée de marche. Une erreur de ma part nous conduit en un tout
autre lieu.
Au pont entre les chalets de la Grande et de la petite Val, il faut
rattraper à flanc de pente, à quelque dix mètres
de dénivellation, un chemin qui longe le ruisseau des Vals sur
la droite et conduit vers le Plan du Pêtre et le col de Chanrouge.
Nous ne nous laissons cette fois-ci pas abuser. Nous suivons le sentier
balisé qui traverse le ruisseau, et
nous laissons le bon
chemin sur notre droite. Le balisage fait foi ; la foi est trompeuse
...
Le Plan du Pêtre devint le col des Saulces. Et le sentier disparaît
sans citer gare. Il paraît qu'il passe à droite du Petit
Mont-Blanc par le col du Mane. Cela se peut, mais nous ne l'avons jamais
aperçu. Sans doute à cause - il faut bien une cause -
de la pluie qui se met à tomber avec violence. Le premier contact
est désagréable, puis on s'y fait à l'exception
des pieds qui renâclent.
Le col des Saulces atteint, je m'arrête trop stupéfait
pour faire un pas de plus. Je m'attends à voir des glaciers mais
certainement pas en aussi grande quantité. Surtout, je ne peux
pas apercevoir Pralognan sur notre droite en contre-bas à mille
mètres. Pralagnan ! Pas de Pralognan. La grande équipée
débute véritablement. Il n'est pas question de passer
la nuit là. Il nous reste une descente vertigineuse sous la pluie,
ce qui n'arrange rien.
Cette dégringolade est à la fois le meilleur et le pire
des souvenirs. Jamais je n'ai vu pente aussi impressionnante et glissante
se précipiter comme un gouffre. Les frênes heureusement
sont solides pour s'y agripper. Nous progressons à reculons une
bonne heure. Françoise épuisée est sur le point
d'abandonner s'il n'y avait à nos pieds l'espoir d'un endroit
où se mettre à l'abri. La suite de la "chute"
se fait assise, comme le matin, mais cette fois dans de l'herbe mouillée.
Mouillé pour mouiller, ce n'est plus le problème du moment.
Le problème du séchage viendra plus tard, nous avons encore
bien trop à faire pour ne pas partir en vrille.
C'est à la ferme des Planes dans la vallée de Chavière
que nous retrouvons les humains et un bout de civilisation. Qui osait
critiquer ce matin ?
La journée est terminée. Nous ne voulons plus entendre
parler de marche. Et pourtant, renseignements pris, nous devons nous
traîner encore une demi-heure avant de trouver un abri pour la
nuit. Peu nous importe que ce soit un palace ou une grange, notre seul
désir, nous changer et de dormir. Ce souhait simple et naturel
pose parfois quelques problèmes en montagne. Un concours de circonstance
le rend possible. Monsieur Favre des Priaux (prononcer Les Prioux) nous
offre le gîte et se propose de nous rapporter du pain de Pralognan
où il part livrer son lait. Un vacancier compréhensif
nous conduit dans sa voiture jusqu'au lieu-dit. Ah, les voitures !
Le Palace est une grange pleine de foin. On nous offre du lait pour
nous rechauffer, on nous offre même de venir passer un moment
de la soirée avec le patron et son commis. Cette invitation faite
à des Étrangers est ce qui rend la Montagne si attachante.
Ce qui est à moi est à vous et là-dessus un "ptit
brin de causette" où l'on évoque la flore et la faune
du pays, les habitudes des gens, les difficultés de la vie dans
le coin. Monsieur Favre est particulièrement intéressé
par la création du Parc National de la Vanoise, cela empêchera
les fleuristes des villes de venir faucher les fleurs. Après
tout, c'est plus normal que les touristes du coin en profitent. Moins
fourbus, nous aurions certainement discuté plus avant dans la
nuit.
Je ne sais s'il a fait froid cette nuit-là. En tout cas le foin
est bien agréable même s'il pique et fait éternuer.
