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Carnet de stage ; juillet 1968
(redécouvert par hasard et jeté sur le papier tel quel
en 2001)
La première fois que je m'y présentais, je n'étais
pas attendu. Cela m'étonna.
Excusez ma naïveté, c'était mon premier contact avec
elle, avec cette belle inaccessible qui nous envoûte et se fait
la compagne de tous nos instants ; avec elle, notre Mère l'Administration.
Tout frais émoulu, j'avais l'honneur d'effectuer mon premier
stage d'apprenti fonctionnaire. Une idée saugrenue, dictée
par un reste mal venu d'éducation, m'avait poussé à
aller me présenter la veille du grand départ dans cet
univers, royaume du clair-obscur sordide où règne l'odeur
caractéristique du papier vieilli avant d'être utilisé,
du mégot refroidi rehaussé du tabac blond que quelques
corolles défraîchies consument entre deux secondes de frappe
ou d'écriture laborieuse.
Je fus purement et simplement happé par le service des Renseignements.
Fonctionnaire à demi-part, je me devais, avant d'être introduit
en plus haut lieu, de décliner mon identité. En pure perte.
En moins de cinq minutes, je l'énonçais moult fois pour
recommencer quelques secondes après. Je fis, enfin, connaître
mon grade. Cela produisit un effet certain et dès cet instant,
paniqué, j'entendis le scribouillard de service débuter
toutes ses phrases par ce long titre prétentieux qui ne traduit
ni plus ni moins que la fonction d'agent d'exécution dit supérieur.
Dans le réduit affecté aux renseignements, les deux dactylos
avaient abandonné leurs machines hésitantes pour admirer
bouche bée cet apprenti des étages supérieurs.
Je venais de subjuguer deux frappeuses ! Lorsque me souvenant du lieu,
je découvris marri être la bonne aubaine qui, pour les
touches des machines à écrire, est une certitude de longévité.
De tout le temps que je séjournais dans ce lieu d'ennui, je n'entendis
pas un bruit, tout au plus celui d'une feuille jetée à
la corbeille. Une malheureuse feuille, victime de mon arrivée,
allait rejoindre toutes celles froissées par la sonnerie du téléphone,
par l'entrée du facteur, par les efforts désespérés
contre la venue des crampes.
On m'attribua une chaise. Attention judicieuse ; preuve d'expérience.
Atteindre les sphères supérieures est une entreprise délicate
qui demande réflexion, lente précipitation et courbettes.
Il n'en faut pas moins pour obtenir la permission de traverser un couloir
"lorsque Monsieur le Directeur Départemental aura la possibilité
de vous recevoir". Mon ardeur commençait à faiblir.
L'ordre arriva enfin de me précéder au Bureau dont on
heurte la porte avec respect comme si quelque mécanisme secret
avait été placé là pour punir la moindre
faute de goût.
Monsieur le Directeur Départemental se présenta sous
la forme d'un jeune cadre à l'américaine, ouvert, souriant.
Je passais de l'atmosphère de la réunion secrète
à l'agréable ambiance de salon. La Maison remonta dans
mon estime. Conversation facile, fauteuils profonds ; je n'attendais
plus que les rafraîchissements, ils ne virent pas. Peut-être
Monsieur le Directeur Départemental n'avait-il pas les crédits
nécessaires ? On parla de la pluie, du beau temps, pas un mot
de mon stage. Une simple allusion pour constater que l'on ne m'attendait
pas. Il y avait bien eu la veille des instructions reçues par
téléphone, mais, "vous comprenez le papier sur lequel
ont été prises les directives s'est avéré
introuvable depuis". J'eus le droit et le loisir d'admirer Monsieur
le Directeur Départemental dans ses nouvelles tentatives. Amusant
de contempler un homme important qui s'évertue à découvrir
un papier sur un bureau admirable dans sa plus stricte nudité.
Je ne m'en suis pas privé avec tout le respect apparent que je
me devais de garder en cette tragique circonstance.