Le lendemain, nos affaires sont encore humides. Nous, en revanche, nous
sommes pleins d'entrain à l'idée de repartir, pour une
toute petite randonnée qui doit nous conduire à ce qui
aurait du être notre étape de nuit la veille.
[Description du chalet de M. Favre aux Priaux.
Les Priaux, petit hameau d'une dizaine de granges dans la vallée
de Chavière, au-dessus de Pralognan, ne sont plus habités
en permanence en été que par Monsieur Favre (que ce soit
une personne nommée Favre n'a rien d'extraordinaire : tout le
monde où presque se nomme Favre à Pralognan, comme Ruffier
à Champagnie. C'est une sorte de label d'authenticité
réservé aux indigènes). Il y surveille son troupeau
aidé de son commis. Avant le début de la saison en bas
dans la station, il fait lui-même le fromage. La saison commencée,
il descend son lait chaque jour à Pralognan, cela est paraît-il
plus rentable.
Lorsqu'on arrive par la vieille route, c'est la quatrième maison
à droite le long de la ruelle qui traverse le village.
Les matériaux sont du coin : pierres sèches empilées,
bois de sapin, lozes en guise de couverture. Vue de la rue, la façade
de pierre est sévère avec deux ouvertures seulement :
une porte ouvrant sur l'écurie ; au premier étage toujours
par rapport à la ruelle, une petite fenêtre qui éclaire
1a partie habitation. La façade postérieure est complètement
enfouie dans le sol. Celle que l'on aperçoit en arrivant est
aveugle, elle s'élève en suivant la courbe de la butte.
La façade principale est bâtie en loze jusqu'au premier
étage, au-delà les pierres sont remplacées par
des planches. Quatre marches donnent accès à l'habitation
par une porte qui sert aussi de fenêtre. Devant une cour, qui
doit servir de parc à bétail.
L'écurie est en partie enfouie dans le sol. C'est une antre sombre
éclairée par la seule ouverture de 1a porte. Comme à
l'extérieur le mur est fait de pierre sèche. Le sol de
terre battue et de dalles est incliné vers le milieu afin de
récupérer le purin dans deux rigoles de part et d'autre
de la porte. Les rigoles n'ont pas d'écoulement, lorsque nous
arrivons le commis était en train de les vider.
Cette installation rudimentaire est typique, le sol n'est pas recouvert
de paille. Les bêtes séjournent rarement à l'étable
en été. De toute façon, l'herbe est ici trop précieuse
pour servir de litière.
La partie habitation est de beaucoup la plus intéressante. Rustique
et sombre, ce qui fait tout son charme. Murs en pierre sèche,
charpente apparente avec son importante poutre faîtière.
Une demi cloison appuyée sur une poutre partage la pièce
en deux parties. L'une réservée au jour, l'autre à
la nuit.
Lorsqu'on entre, on aperçoit tout d'abord la table et les bancs
en gros bois patiné et noirci par la fumée. Face à
la porte, le mur est nu, seul trône un sac de gros sel dont on
se sert dans l'alpage pour attirer les vaches à leur place réservée
pour la nuit et pour la traite. Contre le mur de gauche le fourneau
paysan, bas sur pied et ventru. Quelques marmites avec un cul profond
qui entre en partie dans le foyer. Dans un angle, tout le matériel
nécessaire à fabriquer le fromage : foyer à même
le sol, chaudron de cuivre noirci suspendu à une potence, hotte.
Tout à côté suspendus au mur, le tranche caillis,
le brasse caillis, les toiles et les moules. Ce coin est le haut lieu
et la raison d'être du chalet.
La partie réservée à la nuit est aussi simple :
deux lits, l'un, le plus vaste est réservé au patron,
l'autre à son commis. Plus haut, en altitude, les lits sont confectionnés
en planche, le foin fait office de matelas, les planches de fonds de
sommier.
Le reste du mobilier est constitué d'un bahut bas à deux
portes faites en grosses planches. Pour donner plus de rusticité
encore à l'ensemble, le plancher est un assemblage de madriers
bruts. ]
Sur le coup des six heures, dans la grange des Priaux la fatigue de
la veille a presque totalement disparu. Françoise a bien quelques
difficultés à se mettre sur pied. Elle s'abîme dans
un fou rire à la vue de toutes nos hardes suspendues çà
et là. Il. y en a effectivement partout. Elles sont encore humides.
L'étape sera courte et le soleil semble vouloir être de
la partie. Nos sacs fermés ont un aspect particulier : chaussettes,
chaussures, pantalons pendent de tous côtés. Il ne nous
manque qu'une petite trompette pour annoncer le passage des fripiers.
Seconde journée sans histoire, le sentier est bien tracé.
Des Priaux, nous remontons la vallée du Doron de Chavière
puis celle du Doron de Valpremont avant d'arriver au refuge de Péclet-Polset.
Cette partie de sentier court la montagnette, comme on dit dans la région.
Trois heures et demie pour arriver à destination. Le soleil a
eu le temps de nous faire apprécier la montée, de sécher
nos habits, de nous donner soif. Nous passons le reste de la journée
près du lac Blanc situé à un quart d'heure du refuge.
Dans un ciel immaculé, on aperçoit sur la gauche les aiguilles
de Péclet et de Polset, un morceau du glacier de Gébroula,
en face le col du Grand Infernet est dominé par un dôme
dont il m'a été impossible de trouver le nom. Ce paysage
est somptueux baigné par le lac Blanc qui n'a de blanc que le
nom. Il est émeraude et bleu gris par endroits. (Ce nom provient
sans doute des glaçons que le lac charrie). Quelques petits torrents
descendent du Grand Infernet. Ce n'est qu'émeraude, bleu gris,
blanc d'écume, blanc bleuté des glaciers, blanc gris des
névés, gris clairs ou foncés.
Un brusque amoncellement de nuages nous ramène précipitamment
au refuge sur le coup de six heures pour y trouver un groupe dont nous
seront les clowns involontaires.
Décidés à nous coucher tôt pour être
debout sur le coup de trois heures, nous avalons une pilule pour dormir
comptant sur l'effet du repas pour en retarder l'action. C'est compter
sans un retard. Le repas à peine entamé nous sommes ivres
sous l'effet du produit. Trouver l'orifice de la bouche devint un problème
épineux, parler une équation insoluble, descendre les
escaliers qui conduisent à la cuisine afin de régler le
tenancier, un exploit, les remonter vers le dortoir accroché
à la rampe de l'escalier, attaquer l'escalade qui me permet de
trouver un bas-flanc supérieur
Le rire de nos coturnes
me réveillent moment plus tard : ils rient encore de nos pitreries
involontaires.
Trois heures : il fait nuit noire. Je me lève pour aller observer
le temps ; au passage, j'écrase un ou deux dormeurs. Façon
comme une autre de réveiller son monde.
Le ciel est bouché. On n'aperçoit pas une étoile.
Il commence à pleuvoir. Je lance à voix haute le verdict
: il pleut. Se recoucher, c'est ce que chacun espère ou redoute
à chaque aube en montagne. Ce n'est pas encore ce matin que l'on
partira avant le soleil. Françoise est furieuse. Ses soupirs,
quelques mots discourtois pour le temps sortent de leurs songes les
dormeurs les plus acharnés. À l'entendre on pourrait croire
qu'elle a raté le départ de sa vie. Elle retrouve finalement
le sommeil et nous tous par la même occasion. Ces quelques heures
gagnées sur la fatigue sont une bonne aubaine : nous nous préparons
à une course de onze heures, sans nous en douter naturellement.
Sept heures. Nouveau réveil. Le bon cette fois. Dehors le ciel
est en partie dégagé et la brume se lève. C'est
bon signe.