En désespoir de cause, je fus expédié à
Monsieur le Directeur Départemental Adjoint. Une sorte d'oracle
!
Avez-vous remarqué qu'au sein de l'Administration, on ne peut
rien faire sans que l'échelon supérieur prenne une décision
qui lui a été dictée par un autre supérieur
qui lui-même a attendu les ordres ? Corrélativement lorsque
quelque chose cloche, on attend toujours un miracle du subalterne immédiat
qui, lui, ne peut résoudre la difficulté sans le miracle
d'un autre subalterne qui lui-même attend l'inspiration de son
esprit-saint hiérarchiquement inférieur. J'étais
à deux doigts de suggérer les conseils du préposé
renseignant. J'abandonnais l'idée ; je ne voulais en aucun cas
avoir à faire à lui. Question de standing.
En définitive je me retrouvais à la rue avec un "
revenez demain vers onze heures".
Et je revenais le lendemain.
J'étais en service commandé, force oblige. Le stage avait
officiellement débuté à huit heures trente.
L'opérateur n'avait pas changé le film. Le scénario
de la veille devait se reproduire à quelques variantes près.
Le cagibi des renseignements présentait le même aspect,
mais je ressentis un choc que je ne pus tout d'abord expliquer. Pour
découvrir, car naturellement Monsieur le Directeur Départemental
avait à faire, que l'une des techniciennes virtuoses de la machine
à écrire s'était transformée en un ravissant
mannequin. J'attribuais immédiatement une telle éclosion
d'élégance à mon seul charme, sans erreur d'appréciation
possible. Mon entrée avait été accompagnée
d'un sourire appréciateur. Je comprenais. Cette jeune fonctionnaire
baignait dans un formol de vieux rebutant et voilà que tout à
coup le Prince Charmant faisait son apparition. Elle n'eut que le temps
de lancer quelques illades, Monsieur le Directeur Départemental
se trouvait à court des dossiers.
Sa porte à peine franchie, je remarquais que là aussi
l'atmosphère avait très légèrement changé.
Monsieur le Directeur Départemental avait reçu ou découvert
les instructions pour le Stagiaire Inspecteur Elève détaché
à la Direction Départementale afin d'en apprendre l'organisation
administrative avant que les différentes Directions Départementales
ne fussent regroupées en une Direction Unique. Il convient en
tout état de cause de connaître les antécédents
pour survivre lors des réorganisations futures.
Monsieur le Directeur Départemental m'informa, ce que l'on portait
à ma connaissance pour l'ennième fois, que je poursuivrai
mon stage jusqu'à la fin du mois en cours avant de bénéficier
de vacances réglementaires, choisies sur ordre de la Direction
Générale. Je remerciais avec empressement. Je n'étais
pas affilié à un Syndicat -de préférence
Unifié- qui eut pu défendre mes intérêts
en contre-partie d'une cotisation annuelle modique compte tenu des énormes
avantages que je pouvais en attendre.
Monsieur le Directeur Départemental, privilège insigne,
m'expliqua à grands traits l'organisation de la direction Générale.
Mieux vaut être abreuvé d'informations devenues banales
que d'ignorer l'essentiel absolument inutile, si ce n'est pour la culture
générale indispensable pour "servir" convenablement
un formulaire.
Cette institution rappelle étrangement, si je puis me permettre
une comparaison osée, la Marseillaise chaotique du rendez-vous
des souvenirs, autre institution non moins remarquable pour perpétuer
les ders des ders.
Monsieur le Directeur Départemental surchargé de travail
- mon esprit subversif avait de nouveau apprécié l'ordre
impeccable du bureau vierge de tout dossier - me confia après
une vigoureuse poignée de main à Monsieur le Directeur
Départemental Adjoint, sans oublier de me préciser que
ce titre respectable englobait la brillante fonction de chef de service.
Cette nouvelle me remplit d'aise sans débordement excessif.