Lever rapide, toilette ultra rapide pour la forme. En une demi-heure
nous sommes sur le départ, prêts à attaquer une
première de l'année. Première modeste, le col de
la Croix de la Rue (2 928). Ce col permet de passer en Maurienne en
évitant le long détour par le col de Chavière (280I)
et la longue descente vers Modane avant de remonter la vallée
en direction de Termignon. Sur la carte pas de sentier qui conduit au
col de la Croix de la Rue. Ce passage nous a été donné
par le gardien du refuge. Au départ du refuge Péclet-Pôlset,
redescendre en direction de Pralognan jusqu'à la croisée
des chemins pour le refuge et le col de Chavière. À la
balise, prendre à gauche du gros rocher (on vient du refuge),
le sentier descend le long de 1a pente vers le Doron de Valpremont qui
naît du glacier de la Masse. Arrivés là, nous devons
rattraper l'arête d'une moraine imposante qu'il faut remonter
jusqu'au "terminus'". Françoise commence selon une
habitude bien établie, une tradition presque, à "râler"
: le départ est rapide, les moraines sont pénibles.
Nous attendons nos compagnons de route sur le névé au
pied de la cheminée qui conduit au col. Ce matin, nous sommes
huit pour commencer la journée. Le temps leur étant contraire
nos coturnes abandonnent leur course aux Aiguilles de Pléclet
et Polset et décident de passer le col avec nous avant de redescendre
par la Masse. Leur proposition s'avère utile, ils ont des piolets.
L'un d'eux courageux et galant décharge ma cousine de son sac.
Heureusement pour moi. Je réalise à présent qu'il
m'aurait fallu passer deux fois le col, la première fois pour
y déposer mon sac et la seconde fois chargé naturellement
de celui de Françoise.
Tout le groupe soudé, après une pose-fruits, - il a eu
du soleil juste le temps de nous faire peiner pendant la montée
-, nous reprenons notre ascension. Le névé est abrupt
à se maintenir en amont. Pour briser la monotonie, le névé
traversé, nous en attaquons un autre à la verticale aidés
de piolets pour les uns. Pour les autres, ils disposent de leurs mains
et envient les heureux qui n'ont pas à goûter les brûlures
de la neige gelée. Cette première partie est un apéritif.
Le sérieux commence ensuite avec le rocher. Pour qui connaît
bien les dessins humoristiques de Samivel, il peut se reporter aux croquis
de passages difficiles et aura une idée des vingt minutes qui
suivent. Rien de particulièrement difficile en soi, quelques
moments délicats pour trouver une prise avec un sac d'une quinzaine
de kilos, un ou deux refus d'obéissance de la part du sac toujours,
qui ne souhaite pas ou ne peut pas passer entre deux roches, le piolet
dont on ne sait plus que faire et même la dame que l'on pousse
avec respect par le fond car elle a les jambes trop courtes pour monter
à califourchon sur un rocher et se propulser avec les moyens
du bord.
Nous l'avons vaincu notre col, en deux heures depuis le refuge. Il nous
bat à son tour. À peines arrivées, il se met à
pleuvoir des cordes. Les appareils de photos sont restés dans
les sacs et la postérité n'admirera pas notre brochette
boueuse. Plus question pour nos compagnons de rejoindre la Pointe de
l'Echelle et le glacier de la Masse. Ils rebroussent chemin mais encordés
cette fois.
Sans nous attarder nous continuons notre route. Quel euphémisme
! De route, aucune. Du névé, rien que du névé.
Monter cela va toujours, redescendre réserve parfois des surprises
surtout lorsque votre cousine sans crier gare inaugure un nouveau moyen
de locomotion. Je lui ai pourtant expliqué en détail la
marche à suivre. Malgré elle, elle en invente une autre.
J'entends tout à coup mon nom qui s'éloigne : - AL..a..i
.... n. Françoise glisse sur la pente. Un coup d'il au
pied du névé me rassure sur la suite des événements
: il va en se relevant et aucune pierre ne pointe. Il ne me reste plus
qu'à rire aux éclats et lui conseiller malgré tout
de se freiner avec les pieds si elle arrive à basculer ses pieds
en avant. Debout dans la position du parfait skieur sans ses planches
et ses bâtons, je glisse léger pour la rejoindre. Elle
gagne la course mettant à profit sa trouvaille. Reste à
inventer un moyen de supprimer l'humidité ! Très contente
de son exploit, bien que le temps ne soit pas favorable, Françoise
immortalise le névé. Photo toute blanche mais réussie.
En gros, cela donne deux traces, l'une toute droite, l'autre en biais,
sur fond blanc avec tout au sommet un mince liseré gris, le ciel.
Le commentaire peut se résumer en "Elle et Lui" ou
"Emportement féminin".
Que des névés à descendre avant de retrouver le
sentier que nous avions aperçu très loin en contre-bas.
Françoise réitère ce qui est devenu un jeu, puis
se lasse : décidément il reste à trouver un moyen
pour se préserver le fond de l'humidité. Nous rattrapons
le ruisseau de Saint Benoit quatre cents mètres plus bas. Il
pleut toujours, mais cela ne nous empêche pas d'admirer le Fond
d'Aussois, sorte de petite plaine perdue au milieu des montagnes avant
de dominer les barrages du Plan d'Amont et du Plan d'Aval. Arrivés
à ce point juste au-dessus de la vallée de l'Arc, nous
poursuivons sur un sentier corniche tout nouvellement retracé.
Il conduit au-dessus de la vallée vers la Tura puis vers la Loza
qui doit sans doute son nom à ses toits de grosses pierres plates.
Ces quelques masures grises posées sur un fond vert cru sont
d'un effet surprenant.
La pluie a cessé depuis deux heures environ. Cela n'a plus d'importance.
En cinq heures, elle avait fait son uvre avec constance. Le ruisseau
de Bonne Nuit apparaît juste à point. C'est ce que nous
commencions à désirer le plus ardemment. Le but n'est
plus loin. Dans une heure, nous comptons atteindre Termignon, étape
du soir comme il en a été décidé en cours
de route sur les instances de Françoise qui semble ne plus vouloir
s'arrêter. Et pourtant si elle savait qu'elle doit recommencer
l'exploit-chute libre du premier soir de notre randonnée ...
Cela arrive lorsque le sentier décide de disparaître sans
prévenir à la hauteur du Mont. Françoise, que j'ai
plutôt l'habitude d'entendre lors des montées, se manifeste
bruyamment. Peine perdue, je suis seul à pouvoir apprécier
son répertoire montagnard et je ne pense qu'à lui tracer
le chemin à travers les arbres et les herbes trempés.
Termignon n'est déjà plus la montagne : les gens y sont
moins accueillants sous le vent du tourisme et du profit. Cela nous
oblige à échouer à 1'hôtel du Doron où
la patronne nous reçoit avec beaucoup de gentillesse et de compréhension,
effrayée sans doute à la pensée de la route que
nous avons parcourue en un jour (onze heures de marche). Elle nous donne
une chambre au calme et des draps, une douche chaude aussi, offerte
gracieusement pour nous remettre. La chaufferie est transformée
en déballage de séchage. Il paraît que nous étions
drôles.
Le lendemain, quatrième journée de randonnée. Le
bon lit aidant nous partons, sans faire trop de bruit, sur le coup de
huit heures. Le soleil nous attend à la porte, radieux. Termignon,
le pont des Gouilles, le pont du Villard, le Villard, tout cela sans
histoires avec un temps frais, juste à point pour faire goûter
la marche. L'habitude prise, nous ne sentons plus nos sacs ; marcher
est devenu un véritable plaisir. Grimper de mille mètres,
sous un soleil déjà haut l'est moins.