Monsieur le DDA, confiné dans ce qui semblait être une
ancienne salle de bain estampillée pour la circonstance d'un
DDA reluisant, était un homme énergique. "Je vais
vous faire le laïus de circonstance". Il disparut pour un
long moment. Revenu, il se mit en devoir de retrouver le laïus
en question ; tout comme les instructions, la veille, il avait disparu.
Je me mis immédiatement à espérer un "revenez
demain vers onze heure". Monsieur le DDA ne pouvait prendre une
décision aussi importante sans l'avis de Monsieur le DD. L'habitude
aidant, je patientais.
Faute de laïus, Monsieur le DDA, plein d'enthousiasme, voulut m'enseigner
l'organisation de la Direction Générale. Avant qu'il n'eut
pu aller plus loin que le titre et jouant sur l'obéissante discipline
hiérarchique, je lui révélais avec concision -règle
administrative- la conférence de notre Supérieur. Il découvrit
d'un coup non plus un laïus mais deux brochures qui, comme je pouvais
m'y attendre sans souffrir cependant d'un don de double vue ou de divination,
exposaient l'organisation de la DG (Direction Générale).
Sans commentaire.
Je me devais de lire ces très intéressants fascicules.
Pas à haute voix cependant. Mon diplôme de bachelier en
droit certifiant à souhait que je savais déjà lire
; la licence complète (devenue "maîtrise" entre-temps)
me donnerait la capacité d'être élevé au
stade de polycopieuse manuscrite. Je passais le reste de la matinée
à errer parmi les organigrammes forts en vogue à l'époque.
Ce sont des graphiques cherchant et réussissant à compliquer
efficacement des évidences. Quant à Monsieur le DDA, il
se dépensa en allées et venues dans les couloirs. Lors
de la distribution du courrier, vers onze heures trente, il s'absorba
dans le dépouillement du JO (Journal Officiel). Après
en avoir déchiré la bande, il s'empressa de porter, lui-même,
le document enfin dépouillé au Service de la Législation.
Je restai béat d'admiration devant une telle diligence. Il ne
devait pas être loin de midi moins cinq.
Novice bien intentionné, j'attendis patiemment le douzième
coup de midi pour me retirer. À ma grande stupéfaction,
Monsieur le DDA n'avait pas reparu. J'étais bon dernier pour
la clôture des bureaux sous le regard courroucé du Concierge.
Excès de zèle, manque d'organisation, je ne saurais le
dire. À coup sûr manque de pratique administrative.
À partir de la reprise officieuse de deux heures un quart, je
n'ai plus de point de repère lumineux. J'ai traîné
de service en service plus terne l'un que l'autre. J'ai aperçu
des hommes et des femmes ternes. Comme leur en vouloir, en quelques
heures j'étais devenu informe. Cela paraît-il conserve.
Un de mes instructeurs improvisés avoua faire passer le temps
depuis vingt ans. Il vivait encore. Je ne lui ai pas demandé
ce qu'il appelait vivre.
Cette premiere après-midi, je la passais sur un dossier développant
la différence entre transport public et transport privé.
Cinquante formulaires au bas mot pour une amende qui ne couvrait pas
les frais de frappe, de papier, de communications téléphoniques
et je passe sur le temps à rêver. On pourrait m'accuser
de mauvais esprit.
J'eus le loisir d'apprendre que le patron s'appelait Jean-Marie, qu'il
avait des idées révolutionnaires quant à la forme
des missives : il n'y avait pas eu d'innovation depuis au moins dix
ans et les habitudes à changer perturbent le sommeil les premiers
temps. Jean-Marie ne tarderait pas à se faire : la force de l'inertie
est un miracle permanent.