S'il vous vient à l'idée, un jour, de rejoindre l'Entre-Deux-Eaux
par les chalets de Chavière et le Plan du Lac, c'est-à-dire
par la montagne, alors partez tôt, très tôt afin
de pouvoir assister au lever de soleil depuis le sommet de la rampe.
Ce doit être fort beau et, beaucoup moins pénible. Nous
battons ce matin-là un record de "sur place". Chaque
ruisseau, chaque ruisselet, chaque centimètre carré d'ombre
... nous regardent nous arrêter pour respirer ou pour boire. Le
sentier est une véritable rampe caillouteuse, perdu parfois sous
les éboulis d'une route en construction. Un des hameaux dans
la montée s'appelle La Traverssette ; quelle idée !
À une heure du Plan du Lac, les chalets de Chavière sont
une petite merveille, sans lendemain. La route en construction passe
à leur pied. Il en sera bientôt fait de leur charme avec
les papiers gras et les boîtes de conserve. Le Plan du Lac aussi
est condamné pour qui aime la solitude. La route poursuivra sa
course jusqu'au torrent de la Rocheure et sera, ouverte à tous
jusqu'au Lac. Une fois terminée, peut-être aura-t-on droit
à un peu de calme. Pour le moment ce n'est qu'explosion de dynamite,
hurlement des engins mécaniques.
Plus loin sur le plateau qui descend en pente douce vers la chapelle
Saint-Barthélemy on retrouve le silence et la solitude rocailleuse
du Mont Lanserlia, du Rocher du Col posté au-dessus de notre
étape du soir : le chalet-refuge d'Entre-deux-Eaux.
Entre-Deux-Eaux, encore un coin merveilleux qui l'on aborde avec joie.
Lorsqu'on passe le ruisseau de la Rocheure, le chalet n'est plus qu'à
un quart d'heure de petite montée. Il émerge peu à
peu contre le flanc de la montagne, simple et plein de charme. C'est
un de ces chalets construits contre la pente. Une écurie en dessous
pour niveler le terrain, au rez-de-chaussée - premier étage
un grand corps de bâtiment bas terminé par une bâtisse
à étage. L'effet est assez surprenant. L'intérieur
se divise en trois parties : le bâtiment à étage
composé d'une salle et de chambres, est réservé
à la clientèle stable. Le corps de bâtiment est
lui divisé en deux parties : l'habitation des maîtres et
le refuge pour les gens de passage.
Le lieu pourtant sombre et très frais lorsque le soleil a disparu
est attachant sans doute grâce à ses propriétaires
: les Burdin. Je garde de ce passage à Entre-Deux-Eaux un souvenir
particulièrement chaleureux.
Décidés à être au lit au plus tard à
huit heures car Françoise depuis le matin ne veut plus entendre
parler de montée sous le soleil, nous commençons à
nous préparer lorsque madame Burdin vient nous demander de remplir
des fiches de police (cela remplace sans doute le registre auquel nous
étions accoutumés). Un enfant s'est égaré
l'année précédente, et, faute d'avoir enregistré
son passage, on avait perdu du temps dans les recherches. Lorsqu'elle
apprend ainsi qui nous sommes, cela devient une véritable fête.
Elle est désolée de ne pas nous avoir reconnu. Et pour
cause, elle ne nous a jamais vus. Elle ne se pardonne pas de nous avoir
laissé ainsi tout seuls dans notre coin sans rien de chaud dans
le ventre. Elle veut à tout prix réparer son erreur. Cela
nous oblige, avec un somnifère encore - quelle drôle d'habitude
-qui commence à faire ressentir son effet, de nous retrouver
avec toute la famille à la cuisine. Sa première idée
est de nous mettre " à la salle ", pensant peut-être
que nous préférerons une autre compagnie que la leur.
Comme tout nous semble permis, notre prière est exaucée
: rester à la cuisine. Une cuisine de chalet est sans doute le
lieu le plus agréable lorsqu'on a la chance de s'y asseoir avec
les gens de la maison.