Le Gros, autrement dit Monsieur le DDA, était une peau de vache,
particulièrement doué dans la rétention abusivement
prolongée des dossiers et de toutes les notes qui avaient le
malheur de transiter par son ancienne salle de bain. Pour comble, tout
échouait sur son bureau. Il fallait s'y attendre. Son avis pouvait
être précieux pour éclairer Jean-Marie qui n'y connaissait
rien, absolument rien et c'est peu dire. (ton confidentiel) Mon informateur
était prêt à se sacrifier pour faire marcher la
"boite" mais il ne voulait pas qu'on le changeât de
bureau. Revendication tout à fait légitime ; il y avait
toujours vécu. "On" ne m'épargna pas la beuverie
du Gros, la veille au soir. Je ne voulus pas y croire. Les gens sont
tellement méchant.
J'avais depuis longtemps terminé d'apprendre par cur le
dossier des transports publics et des transports privés. On ne
semblait plus rien vouloir me donner en pâture. Je dus donc changer
de méthode et décidais de l'apprendre en commençant
par la fin. Cette nouvelle entreprise me laissa toutefois le loisir
de découvrir comment un point-virgule (;) peut transformer une
situation juridique après maints exercices de styles et non moins
de papier gâché. Naturellement Jean-Marie trouvait à
redire et ne se privait pas de critiquer un tel chef d'uvre d'ingéniosité.
Un jaloux sans doute.
Le lendemain, peut-être, on m'enseigna tous les secrets du bulletin
de paye, sans omettre de m'initier aux secrets des indemnités.
Uniquement les grandes lignes, il y avait plus important.
Le Congé !
Le mot souleva une vague de respect. En bref, il est possible, sinon
conseillé, d'être malade à temps plein tout en percevant
des émoluments complets. Ai-je mal suivi ce long exposé
bourré de références textuelles comme il se doit.
La Maison est, sans ironie, un énorme monument textuel ; l'inaction
elle-même est codifiée. Une forme de légalité.
L'abêtissement ne m'empêcha pas d'apprécier - je
gardais les yeux ouverts - le sommeil d'un de mes compagnons de chambrée.
Je ne sais quelles étaient les fonctions de ce dormeur chevronné.
Il me souvient cependant qu'il tirait des traits lors de mon arrivée.
L'homme commença par jeter un coup d'il circulaire, (il
laissait percer là son manque de concision, cela était
parfaitement inutile), puis il cala sa tête contre son épaule,
aidé en cela de la main droite. Il régularisa sa respiration,
prêt à savourer un doux repos. Par manque de chance ou
par manque de concentration, alors qu'il atteignait les bords du rêve,
sa main glissa. Il ouvrit l'il le temps de tracer un trait, pas
deux, avant de remédier à son manque de repose-tête.
Sa main traîtresse l'abandonna à diverses reprises au cours
de l'après-midi. Ce fonctionnaire, modèle dormeur, méritait
un premier prix de persévérance : pas une seconde jusqu'à
sa sortie officieuse de cinq heures trente, il n'abandonna son exercice
de sommeil entre deux traits. Une performance.
Ma performance consista plus modestement à ne pas quitter les
lieux en claquant la porte. Cela mérite d'être noté,
j'étais cependant toujours en service commandé. Je restais
bravement jusqu'à six heures moins cinq. Je me teintais lentement
mais sûrement des petites qualités environnantes qui, sans
que j'en fusse réellement conscient, m'avaient fort impressionné.
La porte passée, d'informe que j'étais, je redeviens un
individu doué de sens critique et je dois avouer, à ma
grande honte, que je frôlais la dépression. J'avais heureusement
une forte constitution, du moins un esprit prêt à sourire
des déconvenues.
Le lendemain m'apporta une leur d'espoir. Mon instructeur du jour se
révéla dès l'abord avoir des yeux vivants malgré
une longue hibernation dans la Maison. Le sujet lui-même me parut
particulièrement gai : le Contentieux. J'y nageais avec espoir
pendant une journée.
Est-ce pour mettre son personnel en condition ? La Maison pratique
la douche froide. On m'avait prévenu que j'allais avoir à
faire à un ours mal léché. J'avis une nuit pour
m'y préparer. Je me présentais donc l'il éteint,
la mine modeste, l'épaule tombante ; en un mot le moins appétissant
possible. D'ours, point. Un rongeur à la rigueur, si l'on veut
rester dans le domaine animal. Ce genre de rongeur qui entraîne
la sympathie. Petit, menu, le cri mélodieux, l'abord courtois.
Un vieil homme très laid, avec un bec de rapace, mais parfaitement
domestiqué. Je me sentis un autre Inspecteur Elève Stagiaire,
tout en restant dans la stricte conformité administrative, modèle
A 228, en attendant que le service compétant sortit un autre
formulaire descriptif de l'Inspecteur Elève Stagiaire.
La Direction Générale fut à l'honneur, comme il
se doit, les organigrammes aussi naturellement, mais faut-il encore
le préciser ? L'aimable ours suivait les instructions. Pouvait-il
savoir que je possédais le minimum d'intelligence requise et
le peu de mémoire nécessaire pour, après huit jours
de persuasion, rêver de le Direction Générale la
nuit ? Je pensais être un fonctionnaire modèle à
raison de huit heures par jour, je le devenais bien malgré moi
des nuits entières, déduction faite, car je me dois d'être
objectif, des moments d'insomnie.
Sans transition, je plongeais dans une atmosphère saturée
de mauvaise humeur. Je rectifiais le modèle A 228 qui s'était
relâché pour jouer avec dignité le rôle de
la boule bienvenue dans un jeu de quilles. Après le formol du
vieux, je me voyais précipité dans un bain de minable.
Avec un peu de recul, il m'apparaît que j'étais pour mes
nouveaux tortionnaires la pire catastrophe qui pût leur tomber
sur la tête. On risque un infarctus à sortir trop brusquement
de sa léthargie.
Stoïque, je me présentais le lendemain vers neuf heures.
Devenu fonctionnaire dans l'âme en moins d'une semaine, je savais
déjà épargner mes forces et jongler avec les imprévus
du dernier moment. Ma nuit avait été brève, je
comptais sur les heures bureaucratiques pour la terminer. On m'en laissa
la possibilité. C'était sans compter avec le Maxiton de
l'esprit critique.
Le chef, Inspecteur en plein titre, s'empressa de me rassurer sur son
accueil de la veille. Ce n'était pas à moi qu'il en voulait
mais à mon vieux monsieur qui avait dû lui faire quelque
méchanceté sans nom. Il prit un regard buté pour
me chuchoter cette confidence que je ne lui demandais pas et s'arrêta
court. Ai-je eu tort de l'avertir que son attitude ne m'avait pas effrayé
? Cette mesquinerie insoupçonnée de la part d'un homme
m'avait-elle rendu ironique ? Sur le plan sociologique, ce fut une révélation
interrogative : l'Administration émascule-t-elle ses agents et
les rend-elle semblables à certaines de nos compagnes. Moi qui
croyais cette vertu réservée au sexe faible. À
certains spécimens très rares de ses membres. Je me promis
sur le champ que personne ne m'approcherait de trop près, pas
même la jolie secrétaire qui n'avait sans doute jamais
trouvé autant de dossiers à transférer dans l'ancien
garage qui m'était dévolu. Je m'abandonnais cependant
sans trop de crainte aux mains d'une dame d'âge canonique qui
se fit un devoir et une joie de m'apprendre à "servir"
des formulaires aux noms évocateurs : CA1, CA2, registre 43.
Tout le matériel nécessaire pour présurer le "redevable"
et abreuver les machines à statistiques. Avec un certain humour,
qualité rare, elle me confia les petits secrets du métier
: remplir les registres, porter les références pour trouver
plus rapidement les dossiers. Ce ne sont pas là choses faciles.