Madame Burdin débarrasse un coin de table pendant qu'une de ses
filles prépare la soupe, que l'autre sort le lait au goût
de fleur, le sérac-maison. Pendant ce temps, le père cherche
du vin à la réserve. En un tour de main on nous compose
un repas couronné d'une tarte, uvre d'une des demoiselles
Burdin. Nous venons de dîner, nous recommençons par gourmandise.
Il y a de quoi. Au début toute la famille craint que ce repas
nous paraisse trop simple. Cela ne dure pas longtemps, nous mangeons
avec un plaisir trop évident. Seul le père croît
devoir s'excuser pour son vin ; il est pourtant bien bon. Je termine
la bouteille après le lui avoir affirmé.
Le coucher prévu pour huit heures a lieu bien après onze
heures. Personne ne voit passer le temps. Nous avons tant parlé
du chalet, du docteur, des fils absents, de nos études, des chamois
venus du Grand Paradis. En fin tout ce que l'on peut se raconter auprès
d'un bon feu dans une pièce où tout a été
taillé à la main par des menuisiers venus autrefois passer
1a belle saison au chalet. Je serais bien resté vivre avec ces
gens qui savent tout offrir et s'excusent encore parce que ce n'est
pas assez bon. Ils savent donner, ils savent encore vivre aussi. Chaque
chose reste pour eux à sa véritable place.
Cette réception est sans doute un peu exceptionnelle, si je l'évoque
c'est pour montrer combien les gens de la montagne restent simples,
(ce qui ne veut pas dire en retard. Comme je l'ai constaté de
nombreuses fois, ils sont très à la page et possèdent
une finesse que beaucoup pourraient leur envier), connaissent l'hospitalité
telle qu'on devait la pratiquer autrefois. Le passant connu ou inconnu
est accueilli avec curiosité, certes, mais il sait qu'il ne manquera
de rien. Réconfort matériel et moral lui seront offerts
comme une chose naturelle, avec chaleur.
[Chalet-refuge d'Entre-Deux-Eaux.
Essai de fiche publicitaire
Au pied de la rocaille du Rocher du Col, le refuge d'Entre-Deux-Eaux
domine le confluent des torrents de la Leiss (direction de Tignes) et
de 1a Rocheure (direction de Val D'Isère) d'une centaine de mètres.
En contre-bas quelques maisons d'alpage. Face à soi, depuis la
terrasse, la Gorge-dessus et le ruisseau du Doron. A droite le Turc
dominé par le Grand Roc Noir ; à gauche la Pointe de la
Réchasse ; à l'extrême gauche, dominant la vallée
de la Leisse, la Pointe Mathews.
Que l'on vienne de Termignon par la montagne ou que l'on vienne du col
de la Vanoise, on aperçoit le refuge de loin. Sa grosse bâtisse
longue dominée à l'une de ses extrémités
par un corps à étage retient 1'attention. On pourrait
croire voir une étrave à l'assaut d'une énorme
vague. Une partie du chalet, tout en restant sur le même plan,
est un premier étage, l'autre partie étant, elle, de plain-pied.
La bâtisse est sévère d'apparence avec ses portes
basses et ses petites fenêtres mais la faune du coin, poules au
plumage dorsal peint en bleu pour les différencier de celles
des voisins, lapins, chiens, âne, vaches égayent le paysage.
Les chaussettes des acharnés de la montagne, dans un état
de décomposition plus ou moins avancé ajoutent une petite
note originale. À titre indicatif, l'état des chaussettes
de votre serviteur battent tous les records. Il en fait une consommation
impressionnante : quatre pairs et quelques garanties absolument neuves
au départ.
Sous une partie du chalet, l'écurie qui peut à la rigueur
servir de dortoir en cas d'affluence ; le bacha (bassin) que l'on approche
de très loin aux aurores ...