Porter un numéro dans une case spécialement prévue
à cet effet, ce n'est rien en soi. Porter le bon chiffre, c'est
tout autre chose. Ne pas demander l'impossible, encore moins exiger
que toutes les références utiles et nécessaires
à un même dossier soient semblables. N'est-il pas aussi
simple de connaître l'enchaînement de chacun des numéros
de références ? Car, qui le croira, chacun des formulaires
a le sein propre, comme un fil d'Ariane ou les cailloux du petit Poucet.
Il convient de connaître l'ordre chronologique et le tour est
joué, à la condition que l'un des formulaires ne soit
pas absent à l'appel. Tout cet exercice ne serait qu'un jeu d'
enfant " s'il n'y avait pas Messieurs les Inspecteurs ", disait
mon initiatrice. L'un ne veut voir figurer que le nom de jeune fille
sur le dossier, l'autre penche pour le nom de femme. Question de préférence.
N'était-ce pas en réalité pour rendre le jeu plus
subtil ? Ce n'était pas son avis. Elle uvrait pour ces
deux messieurs les Inspecteurs qui parfois utilisaient le même
dossier. Un véritable casse-tête chinois ; "et l'Administration
qui pleure les chemises".
Un point particulier de son labeur l'effrayait au plus haut point. Il
ne me souvient plus duquel imprimé, il s'agissait, c'était
de toute façon un imprimé ou un Formulaire pour les puristes.
Il était particulièrement cauchemardesque. Elle me montra
une feuille dont je dévoile le contenu d'un des articles. Il
convenait de classer différents types de volailles : coqs, poulets,
poules et poussins, canes et canards, dindes et dindons, pintades. Pour
une question de réfaction. Ma bonne-dame ne pouvait concevoir
que pour obtenir une ristourne, il fallut comptabiliser les sexes, les
évolutions dans la maturité. Quelle peine. C'est que les
volailles ressemblent aux androgynes. On en perd du temps avant de savoir
si c'est mâle ou femelle. Le fin du fin se réfugiait dans
une petite phrase évocatrice dans ce contexte d'avant-garde :
"les documents devront être épinglés".
Qui sait dans cinquante ans, on trombonnera, peut-être.
L'Inspecteur chargé de suivre le travail d'initiation de l'Inspecteur
Elève Stagiaire était un homme digne de la plus haute
admiration.
Le jour qui précéda la fin du stage, alors que ledit stage
se prolongeait depuis deux semaines, l'homme me dit à brûle
pourpoint : "il faudra venir me voir que je vous explique la Régie".
Je n'eus pas même la force d'en rire, atterré sous le coup
d'une émotion violente. Ses propositions venaient à propos
: je venais de terminer, le matin même, la rédaction de
mon carnet de stage. Monsieur le DDA le visait en ce moment, intrigué
par la consistance du document. Il y avait de quoi. Par distraction,
j'avais dévoré codes, brochures, bulletins, imprimés
au rythme journalier de huit heures administratives. De quoi noircir
du papier et d'user tout autant de savon. Après la prime de technicité,
je suggérerais la prime de poussière si le passager que
j'étais, pouvait avoir droit à la parole pour faire avancer
la Maison.
Monsieur l'Inspecteur, tout court, dont le garage touchait au mien
avait aussi une étonnante propension marginale au travail. Il
n'arrivait jamais le premier, mais son grade lui donnait droit au Journal.
À coup sûr, il venait au bureau chaque matin uniquement
pour faire des économies. Une sorte d'encyclopédie journalistique.
Rien ne lui échappait d'un bout à l'autre du département.
De neuf heures à onze heures, il l'apprenait consciencieusement
pour l'abandonner ensuite à ses subordonnés. Parfois un
travail plus pressant le requérait. Il rédigeait alors
une déclaration d'accident survenu à sa voiture automobile
le matin même sur le chemin du bureau. Si telles étaient
ses seules qualités, l'admiration que je lui portais, serait
dénuée de tout fondement. Deux jours sur deux il s'écriait
plein d'angoisse : "comment voulez-vous qu'on y arrive avec tout
le travail qu'on a ?". Suivait : "il est midi moins le quart,
on ferme les enfants". Il s'assurait un succès fracassant.
Ce n'est pas tout ; trop de détails toutefois en feraient un
personnage de légende.
Un jour, je ne sais plus quand, il y eut un contrôle d'exportation
à réaliser chez un particulier. Je m'y rendais avec un
généreux confrère qui voulait sans aucun doute
m'éviter une maladie très répandue : la poussiérose.
Je n'y connaissais absolument rien en matière d'exportation.
J'avais quelques connaissances sur les autres Régies mais aucune
sur celle où l'on m'avait expédié en toute logique
bureaucratique. Fort des connaissances de mon collègue, je m'y
rendais confiant pour découvrir à peine arrivé
sur place que le plus informé de nous deux semblait en définitive
être le modeste stagiaire que j'étais. Je me mordais pour
ne pas rire et pour ne pas alarmer plus encore la malheureuse "usagère"
qui tremblait à l'idée que l'on eut pu découvrir
ses fraudes. Le délire pointa lorsque mon compagnon me demanda
sans sourciller si ses élucubrations correspondaient bien à
l'enseignement reçu en cours d'année à l'Ecole
Nationale. J'acquiesçais, doctoral, avec la force de l'ignorance.
Entre la théorie et la pratique, il y a une telle marge.
On fait de telles découvertes en quinze jours qu'elles finissent
par en devenir banales. Cependant quelques-unes surnagent indélébiles.
Ma compagne de remise, secrétaire de son métier, était
capable de battre des records. L'unique téléphone du service
avait la malencontreuse idée de stationner près de son
bureau. S'il se mettait à sonner, ce qui est en fin de compte
sa fonction, la malheureuse se devait de parcourir au moins trois pas
pour le décrocher. Entreprise de longue haleine. Elle le laissait
s'égosiller pendant une minute ; si le correspondant insistait,
elle se propulsait jusqu'à la bakélite exténuée
de soupirs. Comme elle n'avait rien de mieux à faire, je lui
laissais la chance de se dégourdir les jambes. Combat inégal.
Un jour excédé par sa célérité, je
décrochais. Elle comprit d'un seul coup tout l'intérêt
de mon initiative. Malgré de vaines attentes, elle me laissa
dès lors le soin de perdre les contribuables du fil dans les
différents services. La Maison traversa une période de
folie douce : à tout coup, les redevables étaient reliés
à la personne qu'ils ne demandaient pas. L'Ecole Nationale n'enseigne
pas à ses Inspecteurs Elèves les arcanes du combiné
téléphonique.
Privée de son unique activité, ma compagne de garage resta
deux jours complets la tête entre les mains, les coudes sur sa
table à regarder le vide. C'est long deux jours d'un tel régime.
Pas une seconde elle ne céda à l'idée de faire
sa correspondance ou de tricoter. Une telle probité professionnelle
doit être rare. Je ne sais malheureusement pas si elle chercha
à battre son propre record. Le second soir, je terminai mon stage.
Il ne m'a pas fallu moins d'un mois pour me réhabituer à
la vie civile. La Maison, attentive à ce que je ne m'y accoutumas
pas de trop, me pria de revenir en son sein pour y restituer les documents
qu'elle m'avait remis lors de mon départ, sous la condition expresse
que je les gardasse auprès de moi pour me remettre en mémoire,
le cas échéant, l'organisation de la Direction Générale.
Fonctionnaire modèle, je me rendais à l'invitation, mais,
je n'allais pas plus avant que le Cagibi des Renseignements. J'étais
en Congés-Payés. Venir jusque-là, était
déjà de la part d'un Apprenti Fonctionnaire une remarquable
preuve d'abnégation.
Affilié à un Syndicat Unifié, j'eus pu m'éviter,
grâce à une modique cotisation annuelle, cette intrusion
dans mon droit le plus sacré, celui des Congés-Payés.
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