Au niveau de l'habitation, 1a partie plus proche de la vallée,
juste au-dessus de l'écurie sert le dortoir, une partie est réservée
aux personnes de passage pour une nuit. C'est une vaste pièce
divisée en trois parties : une salle, deux pièces de nuit
avec des bas-flancs où l'on peut dormir pour quatre francs quelle
que soit votre appartenance.
Jouxtant le dortoir, le logis des maîtres constitué d'après
ce qu'il semble d'une pièce à tout faire, d'une réserve
et d'une cuisine. Celle-ci est entièrement faite de bois, seule
fait exception une belle cuisinière campagnarde. Buffets incorporés
aux murs, bahuts, table, bancs, tout a été taille à
la main à l'époque des parents de madame Burdin.
On peut de la cuisine accéder à 1a troisième partie
du chalet . On débouche alors dans la salle réservée
aux pensionnaires. Sur la gauche, un escalier monte aux chambres.
Pas tout à fait refuge, mais déjà plus ferme, le
chalet d'Entre-Deux-Eaux abrite des montagnards depuis plus de cinquante
ans. Les prix y sont plus raisonnables que dans certains endroits, il
faut pourtant tout monter de Termignon qui est à quatre heures
de marche. Pralognan est à 4 h 30, Tignes 5 h 30, Val d'Isère
7 h, Termignon 4 h et la haute vallée de la Maurienne..]
De quatre heures, le lever est repoussé à cinq. C'est
tout ce qu'il est possible d'obtenir de Françoise qui, traumatisée
par la chaleur et la fatigue de la veille, veut à coup sûr
passer le col de la Vanoise avant l'arrivée du soleil. J'ai beau
lui expliquer, renseignements pris, que le soleil ne se lève
pas avant dix heures environ au col et que deux heures suffisent au
plus pour l'atteindre, elle ne veut rien entendre. Logique toute féminine
!
À cinq heures trente, nous partons, saluant au passage une des
demoiselles Burdin qui commence sa journée en allant traire.
Laissant derrière nous Entre-Deux-Eaux, les Fermettes situées
au pied du refuge, la chapelle Saint-Pierre où un prêtre
vient encore de temps en temps dire la messe, nous remontons la vallée
de la Leisse jusqu'au pont de Croè Vie avant d'escalader une
dénivellation de quatre cents mètres. Françoise
décide de prendre son temps pour la grimper. Je comprends pourquoi
elle tenait tant à ce que l'on parte tôt. Nous examinons
avec étonnement le pont de Croè Vie. À quatre heures
de tout village, les hommes ont construit un pont de pierre en arc pour
passer la gorge.
Une heure et demie pour atteindre le sommet de la côte. Nous avons
pour excuse d'avoir retracé le chemin sur un névé.
Mais enfin, c'est le temps qu'il faut environ pour arriver au refuge
Félix Faure !
La traversée du ruisseau de la Vanoise oblige Françoise
à quitter ses chaussures. Les pieds mouillés, il ne nous
manque plus que de l'être complètement. La pluie fait le
reste. En guise de cadeau de fin de route, le ciel nous réserve
un orage. Non pas la queue mais le plein cur. Ça craque
de partout avec un écho formidable. Du Molard de la Losa, au
refuge Félix Faure, c'est-à-dire en vingt minutes, nos
meilleures protections sont vaincues et laissent passer la pluie. Françoise
va ramener un souvenir sous forme d'angine qui la maintient huit jours
au lit.
La randonnée se poursuit en prises de vues. Le soleil est enfin
de la partie. Douche écossaise montagnarde ! Peu importe. La
Grande Casse, la Réchasse et son glacier... tous les sommets
de la région de Pralognan sont visibles. Le lac des Vaches est
assez sec pour qu'on puisse emprunter le passage qui le traverse en
son milieu.
Les Fontanettes, Pralognan. Notre randonnée est terminée.
Soleil et mauvais temps se la sont partagée à égalité.
Juste milieu en somme.
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